dimanche 18 décembre 2011

Cri d’une enseignante Indignée par Fadhila Laouani

par Fadhila Laouani, dimanche 18 décembre 2011, 20:51
   

Cri d’une enseignante Indignée

                        
Ce texte m’a été dicté par un profond sentiment d’injustice suscité par l’intervention de tout un chacun dans  le dossier du port du voile intégral, «  niqab », à l’université.
Que l’on permette à une enseignante, qui a plus de trente ans d’ancienneté, d’exprimer son avis sur cette question qui, faut-il le rappeler relève autant du pédagogique que du politique, du psychologique, du sociologique voire de l’anthropologique car le corps est vraiment le lieu par excellence de tous les paradoxes. Mon propos n’abordera pas la question sous aucun de ces angles  tout en les résumant tous.
Je me place aujourd’hui du point de vue éthique car notre dur métier se base, en plus du savoir, sur un pacte moral sans lequel  aucune transmission n’est possible.
Et si nous nous attachons à nos élèves, à nos écoles et à nos universités ce n’est certainement pas pour les salaires «  mirobolants !! » que nous percevons eu égard à nos diplômes et aux exigences du métier. Ce que ce travail nous donne de plus important c’est une satisfaction comparable à celle du potier qui sent la glaise prendre forme sous la pression de son pouce ; à celle du forgeron qui  reconnait à sa résonance que le fer  obéit à son marteau ; à celle du sculpteur qui voit au bout de ses ciseaux  le bloc de marbre se muer en œuvre d’art .
  Je m’indigne donc qu’on veuille me priver de ce droit de Voir se concrétiser mes efforts quand durant mon cours je ne puis lire sur les visages de mes étudiants que le message  passe ou qu’il peine à accrocher leur attention !
  Je m’indigne qu’on veuille m’aliéner et me mettre en rapport, au sein de mon espace pédagogique, avec des corps cachés derrière un voile intégral, des visages dissimulés derrière un «  niqab », des personnalités éclipsées, retirées de la circulation des  estimes réciproques indissociables de l’expérience de l’apprentissage.
  Je m’indigne parce qu’on veut empêcher ma classe d’être  un espace interactif où, dans la rencontre des intelligences, se crée la solidarité autour du projet d’un savoir partagé.
  Je m’indigne parce que personne ne semble comprendre que la consécration pour un enseignant  ce n’est pas tant de construire une «  carrière » mais qu’au bout de cette carrière il y ait ce bonheur insigne d’être reconnu par ses étudiants et de les reconnaître, de les Voir accomplis dans l’espace social, de voir qu’ils sont allés au-delà de ce qu’a été leur professeur.
C’est là mon droit d’enseignante que je ne cèderai pas parce que c’est là mon complément de salaire, mon complément de richesse.
Car on peut avoir une retraite modique mais se sentir tellement riche de ce visage d’ingénieur, de médecin, d’artiste, de ministre,  d’instituteur, de président …   à qui un jour on a transmis une parcelle de savoir qui lui a permis d’avancer dans la société, d’avancer dans la vie ! Riche de ce visage où je reconnais la valeur de mon labeur, ce que pendant une vie j’ai r
   Notre métier,  plus que les autres, repose sur un mouvement de gratitude constitutive du lien social : celle de l’apprenant qui reconnait le don à lui accordé par l’enseignant et celui-ci qui reconnait le don que lui accorde l’étudiant par sa présence, sa participation, son regard …
Là où cesse ce double don cesse notre métier et on meurt  de ce manque et meurt  la flamme qui fait notre profession  .
   Enseigner est un sacerdoce, on l’a suffisamment dit, mais nous ne le ressentons pas comme un fardeau ou une contrainte, c’est un sacerdoce qui fait notre joie, notre fierté, notre Dignité.
Si on insiste à satiété  aujourd’hui sur cette valeur primordiale qu’est la dignité, pour nous elle d’abord inscrite dans notre rapport à nos étudiants, c’est là que nous la vivons concrètement et qu’elle devient pour nous tangible.
   Comment puis-je accepter qu’on me retire cette Dignité, valeur suprême de mon métier et rester silencieuse quand on vient me dire, me signifier que mes semblables et moi sommes des satyres, des monstres lubriques incapables de contenir nos instincts… C’est là une insulte pour ce que nous sommes et ce que sont nos institutions scolaires et universitaires.
   Qu’on reconnaisse notre droit d’être des diffuseurs de savoirs non pas dans la juxtaposition d’entités étrangères les unes aux autres mais dans la conjonction de personnalités, certes autonomes, mais  oeuvrant ensemble pour la confluence, l’affinité, la cohérence.
    Qu’on nous permette cette dernière remarque : en français comme en arabe, le sens étymologique d’Université  signifie Communauté. Qu’on nous laisse, dans le respect des différences, faire, avec nos étudiants et nos étudiantes, communauté intellectuelle aux solidarités profondes, multiples, durables.
                                                      Fadhila Laouani
                                             Professeur à la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba

mardi 13 décembre 2011

La Manouba, pourquoi le niqab par Heikel Ben Mustapha

Syndicaliste, notre ami Heikel Ben Mustapha donne ici sa lecture d'universitaire indépendant de l'affaire du niqab.
Les cours ont été suspendus à la fac des Lettres de Manouba. Pourquoi ?

Répondre à cette question  est devenu une tâche  extrêmement  complexe, l’opinion publique s’en étant, désormais, emparée. Il est inutile de relater les faits, parce que tout le monde en a parlé ; je voudrais simplement rappeler comment, dès le début de l’année, a été entretenue cette situation de blocage de certains cours : une fille portant le voile intégral (niqab) se présente dans la salle de cours sans en être empêchée à l’entrée. Une fois en classe, le professeur lui demande de se découvrir le visage. Face au refus de l’étudiante (qui se répètera à chaque fois), le professeur se retire de la salle de classe. Des tentatives de discussion avec les étudiants de la faculté des lettres de Manouba soutenant leur camarade n’ont abouti à aucune avancée vers une résolution du problème et un dialogue de sourds a fini par s’installer opposant deux parties campant dans leurs arguments respectifs
 Pour comprendre cette situation, il est nécessaire d’examiner la position des uns et des autres. Les enseignants d’un côté, qui développent principalement deux arguments : un premier d’ordre pédagogique et un second relatif à l’autonomie de l’université ; les sit-inneurs de tous bords de l’autre (leur majorité est inconnue à l’institution !), qui soutiennent que le port du Niqab constitue une obligation religieuse et un des droits fondamentaux de l’homme.
I- les arguments du corps enseignant et du conseil scientifique :
1-        l’argument pédagogique : Pour que cet argument soit mieux explicité, il me semble  nécessaire de définir en quoi consiste la relation pédagogique à l’Université. Contrairement à ce qu’on peut penser, l’opération pédagogique ne se limite pas à la situation de classe. Elle intègre en fait, successivement, l’inscription, la formation avec la situation de classe qu’elle engage, l’évaluation et les délibérations suivies de la déclaration des résultats.
    Qu’il me soit permis de commencer par la fin de l’opération, les délibérations, là où les professeurs, face aux cas de rachat des étudiants dont les moyennes varient entre 9,00 et 9,99, se trouvent devant la nécessité de se prononcer sur un POFIL où sont pris en compte la présence, l’assiduité, le sérieux, l’interaction, l’implication et la participation d’une personne identifiée et identifiable au déroulement du travail collectif,  et ce en mettant un NOM sur un VISAGE.
L’on peut se poser ici la question de savoir qui pourrait accorder cette faveur du rachat à quelqu’un dont il ne connaît pas le visage, à un ANONYME ? Personne évidemment. Il est donc légitime de poser que, pour que l’étudiant(e) puisse bénéficier de cet avantage, soit offerte  à   l’enseignant la possibilité de reconnaître et d’identifier le visage de celui-ci/ celle-ci.
 Le deuxième aspect pédagogique retenu par les enseignants dans leur argumentaire contre le port du niqab tient à la question de la transmission ses conditions, ses modalités et son efficience.
 Est-il besoin de rappeler, ici, que le temps des cours ex-cathedra, où le professeur prodiguait son savoir du haut de sa chaire dans une indifférence presque totale à son auditoire, est définitivement révolu au profit d’un rapport plus humain fondé sur la communication la plus étroite avec l’apprenant et sur une proximité propice à l’échange et à l’interaction. Cela a été une demande des enseignants, mais également des étudiants qui avaient longtemps souffert de ce vieux rapport vertical qui les isolait de leurs professeurs et les mettait hors de leur portée. Dans le cadre de la nouvelle pédagogie développée dans ce qu’on appelle « cours intégrés », c’est dans les regards des étudiants et en fonction de l’expression de leurs visages que le professeur peut constater si son message est passé ou non. La transmission devient tributaire des capacités de l’enseignant à lire et à décoder les signes que lui renvoient les regards des étudiants, généralement inhibés à verbaliser directement leurs demandes.
Reste alors le troisième volet de l’argumentaire qui touche la question des examens et des problèmes que le niqab peut introduire à ce niveau. « Laissez-nous passer l’examen, et nous ne viendrons pas au cours », nous crie-t-on. « Nous sommes d’accord pour qu’une femme vienne contrôler notre identité, mais nous passerons l’examen avec le voile intégral », ajoutent-ils, par ailleurs ! Mais de quelle vision des études et de la formation universitaire relève une pareille demande !? S’inscrit-on à l’université juste pour passer un examen comme à un concours ou, alors, pour apprendre à réfléchir, à développer et à produire du savoir dans l’ajustement des outils, la confrontation des méthodes et des hypothèses, le débat des idées et l’échange ? Cette réduction du problème posé à la question du droit à l’examen est désolante pédagogiquement comme elle est indéfendable sur le plan éthique. Pourquoi une catégorie d’étudiants aurait-elle le droit de profiter de conditions spéciales susceptibles de leur accorder des avantages dont ne pourront pas bénéficier les autres. C’est là une injustice inadmissible ! A cela s’ajoute une dimension « sécuritaire » non moins négligeable : le port du voile intégral ne permettant pas d’identifier la personne, une usurpation d’identité n’est pas impossible ! Et qu’on ne nous rétorque pas qu’il serait possible qu’une collègue sorte de son cours pour contrôler l’identité de la fille intégralement voilée. Cette proposition est peu courtoise vis-à-vis d’un Docteur ES Lettres, que de le transformer en contrôleur d’identités pour le compte de ses collègues. D’ailleurs, un cas de fraude caractérisée a été constaté à l’Ecole Supérieure de Commerce : une étudiante portant le niqab a usurpé l’identité de sa collègue pour passer l’examen à sa place.

