jeudi 26 novembre 2009

Van Gogh, Rimbaud et Françoise Lalande


Françoise Lalande
Van Gogh : 1853-1890. Rimbaud : 1854-1891. Un poème que voici :
Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.
- Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
Du beurre et du jambon qui fût à moitié froid.


Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. - Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,


- Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure !
-Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,


Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse
D'ail, - et m'emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.
De ce poème se dégage une impression de bonheur diffus. Et le poème se permet des enjambements audacieux. C’est dans cette taverne de Charleroi que Françoise Lalande, corrigeant une erreur de la vie, fait se rencontrer Van Gogh et Rimbaud. Ils avaient tout pour fraterniser. Tout les rapprochait sauf la vie. Ils avaient les mêmes yeux bleus et la même barbe rousse et les mêmes soifs de soleil et d’images. Tous deux avaient le cœur gros.
Ils sont nés et sont morts à une année d’écart.
Un lien invisible semble relier les deux destinées. Les parentés du génie et du Nord appelé par le Sud.
Les deux hommes parlaient français avec accent, ils rêvaient de Paris, tous deux moururent mutilés. A Londres, ils sont dans le même quartier mais ils ne se rencontreront pas. A leur mort, ils avaient chacun 37 ans et les stigmates de l’incompréhension.
Toujours au Nord. Une poétesse, Françoise Lalande, née quasiment à la lisière des Ardennes. Elle écrit dans le pays de Van Gogh au village de Waterlandkerkje (petite église du pays de l’eau). Comme Rimbaud et comme Van Gogh elle est requise par les images. Elle aussi, elle vient du Nord
Evoquant les deux hommes, Françoise Lalande se portraiture un peu dans ce beau livre ou tout au moins elle ne parle pas d’étrangers. Voici un extrait de ce livre consacré aux deux génies du Nord :
Le bonheur aussi
Mystérieux lorsqu’il déboule sur l’artiste comme une soudaine avalanche, quand le poète trouve la musique étonnante, et se relit, un instant émerveillé par lui-même, le bonheur, bref comme un spasme, avant de renouer pour longtemps avec l’inquiétude, le doute, et même le dégoût, le bonheur aussi, quand le peintre a lardé la toile de coups de couleurs, comme s’il l’avait lardée de couteau ou de baisers furieux, et qu’il recule pour embrasser d’un seul regard ce qu’il vient de créer, avant de retrouver les voix méchantes et les critiques aveugles.
Françoise Lalande : « Ils venaient du Nord » ouvrage traduit en arabe par Jalel El Hakmaoui. Editions Marsam( Maroc)

mardi 24 novembre 2009

Marseille capitale des écrivains méditerranéens


Marseille capitale des écrivains méditerranéens
· La première édition du salon Ecritures Méditerranéennes vient de se tenir à Marseille les 21 et 22 novembre. Le commissaire du salon Elsa Charbit a réuni une équipe des plus accueillantes et des plus professionnelles. La direction littéraire du salon a été assurée par l’écrivain Pierre Assouline. Ont participé à ce salon des écrivains d’Espagne (Antonio Soler), du Maroc (Tahar Ben Jelloun, parrain de cette édition, Abdelhak Serhane), d’Egypte (Gamal Ghitany), France (Pierre Assouline, Lydie Salvayre), de Grèce (Takis Theodoroupoulos), de Turquie (Nadim Gürsel), de Tunisie (Jalel El Gharbi, Abdelaziz Kacem), du Liban (Alexandre Najjar), d’Algérie (Abdelkader Djemaï), d’Israël (A.B. Yehushua), du Portugal (Edouardo Lourenço , d’Italie (Andrea Bajani) et les traducteurs Noémi Cingoz lauréate du prix de traduction ainsi que Khaled Osman, traducteur égyptien.
· Le salon a offert au public deux types de manifestations : des tables rondes et des cafés littéraires. Les cafés les plus suivis furent celui où Maud Bouticourt. Ce fut un café agréable où il s’est surtout agi pour Gürsel de retracer sa biographie, ses souvenirs, son parcours et d’évoquer ses publications surtout celles qui furent le plus controversées. Le second café suivi par un grand public fut animé par Tahar Ben Jelloun aiguillonné par les questions d’Elsa Charbit puis par celles d’une classe de CM2 de Marseille venue poser des questions à l’auteur de L’Islam expliqué aux enfants.
· Les tables rondes ont animées par l’écrivain Pierre Assouline ont porté sur des questions des plus cruciales : la première table ronde porta sur la question « Y a-t-il une mémoire méditerranéenne ? » (où il s’avère que les écrivains du bassin méditerranéen ont autant d’Histoire que de géographie en commun), la deuxième table ronde est axée sur la question « Européens ou Méditerranéens ? » (Où il apparaît que les déçus de l’identité européenne se détournent du côté ombre pour se retourner du côté soleil de leur passé commun). La troisième table ronde fut sans doute la plus suivi, d’abord pour le thème débattu « La langue des écrivains fera-t-elle avancer la paix ? » question ainsi paraphrasée : où l’on se prend à rêver que les réalités de la fiction finissent par s’imposer à celle de la réalité politique et surtout pour la joute qui a opposé l’écrivain israélien A.B Yehoshua à l’écrivain égyptien Gamal Ghitany. Yehoshua a surtout insisté sur la menace iranienne, la nécessité de reconnaître Israël par les Palestiniens à quoi Ghitany répondit en affirmant son opposition à un Etat religieux (qu’il s’agisse d’islam ou de judaïsme ou de christianisme), que dans l’état actuel des choses c’est à Israël qu’il appartient de reconnaître les Palestiniens et non pas l’inverse. Il s’en est pris virulemment au mur « donnez-moi l’exemple d’un seul mur qui ait protégé ses constructeurs. »
· La question palestinienne semble avoir empêché l’idée d’une union des écrivains méditerranéens lancée par Pierre Assouline. Nous en sommes à ce point où entre hommes on se comprend mais entre parties le désaccord est toujours le même.
· La dernière table ronde porta sur la question de savoir ce que nos valeurs et nos imaginaires ont en commun et où l’on convient que décidément la littérature et la poésie ont parfois la vertu de faire sauter les frontières. J’ai le plaisir de participer à cette dernière table ronde et d’avoir esquissé une réponse à la question de savoir ce qui fait que le poétique est habilité à nous rapprocher. La question de la liberté d’expression fut également soulevée notamment concernant l’écrivain italien Antonio Tabucchi.
· Le salon n’a pas manqué de susciter des critiques. Celles que j’ai pu recueillir se rapportent à l’absence de représentant de la Palestine, de la Libye, de Malte…, à l’absence des écrivains marseillais et même de ses libraires et surtout à un manque d’information, de publicité pour le salon. Malgré cela ce salon fut une véritable réussite.

dimanche 22 novembre 2009

L'islam expliqué aux enfants


Tahar Ben Jelloun l’islam
L’auteur de L’islam expliqué aux enfants (Seuil, 2002) est revenu, devant une audience comptant une classe de CM2 sur la genèse de son livre : après le 11 septembre, le musulman est devenu un paria. Tout musulman est devenu un poseur de bombes potentiel. Ben Jelloun raconte que ses enfants lui ayant sorti des poncifs racistes, il a estimé de son devoir de père d’expliquer à ses enfants, à tous les enfants ce qu’est l’islam. C’est donc d’un plaidoyer pour l’islam qu’il s’agit. Un plaidoyer où l’accent est surtout mis sur la continuité que représente l’islam par rapport au christianisme et au judaïsme.
Ben Jelloun a également développé une conception de l’islam qui en fait une éthique, un mode d’être dont les piliers sont le culte du savoir et le respect de l’autre. Et avant de répondre aux questions des enfants –portant pour l’essentiel sur ses débuts d’écrivain, il a surtout insisté sur les versets qui stigmatisent toute attitude raciste, qui appellent les hommes à se connaître.
Je n’ai pas eu le temps de demander à Ben Jelloun si ce n’est pas précisément par le culte de Marie que l’islam et le christianisme peuvent être le plus rapprochés, car contrairement à une idée très répandue, les musulmans croient en l’immaculée conception.
Je cherche Ben Jelloun pour lui poser la question.

