samedi 9 juillet 2016

Pour décrire les fleurs des amandiers Mahmoud Darwich



Vincent Van Gogh, branches d'amandiers en fleurs
Pour décrire les fleurs des amandiers
Ni l’encyclopédie des fleurs
Ni le dictionnaire ne me sont d’aucun secours
La parole va me ravir dans  les rets de la rhétorique
Or la rhétorique écorche le sens et en flatte la blessure
Comme un masculin dictant au féminin ses sentiments
Comment donc les fleurs de l’amandier peuvent-elles resplendir dans ma langue
Moi qui en suis l’écho ?
Alors qu’elles sont la transparence d’un rire aquatique ayant poussé
Sur les tiges de la pudeur de la rosée
Et qu’elles ont la légèreté d’une phrase blanche et musicale
Elles qui sont faibles comme l’éclair d’une pensée
Qui se penche sur nos mains
Et que nous écrivons en vain
Elles qui sont denses comme  un vers que ne peuvent transcrire
Les lettres
Pour décrire les fleurs des amandiers il me faut des visites vers
L’inconscient pour m’orienter vers les conjonctions
Accrochées aux murs. Comment s’appelle-t-elle
Cette chose dans la poétique du rien
Il me faut transpercer l’attraction et la parole
Pour éprouver la légèreté des mots devenant
Ombre  qui murmure. Alors je deviens elle et elle moi-même
Transparents et blancs
Les mots ne sont ni patrie ni exil
Mais la prédilection de la blancheur pour la description des fleurs d’amandiers
Ni neige ni coton car il n’est pas dans le dédain des couleurs et des mots
Si l’auteur réussissait à écrire une strophe
Décrivant les fleurs d’amandiers, le brouillard se retirerait
Des collines et tout un peuple crierait
C’est cela
Ces paroles sont notre hymne national
Traduction Jalel El Gharbi

jeudi 16 juin 2016

Pour Tunis


Pour Tunis
Au sud-est du mont Ichkeul calme frisson de menthe et calme lisière des champs de blé
Qui  traversent la plaine d’Utique d’anis d’asphodèle et tantôt de narcisse
Avant que ne s’envole un oiseau difforme loin du micro climat de l’amour Ô sirène
Viens que m’inondent ton sourire et ta salive. Je parle une langue qui donne un autre nom à la salive sur la blancheur des dents 
T’en souvient-il nous avons ranimé des flammes éteintes et d’anciennes lueurs
Derrière le voile des feuillages je vois les voiliers invisibles. Moi c’est près de Pompéi que mes amours ont été comme ensevelies
Je ne suis pas seul pourtant et je survis. Je sens des brises qui viennent du Cap blanc, du Cap Bon, du cap Angela et de tous les caps.
Au Bardo, j’ai vu  un échanson averti qui sait choisir des grappes comme des xénias ou comme le vers de Virgile qui trône au Bardo
Viens de rue en rue je t’emmène vers celle que je préfère. Il faudra marcher jusqu’au Borgel où tout finit comme dans toutes les vies comme dans toutes les villes
Si nous prenons à gauche, à l’est du jasmin nous finirons par trouver de vieux livres aux douces carnations   
Si nous continuons tout droit  au sud de la mosaïque nous trouverons le meilleur Plat tunisien du pays et du monde voici la recette du bonheur 
Sur une nappe de salade verte et méchouia des câpres et des olives et noires et vertes et de l’harissa et  des poivrons confits et du thon et des pommes de terre cuites à l’eau en fines lamelles et l’épanchement d’un œuf mollet sur un piment de cayenne couleur cerise
Un demi-litre de rouge pour qui n’est pas désargenté contente-toi de regarder à la dérobée la passante que tu es seul à voir et pleure tout ton saoul.
Jalel El Gharbi

lundi 13 juin 2016

Quatre saisons en l'île de Groix

Notre ami Philippe Dagorne publie un recueil de poésie et de photos Quatre saisons en l'île de Groix. Parution le 22 juin. Toutes mes félicitations, cher Philippe.

Découverte archéologique à Carthage

Les archéologues tunisiens ont annoncé la découverte d'importantes catacombes chrétiennes dans la région de Carthage.

jeudi 9 juin 2016

Encore 20 jours avant le départ d'Hannibal à Rome

Plus que 20 jours pour pouvoir admirer le buste d'Hannibal au musée du Bardo. L'occasion de revoir les splendeurs de ce musée.


lundi 6 juin 2016

Laurent Fels par Giulio-Enrico Pisani, article du Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek


