jeudi 9 juillet 2009

1 Abécédaire du vieux maître soufi. Alif ألف


Abécédaire du vieux maître soufi
1 Alif
J’aurais pu en rester à l’alif
Au seuil de l’alphabet
Au seuil des chiffres
Parce que l’alif est le un
La droite ligne du matin
La taille élancée de l’amour
Que je n’ai pas encore étreint
La première lettre du Livre
Et du verbe lire à l’impératif
L’alif est dans toutes les lettres
J’aurais pu en rester au seuil
Trouver le pain dans une miette
J’aurais pu n’avoir qu’un amour d’alif
Parce que l’alif dit que toute lettre
Peut devenir alif, que tout peut devenir un
Il suffit que chaque lettre pense très fort
Au grand Amour pour devenir un alif
Alif alif alif

lundi 6 juillet 2009

Arithmétique des couleurs

Le Caravage : La Mort de la vierge.
Arithmétique des couleurs

Et le vieux maître soufi répondit
Prenons la plus parfaite des formes,
L’alpha et l’oméga
Le Alif et le ya
La coupole
Celle dont s’inspirent l’œil et le ciel
La terre et le sein
Ajoutons-y une des couleurs relevées
Par le Grand maître de Murcie
Pour qui toute couleur est un superlatif
Le vert veut dire plus noble
Le noir signifie plus grave
Le blanc est synonyme de meilleur
Le rouge dit plus belle
Et je peins ma coupole en rouge
Non pas celui qui sied aux douaniers et aux gendarmes
Mais celui du Caravage
Celui du quirmiz et des tons qu’il a enfantés
Celui des cerises que chantent les poètes
De la coccinelle dans le silence de son envol
Celui qu’on dit de Florence ou du gingembre
De l’homme épris d’autres lendemains
De l’horizon et des joues de mon amour
Je marie le tout avec mon désir et une coupole
Dont le vert, le noir et le blanc donnent le rouge
Partout sur cette terre qui est moins bleue qu’il n’y paraît

jeudi 2 juillet 2009

Des couleurs


Des couleurs

Et le Grammairien avait sorti
Toutes les couleurs
De l’azur qui vient de Lazaward
Au zinzolin, le gingeolin des peintres
Et qui vient de jiljlan
En passant par tous les rouges
Le carmin, le cramoisi et l’écarlate
Qui sont nés de quirmiz
Il avait mis un peu de sofra
Ce jaune qui par-delà les Pyrénées
Se dit Sophore ou Sophora
Regarde dit le Grammairien
Comme on trouve ses couleurs
Sous les mots de l’autre
Vieux maître soufi
Quel sens donnes-tu
A ces couleurs ?

lundi 29 juin 2009

Moheïddine Ibn ’Arabî محي الدين بن عربي


Mausolée d'Ibn Arabi au Mont Qassioun
لقد كنت قبل اليوم أنكر صاحبي
إذا لم يكن ديني إلى دينه داني
لقد صار قلبي قابلاً كلّ َ صورة ٍ
فمرعى لغزلان ٍ ، ودير ٍ لرهبان ِ
وبيت ٍ لأوثان ٍ وكعبة طائف ٍ
وألواح توراة ٍ ومصحف قرآن ِ
أدين بدين الحب أنى توجهت ْ
ركائبه ، فالحب ديني وايماني"
محي الدين بن عربي

Auparavant je pouvais renier un ami
Si ma foi ne se rapprochait pas de la sienne
Maintenant mon cœur accueille toute figure
Il est désormais prairie pour les gazelles, couvent pour les ermites
Bétyle pour les idoles, Kaaba pour le pèlerin,
Planches de la Torah et un Coran
L’amour est ma croyance où que s’orientent
Ses convois ; l’amour est ma religion et ma foi.
Traduction de Jalel El Gharbi
Moheïddine Ibn ’Arabî 1164 Murcie-1240 Damas

vendredi 26 juin 2009

Rhétorique bilingue du désir en 7 questions

Jean-Jules- Antoine Lecomte du Nouy : Démosthène s'exerçant à la parole.
Rhétorique bilingue du désir en 7 questions
Où l’on voit le Grammairien et le vieux maître soufi esquisser une rhétorique du désir.
- Dis-moi le Grammairien comment nommes-tu le cas où l’on ne sait
Si amour veut dire amour ou Amour ?
- Antanaclase ou ce que les livres arabes nomment « Tardid »
- Comment dit-on lorsqu’amour veut dire plutôt
Amour qu’amour ?
- Syllepse, ce que les livres arabes nomment « Tawria »
- Dis-moi le Grammairien comment dit-on
D’un désir qui prête son nom à un autre qui n’en a pas ?
- Catachrèse, ou la « kinaya » arabe, un de ses cas probables
- Et lorsque par un cheveu on entend chevelure ?
- Synecdoque ou un cas du « majaz » arabe
Qui est bien plus que métonymie, souvent trope
- Et lorsque par la chevelure on entend un cheveu ?
- Synecdoque ou un des cas du « majaz » arabe aussi
- Comment dit-on d’un amour qui se souvient d’un autre ?
- Analepse qui pourrait aussi être un cas de « majaz » temporel
- Comment nommes-tu le cas où l’on ne peut
Dire tout son amour ?
- Aposiopèse, ou un cas de « hadhf » dit le Grammairien
Mais revois ce mot « désir »
Il a rarement éveillé mes désirs
Je lui préfère de loin celui de « chawq »
Qui porte tous les accents de la nostalgie
Qui porte la poussière de l’errance
Qui suggère le bain de l’arrivée
Qui a la peau de l’agneau,
La flûte du berger
Les crocs du loup
Et il nous manque les traits et les couleurs
Pour tout dire de la houle et du silence.

jeudi 25 juin 2009

En post-scriptum


Hans Holbein : Les Ambassadeurs. (vanité)

Pourquoi n’y aurait-il pas au paradis
Des bourgeons
Toi qui connais toutes les syntaxes
Dis-moi comment le plaisir peut-il se passer
Du verre d’eau qui tarde à venir
De la lenteur du sablier
Dis-moi le Grammairien
Peut-on aimer hors de l’enceinte du poème et de l’attente

mardi 23 juin 2009

Ce que répondit le Grammairien au vieux maître soufi

Ce que répondit le Grammairien au vieux maître soufi

Relis Ibn Arabi, Roumi, Jamil
Ton vieux livre de rhétorique
Relis le Livre
Jusqu’à ce que tu n’aies plus que du sel et plus de poivre
Relis jusqu’au vertige des rides
Tu comprendras peut-être
Que tu n’as fait qu’entrevoir une image de l’amour
Et qu’il n’est d’amour que pour l’image
Pour l’instant fais comme si le Livre était dans les livres
Et l’Amour dans les amours
Mets toujours de belles chemises
Sur le chemin des sources et des dunes
Et quitte à passer pour un maraudeur
Tends toujours la main vers les bourgeons du pommier
Au paradis il y a tant de fruits
Mais pas un seul bourgeon

dimanche 21 juin 2009

Où l’on voit le vieux maître soufi tiraillé entre amour et Amour

Où l’on voit le vieux maître soufi tiraillé entre amour et Amour

Dis-moi le Grammairien
Toi qui connais les déclinaisons
Les subordinations
La nature et la fonction
Et l’élision des choses
Lequel prête son nom à l’autre
L’amour ou l’absolu
Qu’il t’arrive de nommer Amour
J’ai cherché cet Amour
Dans les livres, sur les routes
Dis-moi le Grammairien
Ai-je le droit de trouver l’absolu
Dans le vermeil d’une fraise
J’ai sorti les plus beaux poèmes
Pour voir mon amour
Et ma plus belle chemise
J’ai oublié mes prières
Dis-moi d’où nous vient l’amour des sources,
Des dunes
Serait-ce une métaphore de la métaphore
Ou bien la métaphore n’est-elle qu’amour
Des sources, des dunes et des hanches

mardi 16 juin 2009

Après le colloque, le livre... Sur "L'identité européenne et les défis du dialogue interculturel"


L'abbaye Neumünster où s'est tenu le colloque.