samedi 21 novembre 2009

Gamal Ghitani comme par lui-même


أمنيتي المستحيلة أن أمنح فرصة أخرى للعيش ...أن أولد من جديد لكن في ظروف مغايرة...أجيئ مزودا بتلك المعارف التي اكتسبتها من وجودي الأول الموشك على النفاذ ...أولد وأنا أعلم أن تلك النار تلسع...وهذا الماء يغرق فيه من لا يتقن العوم...و تلك النظرة تعني الود ...وتلك التحذير, و تلك تنبئ عن ضغينة... كم من أوقات أنفقتها لأدرك البديهيات ... وما زلت أتهجى بعض مفردات الأبجدية. جمال الغيطاني
Mon impossible rêve est d’avoir une autre chance dans la vie, de renaître mais dans des conditions autres. Je viendrais muni des connaissances que j’ai acquises d’une première existence quasiment épuisée. Je naîtrais sachant que ce feu brûle et que quiconque ne sait pas nager se noie dans cette eau, que tel regard signifie l’affection, tel autre l’avertissement et tel autre la rancœur. Que de temps n’ai-je pas perdu à saisir les évidences. Aujourd’hui encore, j’annone certains mots de l’abécédaire. Gamal Al Ghitany

Ecritures Méditerranéennes. Un café et des lettres turques


Marseille.
Le premier café littéraire d’Ecritures Méditerranéennes vient de s’achever. Il a été consacré à Nedim Gürsel. L’écrivain, aiguillonné par les questions de Maud Bouticourt, a retracé certains passages de sa vie, de son parcours. Gürsel est sans doute l’ écrivain le plus indiqué pour l’ouverture de ce salon, au moins pour deux raisons : la Turquie est à l’honneur cette année et Gürsel est foncièrement francophile. Né en 1951 d’un père féru de culture française, il aura toute sa vie poursuivi cet idéal de chiasme faisant de l’ailleurs un ici et de l’ici un ailleurs. Gürsel a relaté de nombreuses anecdotes se rapportant à celui qui lui a insuflé le goût de la langue française, son père. Anecdotes qu’on peut trouver dans son ouvrage Au Pays des poissons captifs. Une enfance turque (Editions Bleu Autour, 2004). Gürsel rappelle, entre autres, qu’en 1968 le Général de Gaulle visita le lycée français de Galatasaray et qu’il avait longuement applaudi. « Je ne sais pas si j’aurais applaudi si c’était l’actuel président turc. » ajouta-t-il. Gürsel relate ensuite son entrée en littérature avec la lecture de Baudelaire. Il rêve de poésie, de filles et de poésie chantant les filles.
On aura vu ce matin un romancier habité par sa ville, par ses villes : Istambul dont il dit qu’elle est la ville par excellence et Paris, son « port d’attache » où il retrouve des souvenirs du père qu’il a si peu connu. L’auteur évoquera ensuite sa rencontre avec le grand poète antéislamique Imru al Qais dont il découvre en lisant la Sirra d’Ibn Hichem qu’il s’est rendu en Turquie. Et il finit par évoquer la campagne de dénigrement dont il fut victime suite à la publication des Filles d’Allah. Un malentendu dont l'auteur semble avoir souffert.

jeudi 19 novembre 2009

Premier salon des écrivains méditerranéns


Premier salon des écrivains méditerranéens à Marseille.

Les 21 et 22 novembre se tiendra à Marseille le premier salon des écrivains méditerranéens sous la direction littéraire de l'écrivain Pierre Assouline.

Je participerai à la table ronde qui sera organisée le 22 novembre. Et surtout je couvrirai en direct cet événement dont le commissaire est Elsa Charbit.

Rendez-vous les 21 et 22 novembre à Marseille ou sur ce blog.
Pour plus d'informations : http://www.salonecrimed.fr/

mardi 17 novembre 2009

Le mur de Nefta جدار نفطة



Du bon usage des murs
Jalel El Gharbi


Aux portes du désert, dans cette oasis où l’on vénère le savoir, l’érudition, la poésie et la grammaire, il y avait, jusqu’au début du vingtième siècle, un mur. Et il y avait dans ce mur, des fentes, des fêlures, des failles et des fissures qui faisaient une belle paronomase en [f]. Ces lézardes étaient assez profondes pour contenir des poèmes, des récits de voyage, des commentaires érudits ou des traités de grammaire. A Nefta, il n’y avait pas de bibliothèque publique. Il y avait juste les failles du mur. Tout lecteur qui trouvait un texte intéressant se devait de l’y déposer. Tout lecteur désireux de cheminer dans un texte intéressant pouvait venir l’emprunter aux failles du mur. Les étudiants qui revenaient de Tunis y déposaient les meilleurs cours qu’on donnait à l’Université : théologie érudite mais aussi pages de poésie, la plus permissive. Ceux qui revenaient du pèlerinage, prêtaient au mur des textes glanés au Caire ou à Damas. On ramenait aussi de belles pages de Fez la féerique. Et d’autres déposaient leur propre création. J’imagine un poème interminable où l’auteur languit d’amour pour une femme de son Nord. Poème interminable comme la constance d’une douleur ou d’un mur interminables. Il devait y avoir un enfer dans cette bibliothèque: traités d’amour érigeant les ébats érotiques en apologie de l’âme incarnée dans un corps angélique et des poèmes de cette tribu lointaine où on ne mourrait que d’amour. La leçon du mur est que le savoir est un don anonyme. La bibliothèque du mur n’est pas une institution. Aucun maître n’y trône. Et l’on n’est redevable qu’à son cheminement. Tel un palmier, le savoir n’a pas besoin de tuteur. Il suffit de longer le mur (l’arabe dit littéralement: «marcher et le mur», comme si le mur marchait, lui aussi). Et le mur longe l’oasis et le désert. Et il faut toute une vie pour «faire» ce mur. Lire, se lire: longer son mur. Mesurer l’étendue du désert qu’il cache, la profondeur de l’oasis qu’il protège.

lundi 16 novembre 2009

Ce qu'en pense Boudjedra بوجدرة و مستغانمي


A l’occasion du colloque sur la ville de Kairouan organisé par la Faculté de la Manouba. Colloque auquel ont pris part, entre autres Rachid Boudjedra, Michel Deguy, Patrick Voisin, Gérard Moulinet et dont la presse tunisienne s’est fait l’écho, je me suis longuement entretenu avec Rachid Boudjedra de la romancière Ahlem Mousteghanemi, auteur de Mémoires du corps, qui , dit-on, s’est vendu à près d’un million d’exemplaires dans le monde. Ahlem Mousteghanemi est harcelée par des « critiques » algériens, tunisiens et autres colportant des allégations complètement farfelues. On prétend même qu’elle ne serait pas l’auteur de ce roman.
Rachid Boudjedra, homme dont personne ne peut mettre la parole en doute, m’a confirmé avoir lu le manuscrit du roman au début des années 1970, soit vingt ans avant sa publication à Beyrouth. Ahlem Mousteghanemi s’est plié à la volonté de sa famille qui avait demandé à retarder la publication. Boudjedra m’a également confirmé qu’à l’époque où il avait lu ce roman, la romancière algérienne ne connaissait pas encore le poète Saadi Youssef qui prétend avoir contribué à écrire ce roman ou même l’avoir écrit.
Boudjedra et moi avons convenu que le fond de cette histoire se nomme misogynie.