2- l’autonomie de l’université : depuis des années, la gestion de l’université a été l’objet de luttes syndicales continuelles, parce que du temps de Ben Ali, l’université a souffert des improvisations de l’administration centrale qui ne savait que produire des circulaires, et elle n’est pas la seule institution à avoir souffert. Depuis l’ère de la dictature aussi, les facultés ont réussi à arracher l’élection du doyen et des membres du conseil scientifiques. La mission de ce conseil est de réguler l’opération pédagogique dans toutes ses phases. Les décisions prises par le conseil scientifique, en général, en concertation avec le corps enseignant, constituent un règlement intérieur. Mais, dans les textes fondamentaux, le dit conseil, n’est point présenté comme le législateur de la vie universitaire. C’est bien un conseil à caractère consultatif, et cela est vrai ! Or, qu’est-ce que l’adjectif  « consultatif » peut signifier ? Cela veut-il dire que ce sont des gens, qui sont élus, pour passer du temps, car toutes les décisions sont prises doivent provenir d’un ministère ? Ou alors est-ce que ces gens, élus, proposent des décisions pédagogiques à l’autorité de tutelle, laquelle valide ou invalide la décision ? Dans la tradition universitaire, c’est le deuxième scénario qui correspond à la situation : le conseil évalue une situation, prend ses décisions en concertation avec le corps enseignant et soumet sa décision à l’autorité de tutelle. Lorsque le ministère ne remet pas en question cette décision au bout d’une semaine, elle se transforme en règlement interne !
« Mais, il y a, sur le même campus, des institutions qui ont géré différemment cette question du voile intégral », objecte-t-on. Et y a-t-il meilleure manifestation de l’autonomie de l’université, dans cette dimension où chaque conseil scientifique évalue la situation de manière libre !?
II- L’argumentation des sit-inneurs : Ainsi que je l’ai souligné plus haut il y a deux arguments centraux avancés par les sit-inneurs : un argument religieux et un argument en rapport avec les aspects juridiques des droits de l’homme. Pour ce qui de l’argument religieux, je pense que c’est aux Ulémas de nous répondre, et n’appartenant pas à ce cercle savant, j’éviterai, par honnêteté intellectuelle, de me hasarder dans ce domaine, bien que je sache, comme tout le monde, que la question est plus que controversée. Reste la question des droits humains. Dans cette logique, nos étudiantes sont présentées comme une minorité dont le droit fondamental aux études est bafoué. Mais, attendons un peu. Je crois savoir que la majorité des Tunisiens est musulmane, or les étudiantes intégralement voilées sont musulmanes avant d’être caractérisées par le port du Niqab, donc elles font partie de la majorité ! La contradiction est lancinante ! Par ailleurs, si on peut être d’accord sur le fait qu’il y a dans ce bas monde des droits de l’homme à respecter et surtout des libertés individuelles à faire valoir, je crains que l’on oublie que nous avons également des devoirs envers la société. Cela est d’autant plus certain qu’il s’agit d’un espace public que partagent des personnes qui peuvent différer de quelque manière que ce soit, et l’université en est un ! Du coup, on est appelé à respecter les normes, qui ne sont pas forcément des lois, mais des normes d’usage régulant l’espace de l’école au sens large du terme.
 Les sit-inneurs considèrent que, étant donné qu’un texte de loi interdisant le port du niqab n’existe pas, l’interdire en classe constitue le non respect des droits de l’homme. Je pense que cette vision juridique de la question est peu pertinente, car, il y a là une extrapolation hasardeuse pour ne pas dire dangereuse. D’ailleurs, c’est là que se manifeste l’autonomie de l’université : c’est lorsqu’il y a un vide juridique que les structures élues interviennent pour réguler l’espace public. Aucune règle juridique ne peut réguler un espace comme la classe. Jusque là, dans les pays démocratiques, aucun texte ne dit au professeur s’il faut écrire au tableau ou ne pas écrire : c’est du ressort de la pratique pédagogique ! Aucun texte juridique ne peut exiger du prof de passer entre les rangs ou de rester derrière son bureau, et c’est aussi la pratique pédagogique qui le détermine. Il est inutile de multiplier les exemples. Cette position par trop juriste n’a que des limites devant de tels espaces publics très spécifiques. Du reste, dans les pays dits démocratiques, les Etats-Unis par exemple ou alors la France, il existe des institutions scolaires, où le port d’un uniforme est obligatoire, pour des raisons diverses. Faut-il alors dire que c’est une atteinte aux droits de l’homme, parce que les personnes qui fréquentent ces institutions ne s’habillent pas comme elles veulent !?

Ainsi pouvons-nous constater que les violons ne sont pas vraiment accordés et que l’on mêle, dans cette affaire, le son et le mil. Si, chez les sit-inneurs il y a un sentiment de frustration parce qu’il leur semble qu’il n’y a pas de débat, confondant ici débat et négociation autour de leurs revendications ; il y a chez les enseignants le sentiment que ce mouvement disproportionné, mené par une majorité étrangère à la faculté, est une tentative de plier l’université à des ordres et non un appel au débat. Ce qui peut donc paraître comme une bipolarisation, est en fait le résultat de ce qu’il n’y a pas de problématique commune, celle justement qui unit le prof et l’étudiant. En d’autres termes, la faculté des lettres de Manouba est aujourd’hui en situation critique, parce que les sit-inneurs, étrangers à la faculté, et les professeurs ne parlent pas de la même chose! Pour que nous puissions converger vers la véritable problématique, il faut que cessent d’intervenir tous les corps étrangers à l’institution, afin qu’un débat serein et familial se déclenche entre les étudiants de la faculté et les structures élues et que nous puissions préparer nos étudiants, qui ne sont pas en grève, ni ne s’inscrivent dans ce sit-in, aux examens imminents!
                                                                      
Heikel Ben Mustapha, Universitaire, syndicaliste.

lundi 12 décembre 2011

Eclatements, lecture de Giulio-Enrico Pisani

Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek,
2.12.2011, de Giulio-Enrico Pisani