Après le colloque, le livre (1) ... sur
«L’identité européenne et les défis du dialogue interculturel»

Giulio-Enrico Pisani.

Huit mots et deux brèves journées pour dépasser, grâce à la prise de conscience de la vitale symbiose des cultures d’Occident et d’Orient, du Nord et du Sud, ces particularismes, frilosités et replis identitaires qui finissent toujours par devenir, comme le craint Amin Maalouf, meurtriers!(2) Et ce n’est pas le seul défi qui se posait aux organisateurs, auteurs et orateurs de ce colloque des 21 et 22 septembre 2007. Focalisé à l’époque sur les interventions de Jalel el Gharbi et de Laurent Mignon (les seules auxquelles j’eus l’occasion d’assister), je ne sus pleinement saisir la formidable dimension culturelle d’un symposium obligé de transcender clivages idéologiques et approches politiciennes. Dimension respectée, disons, à peu d’exceptions près. Heureusement, ces exceptions ne réduisent en rien la valeur d’une grande majorité des interventions ni de l’ouvrage dans son ensemble. On ignorera simplement les pages 12 à 56, (prosélytisme + auto-encensement) et 211-217 (philippique) qui n’ont rien à faire dans un ouvrage souhaité respectueux et cofondateur d’une oekoumène culturelle. Autre petit bémol: seulement trois ou quatre des participants, sur une bonne quinzaine, peuvent être considérés représenter le monde musulman. Aussi, quelque ouverts et universalistes soient presque tous les intervenants européens chrétiens ou agnostiques et généreuse leur approche, l’optique qui prévaut est occidentale. C’est dire combien une réédition de cette notable expérience s’impose, mais qu’elle devra compter davantage de participants du sud et de l’est méditerranéens.
Bon, assez bavardé. Ouvrons donc l’ouvrage sur l’excellent avant-propos de Roberto Papini et de Mario Hirsch. Destinée à lancer un projet plus qu’ambitieux, leur intelligente mise en route pose notamment la question: «Qu’est-ce qu’aujourd’hui l’Europe?». Mais dresse aussi un constat navré: «Le processus de Barcelone qui devait promouvoir la collaboration des sociétés civiles plus que des gouvernements n’a pas tenu ses promesses». Et elle s’achève en posant une importante prémisse: «La Méditerranée fait partie de notre horizon».
J’ignore les trois avant-propos suivants (superflus), une introduction générale qui n’introduit pas grand-chose et dont la plupart des intervenants ne tiendront aucun compte, ainsi qu’une première intervention qui frôle le ridicule et entre dans le vif du sujet. Et ce sujet tellement vaste, polyculturel et diversifié, que d’éminents intellectuels mirent deux journées entières à en présenter quelques aspects, a été parfaitement introduit par Pietro Adonnino. Il serait bien entendu vain de vouloir le cerner en quelques colonnes. Aussi limiterai-je ma présentation de sa brillante intervention, comme des suivantes, à quelques phrases et mots-clés.
Et celle de Pietro Adonnino l’est particulièrement, intéressante. Il pose en effet la pierre angulaire du colloque en exaltant le dialogue interculturel et en essayant de définir les particularismes, identités et traditions, reconnaître leur importance, mais aussi leurs dangers. «La définition que j’ai proposée (de l’identité européenne) englobe la culture en tant qu’expression des diversités, des dépassements des connexions qui divisent et de la recherche de ce qui est commun», dit-il. Il n’évite toutefois pas certaines contradictions.
L’orateur suivant, Traugott Schoefthaler, n’hésite pas, lui, à mettre les «bâtisseurs» et «capitaines» de l’Europe face à leurs responsabilités devant le fossé qui s’est creusé entre les citoyens et les dirigeants européens. Plus porté à faire confiance à l’homme qu’à la religion, il affirme que la concorde entre les cultures passe par l’abandon de leurs prétentions sur un monopole de la vérité par les religions, source permanente de courants violents. Et il stigmatise ceux «qui favorisent, conscients ou non, un repli identitaire de l’Europe, visé par un courant clérical qui cherche à rétablir une identité de "l’Occident chrétien" au détriment de la vision d’une Europe ouverte sur le monde.
Nathalie Galesne, montre de son côté avec une belle clarté, qu’une Europe de dialogue des cultures doit commencer par se voir dans le regard des autres. «Après la chute du mur de Berlin», affirme-t-elle, «cet universalisme (dont se réclamait l’Europe) est mort au profit de l’identitaire et du relativisme culturel qui laisserait entendre que certaines cultures seraient supérieures à d’autres.» Mais aussi «La mondialisation techno-économique s’avère être une balkanisation politico-culturelle (...) L’Europe se montre de plus en plus incapable de décliner sa relation à l’autre, de fédérer les énergies et les diversités autour d’un grand projet dont elle serait la force motrice. Autocentrée, autoréférentielle, profondément ignorante des autres systèmes de pensée (...) sourde aux raisons de l’Autre...».
À son tour, Jean-Jacques Subrenat, qui nous présente «L’Union Européenne dans son voisinage», dresse un tableau assez critique, mais peut-être un peu «soft» des politiques et attitudes européennes de voisinage. Il examine en détail les nombreux problèmes soulevés par les élargissements successifs de l’UE et leurs variantes futures. Pour ce qui est du rapprochements culturel, il propose des solutions basées sur une laïcité tolérante et des limites à la fois géographiquement et culturellement raisonnables, terme qui n’exclut pas une certaine frilosité et quelques réticences..
Quant à Mohamed Arkoun, son «L’Islam face aux défis de l’Europe et de la modernité» est un discours extrêmement intéressant, mais qui m’apparaît trop complexe, savant et perdant part de son effet dans l’abstraction. Il eût gagné à être plus accessible. Et ce d’autant plus que le principe de «solidarité historique» porté par Arkoun est primordial et donne à ce français kabyle d’Algérie la dimension d’un pont entre les cultures à l’instar de ces «européens» d’ailleurs que sont Amin Maalouf, Omar Ba, Slimane Zeghidour, Hamid Skif et bien d’autres.
Jalel El Gharbi, présente alors «Les nourritures de l’incompréhension», que mon article dans la Zeitung du 28.9.2007 a pu vous faire connaître. El Gharbi ne peut à son tour que tristement constater: «Le projet humaniste qu’était la construction de l’Europe s’est transformé en projet identitaire...» Conséquence de cette évolution et du manque de compréhension occidental de l’importance d’une entité arabe laïque et progressiste: «... Aujourd’hui, seul les intégristes ont un projet». Faut-il s’y résigner ? Non, mais l’espoir vient peut-être d’ailleurs. Aussi, dans un tout autre registre, mais toujours dans un cadre éminemment humaniste, c’est la perception poétique du voyage, de l’élan vers l’autre, qui permet à l’homme de transcender ses différences et différends. C’est d’ailleurs cette poétisation des migrations qu’il exprima à l’époque, qui m’inspira l’essai poétique collectif «Nous sommes tous des migrants» paru en mars dernier.(2)
De son côté, Giuseppe Motta nous fait quitter un moment les rives de la Méditerranée vers la mer noire et plus au nord et à l’est encore, pour nous plonger dans le grand casse-tête russe. Après un brillant scorcio sur l’histoire de ce grand peuple il examine avec pertinence les rapports d’amour-haine/Hassliebe entre l’Europe occidentale et la Russie. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Tous les accords seraient possibles et souhaitables, mais toute idée de fusion resterait utopique.
Laurent Mignon, dont l’intervention a fait également l’objet de mon article du 28.9.2007, nous montre avec «L’orientalisme revisité» toute l’ambiguïté du mouvement orientaliste qui, historiquement, sous des abords orientophiles serait, comme l’affirmait Ahmed Mithad Efendi, l’aspect scientifique d’un projet visant à conquérir et dominer l’orient. Un engouement romantique – à la Pierre Loti – de l‘Orient serait du même ordre. Selon Mignon, une approche moderne et constructive des orientaux devrait comprendre en Europe notamment l’identification, le décryptage et l’analyse des préjugés et stéréotypes sur l’Islam, ainsi que l’étude de leur émergence.
Penchons-nous pour finir sur l’excellente conclusion de Paul Valadier s.j., dont le texte progressiste s’inscrit en faux contres les approches bigotes de certains intervenants cités, mais non nommés, plus haut. Selon lui les cultures ne dialoguent pas, mais des personnes s’en réclamant le peuvent: «Ces personnes constituent des ponts». Revoilà l’appel de Schoefthaler, de Maalouf qui les qualifie de passerelles, ainsi que du "collectif" de «Nous sommes tous des migrants»(3)! Valadier stigmatise les tendances à l’uniformisation et de soumission à la pensée dominante. Dialogue interculturel et recherche de convergences ne doivent «pas aboutir à un nivellement, mais au contraire à l’estime et la valorisation des différences enrichissantes pour tous...». Mais il ne faut pas que cette ouverture permette d’«entretenir au sein des cultures de redoutables formes de fondamentalisme ou d’intégrisme en réaction à ce que certains considèrent comme de nouvelles et subtiles formes d’impérialisme...»
Et ma conclusion à moi, amis lecteurs, c’est que «L’identité européenne et les défis du dialogue interculturel» est un formidable ouvrage qu’il faut avoir lu. À l’exception de quelques superfluités mineures que leur parti pris vous fera écarter d’un haussement d’épaules, les textes qu’il contient ont tout ce qu’il faut pour favoriser la promotion et le rapprochement des civilisations.