mercredi 11 novembre 2009

La romancière arabe la plus lue أحلام مستغانمي


Ahlem Mosteghanemi

Comment expliquer que les romans de Ahlem Mosteghanemi soient aujourd’hui des best sellers qui se vendent mieux que les œuvres d’un Najib Mahfoudh ? La première femme écrivain d’expression arabe en Algérie est « un soleil algérien qui éclaire la littérature arabe » selon le mot du président Ben Bella. Son premier roman Mémoires de la chair en est à sa vingtième réédition et il s’est vendu à plus de 140 000 exemplaires. Elle est aussi connue à Alger, à Tunis, à Beyrouth ou à Damas. Les romans de Mosteghanemi sont riches en résonances poétiques. Passager d’un lit connaît la même fortune que Désordre des sens. Cette trilogie est hantée par l’histoire de son père qui est aussi celle de l’Algérie. Mohamed Chérif a participé aux manifestations du 8 mai 1945. Lors de ces événements, il a perdu tous ses frères et arrêté, il ne fut libéré qu’en 1947. Traqué par la police coloniale d’une manière qui le rendait inactif, il opta pour la Tunisie. La famille s’installe alors à Menzel Témime, où Mohamed Chérif enseigne et milite au sein du Néo Destour. Dans les romans de Mosteghanemi, maintes références sont faites au soutien exemplaire apporté par la Tunisie au FLN. Page de l’histoire qui laissait espérer l’avènement d’un Maghreb uni. Avec l’indépendance de l’Algérie, la famille de Mohamed Chérif s’établit à Alger. Il y occupe des postes politiques de premier plan jusqu’au jour où, épuisé par les conflits fraternels pour le pouvoir, il est atteint d’une dépression très grave. Interné, il choisit le silence et meurt pour être enterré le 1er novembre 1992, date anniversaire du déclenchement de la révolution algérienne.
Le vécu du père alimente les romans de Mosteghanemi autant que l’histoire de la mort de Kateb Yacine : le 28 octobre mourrait à Grenoble le grand écrivain, le 29 octobre mourrait son cousin à Marseille. Kateb + Kateb = Mektoub titrait un journal algérien. Deux cercueils sont rapatriés sur le même vol. A l’aéroport de Marignane, raconte Ben Amar Mediane, Nedjma, l’amour de Kateb Yacine, vient se recueillir sur celui qui l’a toute sa vie aimée et qui a fait d’elle une figure capitale de la littérature maghrébine. Le motif du personnage sorti de l’œuvre et venant se pencher sur le cadavre de son auteur est un thème obsessionnel chez Moustganmi. L’œuvre de cette romancière entrée en littérature par des recueils publiés à Alger se nourrit aussi de poésie, de lectures, de références picturales, d’anecdotes historiques qui toutes concourent à prouver qu’être romancier a comme préalable une érudition, sinon une culture à toute épreuve. J’aime ces passages où la romancière délaisse le fil du récit pour évoquer des peintres, des photographes, des passages de tel ou tel roman… Elle s’adonne à l’envi à la citation et au vertige de l’autocitation. Le tout dans une approche qui insinue que l’art est éternel. Même le silence des artistes, des écrivains est répercuté ici. Je pense à ces passages où elle évoque Malek Haddad, ce martyr de la langue arabe. (avec l’indépendance, Haddad avait décidé de ne plus écrire dans une langue autre que la sienne. Et il n’a plus rien écrit). Ce n’est pas un hasard si Mosteghanemi dédie son premier roman au constantinois Malek Haddad.
Mais il y a, me semble-t-il, une autre raison au succès inégalée de la romancière. Cela tient à la qualité de sa langue. Voici une langue fluide, élégante, belle jusqu’au tournis et si cristalline. Et poétique. Elle rappelle en cela l’écriture d’un Tayeb Salah.
La phrase de Mosteghanemi lui importe beaucoup. Mieux encore : ce que la romancière restaure, c’est son passé, certes, mais c’est surtout la langue arabe. Elle réussit en arabe ce que Kateb Yacine avait réussi en français. Cela me fait plaisir que le renouveau de la langue arabe vienne aussi d’Algérie, plus précisément de Constantine, si proche de Tunis. Comme une revanche sur les erreurs de l’histoire.
Un bel hommage lui a été rendu par Jahed Al Khazen dans le prestigieux Al Hayat : « si j’avais eu à choisir, je n’aurais rien lu et aurais passé mon temps à attendre un nouveau roman de Ahlem Mostghanmi. ». En attendant, on peut la lire, la relire.

lundi 9 novembre 2009

Giulio-Enrico Pisani présente le nouveau recueil de Laurent Fels

Laurent Fels
Dans sa dernière livraison, le journal Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek publie ce texte de notre ami Giulio-Enrico Pisani présentant la dernière publication du pôète Laurent Fels :

Le nouveau recueil de Laurent Fels
« Arcendrile » suivi de « Nielles »

Voilà une réédition bienvenue, que ces deux petits recueils réunis en une élégante plaquette éditée par les éditions Rafaël De Surtis et tirée à deux cents exemplaires numérotés ! (1) Il est vrai que « Nielles », je vous l’ai déjà présenté le 7 janvier 2009 (2) en même temps que « Cadastres du Babel » de Paul Mathieu, les deux parus en coffret chez Estuaires, mais entre-temps épuisé. Raison de plus donc de nous réjouir de cette réédition. Mais il y une raison supplémentaire à cette reprise de « Nielles ». Ce recueil vient en effet à se situer quelque part dans le prolongement d’« Ar-cendrile », mot valise combinant les concepts allégoriques « argile » et « cendre ».
L’argile symbolise la création, la naissance/animation par quoi tout commence (mythes incas et judaïques de la création à partir d’une ou plusieurs figurines d’argile). La cendre évoque la disparition, la mort, la crémation, la dispersion et le retour à la terre en quoi tout finit (mythes védiques, germano-nordiques, chrétiens ou autres mazdéens de purification par le feu). Commençons donc par le commencement et, plus précisément, par
« Arcendrile »,
qui, bien plus qu’être le titre du premier recueil, représente outre l’irréversible cheminement – qui pour le poète devient démarche – de la glaise vers la poussière, de la pierre vers le cristal, de l’épanescence vers l’évanescence (3), la passerelle entre l’ami présent et l’amie absente : de René Welter vers José Ensch. Vu ainsi, Arcendrile ne serait pas seulement un mot valise, mais aussi un titre valise : tout à la fois le titre du livre comprenant « Arcendrile » et « Nielles » et celui du premier recueil. Recueil ? Long poème plutôt, essentiellement dédié à l’ami, au poète, professeur et éditeur René Welter, que je vous présenté le 28 mars 2009 dans mon article du 29.3.2009. (4) Et c’est bien avec une citation de René, que Laurent ouvre le bal... des mots : « arrive le jour / où confier / un prénom / suffit »
Ne dirait-on pas que Laurent, à la fois musicien, peintre et photographe, demande à René de prendre à la fois la pose, de saisir son instrument et de lui donner le La ? Et, une fois l’accord trouvé, voici l’ouverture : « assis / il était // au fond / en train // de remplir / la pièce // d’un souffle » .
Rien de grandiose, de multicolore, tonitruant, non, plutôt solo de flûte, pizzicato de violon ou ébauche... Un portrait ? Même pas. Je songerais plutôt à quelque rapide croquis, un peu comme celui que Courbet dut esquisser de Baudelaire assis sur une petite table, avant de commencer à composer son monumental « L’atelier du peintre ». (5) Sauf qu’ici, Laurent ne prépare nullement quelque scène remplie de personnages et saturée de formes et couleurs. Le croquis, précis, lapidaire, ou, comme l’écrit avec justesse l’écrivain Bernard Noël dans sa préface, vertical, suffit. Le reste appartient au lecteur. Et Noël de préciser, quant à l’ascétique laconisme de Laurent :
« ... On oublie le bref au profit du rapide, qui permet des précipitations, des sauts qualitatifs, des collisions pensives (j’ajouterais : des développements imprévisibles). Cette vitesse s’impose comme la caractéristique première de ce livre, mais elle doit sa force au choix, toujours, du mot le plus simple, le plus direct. Il n’y a pas ici, comme trop souvent, une fabrique d’images poétiques : c’est la sobriété de la verticale, sa gravité, qui produisent à la fin des éclats dont le vif fait image ou éclaircie... »
En effet, Laurent est un poète à lire au grand galop, ou, compte tenu de sa verticalité, à la façon d’une fusée – Ariane, Thésée, Atlas ou Apollon qu’importe – à l’ascension fulgurante : « ne crains / celui // qui part / déjà // s’approche / de toi // dans la / finitude // de l’autre / tu te // reconnais // cette fin / cruelle // où l’on / ne dit // plus / rien » . Au galop ? Et pourquoi pas, à condition d’y revenir, encore et encore. Dans le livre les vers sont placés bien sûr à la verticale, disposition qui contribue beaucoup à la dynamique du poème. De plus, pourrait-on imaginer ci et là dans l’esprit du surréalisme felsien un retour sur terre en inversant l’ordre des vers, c’est-à-dire en commençant par la fin ? Rassurez-vous, je ne me le permettrais pas... sauf en mon for intérieur. Cependant, c’est fou, ce que ce genre de lecture vous permet, amis lecteurs, de pénétrer le sens que les lemmes peuvent revêtir dans l’esprit du poète et qui n’apparaît pas d’emblée, ainsi que la contribution des mots à la construction du poème.
Ces jeux de l’esprit doivent cependant céder à l’irrévocabilité des derniers vers : « cette fin / cruelle // où l’on / ne dit // plus rien » et « un verbe / à l’imparfait // me rappelle / qu’il / était / aussi // pour moi » . Suit la réponse de la bergère au berger. « j’ai failli te confier que je connais le bois et la cendre », concède i.a. José Ensch en introduisant
« Nielles ».
écrit en son honneur et à sa mémoire. Pour ceux qui n’auraient pas lu mon article il y a dix mois, voici un bref rappel : « Véritable élégie anamnésique dépouillée de tout lyrisme, ce bouquet de poèmes évoque en mots clés savamment distillés la présence sempervirente et le souvenir de cette dame de poésie, dont la modestie et la discrétion innées dénient au poète tueur d’oubli ne fût-ce qu’un embryon de dithyrambe ».
Ce que j’écrivis ensuite vaut aujourd’hui également pour « Arcendrile » : « Sobre jusqu’au dépouillement, minimaliste au point de penser que l’encre pourrait lui venir à manquer, l’auteur de « Nielles » nous livre plein d’incrustations précieuses sur un travail de ciselure verbale dont tout excès ou gaspillage sont bannis. José Ensch, à la fois maîtresse, égérie et muse de tant de jeunes poètes, on la retrouve dans chaque mot de Laurent Fels, dans ses sous-entendus et même dans le jardin de la poétesse, à tout bout de phrase... Je pense notamment à l’évocation felsienne « au fond / du cœur // l’étoile / scintille // devant / l’étincelle // éteinte / que restera-t-il // du souffle / suivre // le chemin... » , ainsi qu’à ces vers, où Laurent hypothétise tristement : « j’aurais / cru // à l’exérèse / de la // première lettre / d’un prénom... » » .
Da capo ! (6)
***
1) Rafael de Surtis Éditions, 7, Rue St Michel, F-81170 Cordes sur Ciel. En vente à Esch/Alzette chez Diderich et à Luxembourg chez Libo Gare.
2) Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek, en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php ?article30
3) épanescence : néologisme antinomique d’évanescence (comp. épanouir – évanouir) du poète Michel Deguy, cité par Jalel El Gharbi dans son essai “Le poète que je cherche à lire”
4) Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek : René Welter « Feuil-lets de plomb », suivi de « À main courante » paru chez Estuaires, en ligne sub www.zlv.lu/spip/ spip.php ?article425
5) Paris, Musée d’Orsay, aile gauche. Peut être visualisé sur www.rmn.fr/gustavecour bet/06autour/04.html. On reconnaîtra Charles Baudelaire tout à fait à droite
6) c’est-à-dire retour à la première citation de René Welter : « arrive le jour / où confier / un prénom / suffit »
Giulio-Enrico Pisani