Quand Simone Cukier et Michèle Frank s’éclatent
«Aboutissement de toute une vie d’écriture», pouvons nous lire sur la poésie de Simone Cukier au dos de ce bel ouvrage qu’est le recueil Éclatements.[1]  Mais quel aboutissement?  Aucun, bien sûr, car rien ne saurait prétendre être abouti en art et en poésie.  Ce serait en faire bon marché.  Art et poésie: deux mots gravides d’horizons illimités, mots en équilibre instable, mots en recherche de soi permanente, où rien n’existe jamais per se, n’est ni achèvement, ni aboutissement.  En effet, ici, dans ce splendide concert imprimé, traversé de vers ici émouvants, là bouleversants, rhapsodie accompagnée de feux d’artifice picturaux aussi thématiquement justes que chatoyants, l’incomplétude triomphe.  Elle est, bien plus encore que dans une toccata et fugue, davantage palpable dans la dynamique que dans la plénitude, moins dans l’accomplissement que dans la fuite. 
Géométriquement, cette sorte de contrepoint qui implique la virtuosité interactive de deux arts aussi fugaces que le staccato poétique de Simone Cukier et les abstractions passionnées de Michèle Frank, évoque davantage les maelströms du temps et de la vie que leur expression accomplie.  C’est la fougue des Michel-ange, Beethoven et Rimbaud, plutôt que la sérénité des Constable, Couperin ou Lamartine.  Aussi, quand ces deux grandes dames de la poésie et de la peinture nous offrent «Éclatements», ne nous attendons surtout pas à pouvoir y pénétrer légèrement et à nous en tirer indemnes.
C’est, j’en conviens sans ambages, «Cendres», la première partie du recueil, qui m’a le plus touché, dans la mesure où tout y affronte la mort, tout en l’exorcisant et en allant puiser dans un deuil sans fin le courage de la braver et de poursuivre ce qu’on voudrait qu’une vie de survivant ait de fini: «… Mon père / Cinquante ans après / Où sont les cendres / à Birkenau?...».  Deux pages plus loin, face à la violente  dramaturgie d’un carton de bleus et d’ocres, ensanglanté de blanc, zébré de noir et sous-titré Barbelés, point une dédicace: «À mon père embrassant les barbelés» qui évoque le dernier acte d’homme libre d’un martyr de la Shoah.  
Dans la deuxième partie, «Éclats de vie», Simone Cukier, en train de se construire à partir des tessons de son passé, s’adresse au lecteur, avec lequel et pour lequel le témoin doit vivre en dépit du passé, en dépit aussi du père électrocuté et malgré la petite fille disparue à Bergen-Belsen: «... Je vous écris d’un temps / entre deux temps, / entre l’avant / et l’après, / l’avant de la vie / et bientôt l’après de la vie, / le rien...».  Et la vie continue dans les vers de «Sienne», où elle crie, face à une somptueuse huile sur toile intitulée Sanguine, où l’huile des ors, ocres et terre de Sienne explose en fulgurances blanches sur une toile volcanique: «Sienne me brûle. / Ô ma sanguine...» et, plus loin «... L’argile contre l’or du sang / Là où je veux aller / Pour savoir d’où je viens».  Une fois de plus, on ne peut qu’admirer la parfaite entente et la réciprocité artistique des deux amies dont les couleurs vibrent à l’unisson: l’artiste peintre et la poétesse.
De ces vibrations, la passion n’exclut pas le moderato, voire l’adagio.  À la question de Michèle, «Quel horizon?», sorte de rhapsody in blue de Prusse et de turquoise, Simone répond: «Je resterai assise sur la jetée / Parce que la mer s’en va aussi derrière l’île, / de l’autre côté de l’enfance (...) Et mes larmes rempliront la mer jusqu’au raz de marée / qui m’amènera au bout de la vie»... et nous vers la troisième partie du recueil.  Après avoir été persuadée, en 2, d’être et de continuer dans cette troisième partie, «Amour, désir», la vie reprend décidément ses droits.  Cependant, même sous le «Soleil éblouissant», que Michèle illustre par une houle de mer en fusion, et avec «Lui / dont la chair obscure / est entrée en moi...» se dresse «… une pierre tombale / où je dépose / chaque année / un caillou de mémoire…».  Et voilà qui m’évoque la dramaturgie du poète Charles Dobzynski,[2] qui la considère «à revoir, la mémoire» et affirme «Je ne suis qu’un fil / passant par le chas / d’une survie improbable». 
Alors, passé ou futur, mémoire ou espoir, mort ou vie?  «Je ne sais plus / Je ne sais plus où amasser mes feuilles mortes / et quoi faire de ce corps d’argile...» (se) demande la poétesse, que Michèle Frank place, dans «Entre deux feux», le premier tableau figuratif que je vois d’elle, face à l’exigence de vie.  Ici, le poème et le tableau forment comme un somptueux diptyque dont l’ensemble est décrit de manière aussi frappante que prémonitoire par deux vers de la regrettée José Ensch: «... la femme au lait d’amande amère (...) jusqu’au roi qui s’embrase dans les roses...»[3]
Peut-être que José eût pu aussi écrire «J’ai vu le sablier du ciel et de la mer se renverser (...) Je regarde le jour venir parmi les pierres», mais c’est Simone Cukier qui a vu, regardé, conçu et formulé ces vers dans «Le sablier» dont Michèle Frank projette l’étranglement force d’huile sur toile dans son déchirant «Terre solaire».  C’est que, loin de s’écouler avec la fluidité impalpable du sable fin, celle-ci pousse ses éléments vitaux à travers un présent trop étroit pour espérer permettre le passage indolore d’un passé cauchemardesque vers un futur incertain.
Après sa première enfance dans les Landes à l’ombre du souvenir de son père tombé à la frontière allemande, Michèle Frank va vivre avec sa mère en Lorraine chez ses grands-parents maternels, tandis que son frère reste là-bas avec ses grands-parents paternels.  Double séparation: source de déchirement, solitude et révolte qui marqueront sa vie et son oeuvre.  Son roman autobiographique, Ressac, paru en 2005, en sera le fruit.  Après ses études de Lettres et au-delà de sa passion pour la littérature, elle découvre la peinture, où elle s’explose, sans se livrer, en un feu d’artifice de créations d’une indicible magie.  De fil en aiguille, l’art lui apporte l’amour et lui ouvre de nouveaux horizons en la personne du génial sculpteur luxembourgeois René Wiroth.  Quoique chacun des deux artistes reste ancré dans sa discipline et s’y épanouisse, leur profonde union tant maritale que culturelle se traduit par un grand nombre d’expositions et de publications communes.[4]
Simone Cukier est née en 1939 en Vendée dans une famille juive originaire de Sedan. Arrêté par la police française, son père est déporté et meurt à Auschwitz Birkenau.  Simone grandit en Suisse, où sa mère s’est remariée après la guerre, donc au sein d’une famille recomposée.  «Est-ce ce parcours douloureux qui est à l’origine de sa sensibilité exacerbée?» lisons-nous en quatrième de couverture.  La réponse est: oui, bien sûr.  Et déjà appert le parallélisme de destin entre les deux auteures du livre, où nous lisons une fois de plus le déchirement, la solitude et la révolte qui marqueront la vie et l’oeuvre de Simone, comme elles ont marqué celles de Michèle.  Aussi, tout comme celle de Michèle, la construction de Simone sera lente.  Portée vers la poésie dès l’adolescence, elle étudie les Lettres, enseigne français et latin et monte durant trente ans sur les planches afin de faire vivre et aimer la poésie.  Depuis plus de quarante ans elle jalonne de poèmes et autres textes le chemin de sa vie.
Quel bonheur pour nous, que de pouvoir rencontrer ensemble ces deux victimes de la guerre, cette folie des hommes, ces deux orphelines de père, pères nécessairement idéalisés, de ces deux femmes tourmentés, écorchée vives, mais fortes, que l’amour des lettres et de l’art, de l’autre et des autres portèrent vers l’avenir et l’une vers l’autre!  Et quel bonheur, que cette rencontre entre ces deux auteures et entre elles et nous se concrétise aujourd’hui en un exceptionnel recueil:
ÉCLATEMENTS !


