jeudi 18 février 2010

Pour une syntaxe du désir chez Bernard Noël


Elias Areda (Ethiopie) : Vénus d'Addis

Ce texte est la première page d'un article qui paraîtra dans la revue Traversées. Il fera partie d'un numéro spécial consacré à Bernard Noël.

Pour une syntaxe du désir chez Bernard Noël


«Tout commence / par une fin / mince / limite / ô si fine si ténue si légère si étroite si / menue si cachée si interne si dérobée si / scellée »[1] écrit Bernard Noël.
Par où entrer dans cette poésie qui situe la fin au seuil sinon par son goût immodéré pour l’inversion ? Poésie de l’envers, du revers : «j’écris mon nom sur mon corps / ma peau voudrait se retourner»[2] — souvent comme un gant —. Mais c’est d’abord une poésie qui profère la blessure et la décline en maintes expressions : crevasse, trou, déchirure, fente… ; une poésie qui/que dit le corps éprouvé, comme chez Artaud, mais surtout une poésie qui établit un parallélisme entre le paradigme de la blessure et celui, autrement plus jouissif, du plaisir. Plaisir et déplaisir répondent aux mêmes noms. Que la poésie de Bernard Noël apparie la chose et son contraire, cela fait de l’oxymore une de ses figures macrostructurelles, une de ses sources.² La poésie naît de l’empalement, de cette figure de la démesure, de la perversion, de la cruauté du plaisir et du plaisir de la cruauté. La torture : préfixe à toute écriture. Torture ? –cheminement, incursion dans les limites de l’indicible et à la suite de Bataille, néologie pour dire aventure intérieure : «Je ne veux plus parler d’expérience intérieure (ou mystique) mais de pal» (Treize cases du Je). Torture. Il n’est pas jusqu’au désir qui ne soit supplice. Désirer signifie accepter des stigmates car le propre de cette pulsion est d’être quête de sa ruine. Le désir est une vocation au suicide : l’abîme est cela même qu’il cherche — nonobstant le renouvellement tout danaïdien à quoi il est voué.Dès lors, il est impératif d’établir une syntaxe du désir telle que cette pulsion s’en trouve préservée. Il faut que le corps s’ankylose dans l’abrupt du désir. Jeu aventureux de cela qui se nourrit de sa négation. Préserver la raideur du corps, c’est lui épargner de sombrer dans ce à quoi il est prédestiné. On trouvera dans La rumeur de l’air une astuce pour maintenir la rigidité du désir, conseil pratique pour que le sperme «se trouve activé, mais ne sort[e] point ; il quitte / la tige de jade et entre dans le cerveau …»[3]. Précaire parité entre l’acmé du désir et le vallonnement de sa débâcle qui vise à ce que le désir ait toutes les apparences du cri
[1] « Hymen hymen hymen » La Rumeur de l’air in La Chute des temps NRF Poésie/Gallimard, p. 204. 1983.
[2] « Le Bat de la bouche », La Rumeur de l’air in La Chute des temps, op. cit. p. 194.
[3] « Le Bat de la bouche », La Rumeur de l’air in La Chute des temps. op. cit. p. 200.

8 commentaires:

Feuilly a dit…

Je ne peux, ici, que reproduire le texte de Léo Ferré, "Cette blessure"

Cette blessure
Où meurt la mer comme un chagrin de chair
Où va la vie germer dans le désert
Qui fait de sang la blancheur des berceaux
Qui se referme au marbre du tombeau
Cette blessure d'où je viens

Cette blessure
Où va ma lèvre à l'aube de l'amour
Où bat ta fièvre un peu comme un tambour
D'où part ta vigne en y pressant des doigts
D'où vient le cri le même chaque fois
Cette blessure d'où tu viens

Cette blessure
Qui se referme à l'orée de l'ennui
Comme une cicatrice de la nuit
Et qui n'en finit pas de se rouvrir
Sous des larmes qu'affile le désir

Cette blessure
Comme un soleil sur la mélancolie
Comme un jardin qu'on n'ouvre que la nuit
Comme un parfum qui traîne à la marée
Comme un sourire sur ma destinée
Cette blessure d'où je viens

Cette blessure
Drapée de soie sous son triangle noir
Où vont des géomètres de hasard
Bâtir de rien des chagrins assistés
En y creusant parfois pour le péché
Cette blessure d'où tu viens

Cette blessure
Qu'on voudrait coudre au milieu du désir
Comme une couture sur le plaisir
Qu'on voudrait voir se fermer à jamais
Comme une porte ouverte sur la mort

Cette blessure dont je meurs

Jalel El Gharbi a dit…

Superbe ! Merci Feuilly
Amicalement

gmc a dit…

super, feuilly, merci.

"La torture : préfixe à toute écriture."
ça fait un peu lieu commun et ce n'est pas nécessairement juste; il y a torture éventuelle s'il y a un conflit lié à une non-collaboration -partielle ou non - ou à une non acceptation du texte, une attitude velléitaire (ou volontaire suivant le point de vue qu'on adopte).
d'autre part, dans un autre registre, il est vrai que, soumis à une contrainte quelle qu'elle soit, le corps réagit en secrétant a postériori des "endorphines" (c'est le principe du sado-masochisme en fait, c'est très facile à vérifier de manière pratique, il suffit de retarder au maximum le moment d'aller à la selle et d'être à l'écoute de l'instant libérateur^^).

Jalel El Gharbi a dit…

@ GMC : Il est très difficile pour Bernard Noël -car c'est de lui qu'il s'agit et non pas de moi- au lieu commun. Il n'y a rien d'inédit en la matière.
Pour l'expérience que vous proposez, Bernard Noël recommande une expérience semblable mais beaucoup plus érotique
amicalement

Michèle a dit…

"Pour une syntaxe du désir chez Bernard Noël",
par Jalel El Gharbi :
On ne peut rêver meilleure rencontre.


la vue des choses avec indifférence sauf
quand une épice artistique ou amoureuse

tout à coup relève la fumée visuelle
c'est alors comme si la nature de la vue changeait

(Portrait d'un regard)

Jalel El Gharbi a dit…

Merci chère Michèle.
Quel beau titre "portrait d'un regard" !
Amicalement

Jalel El Gharbi a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Quelqu'un a dit…

Bernard Noël, "Qu'est-ce qu'écrire?"
Une très belle vidéo à cette adresse :http://www.youtube.com/watch?v=SNLbD1228gM