vendredi 6 novembre 2009

حول محمود المسعدىEn relisant Messadi


En relisant Mahmoud Messadi

En pensant à Messadi, s’impose à moi l’incipit de son Sindbad ou la pureté[1] et surtout la première phrase.
كانت الليلة مأساة قلقا قلبا دويا يتصارخ فيها الدمار و الكيان وينبو كل شيء عن القرار كأن عدما يجهد إلى الوجود أو كأن حياة تجهد إلى فناء
Phrase d’une haute teneur poétique où les mots grondent. J'en tente ici une traduction approximative :
« La nuit était de drame, d’angoisse, de trouble et de vacarme ; l’être et l’anéantissement y criaient ; tout rebiffait à l’apaisement, comme si un néant s’employait à être, comme si une vie s’employait à disparaître » Cette phrase qui a comme écho toute la thématique de l’orage structurant La Naissance de l’oubli a toujours constitué pour le lecteur de Messadi que je suis le meilleur seuil pour entrer dans une œuvre à la langue admirable car Messadi est avant tout sa langue soutenue, raffinée et lumineuse. Ma phrase développe une allitération en [q] qui, à elle seule, dit l’orage dont il s’agit. Mais l’orage de Messadi est un prétexte pour l’allitération. Ce que dit la phrase, c’est la proximité entre son et sens. L’orage chez Messadi est un archétype de la naissance ou de l’extinction, envers et endroit d’une même réalité car chez l’auteur du Barrage, la parenté entre la chose et son contraire est érigée en étymon spirituel, pour reprendre ce vieux motif de la stylistique de Spitzer. Tout vient sans doute de cette proximité entre avènement et extinction, de cette proximité entre distance et proximité. Je décline ce thème de la parenté en une proximité entre Orient et Occident. Cette proximité se voit dans la culture de l’écrivain, une culture bilingue qui donne à ses œuvres des veines se rattachant aussi bien à Tawhidi qu’à Claudel. En cela, il ne faut pas se fier à ce que dit Messadi dans sa réponse à la lecture de Taha Hussein. Comme il le dit lui-même au début de sa réponse[2], une fois publiée, l’œuvre vit du souffle qu’elle insuffle au lecteur et qu’elle lui inspire. C’est pourquoi il ne faut pas se fier totalement à ce que dit Messadi de Messadi : il y a souvent un écart entre l’auteur, l’œuvre et la lecture que l’auteur fait de son œuvre. Il n’est pas malaisé de montrer qu’il y a moins de Céline dans l’œuvre de Messadi que de Camus (oui, bien que Messadi ait affirmé que Camus n’était pas l’auteur qu’il lisait le plus) et surtout qu’il y a moins d’Ibsen que de Claudel, surtout celui des Souliers de Satin. Je cherche à dire que si Taha Hussein avait lu Le Barrage en français il l’aurait compris dès la première lecture. Une étude comparative attend d’être faite qui montrerait que As Sod cache mal Le Barrage dans la première version, en français, que Messadi a écrite du As Sod. Malheureusement, d’aucuns ont estimé que cette version était inutile. Je ne ferai pas de leçon sur la critique génétique mais je dis tout simplement ceci : je ne suis pas sûr que les textes qu’on écarte d’un auteur ne présentent aucun intérêt.. D’autres rapprochements sont à oser : avec Ahmed Faris Alshidyaq, par exemple. Je parle du Alshidyaq réactualisant les maqamat[3]. Le propre des maqamat est d’accorder la toute première importance à la langue même. Tout est prétexte au dire. C’est au dire que le dire se destine. Si de nouvelles lectures de Messadi sont à espérer, c’est parce que ce que nous ressentons comme le signe même de la modernité est ressenti par la critique traditionnelle comme signe de décadence, cette prose assonée (Messadi a soutenu une thèse sur ce thème, thèse rédigée en français).
L’œuvre de Messadi revoit la typologie des genres. Son théâtre n’est pas théâtral, son roman n’est pas romanesque. En cela, Messadi prolonge l’œuvre de Faris Alshidyaq et annonce le roman actuel où la part de la diégèse rétrécit comme peau de chagrin pour laisser pour laisser place à l’évocation autobiographique, à la note de lecture, au journal de voyage éclaté, à l’anecdote et à l’aphorisme. Il est heureux que la modernité rejoigne un type d’écriture que nous connaissons et dont Messadi est l’une des figures les plus illustres.
Aujourd’hui la question est de savoir comment le lire. La première tentation serait celle d’une critique « isolationniste » : Messadi est à nous (ou à moi dirait le critique attitré) et cela présente l’avantage de ne pas trahir notre ignorance. Ou alors ceci : Messadi n’était pas que Tunisien. Et son œuvre est traversée d’échos. Bien entendu mon propos ne s’adresse pas à qui croit que l’intertexte est honteux. Une telle approche montrerait que Sod a d’abord été Le Barrage et surtout que le texte écrit en français demandait à être réécrit en arabe.
J.E.G
[1] Œuvre complète, Tome I, p.329 Sud Editions
[2] Œuvre complète, Tome III, p. 51 Sud Editions
[3] Ahmed Faris Alshidyaq : Al Saq ala al saq... Dar Maktabat al-Hayat. Beyrouth d’après l’édition parisienne de 1855.

