mercredi 14 décembre 2011

L'affaire du niqab par Marzouki Afifa

Faculté des lettres, des arts et des humanités de Manouba : silence, on ne tourne plus !
                                                                                      Par Afifa Marzouki, universitaire
Suite à la deuxième agression physique de membres de l’administration, d’enseignants et du doyen de la faculté des lettres, des arts et des humanités  de Manouba par des personnes non identifiées (pour la plupart étrangères à l’université) qui occupent ses locaux administratifs depuis plus de quinze jours et refusent à son doyen l’accès à son bureau, sous  la menace verbale et physique, le conseil  scientifique  de la faculté a décidé sa fermeture, en pleine session de devoirs sur tables et à quelques jours des examens semestriels, en attendant que les autorités concernées en évacuent  les personnes qui violent son intégrité et son autonomie vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous les regards éberlués et perplexes des professeurs, de l’administration et des étudiants.
Si depuis plusieurs mois déjà, le conseil scientifique a, avec l’approbation de la présidence de l’université, promis aux étudiants qui le désirent, de mettre à leur disposition un espace de prière décent, proche du campus et qui serait commun à tous les établissements universitaires de Manouba , la question du nouveau phénomène du nikab a été tranchée à la Faculté des lettres dans le sens que ne désirent pas les défenseurs mâles des « mounakkabets ».
En effets, ce sont de jeunes gens, étudiants et autres qui, se présentant sous la bannière de « l’association de défense des porteuses du hijeb » (Existe-t-elle officiellement, cette association ? Est-elle autorisée ? J’en doute, quant à moi !) se sont proclamés les vis-à-vis du doyen pour dialoguer à ce sujet. Nerveux, rigides, illuminés et omniscients, ils dénient au représentant élu des étudiants au conseil  scientifique de la faculté la légitimité d’être leur porte-parole, ils l’ont décidé ainsi !
Ils réfutent aussi, au nom de ce qu’ils brandissent comme la liberté individuelle, le bien-fondé de la décision du conseil scientifique élu de la Faculté, d’interdire aux étudiantes de se couvrir le visage pendant les cours et les examens.
Après de très longues discussions, des échanges à longueur de journées et de semaines  après des tentatives permanentes de leur expliquer les raisons et les causes, les principes et les valeurs, l’éthique et les dérives, la discipline et le règlement intérieur, l’école publique et les croyances personnelles, ces personnes, jamais clairement identifiées et qui se relaient, se présentant à tour de rôle, décident d’imposer leur avis par la force, par l’occupation brute et brutale des locaux de l’administration.
Depuis quinze jours, la Faculté est le lieu du va-et-vient de ces étranges personnages, qui sont de tous  les âges, étudiants d’établissements divers, chômeurs, commerçants et autres profils, qui campent au cœur de l’administration, des bureaux et des salles de réunion. Le personnel administratif chôme, le standard est bloqué, le bureau du doyen est envahi par les visiteurs de tous bords. Sur les lieux du travail, ces individus se goinfrent, dorment, appellent et procèdent  à des prières collectives, hurlent au ralliement, vouent aux gémonies le doyen, et les enseignants, ces « kouffars », « sionistes », « communistes », « francophones » et autres universitaires maudits qui, à leurs dires, menacent l’identité et l’islam de la Tunisie !
Au bout de quelques jours, parmi les sit-ineurs, un étudiant à la santé fragile, à bout de nerfs, s’est donné la mort, chez lui, traumatisé ; le nombre des « mounakkabets » a augmenté,  passant  de trois à cinq, à sept, endoctrinement intensif et distribution de « nikabs » sur place obligent ! Dans leur nouvel accoutrement, ces filles, venues de partout, apparaissent regroupées souvent à l’étage, harem inviolable aux ordres de leurs seigneurs et maîtres protecteurs. «  Jamais, disait l’un d’eux, je ne permettrai à ma femme de se dénuder ! » entendez : de se découvrir le visage. « Jamais, nous disait une « mounakaba », je ne permettrai à un professeur mâle de me souiller par son regard ! »
Nous tous, professeurs de la Faculté des lettres de Manouba, hommes et femmes qui refusons la distinction sexiste, nous tous réunis sous la bannière du savoir et de la recherche scientifique, exprimons, pour des raisons pédagogiques, éthiques et de discipline, notre infaillible solidarité  de corps enseignant, notre refus  de toute ségrégation entre hommes et femmes  dans l’exercice de notre métier et notre indignation devant toute perception dégradante du professeur, perception qui le désinvestit de sa mission éducative au profit d’une vision libidineuse rétrograde et diabolisante.  Nous voudrions rappeler à nos chers étudiants et aux « mounakkabets » mobilisées pour se protéger du regard « violeur » du professeur, que les rapports qui nous lient et qui assurent entre nous une saine et sereine communication, sont des rapports fondés sur l’apprentissage et le savoir et que le contrat moral qui nous rapproche exige une confiance et un respect réciproques. Nous sommes des maîtres et non pas des tentateurs susceptibles de piéger une quelconque pudeur, nous sommes des pères, des mères, des frères et des sœurs et en aucun cas les instruments virtuels d’une quelconque violation, d’une quelconque « fitna ».
Ce n’est pas en interdisant le regard qu’on vient à bout du prétendu « mauvais » regard et c’est justement par l’école, l’éducation, la culture et le savoir dispensé à tous et par tous les enseignants, également et égalitairement, sans distinction ségrégationniste de sexe, dans la pureté des échanges et la transparence de la communication directe,  qu’on peut transmettre les lumières de la raison et la sagesse et la générosité de toutes les fois !

2 commentaires:

christiane a dit…

Dur combat, cher Jalel et tellement inattendu après cette bouffée d'espoir chèrement défendu. Puissent ces paroles être entendues !!!

NicoleA a dit…

je pensais hier qu'il y a un an nous nous réjouissions avec vous de ce souffle de liberté et de démocratie à venir qui soufflait sur la Tunisie, ce pays que j'aime et avec lequel j'ai quelques liens personnels amicaux .
Vous êtes dans les souffrances d'un enfantement à un nouveau pays, dans lequel tentent de s'engouffrer d'autres forces pour tenter d'imposer leurs vues qui ne sont ni démocratiques ni humanistes. Ma réflexion est la suivante : est-il obligatoire de passer après une "révolution" par ces soubressauts(souvent par la violence) pour que la maïeutique dans son sens Socratique s'accomplisse: comme art d'accoucher les esprits? (la Révolution française n'a pas fait l'économie de la Terreur )L'intelligence, la sagesse et la non-violence peuvent-elles être entendues face au fanatisme et à l'obscurantisme? Le temps seul apportera sa réponse hélas , et pour vous combat non-violent , patience, intelligence, humanisme et espérance seront vos seuls armes pour défendre une certaine idée de l'Homme et de la Vie !