Quand Laurent Fels dit Les fissures de l’infini

Quand les fissures deviennent-elles ces étranges crevasses qui, au lieu d’écarter, d’éloigner, d’être brisure, «creusent / des ponts // entre / les silences // érigent / des abîmes // dans les / fissures / de l’infini»1 ? C’est avec ses propres vers que je poserai cette question à Laurent qui, lui, au contraire, affirme, péremptoire, dans le premier poème de ce petit recueil qui fait du moi, du nom, un caillou, des «cailloux / du souvenir» s’entassant par l’écriture «quelque part au bout du monde». Et cela avant même de devenir eux-mêmes souvenir et pierres d’un gué permettant d’inspiration en citation, transcription et réécriture, de prendre le temps de franchir pour un temps de pied sec le fleuve du temps, «où échoue / la patrie // en miettes / contre // un nom / à l’autre / bout / prononcé // en anathème».
La pensée du poète est-elle aussi pessimiste que semble le penser notre correspondant, le poéticien Jalel El Gharbi2, pour qui dans la poésie de Laurent Fels le «... monde est promis à la sclérose, à l’ankylose, à un devenir minéral comme le suggèrent ces «cailloux du souvenir»...»3 ? Je ne le pense pas, du moins, pas tout à fait. Ce franchissement du fleuve du temps verrait — il est vrai — l’affaiblissement des nations, ce qui, ma foi, serait loin d’être un mal. Cependant ce phénomène ne se produirait pas, comme espéré — autres causes, même effets —, grâce à une fraternité universelle et à la disparition des frontières. Non, le lot(h) de l’humanité serait qu’elle se voie pétrifiée par sa rétrospection vers son passé d’idéologies racistes et intégrismes religieux générateurs d’hégémonismes, de conflits, xénophobie, haine et, justement, d’anathèmes.
Que nous reste-t-il ? semble ensuite se demander Laurent, si «... le regard // n’est pas / regard // la main / n’est pas / main / au carrefour // de l’indifférence (...) comment / se chauffer / contre / le froid // des coeurs...»? Notez, amis lecteurs, le point d’interrogation est de moi, car le poète poussant jusqu’au bout le dépouillement de son texte, la parcimonie de phrases, de vers et de ces mots dont il fait ses hérauts, porteurs de significations pas toujours évidentes, vous abandonne le séquençage de sa poésie. Celui-ci n’a d’ailleurs rien d’absolument impératif et, tout comme l’interprétation des symboles, figures et allégories portées par ce peu de mots d’une infinie richesse, ne s’impose au lecteur que là, où une lecture au premier degré fait peu de sens. Et c’est page 35 que vous trouverez un bel exemple de cette liberté (ainsi que de l’incertitude y afférente) de lecture de la poésie felsienne : «coeur de / paille // dans / l’homme / de / paille // l’étincelle / sur // l’autre / versant // de la / page». Questionné à ce sujet, Jalel El Gharbi nous l’explique ainsi : «... «coeur de paille», préfigure/annonce «feu de paille» (il n’y a pas de figure spécifique pour le dire). Mais attention, il me semble que «coeur de paille» découle de «feu de paille» et non l’inverse. «Feu de paille» est une expression lexicalisée, (on parle aussi de figement lexical) et souvent les poètes s’attellent à restaurer ces expressions figées, lexicalisées en les investissant ailleurs, tout comme ici : «coeur de paille» restaure l’expression «feu de paille» (qui de ce fait s’en trouve rénové, comme rajeuni, ragaillardi)».
Et voilà qui semble battre en brèche ou, du moins, atténuer le pessimisme du poète dans la première partie du recueil et semble culminer page 31 dans un aphorisme «truistique» poétisé — «un homme / traîne (...) derrière lui / sa portion // congrue / d’humanité» — avec son image de chaîne de forçats partant vers le bagne, boulet et rancoeur de la société au pied. Mais ce culmen contient sa propre remise en cause. J’ai en effet l’impression que ne voir en Fels que le pessimisme de son inspirateur (?) Saint-John Perse, ignore — je pense — que traîner un fardeau ou un boulet ne signifie pas nécessairement s’y résigner. N’est-ce pas confondre constat et acceptation ?
D’autres poèmes aphoristiques suivent. Occupant généralement toute une page, mais parfois se chevauchant, se rattrapant ou se fondant, légers, dans des ensembles poétiques englobant plusieurs pages se suivant ou discontinues, ils finissent parfois même par suggérer un «da capo». Da capo ? Vers la reprise d’un poème ou du recueil entier ? Pourquoi pas ? Libre à vous en tout cas, car, si Laurent conclut par «écrire / c’est // aussi / cela // ajouter / au bas / d’une page / un // mot impair», son ami René Welter constate dans sa postface qu’«... écrire mène au moins à la fin d’un mot et (qu’) après c’est une autre question». Tout comme lire, quoi ! Enfin, du moins tant que le lecteur accepte de seconder le poète (dont il ne pourra pourtant jamais sonder l’âme) dans la réinterprétation permanente de son travail.
Certes, la poésie de Laurent n’est pas de toute facilité, mais reste néanmoins éminemment poétique. Et, ainsi que me l’a dit El Gharbi un jour que j’avais des doutes sur ma compréhension d’un texte, «Ne pas connaître la composition chimique d’un fruit n’empêche pas de l’aimer ni de le cultiver». A bon entendeur... Quant à la biographie du poète, je me contenterai ici de vous rappeler que, né à Esch/Alzette en 1984, Laurent Fels est enseignant-chercheur, écrivain, poète, professeur de littérature française et de latin, éditeur, lauréat de plusieurs prix, ainsi que membre et coopérant de tant d’académies et prestigieuses institutions à travers le monde, que je vous laisse le soin d’en découvrir le détail sub https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Fels.
(1) Les fissures de l’infini, recueil de poèmes de Laurent Fels, 62 p., Edit. Poiêtês, reliure cuir chez Joseph Ouaknine, par mail à jouaknine@orange.fr), ou reliure cartonnée souple, aux Editions Poiêtês (en ligne sur http:// poesie-web.eu/editions-poietes.html)
(2) Poète lui-même, Jalel El Gharbi est professeur à l’Université de La Manouba (Tunis)
(3) Présentation du livre par notre ami Jalel sur http:// jalelelgharbipoesie.blogspot.lu/2016/05/lecture-des-fissures-de-linfini-de.html.
Giulio-Enrico Pisani
 Freitag 3. Juni 2016

samedi 28 mai 2016

Le Maure et le Franc

Solliès-Ville, oeuvre de Carole de Montigny
Le Maure et le Franc

Reprenez vos hardes : la rancœur du sel,
le groin  du pouvoir  et  les vieilles houris.
O ganga couronné de nuages !
Me voici
Forêt  crèche viride par un sentier matinal  
Un vignoble enflammé par un vignoble prolongé
Comme les phalènes du désir et ses brûlots
Ici les naissances ont goût d’anis 
et d’étreintes humectées de  serments tristes
Je n’ai pas encore mon palindrome
Je sursois à l’inconnu.
J’ai compté les oiseaux
Et haleté à perdre sens
Il m’en souvient :
 l’ailleurs se disait Florence et j’ai pêché
Cent cinquante-trois fois.
-          Je ne suis pas l’homme d’un seul livre.
Un écho hurla dans le massif : Je suis un Maure
C’était en français dans le texte.
Et l’écho a repris derrière moi
Je suis Maure et Franc. Sait-il de quoi je parle ?
J’ai franchi peu à peu l’estrade du rêve
Me suis défait de tout hormis
la feuille et la flamme
Hormis le feu et la fraise
 la femme, la fleur et la fougasse.
J’ai baptisé mon rêve Florence et j’ai dévêtu
Mon rêve callipyge
Voici Vénus, le désir et son mont.
Et voici la source où  m'éteindre.
Jalel El Gharbi 

vendredi 27 mai 2016

Hannibal au Bardo

Le Bardo expose le buste d'Hannibal  trouvé à Capoue et faisant partie de la collection du palais présidentiel à Rome (Palazzo del Quirinale). Prêté à la Tunisie, il a été exposé au palais présidentiel de Carthage et il est actuellement  au somptueux musée du Bardo et ce jusqu'au 30 juin.

jeudi 26 mai 2016

Tahar Bekri par Giulio-Enrico Pisani (Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek)