lundi 2 novembre 2009

خسرو و المعرىKhosrau et Maari


Khosrau et Maari خسرو و المعرى

Voici un extrait du Sefer Nemeh (Livre du voyage) de Nassir Khosrau dans lequel il évoque le grand poète Abu-l-Ala-Al-Maari. (Pour en savoir plus sur Khosrau, voir le site de Pier Paolo-dans mes liens)
Le Sefer Nameh, relation du voyage de Nassir Khosrau en Syrie, en Palestine, en Egypte, en Arabie et en Perse, pendant les années de l’Hégirte 347-444 (1035-1042), a été publié, traduit et annoté par Charles Schefer en 1881 :

Un homme du nom d'Aboul Ala el Ma'ary, qui était aveugle, gouvernait la ville. Il était fort riche et possédait un grand nombre d'esclaves et de domestiques.
Tous les habitants de la ville semblaient être ses serviteurs. Pour lui, il avait embrassé la vie ascétique, il portait des vêtements de bure et ne quittait jamais sa maison. Il s'était assigné pour nourriture journalière la moitié d'un pain d'orge et il ne mangeait pas
autre chose. J'ai entendu dire que la porte de sa demeure était toujours ouverte et que ses délégués et ses gens s'occupaient de régler les affaires des habitants; on n'avait
recours à lui que dans des cas importants. Il ne refusait à personne une part de ses biens, il jeûnait continuellement, veillait la nuit et ne s'occupait jamais des affaires de ce monde. Ce personnage a atteint dans la poésie et dans les belles-lettres un tel degré de perfection que
les littérateurs de la Syrie, du Maghreb et de l'Iraq reconnaissent unanimement que, dans ce siècle, personne ne s'est élevé et ne s'élève à une hauteur pareille à la sienne.
Il a composé un ouvrage auquel il a donné le titre de Foussoul ou Ghaiat et dans lequel il a introduit des phrases énigmatiques et des allégories exprimées en un style si éloquent et si merveilleux que l'on ne peut en comprendre qu'une faible partie et qu'il faut lire ce livre devant lui pour entendre ses explications. On lui a reproché d'avoir voulu, dans cet ouvrage, faire la critique du Qoran. Il est toujours entouré de deux cents disciples venus de différents pays et qui se livrent, sous sa direction, à l'étude de la littérature et de la poésie.
J'ai entendu dire qu'il avait composé plus de cent mille distiques. Quelqu'un lui dit : «Dieu (qu'il soit béni et exalté!) t'a donné la richesse et de grands biens; pourquoi les distribues-tu aux autres et n'en jouis-tu pas toi-même?» «Je ne possède rien de plus que ce qui m'est
nécessaire pour vivre», répondit-il.

Lorsque j'arrivai à Ma'arrah, Aboul Ala vivait encore

vendredi 30 octobre 2009

Giulio-Enrico Pisani présente Pierre Joris


« Ce par quoi finit le rêve » !
Pierre Joris : Aljibar II, poèmes (1)
Plutôt compagnon que conjoint du premier Aljibar, paru chez Phi au printemps 2007 et présenté dans notre bonne vieille Zeitung le 6 avril, Aljibar II constituerait, selon l’éditeur, la suite et l’aboutissement des recherches poétiques de Pierre Joris. Pour ce qui est de la suite, je veux bien, même pour une certaine continuité tendance crépusculaire à la rigueur, mais aboutissement? Voilà un mot qui arracherait sans doute des rugissements de fureur à ce poète de l’inachevé, de l’anti-achevé plutôt, du toujours en chemin toujours en route, de ce déraciné déracinant. Gage physique: à 19 ans il tourne le dos à son enfance luxembourgeoise et va écumer l’Angleterre, l’Algérie, la France, les Etats-Unis et autres lieux. Quant à la preuve poétique, apportée dans le 1er paragraphe de mon article sur son premier Aljibar, la voilà:
«Pierre Joris, digne héritier de René Char, Paul Celan et autres acrobates de la poésie, doit être dégusté avec une patience peu commune. Son expression littéraire est joliment résumée par sa citation en page 13 du recueil d’une annonce Delta Airlines/Vol 116 New York Paris: «Patientez s’il vous plait. La langue que vous avez demandée est en cours d’élaboration» Et vous voilà avertis! Tenez, déjà «Aljibar», Kekseksa? demanderait Zazie. Sur quoi Pierre Joris lui balancerait des extraits du Roget’s International Thesaurus of english words and phrases, qui mène par une multitude de mots comme réservoir et citerne jusqu’à aljibar, gazomètre et...»
Eh bien non. Apparemment (presque) aucun rapport avec l'algèbre (al-jabr), m’a-t-il confié ce 9 juin à la Kulturfabrik, le soir de sa flamboyante lecture et présentation d’Aljibar II avec Jean Portante, qui en lisait brillamment la traduction française. Mais plutôt avec magasin, rayonnage... Serait-ce une tentative de mettre de l’ordre, de ranger? Mm, je n’y crois pas trop. Faudrait qu’il commence par se ranger lui-même, or il nomadise trop pour ça. Lui et sa poésie sont trop «Bourlinguer», trop «On the road», plutôt entre les pays que dans les pays, entre les langues plutôt qu’en plusieurs langues, en mouvement, quoi, en porte-à-faux, en déséquilibre frénétique, oui, sur la route, comme dans le fameux roman de Jack Kerouac, ce Breton d’Amérique. En fait, dans la poésie de Joris, bon nombre des semblables et homophones sont apparentés, et ce n’est pas Geluck qui lui donnera tort. Il est vrai que le bruit du vent dans les haubans, des roues sur l’asphalte, d’un pot d’échappement «m’as-tu oui», de la mort aux trousses, ou d’un train sur rails froids, ça peut favoriser quelque flou.
Alors, les lieux, les styles, les langues, Joris ne s’y arrête pas. Il connaît parfaitement l’anglais, l’allemand, le luxembourgeois, le français, je crois l’arabe et qui sait quoi encore, mais écrit surtout en anglais et aime à se laisser traduire par son vieux «complice», le réalisateur, journaliste et écrivain Eric Sarner.(2) Toujours luxembourgeois, Pierre Joris? Bien sûr, mais de cette version nomade que les Amériques connaissent bien. Et comment eût-il pu vivre ici, à proximité de toutes ces frontières qui n’en finissent pas de ne pas vraiment tomber, lui qu’elles horripilent? Alors, pour tout savoir sur lui, enfin, disons, sur tout ce qu’il veut que vous sachiez, ne cherchez pas autour de vous, mais allez fouiner, amis lecteurs, sur son site www.pierrejoris.com/home.html, car moi, j’aimerais que vous m’accompagniez à présent dans les entrailles de son «Aljibar II».
Pas de véritable surprise par rapport au premier «Aljibar»! D’emblée, le poète nous met dans le bain et en appelle dans son introduction à rien de moins qu’à Dante et à sa tirade de Nimrod:
«Raphèl maì amècche zabì almi» dont le sens des mots est, selon lui «... absolument clair: Ils sont faits pour être incompréhensibles, pour être le babil de Babel, la langue intraduisible (...) & par conséquent doivent, nous le savons, être traduits.» Mais comment, monsieur Sarner!?
Et vous, n’essayez pas de vous mettre sur la longueur d’onde du poète comme Harry Potter sur son balai, car ce ne sera pas la bonne fréquence, ou, plutôt, elle ne vaudra plus pipette dès les prochains vers. Un tuyau: les textes de Pierre Joris se lisent à voix haute, de préférence en public, et non en silence dans son petit coin lecture ou autre tour d’ivoire. Réunissez autour d’un feu de camp devant votre tente perdue au milieu du Roub al Khali Ezra Pound, Dante, Descartes, Olson, Celan, Dylan, Kerouac, Jabès et quelques autres, puis demandez leur, à l’instar de Joris page 67:
«Comment se fait-il que l’échelle n’ / ait pas touché le ciel / mais l’ait traversé / pour ressortir de l’autre / côté de... ».
Le désert est trop loin, dites vous? Qu’à cela ne tienne; imaginez-le et lisez très fort! Quant à l’échelle, celle de Jacob, elle a déjà presque 30 ans, lorsque Joris, page 121,
«... attaque 6h06 du matin / ce 23 juin 1999 au / Joey’s Riverside Restaurant / aube et soleil au plat / au routier 23 (...) un jour pour Jack / infidèle bouddhiste / a fait 1000 miles en stop...»(3)
À défaut de Roub al Khali ou de salle de cinéma à la Kulturfabrik, le ciel étoilé du Sahara tel que Joris le connaît bien, ou imaginé si vous en êtes capable, conviendra parfaitement à la lecture de ses autres poèmes. Prenez l’un de mes préférés: «L’anxiété du rêve lâche» où les mots du poète zigzaguent à travers le firmament comme pour en repousser encore et encore les limites, et où il cite la..., ou part en...
«... Quête du Poisson Noir / - qu’ils sont la matière noire / qui nous empêche de / nous faire voler en pièces, qui / maintient les étoiles tournant / dans des galaxies de haute course / Poisson noir, la structure / Osseuse de ce / multivers, se congelant / lentement; échafaudage vers / songes et étoiles / inscrit dans le sort / de l’univers: / systole & diastole / aspirant... »
Bon, je vous laisse découvrir la suite aux pages 99-101, amis lecteurs, vous rapprocher de son «échafaudage vers songes et étoiles», donc de l’échelle susmentionnée et de «puzler» entre autres sur une hypothétique parenté du Poisson Noir susdit avec celui d’Armand Gatti, pour qui «La distance ne sépare plus. / Elle tient tout entière dans / le creux de la main», mais qui demande ailleurs aussi «Pourquoi vivre sous la contrainte des écritures serviles (...) alors que (...) peuvent parler les étoiles dans le ciel?»
Il est certes possible que mon intuition me trompe, et que ce cousinage poétique soit le fruit de mon imagination. Dans ce cas, je demande pardon à Pierre Joris, ainsi qu’aux amateurs de sa poésie, tout comme à ceux qui vont le devenir et dont vous serez peut-être!