1) 268 pages, Édit. Saint-Paul, 2008, 20,- EUR., comm. en librairie ou à l’Institut Pierre Werner, Centre Culturel de Rencontre Abbaye de Neumünster, Bâtiment Robert Bruch, 2e étage, 28 rue Münster, L-2160 Luxembourg, tel. 490443-1 ou mail info@ipw.lu
2) sur Amin Maalouf : «Les identités meurtrières», essai auquel se réfère également Traugott Schoefthaler, lire mon article «Le Pont Maalouf II. Un auteur visionnaire» - Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 9.5.2009 (en ligne sur http://www.zlv.lu/)
3) «Nous sommes tous des migrants» essai poétique épistolaire coécrit par Jalel El Gharbi, Laurent Mignon, Anita Ahunon et Afaf Zourgani et moi-même, 102 pages, 12,- EUR., Éditions Schortgen.


Roberto Papini est membre du Comité Scientifique de l’Université LUMSA, Rome et Secrétaire Général de l’Institut International Jacques Maritain
Mario Hirsch, ancien rédacteur en chef du Lëtzebuerger Land, est directeur de l’Institut culturel européen Pierre Werner et la cheville ouvrière de ce colloque
Pietro Adonnino a été professeur à l'Istituto Universitario Navale di Napoli, est professeur à l’Université “La Sapienza” à Rome et Président de l’Institut International Jacques Maritain
Traugott Schoefthaler a été Secrétaire Général de la Commission à l’UNESCO et directeur de la Fondation Euro-Méditerranéenne pour le dialogue entre les Cultures Anna Lindh
Nathalie Galesne est directrice pour la France et Rédactrice en chef du magazine méditerranéen Babelmed.net
Jean-Jacques Subrenat, ambassadeur de France de 1995 à 2005, est actuellement Président du Conseil scientifique (2007~) de l'Institut Pierre Werner
Mohamed Arkoun, lauréat du Giorgio Levi Della Vida Award 2002 de l’Université de Californie, Los Angeles, est professeur à l’Université La Sorbonne, Paris II
Jalel El Gharbi, qui dirige sur le site du magazine Babelmed la rubrique régulière de poésie Les Transports poétiques, est poète, professeur de littérature à l'Université de la Manouba et l'un des meilleurs critiques de poésie française contemporaine.
Giuseppe Motta, professeur d’histoire d'Europe orientale à la Faculté de Langues e Littératures étrangères à l’Université des études de Bergame, s’occupe particulièrement de la défense des minorités ethniques en Europe centre-orientale.
Laurent Mignon, poète et professeur adjoint à l’Université Bilkent d’Ankara en littérature turque et ottomane du 19è et 20è siècle et littérature comparée turque et arabe, entrera sous peu comme maître de conférence en langue et littérature turque et ottomane à l’Institut Oriental de l’Université d'Oxford.
Paul Valadier s.j. est philosophe, professeur à l'Université catholique de Lyon, ancien professeur émérite au centre Sèvres (Paris), ancien rédacteur en chef de la revue «Études».

vendredi 12 juin 2009

Où le vieux maître soufi passe à côté des frères moines de Galamus


Ermitage de Galamus dans les Pyrénées


Où le vieux maître soufi passe à côté des frères moines de Galamus

J’aurais bien aimé
Descendre jusqu’à votre ermitage
Qui se trouve si près du ciel
Prier avec vous dans ma langue
Lire les livres qui vous aident à vous passer
De la femme, du bon vin et des routes
J’aurais bien aimé
Vous demander s’il y a une différence
Entre comparaison et métaphore
Dans les langues que vous parlez
Cette distinction qui me vient du Grammairien
J’aurais bien aimé
Vous parler des sept dormants
De ce qu’en dit Goethe
De leur mosquée à Nefta
Où ils n’ont jamais mis les pieds
Je vous aurais raconté comment
Giulio et moi avions suivi leurs traces
Dans les fresques de Hollerich
Nous n’avons trouvé que le sourire de l’abbesse
J’aurais bien aimé vous demander
Comment se nomme pour vous
Le chien des dormants
J’ai lu qu’il répondait au nom de Qatmir
Savez-vous que le mot désigne
Cette pellicule couvrant les graines des dattes
Ou alors cette fleur que vous nommez de ce côté-ci des Pyrénées giroflier
Et de l’autre côté l’on nomme El Clavo
A moins que je ne me trompe
J’aurais bien aimé vous tenir compagnie dans la soif du divin
Mais je suis convoqué par
La fraîcheur de l’eau, de l’ombre sur le sentier
Par le beau nom de Saint-Paul de Fenouillet
Et par la belle chevelure des Pyrénées

lundi 1 juin 2009

Pourquoi écrire ?


Pourquoi écrire ?
Lancinante question qui, semblant interroger la raison d’être des choses, confine au silence et touche à ces zones où commence le néant. Ci-dessous la réponse de mon ami Laurent Fels, poète luxembourgeois, à cette question.

