dimanche 11 avril 2010

De la passion


Balcon de Juliette à Vérone

De la passion.
Nous sommes incorrigibles. Et l’amour nous fait marcher, dans tous les sens du mot. Il nous induit en erreur.
Douces erreurs !
Il suffit d’un profil, d’une image, d’une photo, d’un visage et c’est l’allégorie du Tout, le sentiment d’avoir retrouvé « la primitive unité de l’être ».
L’amour : une figure prête son nom à l’absolu.
Face au renouvellement danaïdien du désir, les traités sur l’amour ne servent à rien. Nous sommes portés à la récidive malgré l’hypocrisie du désir qui nous dicte la proximité avec qui nous aimons et se ne s’épanouit que dans la distance. Une distance qui dictait aux poètes ‘Udhrites de cheminer jusqu’à ce que mort s’en suive. Le désert auquel ils aboutissaient était lui aussi allégorique : l’étendue sans fin, le pays de la soif.
Cela ne sert à rien de se demander pourquoi l’on cède aux tourments de l’amour, de se demander pourquoi l’on cède aux illusions de l’affect. C’est Tristan et Iseult condamnés à s’aimer. Il y a du tragique dans toute histoire d’amour. Le fatum s’en mêle ou le mektoub.
L’amour : beau détour pour dire l’abominable distance qui nous sépare de la plénitude d’être.
Grâce à lui on éprouve le sentiment d’avoir réalisé ce que Platon appelle dans Le Banquet « la primitive unité de l’être ». La force de l’amour réside en ceci qu’il réalise la synonymie entre les deux termes de la dualité heideggérienne : l’être et de l’étant.
La passion mobilise toutes les ressources de la rhétorique, confond les figures les plus opposées. L’hyperbole est un euphémisme. « C’est si peu dire que je t’aime » (Aragon, le Medjnoun d’Elsa)
C’est en vain que j’ai lu Ibn Hazm ou Shopenhauer.
Pourtant l’amour confine au silence, donne vue sur les contrées de l’inénarrable. La leçon qui nous vient de Qais, dit le Medjnoun (le fou), rêvant de ce que Char appellera « le désir demeuré désir » et que Rilke qualifiera d’intransitif, est que l’amour mène dans les contrées de l’illisible, de l’indicible. Qais a fini dans le désert écrivant dans une langue inconnue des textes illisibles.
Comme toutes les expériences capitales de la naissance à la mort en passant par la douleur et le plaisir, l’amour est aussi indicible. C’est sans doute pourquoi les passions des autres ne nous sont pas compréhensibles.
Parce qu’ayant trait au silence, l’amour incite à écrire, à crier sur les toits le nom de celle (celui) qu’on aime sans doute parce que « tout » et « rien », « dire » et « se taire » sont contigus.

13 commentaires:

giulio a dit…

On peut aussi se poser les questions: "qu'est-ce que l'Amour?" et "pourquoi l'Amour existe-t-il?" et "à partir de quel moment de son évolution l'Amour a-t-il surgi dans et de l'être humain?" et l'Amour existe-t-il ou n'est-il qu'un dévoiement, une exacerbation pathologique de l'amour?". En effet, par son côté irrationnel, l'Amour peut même empêcher l'amour de jouer "convenablement" son rôle social, tribal et reproducteur exigé par la sauvegarde et la continuation de l'espèce. À méditer!
.