Tahar Bekri : Mûrier triste dans le printemps arabe

« La poésie, expression difficilement contrôlable de geysers subconscients, mystérieuses pulsions et sentiments spontanés, se prête mal à l’affirmation d’idéologies, aussi nobles soient-elles », écrivis-je en présentant en 2011, le recueil « Je te nomme Tunisie » de Tahar Bekri, combatif en diable. Le temps des luttes, le temps des printemps ! Tout au long du XXe siècle et jusqu’à cette fatidique année 2011, les Hikmet, Zayyad, Darwich, Ghachem, Al Hamdani, Laâbi, Ouled Ahmed et, justement, Tahar Bekri, pour ne citer qu’eux, poétisent les idéologies de la libération, de la justice et de la fraternité. Mais, depuis quelques années, tribalismes, communautarismes, nationalismes, intégrismes religieux sont en pleine recrudescence et semblent près de triompher. Que sont devenues les idéologies de la libération, du patriotisme, de la justice et de la fraternité ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui, hormis une profonde désespérance ? Que peut exprimer Tahar par les mots de ses brillantes poésies, moins chargées de symboles hermétiques qu’il n’est d’usage dans cet art et que le néophyte lit en poète – interaction oblige – comme autant d’explorations géopolitiques émaillées de réflexions et sentiments ?
J’ai toutefois l’impression – c’est nettement moins clair et ne commence à apparaître que dans la dernière partie du recueil, ses chants pour Europe – que Tahar se pose et la question du pourquoi de cet échec et de sa prévisibilité. Je peux bien sûr me tromper, ce que je saurai au plus tard après parution de cet article et réception d’un éventuel message outré de l’auteur. Tant pis, je cours le risque. Il l’a bien couru, lui, en citant Métis(1) en liaison avec le mûrier. En effet, selon les « Emblèmes », recueil d’allégories de l’écrivain italien Andrea Alciato (2), le mûrier symbolise la prudence et la sagesse. On est apparemment loin des rêves enfantés par le « printemps arabe », dont les fleurs mort-nées témoignent d’un avortement qui alimente chez le sage une immense tristesse. Celle-ci nous accompagne tout au long de ces poèmes, témoins et guide du chagrin de Tahar Bekri. Son « Mûrier triste dans le printemps arabe » devient parcours et voyage constatant l’agonie de ce qui fut. « Nous bâtissions Carthage Ur Babylone et Sumer... », loue-t-il ces prouesses, dont Jonathan stigmatisa l’outrecuidance et exila le mûrier, qui voulait être chêne, au milieu d’Océan, où, joignant son ambition au mordant de la rusée Métis, il donna à l’Occident le « devenir » et laissa à l’Orient l’« avoir été ».
Dès lors, le poète, navré, constate que l’essentiel des richesses d’Orient et d’Afrique est allé vers l’Europe, richesse humaine comprise. L’Orient et l’Afrique vivent aujourd’hui le dernier ( ?) acte de cet abandon, où leurs « ... damnés de la terre / D’exil en exil leurs baluchons comme des fardeaux / jamais reposés... » émigrent en masse. « Princesse Europe / Fallait-il à mon pauvre coeur / vieilli avant
l’heure / Essuyer l’insoutenable distance / Quand il aimait te revoir parmi les hirondelles / Caressant Métis (...) Les guitares mêlées aux luths dessinant la toile / Tissée par nos mille brises de jadis / Danube Tage Seine Volga Guadalquivir Rhin Meuse (...) Sublime navigateur le vent a-t-il jamais choisi les voiles ? »
Bon, je sais ; excusez-moi, amis lecteurs. J’ai commencé par la fin du recueil, enfin, presque. Et ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Retour au début donc, en Tunisie : « Souviens-toi hiver », écrit Tahar, « ... ils tiraient sur nos rêves de vingt ans le vent bâti par nos souffles chargés de pollen nos cris confondus avec la saison... ». Puis, dans « Retour à Tunis », la colère : « ... Fallait-il toutes ces barbes menaçantes / Ces femmes drapées de l’opprobre / Dans l’allure des bannières travesties / pour enchaîner ton amour (...) Pourras-tu voir ces chariots / sans penser à Bouazizi (3) / au feu qui l’emporta / Rêve et rébellion résolus... ». Et le poète de nous dire ici le poème « Mûrier triste dans le printemps arabe », qui a peut-être nommé le recueil (4) afin de pouvoir poser les questions qui tuent : « ...Dis mûrier / C’est de soie vermeil qu’il s’agit / Ou de vers qui rongent la saison // Dis mûrier / C’est d’aube écarlate que tu te nourris / Ou de chenilles dévorant tous ces papillons ».
Ensuite, avec ses poèmes « Basilic » et « Comme une forêt en marche », Tahar s’approche de la conclusion de son pèlerinage tunisien pour s’élever dans « L’exil rebelle » au-dessus de sa Méditerranée outragée par l’histoire des hommes. Et sogeant au grand poète turc révolté, emprisonné et exilé, Nazim Hikmet, il crie : « Mieux vaut être étranger / Que chien fidèle avec laisse / Coquillage perdu sur les rivages / Que poisson mort dans les filets du sultan (...) Est-ce la nuit qui sombre sans étoiles (...) Les rêves volés avant l’heure... ». Mais déjà dans le poème précédent, « Comme une forêt en marche », se tournant vers ceux qui restent au pays, il les critique durement car la majorité n’a ni l’énergie, ni la foi en soi leur permettant de défier le sort de « l’avoir été » jeté par Jonathan (5). Je pourrais continuer longtemps comme-ça, mais il est certain que mon rôle ne consiste pas à vous conduire à travers tous les poèmes du recueil, d’autant plus qu’après que Tahar nous ait fait prendre de la hauteur, on est encore loin de voir la fin son voyage poétique.
Je me contenterai donc désormais d’un simple survol. Tahar nous mène à Palmyre, puis dans le désert, revient sur la tragédie des migrants, poétise en passant Lampedusa, rencontre Senghor au cimetière de Belair (6), retrouve Césaire à Fort de France, pleure la soif du Mali et de la Mauritanie, maudit Aqmi et Ansar Dine, puis quitte l’Afrique de l’ouest. Il traverse l’océan, et c’est Cuba avec sa version très symbolique de l’Albatros : « ...Comme un acrobate il se releva / Confia à la mer marâtre / Il est né albatros en face des canons ». C’est vrai, j’ai dit plus haut « un simple survol ». Mais pardonnez-moi, car j’ai un faible tout à la fois pour Baudelaire et pour Cuba. De là le poète nous amène à Haïti avec sa colère et ses détritus, puis tout à fait étonnamment, nous fait repasser l’océan et traverser l’Europe jusqu’à Leipzig, héritière de Weimar, Bach et Goethe (avec son Divan occidental-oriental ?). Solutions Occident-Orient ? De nos jours ? Faut pas rêver. Et le recueil de s’achever sur cinq chants consacrés à l’Europe, que j’ai effleurés au début de cet article. Da capo ? À vous de savoir...
Né en 1951 à Gabès en Tunisie, Tahar Bekri vit à Paris depuis 1976, a publié une trentaine d’ouvrages (e.a. poésie, essais, carnets et récits) en arabe et en français, dont j’eus le plaisir de présenter dans ces colonnes le réquisitoire poétique « Salam Gaza » et « Je te nomme Tunisie ». Sa poésie est traduite dans différentes langues (russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.) et fait l’objet de travaux universitaires. Son oeuvre, marquée par la douleur de l’exil et de l’errance, évoque des traversées de temps et d’espaces continuellement réinventés. Parole intérieure, elle est enracinée dans la mémoire, en quête d’horizons nouveaux, à la croisée de la tradition et de la modernité. Poésie d’un homme engagé, elle se veut avant tout chant fraternel, terre sans frontières. Tahar Bekri est considéré aujourd’hui comme l’une des grandes voix du Maghreb. Il est actuellement Maître de conférences à l’Université de Paris X - Nanterre.
Giulio-Enrico Pisani

***

1) Du grec ancien Μῆτις. Dans la mythologie grecque archaïque, Océanide, fille d’Océan et de Téthys. Elle personnifie la sagesse et l’intelligence rusée (extr. Wikipedia).
2) Alzate Brianza 1492 - Pavie 1550.
3) Premier martyr de la révolution tunisienne, Bouazizi s’est immolé par le feu.
4) À moins que le recueil n’ait parrainé le poème. Rare, mais allez savoir !
5) Damnation dont les mollahs, imams et autres gourous islamistes sont aujourd’hui les continuateurs.
6) À Dakar, Sénégal.
 mardi 24 mai 2016

GORGES SAINT-CLAIR UNE NUIT, EN SEPTEMBRE. (texte très peu connu)



Van Gogh : Sentier de bois.