1) Éditions Phi, Luxembourg & Écrits des Forges, Québec, collection Graphiti, ~140 pages, 15 EUR
2) Sarner a déjà traduit «h.j.r.» et «Aljibar» de Pierre Joris, parus aux Éditions Phi et Ecrits des Forges (Québec) respectivement en 1999 et en 2007.
3) Jack > Jaques > Jacob. L’échelle, celle Jacob, symbolise l’exil, le nomadisme, ou l'inaccessible. Et Jack c’est, bien sûr, Jack Kerouac, cet électron libre du Beat, qui étouffait dans la société conventionnelle de son époque, dont il a essayé de se libérer par la drogue, la religion, sa bougeotte et la philosophie Zen.

Giulio-Enrico Pisani
Luxembourg, 17 juin 2007

jeudi 22 octobre 2009

Torquato Tasso

L'arbre sous lequel Le Tasse vint écrire.
Torquato Tasso
A y regarder de près, il y a un sentier entre Sorente et Salerne.
(L'air est si doux qu'on peut dire :
Ceci est un matin naissant,
Ceci est le passé
Et l'amour mérite d'être.)
A quoi jouais-tu enfant ?
Prenais-tu le soleil pour sa métaphore ?
Tu rêvais d'Alep où les femmes sont si fraîches
Qu'on dirait :
Ceci est un verger,
Ceci est la beauté
A la quelle tu n'as pas trouvé de surnom.
Mais Tarquina Molza t'a fait tant souffrir.
C'est écrit dans des lignes lointaines.
Ceux qui te verront par la suite, Ronsard et Montaigne,
Diront la peine gravée sur ton profil
Et Goethe confirmera.

Un jour, à Rome, tu écrivis ton poème
Sous un arbre.
Quelques siècles plus tard, un éclat de cet arbre est sur mon bureau.

dimanche 18 octobre 2009

Profil d’un poète 6. Saint-Pol-Roux Le Magnifique



Saint-Pol-Roux Le Magnifique
Dans la nuit du 23 au 24 juin 1940, un soldat allemand venu dans la journée demander des œufs, revient le soir dans le manoir de Saint-Pol-Roux sous prétexte de vérifier s’il n’y avait pas de soldat anglais. Il exigea la présence de Divine, la fille du poète, visita le château de fond en comble. Puis, il ordonna au poète et à Rose, la servante, de descendre dans la cave et il tenta d’abuser de Divine. Suit une altercation avec le poète. Le soldat tira : Rose fut tuée sur le coup, Divine grièvement blessée et Saint-Pol, ayant reçu deux balles, fut laissé pour mort. Le soldat viola alors Divine.
L’histoire scandalisa même le commandement allemand. Le soldat, un jeune boulanger de Silésie, formellement identifié par Divine, fut condamné à mort et fusillé début juillet.
Octobre 1940. De retour chez lui, Saint-Pol-Roux trouva son manoir pillé et ses manuscrits brûlés. Trente ans de travail s’évaporaient ainsi : très exigeant avec lui-même, le poète avait beaucoup écrit et peu publié. Tout son travail était sur son bureau.
On ne survit pas à autant de drames. Le poète mourra le 18 octobre 1840, et en août 1945, dernier acharnement du destin, post mortem cette fois-ci, le manoir s’écroula sous les bombardements alliés.
L’œuvre de ce poète que Mallarmé appela un jour « mon fils » constitue une charnière entre le symbolisme et le surréalisme. Breton salua en lui « le seul authentique précurseur du mouvement dit moderne ». Ce poète passé maître en images du type « coquelicot sonore » pour dire « chant du coq » ou « oiseau d’ébène et des Ardennes » pour « corbeau », ne fut compris qu’après l’avènement du surréalisme. Certains de ses textes ne pouvaient que charmer les surréalistes. Je pense surtout à ce poème où il écrit : « Onde pipi de la lune-aux-mousselines…/ Onde jouissance du soleil en roue du paon… »
Sa quête des rapports mystérieux entre la poésie et le monde le conduit à formuler sa théorie de « l’idéoréalisme »-concept qu'il puise chez Proudhon affirmant que l'intelligence peut être un mode de création.
A propos de Féeries Intérieures, Paul Valéry écrit : « Intérieures féeries, si faites pour envahir toutes chambres mentales, violer les seuils obscurs du virtuel. » Il est vrai qu’il émane de cette œuvre une impression d’inquiétante étrangeté comme dans ce passage : « J’ai la soudaine hallucination de ramasser ma tête qui vient de choir entre mes orteils. Après avoir longtemps pleuré sur moi-même, je sortis de la ville, un peu comme Lazare dut sortir du sépulcre… »
Ici, l’imagination, cet « œil de l’âme » a la primauté sur la raison. Il appartient au poète de ramener au grand jour des bribes de l’Inconnaissable. Ce qui naît de la sorte, c’est une véritable kabbale poétique : une lecture poétique au service d’une spiritualité tout aussi poétique. Mieux encore, la poésie est érigée en science. Elle constitue le seul mode sous lequel le monde peut s’avérer intelligible sans pour autant exclure l’homme, ses angoisses, son désir et ses questions relatives à l’au-delà.
Né dans la banlieue marseillaise en 1861, Saint-Pol-Roux devait s’éloigner de cette Europe latine. Il était fait pour les brumes du Nord, les légendes et les régions celtiques. La Bretagne lui offre à cet égard un univers si proche de son enfance, de l’enfance de l’humanité que l’hégémonie du rationalisme n’a pas dévoyée. Un univers si proche de la poésie :
« Elle fut cette race, la race première
Avec son air sacré de descendre de Dieu
Elle a gardé sa foi sainte de la lumière
En son cœur analogue à la braise du feu
Elle sortit de lys où les coqs de l’aurore
Annoncent l’ange d’or à notre espoir humain
Pour atteindre le ciel de son hymne sonore,
Elle muait en mots les cailloux du chemin »

mercredi 14 octobre 2009

Profil d'un poète. 5 Louis Guillaume



Louis Guillaume Poète des songes vécus[1]