Feuilly a dit…

Beau texte Jalel, qui met bien le doigt sur cette réalité contradictoire qu'est l'amour. Plus l'être désiré est inaccessible, plus nous le désirons. Et en effet, ce que nous recherchons, c'est l'unité primitive, le jardin d'Eden d'avant la faute. En ce sens, l'amour (comme l'art qui n'est qu'une voie détournée pour dire ce désir) est proche du sacré.
Là où les organismes primitifs comme l'amibe se reproduisent par fission binaire (en se coupant en deux) et donc se multiplient en autant d'individus qui sont toujours eux-mêmes, les êtres évolués sont eux condamnés à une recherche éternelle. Celle de la rencontre improbable du/de la partenaire idéal(e)qui les comprendrait et donnerait soudain un sens à leur vie. Eternelle quête, délicieuse quête, sans cesse recommencée et si souvent décevante.
"Il n'y a pas d'amour heureux" disait le poète, après avoir passé sa vie à chanter cet amour.
Sue le plan littéraire, rappelons la théorie de René Girard sur le "triangle du désir", qui dit que finalement nous ne désirons que la femme qui est déjà désirée par les autres, car cela augmente à nos yeux sa valeur. Nouvelle illusion, donc, nouveau mensonge après lequel nous courons sans arrêt.
Disons aussi qu’Internet renforce ce phénomène. Chacun vient déposer sur son écran des réflexions personnelles, ce qui fait que les lecteurs/trices arrivent très vite à entrer dans notre intimité de pensée. Ils nous cernent très vite, comprennent très vite qui nous sommes vraiment. Leur réaction peut être le rejet immédiat, s’il y a incompatibilité, mais l’amour peut être aussi leur réponse. Séduit(e)s par notre écriture et nous par la leur, se développe alors une réaction étrange, faite exclusivement de mots. La distance géographique accroît le désir et les phrases écrites ne font plus que dénoncer l’absence, laquelle devient la principale caractéristique de cet amour aussi impossible que délicieux.
On retrouve alors le thème chanté par Brassens (qui reprenait le poème « les passantes » d’Antoine Pol), celui de la femme croisée un seul instant et avec qui on a l’impression que tout aurait pu être possible.

(…)
A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu'on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main

A celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d'un être trop différent
Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D'un avenir désespérant

Chères images aperçues
Espérances d'un jour déçues
Vous serez dans l'oubli demain
Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu'on se souvienne
Des épisodes du chemin

Mais si l'on a manqué sa vie
On songe avec un peu d'envie
A tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu'on n'osa pas prendre
Aux coeurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu'on n'a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l'on n'a pas su retenir

Georges Brassens

Lucie a dit…

De très belles envolées dans ce texte.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Giulio : entre Amour et amour, la distance est peut-être la même qu'entre être et néant.
Oui, peut -être que l'Amour est antisocial.
@ Feuilly : oui, je crois que tout est affaire de passage, de cheminement. On peut penser aussi à la passante de Baudelaire, à celle de Nerval ou celle de Nelligan.
@ Lucie : Merci chère Lucie. Cela me fait plaisir.

caro a dit…

Et l'amour bute sur la raison. On croit pouvoir s'en défaire et il revient au détour d'un profil comme vous dîtes si bien. Il surgit sans crier gare et il vous brûle. Il s'éloigne et ovus incendie.
Epuisant.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Caro : ce qui est épuisant c'est que nous sommes incorrigibles. Nous sommes tous de mauvais élèves de Thotht.
Je découvre avec plaisir votre blog, Caro.

christiane a dit…

Hum ! belles approches, à l'amble de Jalel et Feuilly. Passer, comme le vent et emporter des visages et des voix et aller, là où la fuite est ralentie par la rencontre...

Jalel El Gharbi a dit…

Puisse la rencontre (le paroxysme, l'acmé, le sommet, le pic, le faîte) durer eternellement pour vous, chère Christiane.

caro_carito a dit…

merci Jalel, je passe ici en catimini depuis... grâce à Lucie

Oui incorrigible mais même la raison souhaiterait-elle vraiment nous corriger? Je reste sceptique...

Jalel El Gharbi a dit…

Il ne faut surtout pas se corriger, en l'occurrence.
Amicalement

christiane a dit…

Il y a un astre qui brille dans le ciel la nuit, ni lune, ni soleil... Vénus.

helenablue a dit…

Magnifique texte Jalel...

Jalel El Gharbi a dit…

Merci chère Hélène.
Amicalement