 



[1]  Éclatements : recueil de poèmes de Simone Cukier illustré (couleur) par Michèle Frank, livre-album 21 x 21 cm, avril 2011, 15,- €, dans les bonnes librairies, ou à commander par mail à mfrank@pt.lu ou contact@frank-wiroth.lu
[2]  Sur le poète Charles Dobzynski, né en 1929 à Varsovie, v. notamment Wikipedia, ainsi que mon article dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 4.7.2006.
[3]  Vers extraits du recueil «L’aiguille aveugle» de l’immense poétesse que fut José Ensch (1942-2008).
[4]  Sur Michèle Frank et René Wiroth v. leur site http://frank-wiroth.lu/, ainsi que mes articles dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek des 15.7.2006, 7.6.2007, 11.12.2007, 16.5.2008 et 10.5.2011, 

samedi 10 décembre 2011

A La Manouba... No comment

Message de "nos étudiantes" : A l'intention des professeurs qui refusent d'enseigner à des étudiantes portant le niqab, il y a de nombreux enseignants au chômage qui sont prêts à enseigner...

mardi 29 novembre 2011

Laurent Fels : Ourganos. Giulio-Enrico Pisani

Laurent Fels : Ourganos (1)
ou
«L’ascétisme du verbe» & «L’hermétisme du cri». Giulio-Enrico Pisani.
Ce recueil de poèmes est à la fois artistement et intelligemment illustré par le génial calligraphe Luc Templier, qui nous laisse toutefois frustrés de quelques planches et dont l’un des calligrammes n’eût pas déparé sur une couverture par ailleurs fort sévère.  Ce petit bémol signalé, voici le concert : dix-neuf mouvements poétiques qui plongent au sources de l’être et du penser humain!  Laurent Fels (2) nous sert dix, quinze, peut-être dix-neuf mille ans d’interrogations, voire davantage, à tel point compactées que la densité de ces joyaux peut déboussoler.  Même une loupe de diamantaire ne saurait vous dispenser, amis lecteurs, de multiples lectures. 
Notez que j’en suis encore à me demander comment moi, le dilettante, je peux vous présenter cette poésie, dont chaque strophe, chaque vers même, appelle autant de référents, arts, sciences et disciplines qu’il s’y trouve de mots, voire de syllabes.  Comment obtiendrais-je que ces vers aux multiples facettes vous interpellent autant qu’ils m’ont effrayé d’abord par leurs allusions et leurs mystères à clef et fasciné ensuite grâce aux tableaux dévoilés et aux imageries où j’ai pu pénétrer?  Premier défi.
Ou, mieux encore, qu’irai-je ajouter à la préface du poète et critique littéraire Paul Mathieu, véritable accompagnement qui, à défaut d’être exhaustif – c’est impossible – n’est pas loin d’être aussi riche que le contenu des poèmes.  Il est vrai que cette préface semble par moments flotter, voire soulever plus d’interrogations qu’elle n’apporte de réponses, mais cela s’explique par l’approche philosophique profonde d’une matière peu accessible d’emblée.  Quant à moi, je suis loin de pavoiser.  Bien de mystères me sont restés fermés.  Mais ne pas tout comprendre de la vie vous empêche-t-il de vivre?  Tout n’est d’ailleurs pas à cette enseigne et, chance ou, plutôt, talent du poète, nombre de treilles me chatouillant d’assez près, je ne suis pas trop obligé de me plaindre de la verdeur des raisins.  
Commençons cependant par rendre à Paul ce qui est à Paul et essayons, comme lui, d’évaluer le titre: Ourganos, qui pourrait évoquer l’ouragan.  Qu’est-ce cependant qu’un ouragan, sinon le violent accouplement du ciel et de la terre, l’hiérogamie d’Ouranos et de Gaïa?  Paul Mathieu se lance dès lors sur les traces de Laurent Fels, le poète prométhéen, qui, sur les ailes du phoenix, l’oiseau de feu, semble s’attaquer à quelque réédition du monde, et notre préfacier de clamer: 
«Pas de possession de la matière, pas d’image taillée. Rien que la construction intérieure. Le monde s’est trompé de direction, seule pourra le sauver la beauté créatrice qui l’inscrit hors de l’ordinaire.»
Puis, un paragraphe plus loin: «Très clairement dans le sillage de Hölderlin, qui tenait l’art pour supérieur à la religion, et dans la continuité de Novalis, le poète apparaît à l’envi comme un substitut de prêtre. Laurent Fels lui attribue par ailleurs dans se essais un statut chamanique.»
Et voilà qu’à l’Oiseau de feu fait suite le Sacre du printemps!  Bien le bon jour d’Igor Stravinsky, à qui Laurent dédie, en même temps qu’à Saint-John Perse, ce jardin de... Kachtcheï ?  Mais non, mais non, j’aurais plutôt tendance à croire Paul trop envoûté par ce que Laurent entrouvre de mystères, de mystiques et de supposées transcendances.  L’art étant supérieur à la religion, le poète remplaçant le prêtre et l’enchantement du mot abrogeant le vers incantatoire, voilà notre aède rendu au jardin d’Épicure dont il essaie de se persuader vouloir sortir ! 
Car, ne nous y trompons pas, ni ne laissons le poète chaman nous mener en bateau...  ivre !  Et ivre d’imageries transcendantes qui reflètent les aspirations profondes de l’auteur, il l’est, ce recueil, c’est vrai, mais il transpire aussi par tous ses pores une raison que la raison lui impose.  Aussi, presque tous ses référents et références mystico-kabalo-mythologiques nous ramènent à tous les coups au couple primordial Uranus-Gaïa évoqué par Paul Mathieu, à la nature donc, au «deus sive natura» de Baruch Spinoza.
Et c’est de cette lutte de titans entre le ciel et la terre, l’esprit et la matière, le yin et le yang dans l’esprit du poète, lutte qui porte sa main, guide sa plume et tourmente son papier, que jaillit toute la beauté des vers felsiens.
«Un navire a échoué dans le désert, / au milieu des sables infinis. Nous l’avons / choisi comme temple de la solitude (...) ... Sous une pyramide en verre, nous / nous sommes assis, contemplant les étoiles / à portée d’esprit. Ce sont les îles de l’éveil / astral, seules abordables par le sentier d’une / longue initiation...»
On croirait-y être!  Il faudra tout de même que le poète Jalel el Gharbi – que beaucoup relie à Fels – m’amène faire un tour dans le désert tunisien par une nuit asélénique.  À moins que ce soit dans les sables d’Édom (Idumée), où aurait régné, selon certain théologien grec Savvas Aliagozoglu, un régent ou satrape Ioannis Ourganos (Urkanos) (3).  Tiens, tiens, Paul; voilà qui serait moins mythologique, mais va savoir!?   De toute manière, quoi de plus matériel que l’«astralité» de Laurent Fels ?  Tenez; ce libre-penseur matérialiste et athée qu’était Rimbaud n’écrivait-il pas déjà il y a plus d’un siècle ces vers à l’ascendance plausible?
 «J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles / Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur : / - Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles, / Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?...» 
Qu’est-ce que le chamanisme et, après lui, toutes les mythologies que sont-elles, sinon l’expression de la croyance aux forces naturelles?  Et qu’est-ce que l’astrologie, la numérologie, l’occultisme, la kabbale, les religions et toutes les théologies sont-elles de plus, que tentatives ici ésotériques là exotériques, mais toujours maladroitement humaines, afin de les comprendre ?
Reste la poésie.  Peut-elle endosser tout cela, cette pléthore de tentatives, d’espérances, de trop souvent vaines recherches et aller bien au-delà même de la poésophie?  J’y travaille, a l’air de nous confirmer Laurent Fels entre deux vers.  Et pourquoi ne pas lui faire confiance?
« ... Nature, dans ta singulière beauté / de la Divinité!  L’impossible se situe dans / l’ornière du désir... », écrit-il, puis semble vouloir démentir en achevant et le poème et son recueil par les vers «... Désir de matière, toujours tu / habiteras l’échec!». 
Je dis bien: semble démentir; car habiter ne signifie pas connaître.  Cela ne suggère-t-il pas que l’esprit le plus subtil ne connaît rien du corps qu’il habite, dont il est pourtant l’inséparable corollaire et avec lequel il forme un tout? (4)

1)            Éditions Poiêtês, 69 p., illustr. couleurs, 30,- EUR, déjà disponible au Luxembourg chez Diderich, Ernster et Libo-Gare. Peut aussi être commandé en ligne sur http://poietes.poesie-web.eu (coll. "Poésie"), ou par courriel à fels@poesie-web.eu.
2)            Voir aussi sur le poète et poéticien Laurent Fels mes présentations dans laZeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 25.4.06: «Comme un sourire», du 19.6.07 : «Intermittences» et du 13.12.07 : «Sous l’égide du bleu, essai sur l’œuvre d’Elisa Huttin».
3)            Selon la revue turque en ligne Ikideniz
4)            Un tout, mais non une unité. En effet, selon Héraclite, l’«inventeur» de la philosophie il y a plus de vingt-cinq siècles et, si j’ai bien compris, ici, l’un des inspirateurs de Laurent Fels, l’unité est mortifère.  La vie est dualité et mouvement... (et conflit, mais ça, c’est une autre histoire).

Giulio-Enrico Pisani
Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek
     Luxembourg, 3 septembre 2008


أقمتم فؤادي في الهوى وقعدتم     وأسهرتم جفني القريح ونمتم
ومنزلكم بين الفؤاد وناظري     فلا القلب يسلوكم ولا الدمع يكتم
وعاهدتموني أن تقيموا على الوفا     فلما تملكتم فؤادي غدرتم
ولم ترحموا وجدي بكم وتلهفي     أأنتم صروف الحادثات أمنتم
سألتكم بالله أن مت فاكتبوا     على لوح قبري أن هذا متيم
لعل شجيا عارفا لوعة الهوى     يمر على قبر المحب فيرحم


In Mille et Une Nuits, Tome 1, « Nuit XVIII », page 26, Éditions
Dar El Aouda, Beyrouth 1985.

dimanche 27 novembre 2011

Nouvelle publication de Laurent Fels.

Laurent Fels
Ourganos

…Sphères d’exil… Midi flairant la solitude des rapaces à leur gîte, flairant l’argile de la demeure sans porte…

… Trois étoiles comme des yeux de Cyclope brillent dans le miroir en triptyque. C’est l’eau du  silence qui sort du pan de mur devant l’arbre mort…

… L’odeur des cactées nous ravine la mémoire. Midi de fauve, je t’ai nommé jour-de-tristesse sous ta longue houppelande d’ascète…

Laurent Fels Ourganos. Editions Rafael de Surtis 2011

lundi 7 novembre 2011

Variations sur quatre vers d’Edmond Dune : Les seigneurs de la guerre par Giulio-Enrico Pisani

Edmond Dune 1914-1988.
Notre ami Giulio-Enrico Pisani publie dans le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek, l'article suivant :
La définition classique des « seigneurs de la guerre » ou « seigneurs de guerre » est plus ou moins connue. Il s’agit d’individus, souvent des chefs militaires, qui profitent des carences du pouvoir central dans un pays, pour en contrôler une partie au moyen des troupes ou bandes armées qu’ils commandent.(1) Quelques soient leurs origines (paysans ruinés devenus bandits, nobles ou roitelets révoltés, grands vassaux en rupture de ban ou généraux renégats), ils ne songent qu’à imposer leur loi et leurs règles (territoriales, commerciales, militaires, etc.). Quoique ce terme soit communément employé pour désigner un phénomène de l’histoire chinoise, surtout entre le 7e et le 3e siècle avant notre ère (Royaumes combattants)(2), au 3e siècle de notre ère (époque des trois royaumes), mais aussi dans la 1ère moitié du siècle dernier (République), sa définition même témoigne de son universalité. On les retrouve en effet aussi bien dans l’antiquité qu’au Moyen-Âge, durant l’ère moderne ou à l’époque contemporaine.
Aujourd’hui ? Mais oui, à l’heure même où j’écris. C’est parfaitement reconnu. Aussi, les linguistes de la pensée unique et du politiquement correct, qui ne peuvent en nier l’existence, la limitent pourtant de nos jours aux quelques cas perturbateurs du désordre mondial G-vingtiste. Ils situent les seigneurs de guerre notamment dans le Caucase, dans la Corne d’Afrique,(3) au Soudan, en Afrique centrale(4), en Afghanistan, au Pakistan et en Birmanie. Et, de fait, l’on peut considérer que dans ces pays la grande majorité des chefs de bande pas toujours opposés au pouvoir central mais toujours indépendants de celui-ci, répondent plus ou moins à notre définition classique. Mais la réalité va bien au-delà de ces apparences, et tous les crabes ne sont pas contenus dans le panier que nous montrent les grands médias, loin de là.
L’histoire n’a en effet rien d’une notion figée. Elle se répète souvent, mais jamais à l’identique. Elle change et évolue, tout comme changent et évoluent l’humanité, la politique, l’économie, les rapports internationaux, les rapports de force à tous les niveaux, etc., etc.. De plus, les différences de points de vue, ses implications sentimentales, ses interprétations subjectives et ses récupérations politiciennes n’ont jamais permis à l’histoire (et ne lui permettront jamais) d’être une science exacte. Si, par exemple, pour un quelconque pouvoir central impérial ou national, le seigneur de guerre a toujours été par définition un « méchant », il se peut très bien que les sujets de celui-ci l’aient trouvé préférable au premier. Le contraire pouvant être tout aussi vrai, ou bien les deux alternatives pouvant être aussi craintes et détestées l’une que l’autre ; il ne s’agit pas à ce niveau de porter un quelconque jugement de valeur.
Il serait cependant bon, que nous cessions de nos jours de raisonner et d’apprécier les situations historiques uniquement en fonction de modèles établis et des schémas préférés des politiciens et de la presse dominante. Aujourd’hui, la globalisation entamée au 19e siècle avec la facilitation et la rapidité croissante des transports et de communications est, sinon achevée, du moins un fait accompli, indéniable, surtout depuis la fin de l’URSS. Le monde économique socialiste ne travaillait en effet que relativement peu avec l’économie capitaliste, qui ne peut donc pas encore se considérer entièrement mondialisée avant la dernière décade du 20e siècle. C’est donc la terre dans son ensemble, qui peut – toutes choses égales par ailleurs – être comparée de nos jours à la Chine des Royaumes combattants, des Trois Royaumes ou de son époque de parturition républicaine.
Désormais, c’est l’ONU, qui peut être considérée comme la parfaite incarnation d’un pouvoir central déficient dont les décisions ne sont effectives que dans la mesure où elles conviennent aux nouveaux seigneurs de guerre et se voient appliquées par eux. Certes, on peut s’estimer heureux que l’empire américain n’ait pas été en mesure de réaliser ses ambitions d’hégémonie mondiale après l’effondrement de l’URSS. Économiquement presque aussi fragiles que leur ancien adversaire socialiste, les USA ne tiennent le coup que grâce à la planche à dollars et au fait que la Chine, L’UE, la Russie, le Japon, le Brésil, l’Inde et les pays pétroliers continuent à la soutenir. Bien obligés, dans le système de globalisation capitaliste, afin de ne pas laisser s’effondrer leurs propres économies sans rattrapage possible.(5)
Mais revenons à l’ONU, fer de lance autoproclamé de la démocratie, qui y a été dégradée au niveau de véritable farce et encore, de très mauvaise qualité. Contrairement à ce qu’ont toujours craint les détracteurs de la démocratie depuis l’Antiquité, ce n’est pas l’indécision et la discorde dans la multitude ou la cacophonie des opinions discordantes qui ridiculisent sa version onusienne, mais bien l’arbitraire de quelques décideurs. Ce n’est pas le grand nombre des états membres (195 aux dernières nouvelles) qui rendent toute décision inapplicable, donc les représentants de cette assemblée qui vote des résolutions, mais certains membres du Conseil de Sécurité restreint avec leur droit veto. Par exemple, l’état palestinien serait réel et l’embargo cubain levé depuis longtemps, si les États-unis ne bloquaient pas ou rendaient inopérantes toutes les résolutions en faveur de la paix et du droit de ces peuples à la liberté et à l’indépendance politique complète.
L’ONU futur gouvernement mondial ? Vous voulez rire, amis lecteurs ? Pas tant que son fonctionnement ne sera pas démocratisé et, surtout, pas tant que nos chefs d’état n’auront pas cessé de se comporter comme des chefs de guerre... économique, bien sûr, entre G-vingtistes, ou militaire contre les non-membres. Vingt chefs de guerre ? Oh non, il y en a bien plus. À côté des Obama, Poutine, Merkel, Barroso, Brown, Sarkozy ou autres Berlusconi, il y a les chefs de bande qui voudraient devenir de chefs d’armée. Il y a en a, notez, qui agissent en sous-main, d’autres qui s’agitent davantage et puis il y a ceux qui attendent de tirer les marrons du feu.
Et il y a les valets de guerre des seigneurs de guerre, les suivistes suiveurs, supposés hommes forts ou prétendues femmes fortes sans grand pays pour avoir du répondant, qui rongent leur frein comme porteurs de sabre ou agitprop de leur maîtres. Et voilà que tout ce belliqueux petit monde voit son heure venue de se faire la guerre par pays pauvre interposé(6), de s’embrasser aux cocktails mondains où le champagne pétille de trahison et, surtout, de se faire mousser comme jamais ce ne fut possible au temps où Washington et Moscou décidaient seuls de tout. Tout change et pourtant rien de fondamental n’a changé depuis « Les trois royaumes » et si aujourd’hui nous pouvions boire un verre avec le poète Edmond Dune, il ne manquerait pas de nous redire son petit poème de 1962, qui résumait en trois vers la « générosité » des seigneurs de guerre et en quatrième position la réponse des promis à l’abattoir :
« -Nous fournirons l’argent et les chansons,
L’idéal, les drapeaux, les chars, les bombes,
L’aide de Dieu, le droit, les raisons.
-Compris ! Vous creuserez même nos tombes. »

