par Fadhila Laouani, dimanche 18 décembre 2011, 20:51
Cri d’une enseignante Indignée
Ce texte m’a été dicté par un profond sentiment d’injustice suscité par l’intervention de tout un chacun dans le dossier du port du voile intégral, « niqab », à l’université.
Que l’on permette à une enseignante, qui a plus de trente ans d’ancienneté, d’exprimer son avis sur cette question qui, faut-il le rappeler relève autant du pédagogique que du politique, du psychologique, du sociologique voire de l’anthropologique car le corps est vraiment le lieu par excellence de tous les paradoxes. Mon propos n’abordera pas la question sous aucun de ces angles tout en les résumant tous.
Je me place aujourd’hui du point de vue éthique car notre dur métier se base, en plus du savoir, sur un pacte moral sans lequel aucune transmission n’est possible.
Et si nous nous attachons à nos élèves, à nos écoles et à nos universités ce n’est certainement pas pour les salaires « mirobolants !! » que nous percevons eu égard à nos diplômes et aux exigences du métier. Ce que ce travail nous donne de plus important c’est une satisfaction comparable à celle du potier qui sent la glaise prendre forme sous la pression de son pouce ; à celle du forgeron qui reconnait à sa résonance que le fer obéit à son marteau ; à celle du sculpteur qui voit au bout de ses ciseaux le bloc de marbre se muer en œuvre d’art .
Je m’indigne donc qu’on veuille me priver de ce droit de Voir se concrétiser mes efforts quand durant mon cours je ne puis lire sur les visages de mes étudiants que le message passe ou qu’il peine à accrocher leur attention !
Je m’indigne qu’on veuille m’aliéner et me mettre en rapport, au sein de mon espace pédagogique, avec des corps cachés derrière un voile intégral, des visages dissimulés derrière un « niqab », des personnalités éclipsées, retirées de la circulation des estimes réciproques indissociables de l’expérience de l’apprentissage.
Je m’indigne parce qu’on veut empêcher ma classe d’être un espace interactif où, dans la rencontre des intelligences, se crée la solidarité autour du projet d’un savoir partagé.
Je m’indigne parce que personne ne semble comprendre que la consécration pour un enseignant ce n’est pas tant de construire une « carrière » mais qu’au bout de cette carrière il y ait ce bonheur insigne d’être reconnu par ses étudiants et de les reconnaître, de les Voir accomplis dans l’espace social, de voir qu’ils sont allés au-delà de ce qu’a été leur professeur.
C’est là mon droit d’enseignante que je ne cèderai pas parce que c’est là mon complément de salaire, mon complément de richesse.
Car on peut avoir une retraite modique mais se sentir tellement riche de ce visage d’ingénieur, de médecin, d’artiste, de ministre, d’instituteur, de président … à qui un jour on a transmis une parcelle de savoir qui lui a permis d’avancer dans la société, d’avancer dans la vie ! Riche de ce visage où je reconnais la valeur de mon labeur, ce que pendant une vie j’ai r
Notre métier, plus que les autres, repose sur un mouvement de gratitude constitutive du lien social : celle de l’apprenant qui reconnait le don à lui accordé par l’enseignant et celui-ci qui reconnait le don que lui accorde l’étudiant par sa présence, sa participation, son regard …
Là où cesse ce double don cesse notre métier et on meurt de ce manque et meurt la flamme qui fait notre profession .
Enseigner est un sacerdoce, on l’a suffisamment dit, mais nous ne le ressentons pas comme un fardeau ou une contrainte, c’est un sacerdoce qui fait notre joie, notre fierté, notre Dignité.
Si on insiste à satiété aujourd’hui sur cette valeur primordiale qu’est la dignité, pour nous elle d’abord inscrite dans notre rapport à nos étudiants, c’est là que nous la vivons concrètement et qu’elle devient pour nous tangible.
Comment puis-je accepter qu’on me retire cette Dignité, valeur suprême de mon métier et rester silencieuse quand on vient me dire, me signifier que mes semblables et moi sommes des satyres, des monstres lubriques incapables de contenir nos instincts… C’est là une insulte pour ce que nous sommes et ce que sont nos institutions scolaires et universitaires.
Qu’on reconnaisse notre droit d’être des diffuseurs de savoirs non pas dans la juxtaposition d’entités étrangères les unes aux autres mais dans la conjonction de personnalités, certes autonomes, mais oeuvrant ensemble pour la confluence, l’affinité, la cohérence.
Qu’on nous permette cette dernière remarque : en français comme en arabe, le sens étymologique d’Université signifie Communauté. Qu’on nous laisse, dans le respect des différences, faire, avec nos étudiants et nos étudiantes, communauté intellectuelle aux solidarités profondes, multiples, durables.
Fadhila Laouani
Professeur à la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba









