lundi 11 janvier 2010

Les Arabes et la mer

Astorlabe arabe
Les Arabes et la mer
Les Arabes n’étaient pas un peuple tourné vers la mer. Pour eux, la mer valait surtout comme comparant métaphorique. La poésie pré-islamique abonde en exemples de cette perception métaphorique associant désert/mer; dunes/vagues. L’exemple le plus connu de cette métaphore filée dans laquelle vivaient les Arabes serait l’assimilation du chameau à une barque. L’on comprend que dans ces étendues désertiques, la mer prend vite le sens d’étendue d’eau. Les Arabes ont vite distingué deux types de mer : la mer douce et la mer salée. Cette distinction explique le sens de l’expression coranique « les deux mers ». Contrairement à ce qu’a pu écrire Predrag Matvejevich, le Coran ne parle pas de deux grandes mers mais de ces deux types. La mer: une étendue d’eau. C’est ainsi que le Nil dont on a toujours su que c’était qu’un fleuve est appelé Mer du Nil, jusqu’à aujourd’hui. Certains lacs sont appelés Mers. Et il est vrai que certaines mers ressemblent à des lacs. Peut-être que le lien entre les deux types de mers est leur caractère poissonneux. Mer signifierait donc, étendue poissonneuse. Chez les Arabes, la mer par excellence c’est la mer rouge. Sur la trentaine de fois où revient l’occurrence mer dans le Coran aucune ne réfère à la Méditerranée, dite mer blanche. Pourquoi cette couleur? D’où vient-elle? Héritiers de la cartographie grecque, traducteurs du Grand Traité, aujourd’hui plus connu sous son le nom d’Almageste (forme arabisée de Megistos [biblos], le Grand [Livre] de Ptolémée), ouvrage dont la Bibliothèque Nationale de Tunis détient un somptueux exemplaire. Les Arabes ont adopté la représentation alexandrine du monde. Les cartes comportaient différentes couleurs représentant chacune un point cardinal. L’Est est rouge; le Nord est noir, l’Ouest est blanc. De toutes ces mers, c’est la mer Rouge qui est la plus importante pour un musulman. Pas seulement pour des raisons relatives à la foi: c’est elle que Moise traverse, c’est la mer la plus citée dans le Coran mais également pour des raisons géographiques : c’est la mer Rouge qui fait de l’Arabie, une péninsule (al Jazeera, l’île), c’est elle qui fait l’insularité de l’Arabie, qu’elle délimite et protège. La mer Rouge a donc une importance identitaire pour ce sanctuaire qu’est Al Jazeera renfermant la Mecque et Médine, les villes saintes avec Jérusalem (Al Qods: mot formé sur la racine QDS: sacré). Cette prédilection musulmane pour les îles gagnerait à être étudiée: l’Islam ne traversera la Méditerranée que pour aller dans les îles : l’Andalousie (une autre péninsule, Jazeera, île), Malte, Sicile, Sardaigne…Sur le plan littéraire, cette prédilection pour l’insularité se trouve chez Ibn Touffayal et elle atteint son expression la plus colorée dans les Mille et Une Nuits.L’insularité de l’imaginaire musulman s’explique par l’importance qu’ont les oasis, îles métaphoriques, dans la vie en Arabie. Cette primauté de l’oasis, de l’île trouve un autre écho: dans l’architecture urbaine musulmane, la mosquée est l’oasis de l’oasis. Elle en reproduit, par ses arcs et ses arceaux, les arbres, par la place qu’y occupe l’eau elle fait penser à l’oasis, au paradis. On pourrait avancer, sans grand risque d’erreur que l’île a quelque côté paradisiaque.La mer Rouge est également un lien avec la Palestine, c’est-à-dire un lien historique et religieux avec le christianisme et le judaïsme. Un des motifs majeurs de l’islam est de s’inscrire dans la continuité de ces deux religions. La mer Rouge est le pont assurant cette continuité. La Méditerranée, la mer blanche, celle de l’Ouest, est aussi dite la mer des Roums (byzantins). C’est la mer de l’autre. Espace chrétien, espace de passage du christianisme (du sud vers le nord) bien que l’Afrique du Nord rejoint très vite l’islam et le monde arabe. Car contrairement à ce que l’on pense, être arabe n’est pas une appartenance ethnique mais linguistique. Un hadith du prophète soutient que «quiconque parle arabe est Arabe».Tout se passe comme si le Maghreb n'était intégré dans l’imaginaire musulman que par son insularité. Il est délimité par la Méditerranée au Nord, l’Océan à l’Ouest et une mer métaphorique au sud : le Sahara.

11 commentaires:

giulio a dit…

Pas un mot du golfe persique/arabique dans ton texte, cher Jalel, pourtant géographiquement aussi important pour définir la (pén)insularité arabique?

Jalel El Gharbi a dit…

Tu as raison, cher Giulio. Peut-être que les frictions entre l'Iran et les monarchies du Golfe compliquent les choses. Je dirais que ce golfe ressemblait plutôt à une mer intérieure. (ce qui n'est plus le cas)
Amicalement

Pier Paolo a dit…

Très bel article, cher Jalel. Le développement que vous faites sur l'insularité m'aide à cerner un peu mieux pourquoi dans l'organisation de la Mission ismaélienne, chaque région était appelée une "djazira" (île). Amicalement.

Jalel El Gharbi a dit…

Merci Pier. Vous me faites penser au nom Al Jazaïr (Algérie) signifiant "îles" peut-être moins à cause des îles qui sont au large d'Alger que parce que le pays est situé entre la mer et le désert, entre ces deux mers
Amicalement

christiane a dit…

Jalel,
bonjour. Je cherche sur votre blog un très beau texte que vous aviez mis en ligne, l'an passé (je crois...) sur le désert vécu comme une mer et l'idée de l'île. C'était aussi très très beau. Pourriez-vous nous le remettre en lier pour le plaisir. Je crois, mais je peux me tromper, que c'était en rapport avec le vocabulaire poétique et ses métaphores de l'Islam ou du Coran...

Jalel El Gharbi a dit…

@ Christiane : Je ne vois pas lequel mais je vais chercher, chère Christiane
Amicalement

giulio a dit…

Marins malgré eux? Il me semble, cher Jalel, comme la plupart des grands peuples en tout ou en partie marins, qui se sont formés et définis au plus profond des savanes, steppes et semi-déserts...

... ces peuples de la mer, dont la terre est mère!

Feuilly a dit…

On a déjà parlé de ce thème ici, Christiane a raison. Le désert vu comme une mer et l'oasis comme une île.

helenablue a dit…

Très belle note, et très poétique aussi à mon sens...
En la lisant, pardonnez -moi cher Jalel si je parais bien inculte, ça me semblait s'écouler, comment dire cela prenait un sens, et les images de mer "rouge" comme l'enfantement ou de sable, les oasis des îles, le doux le salé, le sucré l'amer, la mer encore... Que toutes ces mers et tous ces océans et toutes ces étendues de sable et d'eau nous rapproche , le verbe y pourvoit, nos volontés plus encore...
Merci à vous.

christiane a dit…

Merci Feuilly ! je n'avais donc pas rêvé !
amitiés

Jalel El Gharbi a dit…

non non vous n'avez pas rêvé chere Christiane. Notre Feuilly s'en souvient lui aussi. Merci de votre passage, Feuilly
Merci de votre com chère Helena
Amicalement