La question se trouve au centre même du processus créateur. Doit-on dire avec Saint-John Perse : « À la question toujours posée : 'Pourquoi écrivez-vous ?' la réponse du Poète sera toujours la plus brève : 'Pour mieux vivre' » ? Personnellement, je pense que l’écriture n’aide pas à mieux vivre. Au contraire. C’est autour de la névrose que se cristallise le symbole qui, dans une phase ultérieure – c’est-à-dire après être passé par le kaléidoscope de l’inconscient – constitue le premier fragment d’une œuvre à venir. Il faut avoir vécu beaucoup de moments de solitude et de désespoir pour que le premier vers d’un poème, voire le premier mot d’un vers puisse s’écrire. Et encore. Avec le temps, on mûrit et on devient plus sélectif. On élimine certaines choses dérangeantes. On se rapproche de plus en plus d’une poétique du dépouillement. Car c’est lorsque le cœur éclate en silences que l’œuvre prend forme dans les tréfonds subliminaux et jaillit – à des instants très rares dans une vie humaine – comme un geyser à la frontière d’un désert de glaciers. Ce moment n’existe peut-être qu’une seule fois dans la vie d’un écrivain et c’est à ce moment-là qu’il produit un chef-d’œuvre.
Laurent Fels

samedi 30 mai 2009

Voir Naples...



Université de Naples. Vue de son prestigieux Palazzo Du Mesnil. Photo Risotto al Caviale.


Un grand merci aux autorités académiques de l’Università degli Studi di Napoli L’Orientale, notamment au Professeur Agostino Cilardo.
Un grand merci à mes collègues et amis : l’éminent Professeur Mario Petrone, l’éminent Professeur Bartolomeo Pirone, Madame Maria Cerullo.
Mes remerciements vont également aux étudiants de mes collègues italiens.
Un grand merci au consul de Tunisie qui a tenu à être représenté par notre dynamique attaché culturel, Mr Mohamed Ben Youchaa.
Un grand merci pour leur accueil et leur exceptionnelle qualité d’écoute.
En les assurant de mon dévouement amical.

dimanche 24 mai 2009

Hergla de Lorand Gaspar


Le cimetière marin de Hergla

Hergla
Petit village blanc aux portes bleues sur un balcon de mer. Au bout des maisons, sous une mosquée équarrie dans la même blancheur, un cimetière descend de ces tombes de chaux, toutes semblables, escalier riant jusqu’à la mer. Là l’écume des vagues et celle de la mort se confondent. Pas un arbre, pas une ombre. Tout est clair, plus clair que jour, c’est la nuit, le néant passés à la chaux. Rien de ces méandres, de ces marbres aux inscriptions dorées, toutes ces coulisses qui nous cachent l’étendue, de nos cimetières. Ici l’inconnu est aveuglant. Comme si l’opacité battue par le soleil devenait aérée, lucide. Cette légèreté qui reste de nos secrets – ferments qui bougent au-dedans de la pesanteur, images brûlées dont la lumière est d’eau et de cailloux - , de ces paroles dans le vent quand s’use le contour d’une chose.
Lorand Gaspar : Feuilles d’observation. Editions Gallimard. P. 159

vendredi 22 mai 2009

Quelques villages 1 Hergla



Quelques villages 1
Hergla : La mer. Le cimetière marin. Ici, sur cette côte qui va de Hergla jusqu’à Mehdia en passant par Lamta on apprécie de mourir près de l’étendue bleue. On ajointe ainsi éternité et bleu, éternité et mer.
La mer a conservé sa teneur en silence, malgré le rythme des vagues et un moteur lointain. La place du village rappelle ses origines berbères. Ici on travaille l’alfa qu’on va chercher dans les lointaines steppes. On travaille la poterie. Quelques beaux restaurants.
Et une belle mosquée qui surplombe le village. Et partout des fleurs, des bougainvilliers surtout. Tout est fleuri. Lorsque le poète Lorand Gaspar visita ce village qui l’a beaucoup charmé, il n’était pas fleuri.
Ici le bleu est de rigueur.
Récapitulons : Hergla voisine avec l’étendue, le bleu, les fleurs et le sourire.

vendredi 15 mai 2009

José Ensch, Glossaire d'une oeuvre.






Le 8 mai 2009, Ian de Toffoli publie un article dans le d'Lëtzebuerger Land (Luxembourg) où il présente le dernier ouvrage de la grande poétesse José Ensch ainsi que l'essai que je lui ai consacré. Le titre reprend un mot que j'ai eu le plaisir de lui adresser.



« On ne peut parler du poème que poétiquement »