Louis Guillaume est né à Paris en 1907. Il gardera toute sa vie un souvenir vivace de son enfance dans l’île bretonne de Bréhat. Cette enfance passée au bord de la mer sera sa première source d’inspiration. Il publie son premier poème à l’âge de 21 ans. Et dès 1935, il tient un journal dont les 47 cahiers restent aujourd’hui encore inédits. Ce journal retrace le parcours du poète sans un seul jour d’interruption jusqu’à sa mort en 1971.
La parution des œuvres de Gaston Bachelard à partir de 1940 aura une importance décisive sur le poète.
Non violent, Louis Guillaume fera son service militaire dans un train sanitaire en qualité d’infirmier. Pendant l’occupation, il préfère se taire, poursuit sa carrière d’enseignant. A la retraite, il se retire à Biarritz où il se consacre entièrement à son œuvre. En 1966, il vit l’aventure spirituelle et littéraire que fut la rédaction des 187 poèmes d’Agenda.
Il s’agit sans conteste de l’œuvre la plus marquante de ce poète. Louis Guillaume s’astreint à écrire chaque matin un poème de 18 vers sur un Agenda qui comptait 187 pages de 18 lignes chacune. L’espace textuel est fixé d’avance. Ces poèmes seront écrits tôt le matin. Ce sont des images happées au réveil, subtilisées à la nuit. Poèmes de cette heure indécise où on ne dort plus et où l’on n’est pas encore réveillé. Ce sont des incursions dans le monde onirique où se mêlent des souvenirs de lecture, des bribes de souvenirs vécus et le lointain écho des récits celtiques que lui narrait sa grand-mère.
Pendant six mois du 1er janvier au 30 juin 1966, il notera ses poèmes sur ce qui allait devenir le chef-d’œuvre du poète.
L’expérience de Louis Guillaume rappelle le «nulla dies sine linea » (pas un jour sans une ligne) de Pline. Elle rappelle aussi le projet entrepris par Robert Desnos en 1936 d’écrire un poème chaque soir durant un an. Certains de ces poèmes se retrouvent dans Fortunes (1942) et Etat de Veille (1943). L’exercice est fort contraignant. Il débouche inéluctablement sur des visions oppressantes ou du moins obsédantes. C’est peut-être pourquoi Louis Guillaume, comme Desnos, faillirent de temps à autre à la règle à quoi ils se sont astreints.
De cette descente orphique dans les profondeurs de l’être, Louis Guillaume nous ramène des images venant d’un ailleurs et d’un autrefois d’une inquiétante étrangeté, d’une beauté sidérante :
«Bonheur. Inexplicable
Angoisse du bonheur
La lumière en franges se roule
A nos pieds. La mer
Tapisse le ciel. Les nuages
Voyageant au fond
Comme des colombes
Prisonnières d’une cathédrale.»
On sait combien Gaston Bachelard appréciait la poésie de Louis Guillaume. Il fut séduit par une expression comme «bûcher de sève» où il vit la fusion de l’élément aquatique et de l’élément igné. Cette fraternité de l’eau et du feu est bien plus qu’un topos sur le pouvoir de la poésie. Elle est la preuve que l’essence de la poésie est dans l’atteinte à la logique binaire fondée sur des oppositions. Ici, la chose et son contraire peuvent coexister, fraterniser. C’est là, me semble-t-il que réside la mission de la poésie si tant est qu’on puisse lui en attribuer une. Détruire les fondements d’une logique asphyxiante et asseoir les bases d’une nouvelle vision du monde, d’une nouvelle sémiologie qui tienne compte de l’être avant tout.
Aujourd’hui, une association infatigable animée par la belle-fille du poète, Lazarine Bergeret perpétue le souvenir du poète.
J.E.G
Choix Bibliographique :
Agenda : (José Corti 1988), (L’Arbre A Parole 1996).
Fortune de Vent (José Corti 1986)
La hache du silence (Rougerie 1971)
Poèmes Choisis –choix de Louis Guillaume- (Rougerie 1977)
[1] Intitulé d’un colloque qui s’est tenu à Paris en mai 97.

dimanche 11 octobre 2009

Profil d'un poète 4. Claude Esteban


Poétique de l’île chez Claude Esteban,
Ce texte est un extrait d’un article que j’avais écrit sur Claude Esteban. J’avais perdu puis complètement oublié ce texte jusqu’au jour où il fut retrouvé dans les archives du poète après sa mort en 2006. Je mettrai en ligne le texte dans son intégralité après sa parution en revue (je ne sais pas encore laquelle).

…Dans sa prédilection pour la synecdoque, la poésie d’Esteban se contente de l’elliptique. Le temps avec lequel elle est aux prises n’est qu’un jour et l’espace qu’elle investit est celui d’une île, d’un jardin.
L’île est une barricade derrière quoi le poète se réfugie. Nous savons depuis Thomas Moore que les îles nous préservent des époques médiocres. Bien que parisien, le poète est un insulaire. Insulaire des îles rêvées ou perdues. En tout cas, insulaires des îles signifiantes, celles qui, ne se trouvant dans aucun atlas, ponctuent les poèmes.
L’île est un lieu et surtout une époque utopique. Elle ne se trouve que dans ce que Bachelard appelle « géographie intime » ; elle relève d’une géographie revue et corrigée par le poétique. L’univers se prêtant à la taille, le poète détient tant de pouvoir sur son espace. Ici, il en modifie à l’envi les contours ; là, il se crée une île dans l’île, se met dans ce qui est déjà un dedans réalisant de la sorte un double emboîtement :
«Je marche dans cette île. Dans les mots de cette île. Clôture double, encerclement délibéré. Je m’applique. Dans mes pas, dans mes phrases. C’est encore la même syntaxe. Arpentage des sentiers battus. Je fais plus. Le territoire est trop vaste, je le divise. Je découpe une autre île dans l’île. Un jardin sans issue. [1]»
Etre « dans le dedans [2]», n’est pas un pléonasme. C’est accéder au noyau central des choses ; pallier de la sorte cette béance entre le mot et la chose, s’appliquer à faire du signe un pur signal.
L’intériorité qu’offre l’île est ce qui semble être susceptible de nous soustraire à une temporalité coercitive, contraignante. L’emboîtement qui sied le mieux au poète est celui qui ne peut se réduire à un retranchement, à une réclusion définitive. A cet égard, l’île est le lieu idoine de la submersion provisoire. C’est pourquoi Sindbad y rencontre tous les périls mais n’y meurt pas. Qu’est ce qu’une île ? Un espace aussi indécis que celui de la page écrite : lieu du liminal et du final. Lieu-instant où la mer prend fin et où elle commence, lieu d’une clôture ouverte, d’une ouverture fermée. Lieu du paradoxe. Un lieu hors de tout lieu. Voué au large, l’île est un lambeau de terre si peu terrienne. Paradoxalement, le lieu total ne s’obtient qu’à la faveur d’une miniaturisation du monde. Ile, chambre, jardin sont à cet égard des étendues archétypales. L’expression rhétorique de cette réduction procédant d’une visée unifiante du monde est de type synecdotique.
Les îles, comme les oasis, sont d’abord des réalités langagières. Une île, c’est avant tout î+l+e. Le langage est, chez Esteban, ce fil tendu entre la chose écrite et les éléments du monde. Ecrire, c’est d’abord se réconcilier avec son mode de vie. En nomade, Esteban vit selon le rythme d’une transhumance qui le mène tantôt en espagnol et tantôt en français. Deux pays que cernent des livres. D’où son besoin d’une écriture nomade.
Il est aussi des îles métaphoriques qui, parce que terriennes, ne doivent rien à la mer. Le désert se présentant comme correspondant de la mer, Palmyre, capitale mondiale du silence, est perçue comme une île. Chez Esteban, le monde est un désert ponctué d’oasis, fragments de miroir où le poète voit le silence intérieur.
L’insularité gagne de la sorte les superficies les moins maritimes, l’oasis, le corps, le jardin : « Ce qui s’imposait à mes yeux. Pour le dire, me fixant des provinces de signes. Une île, une insularité plus précise. Ce jardin par exemple dans son décor…Ce jardin et tout son décor. Devenu mien par le biais de quelques signes, toujours les mêmes.[3] » ….