Edmond Dune, 1962

***

1) Région généralement limitée par les territoires d’autres seigneurs de guerre. Certains parmi eux pouvaient exceptionnellement parvenir à éliminer leurs concurrents, accéder à la domination de tout le pays, se faire légitimer de l’une ou l’autre manière, rétablir le pouvoir central et mettre fin au système des « seigneurs de la guerre ».
2) Exemple : dès la fin du 8e siècle, l’ancienne dynastie royale des Zhou (11e – 3e), en retraite face aux invasions nomades, ne règne plus que sur une parcelle du territoire chinois, théoriquement du moins, car elle se subdivisera peu à peu en près de deux centaines de royaumes et principautés : autant de seigneurs de guerre.
3) Somalie, Abyssinie.
4) Région des Grands lacs et République Démocratique du Congo.
5) Tant que les USA pourront continuer à vivre à crédit sur le dollar, son éventuelle faillite risquerait de renvoyer l’économie mondiale plusieurs siècles en arrière. Et dans ce cas, même la Banque mondiale et le FMI seraient balayés come fétus de paille dans le cyclone.
6) Stratégie belliqueuse tacitement reconnue d’utilité publique depuis 1946. Elle épargne de nombreuses vies humaines dans les pays développés ; renouvelle la population du Tiers-monde et la renforce par sélection naturelle ; permet de remplacer par des installations et du matériel denier cri fournis à crédit toutes les « vieilleries » détruites, pour le plus grand bénéfice des capitalistes sans frontières.

Giulio-Enrico Pisani

mardi 16 février 2010

samedi 22 octobre 2011

Renaud Matgen & Lidia Markiewicz, revenants de l’automne Par Giulio-Enrico Pisani

Renaud Matgen & Lidia Markiewicz, revenants de l’automne ( publié dans le Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek)
Certes, si les revenants sont pour nous des fantômes traînant des chaînes et hantant les vieilles demeures, inutile de visiter la Galerie Schortgen. (1) Si nous-nous réjouissons par contre de retrouver deux artistes exceptionnels, que nous avons déjà pu apprécier à plusieurs reprises, c’est le moment.
Moi, c’est avec la curiosité d’un môme pressé de savoir ce que le père Noël a déposé devant la cheminée, que je me rendis ce 15 octobre rue Beaumont, à la rencontre de ces « vieilles » connaissances, dont je suis un admirateur de longue date : Renaud Matgen et Lidia Markiewicz.
Renaud Matgen
est né au Luxembourg belge en août 1970 et nous fait savoir sur son très beau site www.sculpteur-matgen.com/, qu’il est un authentique autodidacte. Tardif, ajouterai-je, car ce n’est qu’en 2003 qu’il commence à travailler la glaise, l’argile. Sa source d’inspiration : des visages choisis parmi les peuples opprimés tels les Indiens ou certaines peuplades d’Afrique… Encouragé par sa marraine, sculptrice depuis 25 ans, il en viendra à adapter sur ses sculptures la technique du Raku, technique ancestrale et délicate d’émaillage venue d’Asie, principalement utilisée par les potiers… Puis il découvre l’ardoise, en fait, encore de l’argile, sauf qu’elle a passé par les tourments métamorphiques et a transité il y a un demi milliard d’années ou davantage par l’enfer des fournaises chtoniennes. Mais c’est encore sur le site de Renaud, que nous découvrons (à la 3e personne) le cheminement cette découverte qui n’a rien d’un soudain Euréka, mais qui sera l’embryon d’un long et laborieux cheminement, où les « fiat lux » renversants ne jouent pas grand rôle.
« En 2006, quelques ardoises traînant dans son atelier, il décide de voir ce qu’il pouvait en faire… Et l’inspiration fut si forte et la possibilité de décliner ce matériau si grande, qu’il s’y consacra sans totalement oublier la technique du Raku. À force de travail et d’essais, il développe une technique bien particulière pour travailler cette matière. Qui aurait pu penser que l’ardoise, cette pierre sombre, brute et dont on ne connaît que peu de choses, que l’on voit principalement sur les toitures belges, luxembourgeoises ou encore du nord de la France, pouvait se transformer en une matière noble, douce, voire sensuelle… »
Oui, et ainsi que je l’écrivis dans mon article de mai 2010 dans notre Zeitung, Renaud saura tirer le meilleur de ce matériau à la fois dur, friable, cassant, fissile, de structure feuilletée, qui n’est certes par le chouchou des sculpteurs. Aujourd’hui, cet artiste né à deux pas de chez nous, vit à Parempuyre, près de Bordeaux, et après avoir longtemps travaillé l’ardoise ardennaise, s’est attaqué à sa cousine aquitaine puis catalane, mais toujours à sa manière aussi atypique que géniale.
Mais son grand atout ne réside pas essentiellement dans la pourtant authentique originalité de ses oeuvres, voire dans leur unicité. C’est la sobre beauté des formes encore rehaussée par l’absence de couleur ou, plutôt, par l’omniprésence du gris, comme il se doit, ardoise, qui frappe d’emblée le spectateur. Et c’est les innombrables interactions et jeux des contours, des ombres, de la lumière, de la profondeur, du relief et des dimensions. L’on peut, bien entendu, toujours affecter deux dimensions à la peinture et trois à la sculpture, mais ce n’est d’aucune utilité. Ce serait faire, en effet, bon marché de l’imaginaire des véritables artistes et de leur capacité à faire pénétrer le spectateur dans leur monde mystérieux, libre des lois de la physique. La sculpture de Renaud ne se laisse pas davantage enfermer dans trois dimensions qu’un tableau n’est nécessairement une représentation bidimensionnelle. Le nombre de dimensions qu’il met en oeuvre dans ses créations sont généralement bien plus nombreuses. Mais je ne vous en dirai pas plus, amis lecteurs, car je vous laisse découvrir de par vous-mêmes la magie de ses sculptures et ce, en même temps que la séduction des tableaux de
Lidia Markiewicz.
C’est depuis avril 2005, lors de l’exposition des 20 ans du LAC, à la Chapelle du Plateau du Rahm, en avril 2005, que son travail me captive. À l’époque ce furent ses abstractions lyriques, mais les quelques tableaux qu’elle présentait ne me permirent ni de bien comprendre son art, ni de la présenter convenablement à mes lecteurs. Ce fut bien mieux en novembre 2006 à la Galerie Schortgen, où je pus enfin admirer bon nombre de ses toiles, dont des chef-d’oeuvres comme « Vacances 2006 », « Une Journée d’été », « Génésis II », « Fin de l’Été Indien II » ou « La Vallée le matin ».
Nouvelle expo chez Schortgen en novembre 2008, intitulée « Krople », gouttes en polonais, dont le rythme évoque celui de la méditation dans le monastère chinois où Lidia Markiewicz s’était retirée... écrivis-je à l’époque. Et que dire aujourd’hui, sans craindre de me répéter encore et encore ? Aucun danger ! L’authentique artiste ne se répète jamais, pour affirmé et formé que soit son style, et chaque exposition de Lidia nous apporte son lot de surprises et découvertes. Mais avant de nous pencher sur la présente exposition, qu’elle a baptisé « Blue Velvet », sans d’ailleurs que le bleu, pourtant omniprésent, y domine vraiment, voici un bref rappel biographique :
Présente sur notre scène artistique depuis 1992, Lidia Markiewicz est née en 1949 à Pawlowice. Baccalauréat Lycée pédagogique (PL) en 1968, puis de 1968 à 1971 École pédagogique supérieure (PL), en 1972 Diplôme d’Études supérieures (PL) spécialités : arts plastiques auprès du prof. Bronislaw Chyla, elle fréquente de 1986-1988 l’Académie des Beaux Arts de Trèves, expose en Pologne, puis à Trèves, en 1992 au Théâtre des Capucins, puis en 1994 au Théâtre Galerie à Esch/Alzette. Mais elle expose aussi en France et à Londres, au Museum of Women’s Art. Elle enseigne au Centre Européen pour la Promotion des Arts (CEPA) à Luxembourg, dirige l’Atelier Plastique pour Enfants à Luxembourg, crée divers programmes didactiques, organise des conférences consacrées à la création chez l’enfant et participe à des émissions télé en Pologne (TV Polonia) et chez nous (RTL).
Sur cette symbiose réussie entre la pédagogue et la créatrice, l’artiste peintre Yvette Richette m’a confié : « La fréquentation des cours de Lidia Markiewicz a été une période très enrichissante et privilégiée de ma vie d’artiste. J’ai perçu Lidia comme une pédagogue compétente et une artiste accomplie ». Naguère caractérisée par un expressionnisme figuratif très dépouillé mais à forte connotation symboliste, la peinture de Lydia Markiewicz est devenue progressivement de plus en plus abstraite. La densité de ses couleurs, où la composition charnelle est tempérée par de fréquents sfumati, domine des motifs énigmatiques qu’elle élève vers la spiritualité parfois, vers la poésie toujours. Ses couleurs, peu nombreuses, mais accompagnées de mille nuances, d’ombres, de variantes, clairs-obscurs et fulgurances, animent ses oeuvres d’une vie propre, comme prête à jaillir du tableau pour éblouir leur spectateur.
Aujourd’hui, Lidia Markiewicz, semble viser de nouveau horizons et, si sa peinture ne quitte pas l’abstrait, de nouveaux éléments figuratifs y refont timidement surface dans « Blue velvet ». Sans rapport direct avec le film culte de David Lynch, bien sûr, et, pas plus que ses bleus ne sont vraiment « Klein », ses quasi-nus délicatement esquissés dans la paire « Blue velvet 17 » et « Blue velvet 18 » ne représentent Isabella Rossellini. En fait, c’est le préfixe « quasi » (presque), même sous-entendu, qui me semble être le fil conducteur de l’expo, et exprimer l’incomplétude inhérente à toute oeuvre humaine. C’est patent dans son tableau « Quasi solution », où une main droite quasi-michelangelesque (2), surgissant à gauche au bout d’un bras d’homme a quasiment l’air de vouloir recréer le monde. Refaire le monde ? Ce n’est certes pas l’intention de Lidia, mais il est sûr que son art contribue à le rendre plus beau.
*** 1) Galerie Schortgen, 24 rue Beaumont, Luxembourg centre (parallèle à la Grand rue, près centre Alima), ouvert mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18 h. Expo Lidia Markiewicz & Renaud Matgen jusqu’au 10 novembre.
2) Inspirée sans doute de la main droite de Yahvé dans la « La création d’Adam » de Michel-ange à la Chapelle Sixtine.
Giulio-Enrico Pisani