Les Façades, le dernier recueil, posthume de José Ensch, et José Ensch : Glossaire d’une œuvre. De l’amande… au vin de Jalel El Gharbi
Ian de Toffoli
José Ensch est morte il y a plus d’un an. Mais les hommages, les témoignages d’admiration, les gages d’amitié continuent à se multiplier. Un an après sa mort, la douleur reste inconsolable.En février ont paru Les Façades (éditions Estuaires), un recueil des derniers poèmes de José Ensch, écrits entre septembre 2007 et janvier 2008, et José Ensch : Glossaire d’une œuvre. De l’amande… au vin, un livre qui allie commentaires, interprétations et réflexions poétiques sur l’œuvre de la poétesse luxembourgeoise, écrit par Jalel El Gharbi, professeur à l’Université de Tunis, essayiste qui s’est déjà plus d’une fois intéressé à des textes luxembourgeois, et proche ami de José Ensch.
À la question de sa première rencontre avec la poétesse (c’est par hasard qu’il a lu un de ses poèmes ; il est interpellé ; il lui écrit une lettre, lui faisant part de sa lecture du poème) il répond : « Un jour, nous nous sommes rencontrés chez elle. Et c’est comme si nous nous étions toujours connus. Nous avons parlé de poésie. À un certain moment, le mot ‘silence’ est venu dans la discussion. Nous étions au bord du silence. Cette impression d‘avoir tout dit. Depuis, ce fut une amitié à toute épreuve. »
Son livre, son glossaire, son dictionnaire comme il dit dans l’avant-propos, se veut donc moins une grille de lecture qu’un carnet de notes, accompagnant le texte de la poétesse plus que ne l’expliquant. Bien sûr qu’il s’agit d’analyses et d’interprétations, mais dans cet ouvrage se décèle surtout quelque chose comme une connivence poétique. La méthode est la suivante : chaque entrée (par ordre alphabétique, de la lettre A à la lettre V) est un mot ou une expression tirée d’un texte de José Ensch. Ceux qui connaissent ses poèmes s’attendent à certains mots-clés : bleu, chant d’oiseau, la préposition de, la conjonction et, mer, mort, voici. Ils seront surpris par d’autres entrées : lucioles, palimpsestes, tour magne, vert-de-grisé, viride.
Il est intéressant de voir que l’auteur du glossaire s’est autant passionné pour les grands sujets que José Ensch a travaillés, repris, répétés tout au long de ses recueils (ne dit-on pas que les vrais grands auteurs sont ceux qui ressassent un même sujet dans tous leurs livres ?) que pour les mots et expressions plus rares ou frappantes, archaïsmes, mots composés, échos, résonances et renvois poétiques (à Hugo, à Rimbaud, à Supervielle) que le lecteur n’identifie pas toujours. D’autres entrées auraient pu être ajoutées à la liste : enfant, ciel, etc. On s’imagine aisément la difficulté du choix pris par l’auteur.
La grande force de ce glossaire est la mise en œuvre de l’idée qu’ « on ne peut parler du poème que poétiquement ». José Ensch : Glossaire d’une œuvre. De l’amande… au vin est, sans au­cun doute, un travail académique, un ouvrage de critique littéraire.
Jalel El Gharbi rend compte de l’œuvre de José Ensch en se servant de la rhétorique, en expliquant par exemple la prédilection de la poétesse pour les figures du zeugma (contigüité de choses distantes ou hétéroclites), de l’oxymore, de l’hypallage (la qualité d’un objet attribuée à un autre), de l’hendiadyn (figure difficile à décerner qui transforme par exemple un substantif et son épithète et deux substantifs coordonnées ; voir le premier vers de l’Enéide : « Je chante les armes et l’homme qui… »), et autres figures. L’auteur montre comment, chez José Ensch, le mot désigne souvent à la fois son référent et se désigne lui-même en tant que signe. « Dit autrement, écrit Jalel El Gharbi, la pomme – tout comme le pain – se donne à déguster jusque dans sa réalité phonique », et morphologique d’ailleurs, faudrait-il ajouter. Les notes en bas de page, les renvois aux textes et recueils de la poétesse luxembourgeoise ainsi que les renvois aux auteurs qu’elle admire ou cite, sont nombreuses.
Mais « si académique veut dire prosaïque, répond encore Jalel El Gharbi à la question de la langue et du ton très poétique de son glossaire, la recherche ne peut rendre compte du poétique. On ne peut parler du poème que poétiquement ». D’où cette langue très loin de toute austérité académique, parfois légèrement énigmatique elle aussi, comme si elle avait mue au contact avec la poésie de José Ensch, usant de figures elle aussi, comme par exemple l’antimétabole (une inversion de mots) dans cette phrase sur le caractère livresque du monde dans les textes de José Ensch : « Ce qui se trouve affirmé ainsi, c’est l’essence textuelle de la nature, l’essence naturelle de l’écriture. » Le résultat est un ouvrage qui allie poésie et académisme de façon tout à fait remarquable.
Mais n’oublions pas le dernier recueil, posthume, de José Ensch, Les Façades, paru en même temps que le glossaire. Le livre ouvre sur une description de la poétesse, assise dans un jardin, dans le soleil matinal. Lieu de prédilection. On pense aux oiseaux dans ses textes, aux nombreuses évocations du ciel. Et en effet, certains sujets, méditations, thèmes et motifs, reviennent dans ces ultimes poèmes, écrits durant les derniers cinq mois de la vie de la poétesse. Il y a la présence des instruments de musique, cette invitation à une poésie de plus en plus orale, souffle presque, air, mélodie.
Certaines hantises reviennent aussi : souvent les textes apostrophent un enfant inconnu. Plusieurs poèmes sont accompagnés de reproductions de pages manuscrites, petites pages arrachées à des agendas, remplies de ce petit gribouillis qu’est son écriture, avec les habituelles ratures, corrections, traits ou flèches censées lier ou inverser l’ordre des vers.
José Ensch a encouragé l’ouvrage de Jalel El Gharbi. C’est elle qui a proposé l’artiste Iva Mrázková, pour les illustrations du livre. Elle a pu lire certaines des entrées. Le glossaire aura finalement été achevé sans elle. Ainsi de ses derniers poèmes. Ces deux livres sont de très beaux hommages. Le vide que sa voix a laissé en se retirant se ressent tout à coup plus brutalement.
José Ensch, Les Façades, Éditions Estuaires, février 2009, 68 p., ISBN 978-2-9599704-9-8
Jalel El Gharbi, José Ensch : Glossaire d’une œuvre. De l’amande… au vin. Institut Grand-Ducal, Section des Arts et des Lettres, février 2009, 120 p., Conception et réalisation du livre : MediArt, ISBN 2-9599749-9-9

Pour commander le Glossaire :
http://www.mediart.lu/index.php?id=6

samedi 9 mai 2009

Réaction de Gaspard Hons


Nicolas Poussin : L'Inspiration du poète

Je reçois à l'instant la réaction de notre ami Gaspard Hons à mon billet et aux réactions de CP et de Giulio-Enrico Pisani. Merci Gaspard.

Voici quelques fragments “ramassés” dans le beau désordre par un esprit ne suivant aucune piste, un rien coq-à-l’âne. La matière est tellement dense pour “ esprit “ qui vagabonde.
Méditation sur la pensée en la pensant. Je me vois en train de penser. Suis-je déjà hors de moi, me suis-je sorti de moi-même? Je suis parfois le moteur, d’autrefois je suis lancé par le moteur. Le moteur propulse-t-il, suis l’objet propulsé. Le mouvement, la matière ? Comme pour le “vide”, le mouvement, la matière sont-ils habités? Cette question Juarroz la pose dans ses poèmes. Je voudrais toucher comme je touche la matière, le mouvement.
La réaction de CP, corps-mémoire, sa trace invisible ne va-t-elle pas en ce sens, il rejoint l’ami Jalel. Se passer d’alibi. Ne rien rejoindre, en rejoignant (en me rejoignant). Quelque chose fait signe, la pensée me fait signe, elle est déjà signe.

Le bonheur de la pensée, écrit encore Jalel l’ami lointain, pourtant si proche, je l”enferme dans ma cabane intérieure, qui déjà m’enferme. Je suis prétentieux, de là je parle au monde, tout en me parlant. Je parle en silence.
Giulo (j’ai marché longuement à Rome), j’y ai tracé un sillon avec ma charrue archaïque et imaginaire (comme les frères Rémus et Romulus) Ritte était là, je l’ignorais, je n’en avais pas conscience. Giulo a fait le rapprochement (j’en suis ému) ( il me reste quelques exemplaires de ma traversée labyrinthique de Rome - je donne à qui le désire avec plaisir)

Je trace sans arrêt le sillon qui est déjà devant moi. Je m’inscris actuellement dans la recherche de la rose du temps. Le temps, la rose, le sillon, la charrue bien-aimée, l’être.
Je déteste parler en JE, je préfère le TU. J’ai abusé du JE, je m’en excuse.
Que dire, merci et amitié.
Gaspard

mercredi 6 mai 2009

L'Esprit du boeuf de Gaspard Hons

Temple de Natamandir (Inde)


L’Esprit du bœuf est un petit recueil de moins de vingt pages publié par Gaspard Hons ; c’est une grande méditation sur la pensée. Cela tient de la pensée pronominale, je veux dire la pensée tout à la fois sujet et objet. Son propre objet. Tout est dans ce mouvement immobile qui permet à la pensée de se penser, de se voir en train de se penser. Or le propre de l’esprit étant d’être imprévisible, on le voit ici prendre d’autres formes, revêtir les traits de son allégorie : le mouvement.
Tous les aphorismes constituant ce recueil comportent un mot référant au mouvement, au cheminement :
« la pensée meut la roue de l’existence comme la roue d’un char invisible joint le fini à l’infini » dit le premier aphorisme.
Le mouvement en question est celui de la roue. La roue fascine le poète. Son mouvement ne la mène nulle part ; il ne « fait » que la roue. Elle ne tourne pas pour elle-même. La roue est transitive : elle est mouvement pour l’autre. Il y a de l’abnégation dans son faire :
« toute pensée est vaine où une roue ne tourne que pour elle-même et non pour faire tourner »
Plus loin, le poète reprend la définition que donne Malevitch de l’esprit : « mouvement de la matière ». Ce que Gaspar Hons apporte de plus, c’est que ce mouvement doit se passer d’alibi comme le suggère l’aphorisme final : « même s’il n’y a rien à franchir, jette un pont. »
Il y a autre chose que ce recueil ne dit pas : le plaisir de la pensée. Son bonheur. Le bonheur qu’il y a à retrouver çà et là un trait d’esprit de Khayyam, de Maître Eckhart ou de Lao-Tseu. Tout cela suggérant que la pensée est une et que le bonheur de la pensée, multipliée à l’infini, est un.

