samedi 21 novembre 2015

Lettre de Nicole Barrière


Que dire?  Je voudrais te parler de Paris ces jours ci. Hors des flots de paroles  que déverse la radio. Je n'ai pas la télé. C'est heureux. 
Vendredi soir j’étais dans un café dans le centre de Paris pour des lectures de poèmes avec d'autres amis.
Nous sommes rentrés vers 23h peut être.  Rien ne paraissait anormal  sauf lorsque je suis arrivée à la Gare de l'Est, où était annoncée la fermeture des 3 stations de métro par la police près de République. 
Rien d'autre.  J'ai pensé  qu'il y avait eu des émeutes peut être ou des rixes mais je n'ai pas pensé à des attentats. 
J'aurais préféré des émeutes  j'aurais préféré une saine colère populaire. 
En rentrant chez moi je l'ai appris par la radio l'horrible folie meurtrière. 
Cette idée permanente du risque  depuis janvier dernier je l'ai pensée puis elle s'est estompée mais...Je sais bien que nous sommes des pays où nous en étions protégés jusque là.  A  Kaboul où je suis allée c'est tous les jours, tout le temps et dans les pays en guerre c'est aussi quotidien et sans fin.
Je n'ai pas dormi beaucoup la nuit de vendredi à samedi. J'ai écouté la radio j'ai surfé sur Facebook. 
Tu ne peux pas savoir le bien que font les messages amis depuis le plus lointain lorsqu'il règne l'odeur de mort sur la ville,  lorsque chaque heure dévide sa litanie de nouvelles de plus en plus angoissantes.
J'ai reçu des messages d'amis poètes lointains. Beaucoup du Magreb. D'Italie. D'Espagne  D'Argentine.  D'Égypte.  Et du Népal  sans doute le premier poète à s'inquiéter si tout allait bien.
J'ai écouté et lu beaucoup les interrogations  les explications jusqu'à la prostration.  Samedi j'étais  prostrée.  Heureusement mon fils est venu à Paris . Et il m'a sortie de cette torpeur.  Il m'a dit il.faut sortir. Il faut vivre.  
Nous sommes allés dans un restaurant arabe dans mon quartier. Et là j'ai vu et ressenti quelque chose de très ancien . Le patron nous a bien accueillis . Il nous a proposé de façon insistante de nous mettre dans l'arrière salle. Je pense que c'était une mesure de protection de ceux qui savent ou qui ont vécu déjà ailleurs et avant en Algérie cette horreur.  
Et j'ai dit non j'ai dit on ne va pas se cacher comme des rats.
Vivre normalement.  
Dimanche j'ai écrit lu écouté encore. 
Vers 17h une amie poète m'a proposé d aller boire un verre vers le bassin de la Villette. 
Nous avons passé plus d'une heure à discuter jusqu'à une fausse alerte. Un mouvement de panique sur l'autre quai. Des gens couraient   certains se sont jetés dans le canal je crois.  Il.y a eu un moment de panique ou les gens rentraient dans le café, la panique , bousculades  et nous rampions sous les tables. Il est difficile de ne pas céder à cette panique tant l'atmosphère est tendue  et où on sent.les gens à bout de nerfs.  
Lorsque nous avons quitté le café c'était un vrai champ de bataille.  Tables reversées  grand désordre ainsi que dans les cafés environnants. Immédiatement les cafés et restaurants ont baissé leurs rideaux et les gens refluaient méfiants.  Des voitures de police . sirènes hurlantes.  
J'ai dit a mon amie :  voilà ce que nous devons nous habituer à vivre.
Elle m'a dit  cela me donne envie d'être dans ton  Auvergne. Oui j y pense. 
Je suis rentrée. J'ai écouté la radio  . J'ai regardé les messages sur Facebook.  Il y avait plein de messages amis encore.  Des signes de par le monde,   de monuments aux couleurs de la France.  Un ami musicien avait envoyé depuis le Pérou un enregistrement de la marseillaise  qu'il venait de faire à la guitare.  
Je n'aurais jamais cru que je pouvais pleurer en écoutant la Marseillaise  et pourtant  j'ai pleuré en l'écoutant a plusieurs reprises  ce week-end. Notamment lorsqu'elle a été interprétée à New York en prélude à un concert. Et là encore par cet ami guitariste.  Car nous avons besoin de pleurer.  
Il.faut vivre.  Etre ensemble. Mais j'ai peur des mouvements de foule.  De la panique qui.peut s'en emparer. 
Il m'est difficile d'avoir du recul ces jours ci.
Et puis je dois être opérée le 18. Demain je rentre a l'hôpital.  J'ai dit a mon amie.  Pendant la guerre  Antonin Arthaud se faisait hospitaliser. L'hôpital est un lieu de protection peut être?  Je ne sais pas. 
Oui tout doit être rediscute mais pas seulement.  On discute beaucoup, vainement parfois et on oublie de ressentir.  On oublie d'aimer,  on oublie d'être présent.  Or dans les moments de détresse.  Il faut des gestes simples de vie. Il faut la précaution du restaurateur qui propose l'arrière salle.  Il faut la main amie sur l'épaule.  Le signe tenu même lointain des amis qui pensent à vous.  
Il y a eu la prostration, la tristesse et aussi la colère envers ces hommes politiques  qui nous précipitent dans l'enfer.  
J'ai regarde une vidéo  où un seul a une analyse saine depuis longtemps.  C'est De Villepin. Il dit on ne fait pas la guerre au terrorisme  elle est perdue d'avance. Il faut agir autrement.   
J'ai écouté le juge Trevidic, qui ne mâche pas ses mots sur la politique intérieure et extérieure. 
Et lorsque je vois la logique de guerre contre le monstre. Je ne suis pas sûre de l'issue qui est proposée.
Car quand ce pays des droits de l'homme va t il  cesser d'être schizophrène? Quand allons nous cesser de commercer avec ceux qui arment les djihadistes? Quand allons nous cesser d'être à la remorque de la politique américaine  qui dans son pragmatisme libéral s'allie avec les monarchies du Golfe même les plus sanguinaires?  Nous faisons la même chose et nous nous étonnons du résultat. 
Nous n'avons pas une classe politique digne.  Nous avons affaire à des apprentis sorciers. 
Après Chirac nous avons eu des va en  guerre,  qui ont suivi les guerres désastreuses en Irak en Libye  et en Syrie.  Et ailleurs.  Et maintenant?  
Au nom  de quoi?  Des droits de l'homme?  Ou du commerce des armes? 
Oui  il faut rediscuter et je dis ma colère contre ces politiques libérales dont l'ultime  stade impérialiste est la guerre. 