mercredi 19 octobre 2011

Reflets de New York, par Giulio-Enrico Pisani

Le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek publie cet article de notre ami Giulio-Enrico Pisani :
Le fait que le titre original de cette exposition photographique peu commune de François van Bastelaer soit « Reflections of New York » (1), ne peut qu’encourager notre réflexion sur ce splendide collier de regards réfléchis par celle qui fut longtemps la première mégalopole et qui en reste encore l’archétype. New York et particulièrement Manhattan : la ville par excellence avec ses foules, son fracas, ses gratte-ciels, ses rues (streets) souvent ignorées du soleil, ses vastes avenues pulsantes, trépidantes, frénétiques même, sa mer de tôles roulantes et rutilantes, mais aussi ses parcs, ses lumières, ses mystères, ses petits squares romantiques, ses coins interlopes, son Village, ses gratte-ciels et j’en passe ! New York, la cité des cités, vous est présentée aujourd’hui à la Galerie « Espace 1900 » (2), comme vous ne l’avez jamais vue.
Et le galeriste de préciser dans son communiqué qu’« à travers le filtre des reflets, la moindre flaque devient une fenêtre sur un monde nouveau, la plus petite vitrine un tableau moderniste ; un simple miroir ouvre une porte plongeant au plus profond de la cité. Le réel n’est plus tout à fait le même et Manhattan apparaît différente. « Reflections of New York » fait découvrir au spectateur une ville (...) différente, presque virtuelle. Un peu comme si une cité parallèle s’offrait, furtivement, tel un monde caché ! » Et autant pour cette exposition, car l’artiste ne se contente habituellement pas de cet unique point de vue, disons réfléchi, qu’il nous fait découvrir aujourd’hui, nouvel aspect de La ville. Celle-ci est en effet omniprésente dans ses créations. Et de ses précédentes vues, comme « Brussels by light », présentée en 2009, « Les amoureux de Central Park », ou « Manhattan et le Brooklyn bridge by night » visibles ailleurs sur Internet, le démontrent.
Cette série bien particulière, que François van Bastelaer présente actuellement à l’Espace 1900, est sa manière, assez atypique est-il vrai, de nous prêter ses yeux, son regard donc, à travers le prisme de sa perception de la vie et de l’architecture new-yorkaise. « Photographe amateur », nous confie-t-il, « j’aime me promener dans les villes à la recherche d’images qui me touchent. Je fonctionne à l’intuition et au coup de coeur. J’aime les photos qui dégagent une émotion. Je suis heureux si mes sentiments transparaissent dans mes images ». Mais ce n’est pas tout, loin de là. Car sa dynamique, sa finesse de perception et son empathie avec l’homme et ses ouvrages, qu’il exprime avec une certaine complicité, mais sans esprit critique, excède grandement les simples coups de coeur d’amateur, aussi doué et éclairé soit-il. On est un peu plus dans le BCBG que dans le Weegee (3), c’est vrai, mais le raffinement dans sa recherche et l’incontestable réussite esthétique de ses tableaux photographiques placent François van Bastelaer dans un tout autre registre.
Très humains pourtant dans « American dream », « Femme dans l’escalier » ou « Départ immédiat », romantiques dans « Aube aquatique » et « Rendez-vous », les deux à la fois dans « Romantic park », ou purement mécaniques dans « Je n’ai besoin de personne » et « Last exit to Brooklyn », ses reflets se reflètent en nous et nous interpellent. Oserais-je vous dire, sans vouloir vous influencer, amis lecteurs, que mes préférés sont « Belle au bois dormant » et « Full frontal », deux chef-d’oeuvres marquant l’un le repos, l’autre le mouvement, c’est à dire les deux contraires, les opposés, les deux faces du New-York way of life. Je m’y arrêterai un instant. « Belles au bois dormant » est un portrait – retourné – de toute beauté des deux tours style baroque anglais du San Remo Building ou, plutôt, de leur reflet dans les eaux du « lac » de Central Park, au bord duquel se dresse cet immense immeuble résidentiel du début des années 1930. (4) L’ensemble architectural (véritable cité dortoir de luxe) qui se réfléchit au crépuscule dans le miroir frémissant de l’étang à travers et par-dessus les arbres qui en bordent la rive, donne justement cette impression d’île de paix, sécurité et sérénité au milieu des brisants d’un chaos citadin qui viendraient se fracasser contre sa quiétude horizontale.
À mille lieues (symboliques) de la tranquillité de Central Park, du miroitement de son lac et de ses « Belles au bois dormant », nous trouvons à présent leur contraire : « Full frontal ». Saisie sur le vif, une jeune femme élégamment vêtue se hâte en direction d’un sémaphore au milieu d’un carrefour désert traversé par un taxi jaune. Deux des panneaux fixés au sémaphore indiquent E 14 Street et 4th Avenue. Un grand immeuble brun occupe tout le côté droit, et une vaste paroi vitrée ou vitrine, côté gauche permet à toute la scène de se dédoubler, ses figurants convergeant avec leurs répliques réfléchies. Dans cette nouvelle scène fictive l’élégante jeune femme semble courir à une inévitable collision avec sa jumelle optique. Contrairement à un grand nombre d’autres travaux de l’expo, où il montre principalement, voire exclusivement le reflet du modèle, François van Bastelaer présente ici l’original, simultanément au reflet, en un ensemble « débout ». Résultat : la verticalité, les diagonales de fuite et le mouvement de la jeune femme évoquent la hâte, le stress, l’impatience, le temps qui s’envole.
Certes, presque toutes les photos de l’exposition sont géniales. Je pense notamment à cet homme en costume cravate qui téléphone dans « Déconnexion » (le reflet brisé, le contraire de la connexion !), à « stairway to heaven » (une allusion à l’échelle de Jacob ?), à « Silver City » et à bien d’autres. Et ce qui est remarquable de nos jours, où les photographes disposent d’innombrables outils techniques et numériques de modification, retouche et truquage, c’est le naturel des prises de vue, qui ne doivent leur magie qu’à la découverte et à la saisie à un moment donné, d’un sujet et d’un cadre soigneusement choisis par l’artiste. « Mes photos ne sont pas le fruit d’effets savamment pensés », explique François van Bastelaer. « J’aime que la ville me propose ses propres truquages, naturels, sans autre artifice que la conjonction spontanée des événements. Ce sont ces images éphémères que je tente de saisir pour les offrir au regard de chacun. Le reflet disparaît alors pour devenir une nouvelle réalité. »
De François van Bastelaer, nous apprenons par la galerie (et Internet) qu’il est né en 1964, vit à Kraainem dans le Brabant flamand, est directeur d’antenne de RTL TVI et gère l’autopromotion, le design et la continuité des trois chaînes télé du groupe RTL en Belgique. On lui doit notamment le design du journal télévisé ou les campagnes d’image « You are watching RTL TVI » qui ont marqué la communication de la chaîne en matière de série événements. Tout un programme donc... qui ne l’empêche nullement de se s’adonner à sa grande passion : la photographie. Auteur d’abord de photographies d’illustration, il a entamé avec le concept de « Reflections of New York » une nouvelle démarche plus artistique, peut-être plus intériorisée et – sans mauvais jeu de mot – réfléchie. Oui, peut-être, mais comment savoir ? Les reflets de ses perceptions via ses yeux et son objectif nous dévoilent-ils vraiment sur papier ses réflexions d’artiste ? Certaines sans doute ; toutes, sûrement pas. Affaire, pardon, artiste à suivre !
*** 1) Voir aussi sur www.reflectionsofnewyork.com.
2) Galerie Espace 1900 – 8 rue 1900 (entre rue Glesener et place de Strasbourg), Luxembourg gare, ouvert les jours ouvrables de 8h30 à 12h30 et de 14h30 à 18h30. Exposition jusqu’au 30 octobre.
3) Pseudonyme d’Arthur Fellig, photographe américain (1899 – 1968)
4) Voir notamment le site http://fr.wikipedia.org/wiki/San_Remo_Apartments ou, mieux encore, si vous lisez l’anglais, le site http://en.wikipedia.org/wiki/ The_San_Remo plus détaillé et mieux documenté.
Giulio-Enrico Pisani