Ce recueil peut être obtenu auprès de la revue La Porte. Poésie, art et littérature.
Adresse : Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin, 02000 Laon

mardi 5 mai 2009

Pour lire le Livre

Le Coran bleu. Kairouan.

Pour lire le Livre

Pour lire le Livre
Dit le Grammairien
Sois la lampe de la différence
Le hiatus entre figure et élision
Le fil séparant présence et image
Sois le bibliothécaire de tous les cœurs
Qui survivent en toi
Sois la nigelle et La mandragore
Pour lire le livre
Lis tous les livres
Pas un ne te seras interdit
Et meurs un peu de soif
Sois la porte de la rhétorique
Et la grammaire des replis
Invisibles de l’âme
Ceux qui savent saigner pour une beauté
Et jouir de l’absence
Pour lire le Livre
Sois la main tendue par delà les mers
De toutes couleurs
Sois la main tendue vers tous les mots
Ceux qui ont connu l’Atlas et l’Abyssinie
Les monts grecs et les racines syriaques
Pour lire le Livre
Sois sûr d’une seule chose
A la fin des temps
Il sera aussi neuf qu’un livre
Que personne n’a jamais ouvert

jeudi 30 avril 2009

Traduit du matin


OEuvre de Jérôme Bosch


Où chercher l’amande
Pouvant loger les loups
Qui nagent
Les poissons de Bosch
Qui volent
Et dans la hâte
Ne pas dégrafer l’été du songe
Ne pas défaire la tresse
Qui tient les cheveux de la nuit
Et voir vaguement
Le rêve hypertrophié
Sous les traits du cauchemar.

mardi 28 avril 2009

lundi 27 avril 2009

dimanche 26 avril 2009

jeudi 23 avril 2009

Julio Pomar : portrait d'un peintre.


Sérigraphie de Julio Pomar

Pomar

Depuis qu’il est entré en peinture, Julio Pomar, peintre portugais né en 1926, n’a eu de cesse de relever ce défi d’être tout à la fois fidèle à lui-même et en perpétuel changement. Sa peinture, une mutation permanente qui, à aucun moment, n’induit un déni de soi, s’inscrit dans la perspective mallarméenne de l’être se muant en lui-même. Pomar sera toujours resté un puissant coloriste. Je pense surtout à la force du rouge en quoi je vois comme un écho d’un de La Tour ou d’un Rembrandt ou encore à son traitement de l’ombre. D’où viennent ces couleurs ? Ils sont moins souvenirs d’autres palettes qu’expression d’une propension à donner à voir les couleurs sous une forme immaculée, comme ce bleu des portraits qu’il a fait de Frida Kalho. Pomar la dévêtit pour la mettre dans un bleu paradis (pour penser au « vert paradis » baudelairien). Pour parler de ce peintre, il convient d’évoquer les poètes au moins tout autant que les peintres.
Pomar s’inscrit dans une filiation qui se veut non datée. C’est sans doute pourquoi l’horloge qu’il représente dans « Le temps de cuisson » (1992) affiche une heure illisible. Si l’on postule que l’horloge est figure d’une mise en abyme de l’oeuvre, cela signifie que Pomar ne se rattache à aucune lignée ou tout au moins pas à une lignée autre que celle de ses modèles. Ce sont les modèles qui font le peintre. Dans son ouvrage, Les Mots de la peinture, Pomar se dit la « proie » de ses modèles, « les beaux rapaces ». Une précision : ils le font ou le défont, ce qui dans les deux cas signifie qu’ils le refont.
Dans la galerie de figures à quoi il donne vie, figurent surtout les poètes : Fernando Pessoa, l’homme aux mille noms, Stéphane Mallarmé, Charles Baudelaire et, plus près de nous, Claude Michel Cluny. C’est en portraitiste que Pomar ressemble le plus à lui-même. Dans tous ces portraits, le trait est abstrait, le détail vient d’un je-ne-sais-où d’inquiétant mais le tout est réaliste et a un je-ne-sais-quoi de rassurant. Chacun des modèles demeure reconnaissable. Baudelaire par Pomar demeure Baudelaire ; Cluny par Pomar demeure Cluny, surtout celui qui rend hommage au peintre du Portugal et d’ailleurs dans un poème qui s’ouvre ainsi : «Agacer la gueule rose du tigre / d’une simple mouche fauve / Et clore la cage des barreaux de sa robe : / solitude fauve. »

A lire : Julio Pomar : Fables et portraits, texte de Claude Michel Cluny. Editions Ramsay, 1994. A lire également : Claude Michel Cluny Le Livre des Quatre corbeaux. Illustrations de Julio Pomar.
Voir le portrait qui fait la couverture de mon livre Claude Michel Cluny : des figures et des masques. Editions de la Différence.

mercredi 22 avril 2009

Lampe 1


OEuvre de Paul Delvaux

Lampe 1
Mettons que je n’ai rien vu
Ni la rue aux lampes éteintes
Ni le profil de la côte amalfitaine
Ni le sourire qui veut tout cacher
Ni les bras nus à une fenêtre
Hier fleurie, aujourd’hui convalescente
Mettons que je n’ai rien vu
Et que mon désir est la lampe,
La côte et la fenêtre

dimanche 19 avril 2009

Editorial du Passe-Muraille par Jean-Louis Kuffer


Léon-François Comerre : La Belle liseuse


Le temps de la vraie lecture

Jean-Louis Kuffer

Editorial du Passe-Muraille, No 77, avril 2009.


Le sentiment dominant de l’époque est à l’égarement et au désarroi sous l’effet de ce qu’Amin Maalouf appelle Le dérèglement du monde dans son bel essai où il se demande avec lucidité «si notre espèce n’a pas atteinte, en quelque sorte, son seuil d’incompétence morale, si elle va encore de l’avant, si elle ne vient pas d’entamer un mouvement de régression qui menace de remettre en cause ce que tant de générations successives s’étaient employées à bâtir».Cette interrogation portée sur la «compétence morale» de notre espèce pourrait sembler simpliste, mais la lecture attentive de cet essai limpide et grave d’un écrivain assumant le double héritage de la culture occidentale et de son homologue arabo-musulman, porte au contraire à examiner les nuances de la complexité et à dépasser les anathèmes et les exclusions réciproques ; demain, nous aimerions parler d’un tel ouvrage avec le professeur et écrivain tunisien Jalel El Gharbi, que nous accueillons dans cette livraison avec reconnaissance. Parce que c’est un vrai lecteur, un vrai passeur aussi, qui prend le temps de lire avec attention et respect.Une fois de plus, Le Passe-Muraille tente d’assumer la vocation première qu’annonçait son titre en 1992. À la fuite en avant d’un monde énervé, à l’obsession du succès et au panurgisme, à l’emballement passager d’un «coup» éditorial à l’autre, nous continuons d’opposer, selon le goût librement affirmé de chacun, notre attachement à la littér
ature qui est à la fois une et infiniment diverse, moins préservée du monde qu’attentive à celui-ci, poreuse autant qu’il se peut sans se diluer dans le n’importe quoi.Le Passe-Muraille se refuse aux replis et aux rejets identitaires qui ne pallieront aucun dérèglement. Aujourd’hui sur papier, demain sur un site ou des blogs, nous nous efforcerons d’en assurer la survie avec nos lecteurs. (jlk)
La nouvelle livraison du Passe-Muraille, No77, d'avril 2009, vient de paraître. Commandes: Passemuraille.admin@gmail.com


Le Passe-Muraille sera présent au prochain Salon du Livre et de la presse de Genève, à Palexpo, du 22 au 26 avril. Rue Kafka 38.