            J'écris ces lignes dans la nuit du 4 septembre.
            Hier on abattait un grand arbre qui remplissait trop ma fenêtre. Un grand arbre : c'est nommer de façon trop vague celui qui fut bien des fois le refuge de mon enfance. Que La Fontaine dise que les arbres parlent peu, on pouvait le croire avant la venue des Grands Romantiques. Depuis, nous savons que les objets, les arbres, les lieux parlent beaucoup aux poètes. Ce vieil arbre aurait su vous parler de moi, comme le saurait encore le pauvre sentier rural qui limite mon angulus pontacquais. Tenez ! il me parle à la minute même, et je vous traduis : "Saint-  Clair ! les médaillons, les bronzes, les squares que tu énumères au début de cet hommage, je crois que rien de tout cela ne pourrait convenir demain à ta mémoire, mais plutôt ma petite veine de terre brune étouffée de fougères. Car, après tout, qui m'empêche de soutenir que bien mieux que sur ton pupitre d'étude, c'est tout au long de mon fil rural que sont éclos en esprit tes poèmes et que, sous le vent d'octobre, ce sont mes fougères sèches qui t'accompagnent du bruit du papier froissé - ce bruit que connaît si bien le poète. "J'accepte. Oui  comme il parle juste ce petit sentier où, depuis cinquante ans, je me promène souvent à la tombée de la nuit et toujours comme dans une fable de La Fontaine qu'animerait le hérisson, le lapin, la couleuvre, et mon frère ici présent ne me démentira pas si j'ajoute le renard. Car ne disons pas que les bêtes s'éloignent. Jamais n'y furent nos rencontres plus fréquentes qu'aujourd'hui.
            C'est là que j'ai appris et que je continue à l'apprendre, l'art très noble de laisser mes poèmes peu à peu s'achever tout seuls, et comme pas à pas : pedetentim pauca. C'est un sentier de petite sagesse, vous dis-je, bon pour Jean-Jacques Rousseau - à une époque où les Rois eux-mêmes marchaient, où Maine de Biran marchait, où Goethe marchait. Un petit sentier de lenteur, inconcevable à notre époque qui tout de suite réclame un résultat. Un petit sentier aux vérités paysannes, qui vous rappelle sagement que le blé par exemple semé à l'automne se moissonne l'été suivant, comme du temps d'Hésiode. Hésiode ! Les Travaux et les Jours de nos humanités, vous souvenez-vous ? Comment ne pas aimer ce beau titre terreux : les Travaux et les Jours, si l'on est poète et que l'on sache que les mots, comme les blés, commandent le labeur souterrain des nuits, pour éclore ? Rilke ne l'ignorait pas, qui proclame : Je crois aux nuits.


                                                                                  Nuit du 4 septembre 1994.

mercredi 25 mai 2016

HOMMAGE AU PRÊTRE-POÈTE GEORGES SAINT-CLAIR par Daniel Aranjo - universitaire, poète.


HOMMAGE AU PRÊTRE-POÈTE GEORGES SAINT-CLAIR
disparu le 20 mai dernier

Daniel ARANJO
Prix de la Critique de l’Académie Française 2003


Je voudrais tant être à Pontacq avec vous tous, mais le 20 mai je me trouvais dans l’avion entre Francfort et Montréal pour un colloque canadien, sans quoi, j’aurais évidemment annulé ce voyage. Quand j’avais été en 2013 au Mozambique (un mot qui pour l’Abbé ne valait que par ses sonorités et le souvenir d’un vers de Francis Jammes), j’avais tenu à amener en avion et à lire, entre l’île Maurice du poète Paul-Jean Toulet (sans oublier Virginie, si chère à Saint-Clair) et l’Afrique du Sud de personne, une lettre de l’Abbé où il me disait qu’il fallait se circonscrire et ne pas bouger de chez soi.
L’Abbé était une part essentielle, constitutive de chacun d’entre nous, avec son univers propre, précis, méticuleux, servi par une mémoire d’historien pour les dates et d’acteur de théâtre pour les vers, capable d’en redire des dizaines, parfois peu connus, et ce jusqu’à ses derniers jours. C’est un immense poète, d’autant plus admirable en ses moindres subtiles, profondes, indéfinies nuances qu’il n’avait rien fait pour se faire connaître ; mais les enthousiasmes et les amitiés (et les amitiés d’amitiés) suscités par sa poésie et sa personnalité (sans oublier son humour, inépuisable, souvent surréaliste et comme enfantin et pur) surgissaient tout seuls, indéfectibles, militants dès qu’on y tombait dessus ou y était conduit. C’est ainsi qu’il a été Grand Prix de Poésie de l’Académie Française en 1993, l’équivalent du Goncourt pour la poésie. Et j’ai eu l’immense joie de le voir enfin convaincu de la valeur de ses vers ces derniers mois à François-Henri : cela ne lui arrivait guère avant.
Je l’y ai vu le 18 mai entre deux voyages et deux colloques, l’un au Portugal et le présent au Québec. Il parlait avec difficulté, mais ce fut pour me dire son amitié pour un de nos amis poètes, un familier nostalgique de Pontacq, Michel Bulteau, ancien éditeur à Paris : amitié « toujours neuve », m’avait-il répété trois fois, pour que je la lui transmette le 9 juin, à Paris où je devais le voir. Cette amitié « toujours neuve » est celle qu’il réservait à ses amis, et que ses amis lui vouaient, ravis par sa culture encyclopédique elle aussi toujours neuve (combien de découvertes ne lui devons-nous, et de dévotions littéraires fécondes, définitives pour Pierre Benoit, Erckmann-Chatrian, les frères Tharaud en ce qui me concerne ?). Ravis par sa vertu d’enfance, par la fraîcheur de son regard, les couleurs vives de sa mémoire pour Ravenne par exemple où il n’avait jamais été mais dont il gardait un souvenir verni, brillant et où, moi, du coup j’ai tenu à aller quand je passais enfin par là ; parfois je lui téléphonais d’un coin de sa chère, mythique Espagne, celle d’avant les autoroutes, et dernièrement à François-Henri de la manuéline Batalha au Portugal où il avait été et qui, à ce seul nom, ressurgit à l’évidence intacte et ciselée de sa millimétrique mémoire. Son dernier mot, quand je le quittai pour toujours, sans le savoir, à François-Henri, concernait la date de ce jour 18 mai qui lui rappela je ne sais plus quel fait napoléonien. Outre l’amitié « toujours neuve » dont il me parla alors, je tiens à mentionner qu’il eut alors le même qualificatif pour « l’espérance », vertu théologale comme on sait. Car le christianisme de l’Abbé, à qui il a voué toute une vie de pauvreté heureuse et consentie dans le fond d’un collège contraignant et mythique, dans le fond d’un Béarn humble et paysan et familial, à Lys, Lucgarier et Gomer, entre de saints chats de presbytère et ses chiens de Pontacq, ce christianisme, sans tambour ni trompette ni beaucoup de clochettes, et qui dut lui coûter tant de renoncements, de sacrifices, de violences sans doute contre lui-même, valait par son exemple existentiel et pouvait faire regretter de n’être pas chrétien à ceux de ses amis qui ne l’étaient plus guère. Je ne saurai omettre de mentionner l’un de ses derniers grands réconforts : qu’un nommé François ait été élu et s’avérât aussitôt le Pape assisien que l’on sait.
Merci cher Béga, cher abbé Bégarie, cher Jean, immense Georges Saint-Clair digne neveu du grand et jeune poète gascon Jean-Baptiste Bégarie (1892-1915), ici présent aussi, merci pour ce que vous êtes.

Daniel Aranjo
Résidence universitaire Est, Université du Québec à Montréal (UQAM)
22 mai 2016 *


 * texte envoyé par Daniel Aranjo à la famille de l’abbé Jean Bégarie, Georges Saint-Clair en littérature, décédé le 20 mai 2016, à l’occasion de ses obsèques le 24. Pontacq est le nom de la petite ville, à 15 km de Lourdes, où vécut l’Abbé et «François-Henri» celui de la maison de retraite pour vieux prêtres de Pau (Pyrénées-Atlantiques) où il s’est éteint.

dimanche 22 mai 2016

En lisant Jacques-Emmanuel Bernard

De son séjour à Jérusalem entre 1992 et 1996, Jacques Emmanuel Bernard ramène un livre Jérusalem, mi-figue, mi-raisin. Un livre à l'humour désabusé, attentif à la différence et empathique. Le livre se termine sur ce passage qui se termine sur un oxymore, la figure la mieux habilitée à dire  cette région du monde :



"Arabesques
Dans le silence vespéral, les hululements de la vallée de Silwann se firent l'écho des muezzins, là-bas à l'orée du désert, lorsque la prière de l'Islam s'épanche sur les vallons de sable et de rocaille, triste et lancinante.
A cause de l'espacement de sa réfraction sur les immenses pentes désertiques qui conduisent à la mer Morte, le scintillement de Jérusalem enguirlandée à ses alentours des lumières des villages arabes, offrait le rare sentiment de sa beauté. Il semblerait que la Voie lactée, voulant profiter de la fraîcheur fugace de l'ombre, à l'heure où les hommes consentaient à s'apaiser enfin, eût quitté les hauteurs du Ciel pour s'ensabler nonchalamment dans l'obscurité lumineuse de la nuit"
Jacques Emmanuel Bernard,  Jérusalem, mi-figue, mi-raisin. Editions l'Aube 2008 (réédition)

lundi 16 mai 2016

Hommage au Prof. Ahmed Ibrahim

La Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba rend hommage à feu Ahmed Ibrahim, jeudi 26 mai 2016 à 15h30. Paix à son âme !

mardi 3 mai 2016

Lecture des Fissures de l’infini de Laurent Fels

Lecture des Fissures de l’infini de Laurent Fels
                                                           Jalel El Gharbi


            Dans Les Fissures de l’infini, son dernier recueil en date, Laurent Fels donne à lire – dans ce style minimaliste au dépouillement tout cistercien qui est le sien depuis des lustres déjà – une somme de textes où le réel est opposé à son propre mystère, le vivre à ses propres méandres et le mot à cela même qu’il désigne. Pourtant, nous sommes dans un univers régi par les figures de l’effacement : ellipse, aposiopèse… Ici, le monde est promis à la sclérose, à l’ankylose, à une devenir minéral comme le suggèrent ces « cailloux du souvenir ». Il n’est pas jusqu’à l’infini qui ne soit assimilé à une pierre aux fissures multiples. Fissures i.e. ruptures, parfois aussi douloureuses que ces fossés qui s’établissent entre la chose et elle-même, entre la chose et ce qu’elle est : « Là ⁄ le regard ⁄⁄ n’est pas ⁄ regard⁄⁄La main ⁄ n’est pas ⁄⁄  main ⁄ au carrefour ⁄⁄ de l’indifférence ». Ainsi donc, il y a dans ce recueil un air  de détachement, de fissures, de failles ou plus poétiques de hiatus. Et le dégel ne semble pas possible car « comment ⁄ se chauffer ⁄ contre⁄ le froid⁄⁄des cœurs ».  Aucun recours – autre que le nom, seule réalité habitable comme le rappelle l’exergue empruntée à Perse – n’est possible car il s’agit d’une faille ontologique : « un homme ⁄ traine ⁄⁄ comme ⁄ un supplice ⁄⁄ comme un fardeau ⁄⁄derrière lui ⁄ sa portion ⁄congrue ⁄⁄ d’humanité ». Dès lors, c’est être même qui est un fardeau. Il est une faille, une absence qui n’a pas de nom et que la poésie approche. On le voit, c’est aux bords du silence que le poème se ressource. Le silence, matérialisé ici par la blancheur de la page, n’a jamais été aussi perceptible dans la poésie de Laurent Fels. Jamais cette expression minimaliste qui préfère le dissyllabique ou tout au plus le trisyllabique à l’alexandrin ou au décasyllabe, n’a été aussi expressive sous sa plume, aussi nécessaire. J’étais parti pour dire que ce silence avait plus d’une expression. On peut lui trouver plus d’un correspondant métaphorique : « main froide » ou « fin d’un mot ». A la réflexion, ce n’est peut-être pas de silence qu’il s’agit. Je soupçonne ce silence d’être un euphémisme de cela qui rétrécit comme peau de chagrin. Imparable destinée qui fait de toute prise de parole un « mot impair ». Je lis « impair » comme écho verlainien de la musique. Mais « impair » ne réfère pas uniquement au rythme, bien que le vers « mot impair » soit trisyllabique ; impair signifie aussi « erreur » (comme erreur de lecture) ou plus plausible encore : l’être relève de l’impair, du ratage – comme celui dont parle Fred Uhlman.  

lundi 2 mai 2016

Giulio-Enrico Pisani rend hommage à Mohamed Seghaier Ouled Ahmed sur les pages du Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek

Ouled Ahmed : Poèmes choisis,

ou le chant d’une révolution inachevée...
Il y a environ neuf mois je fis la connaissance sur Internet de l’extraordinaire poète tunisien Mohamed al-Sghaier Ouled Ahmed (1), que je vous présentai dans ces colonnes le 30 juillet 2015 sous le titre « Ouled Ahmed, poète et... « mauvais garçon » » (2). Étant donné qu’il publiait exclusivement en arabe, j’eus bien du mal à pénétrer tant soit peu, grâce aux trop rares traductions, les arcanes et la beauté de sa poésie, une poésie qui fait de lui l’un des plus grands et des plus populaires des poètes tunisiens contemporains, ainsi que le digne héritier de l’immortel Abou el Kacem Chebbi (3). Et cette quasi-compréhension, ainsi que la transmission que je pus essayer de vous en faire, je la dois essentiellement aux illustres traducteurs (voire amis) Tahar Bekri, Ahmed Amri et, surtout, Jalel El Gharbi(4).
Mais, ainsi que je le fis remarquer précédemment, le fait de s’exprimer et d’être édité quasi-exclusivement en arabe, limite énormément le champ de sa renommée dans le monde occidental. C’est d’ailleurs le cas chez beaucoup d’autres remarquables poètes arabophones dont vous chercherez en vain les ouvrages sur les étalages de votre librairie, amis lecteurs. Quel ne fut dès lors mon bonheur d’apprendre qu’un choix de ses poèmes venait d’être édité dans un splendide livre d’art trilingue (français, anglais, arabe)(5) brillamment illustré par d’exceptionnels artistes peintres, dessinateurs, calligraphes et sculpteurs !? Leurs noms : Nja Mahdaoui, Mouna Zmerli, Noureddine Ouni, Faouzi Mouaouia, Mohamed Bouaziz, Fatma Ben Slama, Noura Khelil, Tarek Abid, Fatma Kamoun, Nahia Dkhili, Olfa Jomaa, Dalel Jenhani, Malek Saadallah, Majed Zalila, Rachida Amara, Ferdaws Brinsi, Amel Ben Hassine. Quant aux traducteurs, c’est le gratin de l’art qui est venu honorer ce splendide recueil ; je citerai Raja Chebbi, Tahar Bekri et Faiza Messaoudi pour la version française, que je présente ici.
Les premiers vers d’Ouled Ahmed dans Le poème du papillon s’ouvrent sur ce « ... mardi 28 décembre 2010, (à) l’hôpital des grands brûlés (6) (où) le président de la république tunisienne rend visite au jeune Mohamed Bouazizi qui s’est immolé par le feu dans sa région natale de Sidi Bouzid, en protestant contre le chômage ». Le poète les imagine sourdre des lèvres brûlées du jeune martyr s’adressant à Ben Ali : « Tu me fixais de tes grands yeux / En regardant la cendre / Et je mourais à petit feu / Sans pouvoir me défendre / Noire comme tes beaux souliers / Par le feu humiliée / Frère / Je suis la Tunisie / Cramée, inoffensive / Brûlée écorchée vive... » Dans sa 2ème partie, Le poème du papillon évoque aussi cet autre mardi, 4 janvier 2011, avant de conclure avec le 14 janvier, jour « officiel » de la révolution, le dictateur s’apprêtant à s’enfuir...
Suit, page 17, une longue Litanie, où le poète s’adresse à un dieu tout-puissant dont tant la divinité que la toute-puissance se voient défiées par d’impossibles exigences : « Dieu tout puissant / Protégez-moi des miens / Ils vendent du mauvais vin / et violent sans vergogne / Les nuits innocentes / Des ivrognes (...) Et je vous prie d’effacer / les points sur les « i » / Faites des saisons sombres / Et des rapaces sans nombre (...) Vous avez raison / Les rois et les présidents / Saccagent / Les villages // Alors / Je vous implore / Encore / Saccagez leurs palais /Afin que les villages / S’épanouissent en paix... ». Mais c’est page 20, où Tahar Bekri prend la relève de Raja Chebbi en traduisant « Je n’ai pas de problème », que le poète semble reprendre au nom de son peuple du poil de la bête avec un génie qui n’est pas sans rappeler l’ironie de François Villon et l’esprit d’Omar Khayyâm (7) : « ... Jamais / Je n’ai de problème / Après dix bouteilles vertes / Dont je ferai les bases de ma cité parfaite / Et nommerai mon commensal à sa tête / Puis ma poésie dictera sa loi / Je ramènerai les soldats à leur devoir sentimental / Et m’en irai / À mon verre oublié // Je n’ai pas de problème // Quand je serai mort / Seuls auront marché derrière moi ma plume / Mes chaussures / et le rêve des bourreaux... »
Mais c’est dans La réplique conditionnelle, que Raja Chebbi rend tout le patriotisme et l’espoir qui élève Ouled Ahmed, au-delà de l’anarchisme du « mauvais garçon », au rôle de poète de proue de la liberté et du nationalisme tunisiens incarnés jadis par Abou el Kacem Chebbi. C’est également ici qu’il dévoile son aversion radicale des islamistes qui essaient de précipiter le pays dans un obscurantisme moyenâgeux. « Peuple, » crie-t-il « Si tu es suprême.../Grandiose et génial / vote pour toi-même / dans le moment crucial // Si tu convoites la soumission / L’humiliation / Que tu rétrogrades / Décade après décade / Alors prépare ta nation au fiasco / Au KO / à l’Estocade // Si ton honneur se borne / à ta barbe et à sa forme / sois bouc ou capricorne / Et commande un troupeau / Uniforme... ». Par quoi il exprime une fois de plus son opposition à toute participation religieuse à la vie civile ou politique.