Hier j'ai vu après la fausse alerte au café une jeune femme péter les plombs . Elle hurlait qu'elle ne voulait plus vivre  qu'elle voulait se suicider. 
Nous entrons dans une ère nihiliste  alors que nous devons aimer la vie encore plus de vie.

Tu vois je ne suis d'aucun secours. .. mais interrogeons nous,  échangeons.  Et écrivons.  
En ce moment j'écris plus des poèmes de consolation que d'engagement résistant..  
Le monde a tant besoin de compassion  de bienveillance et de bonté. 
Je t embrasse fraternellement.  Meilleures pensées à toi.  Prends bien soin des tiens. 


En marge du colloque d'Oran

Oran : son musée Zabana
Camus qualifie la place d'armes de prétentieuse. En arrière plan, la mairie et ses deux lions sculptés par Caïn


L'hôtel Eden reproduit les deux lions et y ajoute même un troisième :


le théâtre de la ville

 L'église néo-bysantine aujourd'hui transformée en bibliothèque

Le monument dédié à Mohamed Zabana, le premier militant du FLN à être guillotiné. On connaît les poèmes qu'il a inspirés à Mofdi Zakaria. J'en traduis ce vers :
Il se dressa lentement fier, tel le Christ
Saoûl psalmodiant son chant

Un hommage à Jean Goujon dans une rue d'Oran :



Le hall du CRASC d'inspiration néo-mauresque




Ce cap à l'Est d'Alger, à l'Ouest de Tunis est à moi 

dimanche 15 novembre 2015

Le petit prince n'est pas mort

Le jeune berger, Mabrouk Soltani (15ans), sauvagement égorgé par les terroristes,sera inhumé aujourd'hui à Jelma (Sidi Bouzid).
 Tu ne mourras pas, petit prince.
OEuvre d'Eugène Girardet

mercredi 11 novembre 2015

Khemais Tarnane - Ya zahratan خميس ترنان - يا زهرة




Le très beau texte magistralement interprété par Khémais Tarnane est en réalité une traduction libre d'un poème écrit par Salah  Farhat en 1913. La superbe version arabe est de Saïd Khalsi.
Salah Farhat, militant de la première heure, était aussi poète d'expression française. Il est né à La Manouba au palais du Dôme cuivré (Qobet Enhas)

FLEUR DE NARCISSE (Ya Zahratan)
par Salah Farhat,. 

Petite fleur douce et parée
D'émeraude, d'argent et d'or,
pourquoi le vent qui t'a bercée
Maintenant gémit-il si fort?


O fleur ! il t'aime et se lamente
D'être sevré de tes baisers.
Il te pleure dans sa tourmente
Car il t'a perdue à jamais.


Je m'en veux de t'avoir coupée,
Suave fleur.(O mes amours !),
Semblable à toi ma bien-aimée
S'éloigne, belle, parfumée...

Et me laisse pleurant toujours.