Retrouvez l’écrivain suisse Jean-Louis Kuffer sur http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

mardi 14 avril 2009

Poème


Charles Degroux : Regrets (Musées Royaux des Beaux-Arts Bruxelles)



Pour Evelyne Boix-Moles

Comment être de l'autre côté
Au-delà des frêles limites
Démêlant
l'arc de son ciel
Réconciliant
L'étoile et sa mer
L'orange et son bleu
Le rouge et son baiser
Le ver et sa terre
Comment être de l'autre côté
Du désir et de moi-même
Dans ce point où se métamorphose la caresse
Où le blanc de l'image est perverti
Et où je suis si loin de toi
De l'ombre
Si près de ce qui n'a point de nom

lundi 13 avril 2009

Lorand Gaspar 3 (fin)


Ce qui est indivis, ce sont les différentes appréciations sensorielles. Le monde de Lorand Gaspar est un monde synesthésique. Chez lui aussi “ les parfums, les couleurs et les sons se répondent ”. Un fragment d’Héraclite dit “ tout ce dont il y a vue, ouïe, apprentissage par les sens, moi, je le préfère ”. Je pense à ce fragment 59 à la lecture de ce passage de Gaspar où le poète réapprend par les sens confondus et transcendés en perception par l’esprit l’univers de son enfance :
“ Nuits d’hiver transparentes au désert de Judée, d’une densité, d’une compacité difficiles à expliquer. Sentiment de toucher du doigt, d’ausculter les pulsations d’un “ corps ” qu’aucun extérieur ne vient limiter. Toucher des yeux, des doigts et de l’esprit une “ loi ” éternelle, un rythme unique qui lie les pierres de ce désert, quelques herbes, mon corps et les aiguilles glacées des étoiles. Crissement de la neige des nuits claires des hivers de mon enfance ” (Feuilles d’observation p. 13).
Ce qui est là, ce qu’il y a est invitation au toucher c’est-à-dire à un questionnement, à une auscultation. Et le toucher est révélation de l’abîme :
“ oui, oui, tant d’esprit dans les doigts,
l’abîme muet du toucher
cueilli sur les choses et les corps ” (Patmos. P. 69)
C’est sans doute pourquoi le toucher aime à s’exercer sur les roches, les cailloux. Qu’est-ce qu’un caillou ? C’est-à-dire que font les cailloux ? — Ils résistent. Ils désirent se maintenir dans l’indivis mais ils s’offrent à la caresse. Ils semblent se donner sans donation surtout quand il s’agit de galet :
“ J’ai sur la table à portée de la main
des cailloux longuement travaillés par la mer
les toucher, c’est comme si les doigts
pouvaient parfois éclairer la pensée ” (Patmos. P. 126)
Les cailloux font autre chose : ils convoquent ce passage de Heidegger : “ La pierre est sans monde. La pierre se trouve, par exemple, sur le chemin. Nous disons : la pierre exerce une pression sur le sol. En cela, elle “ touche ” la terre. Mais ce que nous appelons là “ le toucher ” n’est nullement tâter. Ce n’est pas la relation qu’a un lézard avec une pierre lorsqu’au soleil il est allongé sur elle. Ce contact de la pierre et du sol n’est pas, a fortiori, le toucher dont nous faisons l’expérience lorsque notre main repose sur la tête d’un être humain…La terre n’est pas pour la pierre donnée comme appui, comme ce qui la soutient elle — la pierre….La pierre, dans son être de pierre, n’a absolument aucun accès à quelque autre chose parmi quoi elle se présente, en vue d’atteindre et de posséder cette autre chose comme telle ”[1].
Le premier toucher, celui de la pierre, est le mode d’être de la pierre. Dans son être, la pierre est redevable à la terre exactement autant que le caillou de Lorand Gaspar est redevable à la table. Le caillou de Lorand Gaspar touche à la table du poète. Il a affaire à la poésie. Mais la pierre ne touche pas à la poésie, c’est la poésie qui y touche. Elle qui s’empare des objets et de leur monde pour se les approprier, pour les intégrer dans sa sémantique. Peut-être convient-il de ne pas trop se hasarder sur les questions ayant trait au sens. Jean-Luc Nancy nous rappelle que le sens du monde est justement dans l’absence de sens. Et il me plaît de citer ce passage du philosophe : “ En un sens, mais quel sens, le sens est le toucher. L’être-ici, côte à côte, de tous les êtres-là (êtres jetés, envoyés, abandonnés au là).
Sens, matière se formant, forme se faisant ferme : exactement l’écartement d’un tact.
Avec le sens, il faut avoir le tact de ne pas trop y toucher. Avoir le sens ou le tact : la même chose ”[2].
La présence du caillou sur la table n’est pas un indice de proximité mais de distance. Il s’agit de l’abîme de ce qui se dérobe et qui est pourtant là , comme un signe :
“Il y a toujours un soir où tu t’arrêtes
insuffisant devant la mer.
Etroit.
Tant de mouvements foliés,
gestes profonds qui cherchent l’air.
Alors le seul silence d’être là
étonne la terre, congédie les lois.
Acquitté
évident par cette brusque liberté en toi du large ”
Ce qui structure le poème, c’est cette scène de confrontation entre le fini de l’homme et l’infini de la mer comme avant que Baudelaire n’inverse les termes de ce syntagme. Mais la poésie est là. L’hypallage surtout, qui finit par conférer à l’homme un des attributs de la mer : “ cette brusque liberté en toi du large ” réalisant de la sorte cette union, cette prédilection pour le “ tout ” qui passionna tant Empédocle , poète et médecin. L’hypallage est ici cette figure par quoi le manque se trouve pallié. La béance, le manque, l’insuffisance ne se résolvent que poétiquement, par un emprunt poétique.
[1] Heidegger : Les Concepts fondamentaux de la métaphysique, trad . D. Panis. Paris, Gallimard, 1992, p. 293.
[2] Jean-Luc Nancy : Le Sens du monde. p.104. Galilée 2001.

dimanche 12 avril 2009

Lorand Gaspar 2



Qu’est-ce que l’excès ? Définissons-le rapidement, comme étant ce qui est à l’origine des horreurs du monde. Il y a une frénésie que le poète relève et à laquelle il n’adhère pas. Le poème auquel je me réfère mérite d’être amplement cité :
“ tu vas et tu viens
tu attends tu es comblé
tu désespères et tu tombes
tel qu’en toi-même
dans la clarté brutale—

tu cours encore à une faille
vérifier, comprendre, nommer
ce vent, saisir une chose
un regard qui t’ensanglante
et tu creuses la douleur
sous l’amas de boîtes vides
l’oxygène dans la fumante
épaisseur mal brûlée —