dimanche 16 octobre 2011

En relisant Mahmoud Messadi



En pensant à Messadi, s’impose à moi l’incipit de son Sindbad ou la pureté[1] et surtout la première phrase.كانت الليلة مأساة قلقا قلبا دويا يتصارخ فيها الدمار و الكيان وينبو كل شيء عن القرار كأن عدما يجهد إلى الوجود أو كأن حياة تجهد إلى فناءPhrase d’une haute teneur poétique où les mots grondent. J'en tente ici une traduction approximative :« La nuit était de drame, d’angoisse, de trouble et de vacarme ; l’être et l’anéantissement y criaient ; tout rebiffait à l’apaisement, comme si un néant s’employait à être, comme si une vie s’employait à disparaître » Cette phrase qui a comme écho toute la thématique de l’orage structurant La Naissance de l’oubli a toujours constitué pour le lecteur de Messadi que je suis le meilleur seuil pour entrer dans une œuvre à la langue admirable car Messadi est avant tout sa langue soutenue, raffinée et lumineuse. Ma phrase développe une allitération en [q] qui, à elle seule, dit l’orage dont il s’agit. Mais l’orage de Messadi est un prétexte pour l’allitération. Ce que dit la phrase, c’est la proximité entre son et sens. L’orage chez Messadi est un archétype de la naissance ou de l’extinction, envers et endroit d’une même réalité car chez l’auteur du Barrage, la parenté entre la chose et son contraire est érigée en étymon spirituel, pour reprendre ce vieux motif de la stylistique de Spitzer. Tout vient sans doute de cette proximité entre avènement et extinction, de cette proximité entre distance et proximité. Je décline ce thème de la parenté en une proximité entre Orient et Occident. Cette proximité se voit dans la culture de l’écrivain, une culture bilingue qui donne à ses œuvres des veines se rattachant aussi bien à Tawhidi qu’à Claudel. En cela, il ne faut pas se fier à ce que dit Messadi dans sa réponse à la lecture de Taha Hussein. Comme il le dit lui-même au début de sa réponse[2], une fois publiée, l’œuvre vit du souffle qu’elle insuffle au lecteur et qu’elle lui inspire. C’est pourquoi il ne faut pas se fier totalement à ce que dit Messadi de Messadi : il y a souvent un écart entre l’auteur, l’œuvre et la lecture que l’auteur fait de son œuvre. Il n’est pas malaisé de montrer qu’il y a moins de Céline dans l’œuvre de Messadi que de Camus (oui, bien que Messadi ait affirmé que Camus n’était pas l’auteur qu’il lisait le plus) et surtout qu’il y a moins d’Ibsen que de Claudel, surtout celui des Souliers de Satin. Je cherche à dire que si Taha Hussein avait lu Le Barrage en français il l’aurait compris dès la première lecture. Une étude comparative attend d’être faite qui montrerait que As Sod cache mal Le Barrage dans la première version, en français, que Messadi a écrite du As Sod. Malheureusement, d’aucuns ont estimé que cette version était inutile. Je ne ferai pas de leçon sur la critique génétique mais je dis tout simplement ceci : je ne suis pas sûr que les textes qu’on écarte d’un auteur ne présentent aucun intérêt.. D’autres rapprochements sont à oser : avec Ahmed Faris Alshidyaq, par exemple. Je parle du Alshidyaq réactualisant les maqamat[3]. Le propre des maqamat est d’accorder la toute première importance à la langue même. Tout est prétexte au dire. C’est au dire que le dire se destine. Si de nouvelles lectures de Messadi sont à espérer, c’est parce que ce que nous ressentons comme le signe même de la modernité est ressenti par la critique traditionnelle comme signe de décadence, cette prose assonnée (Messadi a soutenu une thèse sur ce thème, thèse rédigée en français).L’œuvre de Messadi revoit la typologie des genres. Son théâtre n’est pas théâtral, son roman n’est pas romanesque. En cela, Messadi prolonge l’œuvre de Faris Alshidyaq et annonce le roman actuel où la part de la diégèse rétrécit comme peau de chagrin pour laisser pour laisser place à l’évocation autobiographique, à la note de lecture, au journal de voyage éclaté, à l’anecdote et à l’aphorisme. Il est heureux que la modernité rejoigne un type d’écriture que nous connaissons et dont Messadi est l’une des figures les plus illustres.Aujourd’hui la question est de savoir comment le lire. La première tentation serait celle d’une critique « isolationniste » : Messadi est à nous (ou à moi dirait le critique attitré) et cela présente l’avantage de ne pas trahir notre ignorance. Ou alors ceci : Messadi n’était pas que Tunisien. Et son œuvre est traversée d’échos. Bien entendu mon propos ne s’adresse pas à qui croit que l’intertexte est honteux. Une telle approche montrerait que Sod a d’abord été Le Barrage et surtout que le texte écrit en français demandait à être réécrit en arabe.J.E.G
[1] Œuvre complète, Tome I, p.329 Sud Editions
[2] Œuvre complète, Tome III, p. 51 Sud Editions
[3] Ahmed Faris Alshidyaq : Al Saq ala al saq... Dar Maktabat al-Hayat. Beyrouth d’après l’édition parisienne de 1855.