Il s’en explique d’ailleurs dans son interview du 22 février à « La Presse de Tunisie », où il attaque l’islamisme prétendument modéré sponsorisé par les monarchies du Golfe et les USA. Je cite : « Les islamistes n’ont pas de programme politique ; ils ont un programme moral qui ne peut pas faire avancer les choses ; ils ont aussi subtilisé l’argent public. Il ne faut pas oublier que ce programme islamiste à été lancé par les États-Unis (...) En fait je pense que depuis la « troïka » (8) la Tunisie est gouvernée par l’ambassadeur des Etats unis en Tunisie. C’est normal puisque pour sortir de ce piège les États-Unis doivent trouver un modèle réussi de cet islam politique et c’est justement la Tunisie qui constitue une sorte de laboratoire. Heureusement qu’on a des jeunes et des moins jeunes qui sont conscients de cela ! De toute façon (...) nous ne devons reculer ne serait-ce d’une once sur nos libertés... ».
Et à la question du journaliste (que se posent toujours plus de Tunisiens) : « Vous n’êtes pas déçu de la révolution ? » il répond, contrairement à ce que mériteraient aujourd’hui les ineptes et inaptes qui affichent de diriger le pays : « Non je ne suis pas déçu de la révolution et je considère qu’elle est encore en marche (...) Pour moi la révolution à commencé le 17 décembre (2010) et elle n’est pas encore finie, d’autant plus que les facteurs qui l’ont déclenchée, « emploi, dignité et liberté », sont encore très vifs... ». Ceci dit, Ouled Ahmed n’a encore rien dit, et je ne saurais trop vous recommander, en attendant de saisir l’âme du poète entre les pages de son recueil, de comprendre la raison du patriote en lisant déjà cette interview en entier sur www.lapresse.tn/11012016/108890/la-voix-de-la-revolution.html.
Quant à l’extraordinaire personnage lui-même, j’ai essayé de le cerner de mon mieux dans mon précédent article. Aussi me contenterai-je de vous rappeler ici que, autodidacte, Ouled Ahmed est né en 1955 à Sidi Bouzid, travailla d’abord comme animateur culturel, milita contre la dictature et l’extrémisme religieux et fut poursuivi pour ses idées. Chômeur de 1987 à 91, il publia un premier recueil en 1984, interdit de diffusion jusqu’en 1988. Mais le régime Ben Ali ne le ménage pas non plus et il doit s’exiler en France. Dans les années 90 à Paris, il rêve de créer une maison de la poésie en Tunisie et ne cessera de travailler depuis pour la réalisation de ce projet. En 1992, il refuse une décoration nationale d’art et de culture. En 1993, sa détermination aboutit enfin à l’inauguration à Tunis de la Maison de la poésie. Marquée par les années noires de la Tunisie, sa poésie a longtemps dit le désenchantement, les peines et l’esprit de liberté et de révolte de toute une génération. Mais aujourd’hui, c’est l’espoir qui rayonne à travers les Poèmes choisis de ce splendide album.
Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Son prénom est Mohamed al-Sghaier (Mohamed le jeune). On ajoute cette précision, car son père ou son frère aîné devaient aussi s’appeler Mohamed. Ouled Ahmed est le nom de famille (type de nom rare en Tunisie, il se réfère au nom d’un grand-père, patriarche d’une tribu (Ouled = enfants d’) Ahmed. En Tunisie on l’appelle couramment Ouled Ahmed ; on omet Mohamed al-Sghaier (Jalel El Gharbi)
2) mis en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php ?article15019
3) Chebbi (1909 - 1934) peut être considéré comme l’un des premiers poètes modernes de Tunisie. Fortement influencé par le romantisme européen du XVIIIe et XIXe siècles, celui qu’on a pu surnommer le Voltaire arabe, se penche sur des thèmes comme la liberté, l’amour et la résistance, notamment dans son fameux Ela Toghat Al Alaam qui s’adresse « aux tyrans du monde » et qu’il écrit en plein protectorat français sur la Tunisie.
4) Jalel El Gharbi me confia aussi à l’époque, qu’Ouled Ahmed « ... est un poète aux écrits subversifs, qui pour s’opposer à la corruption et à l’intégrisme a chanté l’amour du pays. Il s’inscrit dans la continuité de cette jeune poésie née dans les années 1970 qui a vu la naissance d’une génération affranchie des règles de versification, de la morale pudibonde, de la pensée théologique et qui est assoiffée de liberté (...) Sa popularité est désormais telle que même les dirigeants du parti islamiste Nahdha se sont rendus à son chevet, (...) tout comme d’autres officiels... »
5) Ouled Ahmed, Poèmes choisis / Selected poems, 144 pages, Editeur : Nirvana (français, anglais, arabe), distrib. : L’Oiseau Indigo Diffusion, dimens. 27x21x2cm, album broché, 29,- €
6) de Ben Arous, près de Tunis
7) célèbre poète, philosophe, astronome et mathématicien persan (XIe-XIIe siècle).
8) gouvernement de coalition provisoire rassemblant entre 2011 et 2014 les trois partis politiques principaux représentés à l’assemblée constituante.
 mardi 5 avril 2016