souviens-toi de l’agrafe d’or
d’un feu qui augmente
et l’eau tremble dans l’œil
penché sur un geste si simple
qui déchire un temps un lieu
la fièvre d’un vert allumé
aux fonds si jeunes du toucher —” (Patmos p. 21)
Serait-ce la démesure du désir courant à sa perte, ce désir qu’Empédocle, autre présocratique, stigmatise ainsi :
“Etroites sont les puissances diffuses au corps des hommes,
et nombreux les maux qui les assaillent émoussant leur attention soucieuse.
Ils n’aperçoivent qu’une part brève de la vie,
hommes d’un rapide destin, fumée que le vent agite et dissout.
Ils n’ont de foi qu’à ce vers quoi les porte leur désir,
jouets de toutes les impulsions, se glorifiant chacun de connaître le tout,
mais en vain (…) ”
La locution “ il y a ” s’accommode mieux du passé que du présent. D’où la fréquence de son emploi adverbial :
Il y a des années (Egée Judée p. 87)
Il y a si longtemps (Patmos 23)
Il y a vingt ans (Feuilles d’observation p 74)
“ Il y a ” n’est pas une unité de mesure, mais locution par laquelle se dit le constat d’une béance. Et la béance a presque toujours une épaisseur temporelle.
Quand la locution “ il y a ” n’est pas employé adverbialement, elle est surdéterminée par un adverbe de temps du type “ Il y a encore ” ou, autre exemple “ il y a toujours un soir ”.
Dans son emploi adverbial, “ il y a ” se mue en adjuvant du souvenir dont le corollaire est le constat de distance, de cet exil qui nous mène loin dans le temps. Dans son emploi adverbial, “ il y a ” donne à voir ce qui n’est plus, donne la mesure de cela qui passe inexorablement et qui se dérobe à la saisie, à l’appréhension, à la sensation tactile. Or, l’être au monde se signale d’abord par une possibilité d’appréhension. L’exister se vérifie, se mesure à l’aune des mains. Dans un certain sens, le monde ne demande qu’à être pris.
Mais l’être là est indivis dit un poème de Patmos :
“ flocons, pétales, duvets
d’un être là indivis
irriguant cailloux et figues (…) ” (Patmos p. 177)

samedi 11 avril 2009

Lorand Gaspar 1


"Il y a "dans l’œuvre de Lorand Gaspar.
Dès que je dis “ Il y a ”, je convoque un substantif. “ Il y a ” est toujours subordonné à un nom déterminé. Ce qu’il y a après “ il y a ” est voué à la détermination, à la nomination. Ainsi donc, la locution semble faire sens puisqu’elle est révélation d’une évidence qui, nous le verrons, va au-delà même de l’apparence évidente. Un mot d’Anaxagore (VIe siècle avant J.-C.) répondant à une question fondamentale : qu’est-ce que le phénomène ? dit “ opsis ton adelon ta phainomena ” (Les phénomènes donnent vue sur le non patent). Ainsi entendu, le phénomène a comme correspondant médical le symptôme, c’est-à-dire ce par quoi la maladie se fait visible, comme un phénomène. “ Il y a ” est toujours symptôme. Ainsi donc, tout est symptomatique.
“ Il y a ” n’est pas constat d’une simple phénoménalité mais seuil d’une incursion dans ce que recèlent les apparences. “ Il y a ” est l’outil par quoi le visible donne vue sur le non visible. La locution met en œuvre le battement observable / non observable. Ce sont apparitions disparaissant et disparitions apparaissant dans un vertige qui n’a rien de ludique, celui de l’être se déclinant en sa négation et celui de la négation se présentant sous les traits d’un être. C’est encore le détour par lequel un sens se révèle. “ Il y a ” tient de l’épiphanie. Il s’agit d’une épiphanie d’ordre ontologique. Ce qu’il y a après la locution “ il y a ” tient de la dimension intérieure. Après la locution, il n’y a rien d’autre que de l’être. De ce point de vue, “ il y a ” est intransitif comme l’insinue ce passage de Feuilles d’observation :
“ C’est en vain que nous accusons de tromperie les apparences. Ce travail de nos yeux, de nos doigts, de nos cerveaux, de notre pensée qui produit l’univers des images et des idées, des plus simples aux plus chimériques, aux plus anti-images, est lié à des mouvements en nous qui existent réellement. Fragments et mélanges de fragments d’une vérité ou d’une réalité inaccessibles ”[1]
Ce qui se situe derrière “ il y a ” outrepasse l’être-là d’une chose pour rejoindre la question du sens. Ce qu’il y a là est toujours signe. Et il y a une sémiologie de l’être-là qui me semble caractéristique de la poésie de Lorand Gaspar. Cela induit l’existence d’un mode de lecture gaspardien. Ce qui fait phénomène chez Lorand Gaspar s’offre à un décryptage qui passe par la sensation tactile. Saisir, appréhender, com-prendre, c’est déterminer ce à quoi les choses touchent, ce à quoi elles tiennent et en quoi elles se laissent saisir par le poème. A quoi tiennent les choses ? Ici le verbe “ tenir ” a aussi une signification tactile.
Ce qu’il y a dans l’œuvre de Lorand Gaspar est souvent problématique car l’être se signale par le questionnement permanent qui l’aiguillonne, le pousse sur les sentiers du monde. Le phénomène importe moins par ses attributs que par ce qu’il recèle. Ce qui fait phénomène donne à réfléchir et le monde se présente comme l’équivalent de la somme des questions qui s’y rapportent. Le monde se mesure à l’aune de notre ignorance. Or que signifie être là, avoir lieu pour un poète qui mesure l’étendue de l’ignorance à laquelle nous sommes condamnés ? Je répète que l’être se résume à la somme des questions qu’il soulève. Cela explique pourquoi la locution “ il y a ” est souvent affecté d’un coefficient d’interrogation ou de négation. Il semble que la poésie de Lorand Gaspar affectionne davantage des formules comme “ il n’y a pas ” ou “ y a-t-il ? ” plutôt qu’ “il y a ”. L’être au monde n’est pas fruit de donation, comme celle qu’évoque Husserl. Rien n’est évident, pour maintes raisons : le prétendu sens caché, le vrai non-sens et la lapalissade de l’absence.
Employé au passé , la locution “ il y a ” dit cette tragique métamorphose par quoi l’être se mue en événement relégué au passé. Il y eut n’est pas à entendre en “ il y a au passé” mais plutôt en équivalent d’un “ il n’y a plus ” aux accents tragiques. Il y a de la négation, partout. Là encore, ce qui importe, c’est moins l’événement en soi que la distance qui nous en sépare.
“ Il y a ” est souvent indice d’absence. La locution a une nette prédilection à se décliner à la forme négative ce qui suggère qu’il y a dans l’œuvre de Lorand Gaspar comme une diffraction, comme une fracture qui caractérise l’être :
“épeler lentement sur la table rugueuse
ces images dont sombre le dessin
ceci n’est pas, cela est.
Et tout ce que ta parole avait pouvoir
de lier se délite, se fragmente, se sépare.
Peu de choses, débris.
Règne tout autour la sereine démesure.
Tu réchauffes encore dans ta voix émue
toutes choses s’abreuvant à soif et à sel —
le sifflement sur les crêtes de lumière
toujours même quand s’éteint le jour
la migration des sources, cette part
nomade de l’âme levée dans la pierre
dans les fosses et les failles impensées.
Et c’est une eau tranquille lavant le corps
vin qui éveille l’inconnu d’un visage —
cela est. ”[2]
Le poème parle de démesure. Le mot suggère à l’esprit un fragment d’Héraclite selon lequel “ il faut éteindre la démesure plus que l’incendie ”. Il ne faut pas que l’être fasse preuve de débordement, d’excès.

[1] Feuilles d’observation, p. 24.
[2] Patmos.p. 12.

mercredi 8 avril 2009

La tulipe blanche


Mon jardin : ma première tulipe sur son lit de giroflées


La tulipe blanche

Sais-tu que ma tulipe
Vient de chez Maurice

Fleur d’Orient ouvrant ses volets en Occident

Ce matin tu fais un chiasme
Occident en Orient
Fleur de chez Carême

Voici l’étymologie de tes pétales

Où ai-je rencontré ton comparant
A Damas au café de la Fontaine
Où elle était si près de l’ipomée
Ou alors à Bruges la lointaine