dimanche 1 mai 2016

Nouvelle publication de Laurent Fels

J'ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil "Les fissures de l'inifini" aux Éditions Joseph Ouaknine & Éditions Poiêtês dont voici un extrait autographe. J'y reviendrai.

mardi 22 mars 2016

vendredi 18 mars 2016

Paul Badin par Giulio-Enrico Pisani


Paul Badin et sa Loire sauvage

Mon admiration pour Paul Badin ne date pas d’hier. Elle remonte à octobre 2006, après lecture de son recueil bilingue Chantier Mobile / Bewegliche Baustelle, illustré par Gérard Houver, présenté en un même volume avec l’Ulysse vagabond / Unsteter Odysseus d’Alain Jean-André, que m’avaient envoyé les Éditions En Forêt/Verlag im Wald. Aujourd’hui, une fois de plus, je n’ai pas été déçu. Consacré à la Loire, fleuve qui a jalonné et animé toute la vie de Badin et qu’il a aimé de même, c’est au fil de ses flots, par des mots qui tout à la fois explorent et dissimulent son ample quiétude et ses incontinences furieuses, que ce livre laissera au lecteur intrigué, puis charmé, le soin d’y pénétrer. Mais avant de vous dire ma lecture, amis lecteurs, mon ressenti, disons, en guise d’introduction, j’aimerais vous donner à lire quelques lignes de l’écrivain et critique Jean-Paul Gavard-Perret sur cet étonnant petit ouvrage. Je le cite :
« Un monde emboîté dans un autre. Refusant de “n’écrire que sur le pire et déserter le meilleur”, Paul Badin revient à “sa” Loire et termine sa trilogie entamée avec “Loire” (...) et “Loire Lumière” (...) Les poèmes, au cours d’une lente descente du fleuve, rassemblent les paysages et les hommes qui les ont construits... ».
Il est vrai que moi, j’ai plutôt choisi de remonter le fleuve avec la civelle(1)et le reflux marin jusqu’à le voir inonder Nantes, puis – migrateur en goguette – de m’offrir bon nombre de survols et allers-retours. Mais qu’importe ! Personne ne voit une oeuvre d’art de la même manière. Aussi ne puis-je qu’instamment vous recommander de compléter le modeste aperçu du livre que je vous donne dans ces colonnes, en allant lire sur www.lelitteraire.com/ ?p=20084 l’excellent article de Gavard-Perret.
À première vue peu aisée, la poésie de Badin s’éclaircit rapidement et vous fond, après quelques pages, dans l’esprit (et dans la bouche, si vous lisez à voix haute) comme une crème de cassis d’Anjou. Il est vrai que rien ne vous oblige, à le respecter, l’ordre des verres, pardon, des pages. De toute manière, ci et là, dans le désordre, des remontées mnémoniques ou subconscientes du poète peuvent vous troubler, vous désemparer brièvement – l’auteur se donnant de l’air – et avoir l’air d’une certaine abstraction. Pure apparence ! Après lecture d’un poème entier, d’une page, ou de la vague sur laquelle deux ou trois pages se chevauchent, le figuratif reprend ses droits, tel un fragment de Turner, Monet, ou Van Gogh, retrouvant sa raison aux yeux du spectateur qui consent à détacher son bout de nez du tableau.
La poésie de Badin est aussi parsemée de passages allégoriques ou d’allusions culturelles, comme dans « Elle / fêlure noire à contre jour / Longue anguille du milieu / entre langue d’oeil et langue d’oc... ». Elle peut aussi invoquer des références historiques et géographiques : « ... et elle qui flue(2) / indécente / toutes nageoires dehors / conflue / gonfle l’océan / parfois inonde / les maisons du monde /// Nantes ainsi noyée, vingt et deux pieds sous l’eau / pont Pirmil emporté(3) / l’an de grâce mille sept cent dix / témoignent les grimoires ». De même sait-elle se parer, sans séparer nettement les genres, d’évocations botaniques, zoologiques, maritimes, ainsi que, toujours et encore, fluviales. Plutôt mentor que cicérone, le poète vous permet d’y entrer de plain pied, dans la Loire. Il vous fait vivre ses colères, craindre ses arythmies fantasques, respirer au rythme de ses flux et reflux, craindre de vous noyer dans ses « Tempêtes / sarcasmes et tourbillons (...) comme on se noie / aux déversoirs sans fin / quand les vagues océanes / remontent / l’écume aux lèvres / les terrasses du fleuve ».
Cependant, l’amour, la crainte et le respect n’excluent nullement ce zeste de moquerie qui permet à l’écrivain et particulièrement au poète, de ne pas prendre son faire – après tout un simple rendu... – trop au sérieux. Aussi n’hésite-t-il pas à nous offrir à l’occasion une « Loire espiègle / à disséminer / ses îlots plats / en brochette gourmande / pour bottes de sept lieues ». Et que dire, quand, un soupçon de politique en plus, il suggère de « Boire le calice / jusqu’à la lie / Hallali piètre figure / de forêts réservées / au bon plaisir des princes / et autres grands de se monde / Bêtes à bois / prudence aux abois ! ». Quant aux amusantes homophonies (à la lie / Hallali et ... à bois / ... abois)(4), le poète ne semble-t-il pas se moquer par son « (fait) piètre figure » tout autant du clinquant des chasses seigneuriales que de ses propres jeux de mots(5) ? Puis, après nous avoir conduits le long de « sa » Loire sauvage, comme Tensing Norgay guida Edmund Hillary par « ses » sauvages sommets, l’auteur prend de la hauteur et conclut, page quatre-vingt-dix, par « Tant de silences glanés / avant qu’émerge / Loire / mon nom de paix / sur l’hystérie du monde... ».
Né en 1943 en Anjou, où il réside, Paul Badin a été professeur de lettres, coordonnateur académique poésie-écriture à la mission d’action culturelle du rectorat de Nantes, responsable de la saison poétique d’Angers (Le chant des mots, dont il a été président fondateur), est directeur de publication de la revue de poésie N4728. En 1970, il découvre la poésie de René Char, qu’il rencontre en 1978 à l’Isle sur la Sorgue. Une amitié naît. La poésie de Badin s’en trouve-t-elle libérée ? C’est en tout cas en 1979 que Badin publie Repères, son premier recueil. Depuis, ses créations se suivent à une cadence vertigineuse, sans jamais se ressembler. À Repères ont succédé des dizaines d’autres ouvrages, ainsi que de d’innombrables publications mineures...
Écrivain fortement enraciné dans son Anjou natal et dans le Pays de Loire, Paul Badin n’a pourtant rien d’un régionaliste, et l’ensemble de son oeuvre en témoigne. Son écriture est tout à la fois élégante, puissante et généreuse. Le bucolique, la nature, ici brumeuse là tourmentée, ailleurs rieuse, voire câline, peuvent céder parfois, tout comme la Loire, à la violence. Mais aujourd’hui j’ai comme l’impression que, tout en sachant rester critique et même caustique, l’auteur, aspire à l’apaisement. Les liens de son triple mariage avec l’Anjou, la Loire et la Poésie auraient-ils perdu, non de leur force – loin de là ! –, mais peut-être une certaine âpreté passionnelle en faveur d’un bouquet nouveau ? À découvrir, sans faute !(6)
Giulio-Enrico Pisani

* * *


1) civelle : alevin de l’anguille européenne. La larve de l’anguille quitte la Mer des Sargasses pour rejoindre les eaux continentales où elle devient alevin puis anguille adulte (extr. de Wikipedia).

2) fluer = couler, s’écouler
3) Le pont de Pirmil est un pont de Nantes, qui relie l’île de Nantes au quartier Nantes Sud en franchissant le bras de la Loire appelé « bras de Pirmil ». Depuis sa première construction (rudimentaire) au IXème siècle et fut détruit au moins une vingtaine de fois. Sera également sinistré par la crue de 1710/11 et reconstruit en 1711. (extr. de Wikipedia)
4) Les soulignements sont de moi et ne veulent que faciliter la compréhension du commentaire, qui ne porte toutefois pas, faute d’espace rédactionnel, sur les riches polysémies de certains mots, comme « bois », « abois » ou tant d’autres.
5) Et il y en a bien d’avantage. Au plaisir de les trouver...

6) Paul Badin, Loire sauvage, 95 pages, illustration de couverture par Martin Miguel (tous droits réservés), Éditions Poiêtês 2015/2016, à commander sur la page www.poesie-web.eu (cliquer en haut à droite sur Éditions Poiêtês) ; e-mail : contact@poesie-web.eu
Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek jeudi 17 mars 2016

samedi 20 février 2016

E anche Umberto Eco...


"Chi non legge, a 70 anni avrà vissuto una sola vita: la propria! Chi legge avrà vissuto 5000 anni: c'era quando Caino uccise Abele, quando Renzo sposò Lucia, quando Leopardi ammirava l'infinito... perché la lettura è una immortalità all'indietro". Umberto Eco


Se Dio esistesse, sarebbe una biblioteca. Umberto Eco


samedi 19 décembre 2015

Le Kurde n'a que le vent 2


Chez lui, c’est propre comme un sou neuf
C’est oublié comme la tente du chef d’une tribu
Ayant essaimé comme des plumes. Il y a un tapis de laine
Frisée. Un dictionnaire vermoulu. Des ouvrages reliés
En hâte. Des coussins comme brodés avec l’aiguille
Du garçon de café. Des couteaux affûtés pour égorger
Oiseaux et sangliers. Une vidéo X.
Des bouquets de houx correspondant à la rhétorique.
Une fenêtre ouverte sur la métaphore. Ici,
Turcs et Grecs s’insultent les uns  
Les autres. Tel est mon passe-temps, celui des
Soldats veillant sur les frontières de l’humour
Noir.
Ce voyageur ne voyage pas n’importe comment
Pour lui le Nord est le Sud, l’Est est l’Ouest
Pour le mirage. Les vents n’ont pas de valises
La poussière n’a pas de fonction. C’est comme si cachant
Sa nostalgie pour quelqu’un d’autre, il ne chantait pas.
Il ne chante pas quand son ombre pénètre les acacias

Où lorsqu’une bruine mouille ses cheveux…