[1] Le Nom et la Demeure. p. 202.
[2] Ibid, p. 230.
[3] Ibid, Section « Proses dans l’île » p. 200.

jeudi 8 octobre 2009

Profil d’un poète 3. Charles Juliet



Charles Juliet
Au commencement fut le silence. Pour avoir trop souffert, Charles Juliet se confinait dans le mutisme. Son itinéraire ressemble à celui de Reverzy : chez les deux poètes, l'écriture délivre de l'indicible non pas parce qu'elle permet d'évacuer ce qui se terre en nous mais parce qu'elle permet de le pacifier, de vivre avec. Jeune élève dans une école militaire, Juliet commence à écrire des notes sur tout bout de papier qui lui tombe sous la main. Ces notes se constitueront plus tard en journal. C'est par l'écriture de son journal que Juliet vient à la littérature. L'écriture a chez lui une fonction ontologique essentielle. Juliet cède à un besoin impérieux et écrit sous la dictée d'une voix intérieure. Cette inspiration, bien que d'origine intérieure, apparente le poète aux mystiques.
A la lecture du journal, on est frappé par le verbe parcimonieux, la phrase incisive mais comme essoufflée qui caractérisent les premiers mois. L'écriture semble être à l'image de son auteur marqué par cette souffrance d'être qui vient moins de son passé d'enfant de troupe que d'une conscience de l'aspect dramatique de la condition humaine, de la misère inhérente à l'être humain. Le phrasé devient au fil des jours plus ample. Les notes du diariste gagnent en longueur. Tout se passe comme si le souffle de l'auteur se prolongeait. En fait la phrase dit l'adhésion à la vie. Adhérer à la vie est chose vitale puisqu'elle nous met à l'abri de l'absurde et nous dispense de certaines questions. " à partir du moment où on adhère à la vie on n'a plus à lui chercher un sens" le triomphe du principe de vie supplante la tentation du suicide. L'appétit de vivre, de donner vie s'affirme et donne lieu à un engagement pour l'homme contre tout ce qui peut porter atteinte à sa dignité : intolérance, racisme (dans l’infini de ses manifestations), indifférence et refus de la différence.
L'écriture libèrera la part féminine du poète, celle de l'adhésion instinctive à la vie. La femme étant "proprement sérénité, ouverture, consentement, complicité quasi organique avec le monde dans lequel elle est puissamment enracinée (ma nostalgie de la féminité est de même nature que ma nostalgie d'un repos définitif, de la mort. Elle en est la forme mineure).
Parallèlement à la rédaction de son journal, Juliet écrit des poèmes brefs qui s'adressent à l'intellect du lecteur tout autant qu'à sa sensibilité et où le poète s'adonne à une découverte du monde qui se résout en introspection, en quête d'un anéantissement de soi, d'une fonte que Juliet appelle "non-savoir" et "non-pouvoir". Syntaxiquement, la démarche du poète se traduit par la récurrence de la voie pronominale. Cette forme verbale dans laquelle le sujet, se prenant pour objet, exerce une action sur lui-même. Pour Juliet cette action tient dans cet impératif : accepter la vie et s'y abandonner. S'abandonner à cet anéantissement qu'on appelle vie.
Mieux que tout autre poète, Juliet illustre cette idée que les poètes sont les mystiques de notre époque. La poésie est la spiritualité de ceux qui pensent que le chemin vers soi passe par une quête dans et par le verbe, dans l'image et par elle. S'il y a chez Juliet une démarche qui l'apparente aux mystiques rhénans (Maître Eckart), espagnols (saint Jean de la Croix) et musulmans (Jalel eddine Rûmi), il se distingue d'eux par l'objet de la quête. Juliet cherche d'abord à se rencontrer. Il lui faut être à l'affût de lui-même, opérer un forage de soi. A cet égard, la disposition typographique du poème est éloquente :
du fluide
je passe
au visqueux
du visqueux
au compact
et soudain
je suis
ce galet
qui brasille
et les mots
m'éjaculent
par sa verticalité - le vers contient le plus souvent un ou deux mots - le poème tient du foret, de la vrille. Ce qui y est dit est le plus souvent chose simple mais essentielle comme la naissance d'un sourire, la rupture d'un silence, un moment de désir intense. Le poème est l'instrument de cette descente en soi qu'un rien suffit à déclencher. Chez Juliet, la quête ne vise pas à rencontrer Dieu mais soi-même. Ne faire qu'un avec soi-même. Cesser d'être partagé par cet "étrange et douloureux divorce" comme dit Aragon. C'est à la faveur de cette rencontre de soi que le poète peut aller à la rencontre d'autrui. Les rencontres sont décisives pour Juliet. Il préfère rencontrer des hommes que des dieux à moins que ceux-ci ne se déguisent en hommes. Ce poète pour qui le poème n'est pas le lieu d'une grandiloquence a la simplicité et la force de reconnaître ce que des rencontres ont apporté à sa fragilité : Reverzy, Bram Van Velde, ce marocain ne parlant pas français et qui cherchait son fils en France, Christian Bobin et tant d'autres.
En 1990, La sortie du film de Gérard Corbiau L'Année de L'Eveil tiré de l'oeuvre autobiographique de Juliet révèle au grand public un auteur d'une sensibilité d'écorché vif, d'une suave délicatesse Le poète qui n'était connu que dans des cercles restreints jouit désormais de la notoriété qui devrait être celle des poètes dans une société moins prosaïque. Je crois que l’université de Tunis a été la première à l'inscrire dans ses programmes et à l'accueillir dès 1992. J'ai vu l'homme et je puis dire qu'un poète ressemble à son oeuvre. Sa voix douce mais qui porte. Son regard dans un lointain triste. L'homme est discret, timide et profond.

lundi 5 octobre 2009

Profil de deux poètes par Giulio-Enrico Pisani


Nic Klecker.

Giulio-Enrico Pisani vient de publier ce texte dans le Zeitung. Il y rend compte d’un ouvrage de Nic Klecker et un autre d’Alain Jégou publiés dans un même coffret.


Collection 99 : nostalgie et effluves marines

Beau coffret, que nous présente cette fois l’équipe des Editions Estuaires ! (1) Je ne parle pas de la présentation sobre, voire sévère, que nous commençons à bien connaître. Mais quels millésimes cette fois, que « L’écoute du Silence » de Nic Klecker et « Une meurtrière dans l’éternité » d’Alain Jégou !
Et aussi quel plaisir je pris à les déguster, puis à écrire cette présentation, à commencer par le joyaux poétique de
Nic Klecker
Jamais je n’ai en effet lu de Nic un recueil de vers aussi élégants, aériens, chaleureux, suggestifs, émouvants, voire bouleversants. De plus, ses poèmes se lisent avec aisance, même au premier degré, car les symboles, allusions, ou métaphores, dont il les ajoure et renforce, ne prennent jamais le pas sur le langage commun. Intelligible sans décryptage laborieux, dédié à Laura comme le Canzoniere de Pétrarque et tout aussi sempervirent, l’amour exprimé dans « L’écoute du Silence » nous fait accéder en filigrane à ce subtil lacis de pensées, sentiments et sensations qui lui font mériter le A majuscule. Grâce à la magie du poète, les couleurs de l’Amour, de son Amour, nous pénètrent et finissent par devenir les nôtres, celles de ses lecteurs.
Tout d’abord, la pensée de l’auteur semble vouloir flâner au loin, dans les vastités où poétisent les Abou Madhi, Chebbi ou Jalel El Gharbi, pour chanter : « Tu es la fleur / lointaine / au milieu du désert // Tu es l’énigme / plantée dans l’espace... ». Mais on se rend bientôt compte, que Nic Klecker n’a jamais vraiment quitté son jardin. Tel une irrésistible force gravitationnelle, sa nostalgie le ramène toujours et encore à ces racines qui sont siennes, mais dont il dit : « ... Tes racines / sont nos années / enfuies dans le sable du temps // L’espoir s’est raréfié / dans l’air de ton absence ». Il se souvient ensuite que « Tes mains se joignent encore / et prennent le sable fin / que tes yeux laisseront glisser / entre tes doigts / Sablier du bonheur / Sablier de ma peine ». Ne vous rappelle-t-il pas un peu Serge Basso et sa prose poétique dans « L’envers du sable », dont Portante disait : « Serait-ce un sablier retourné qui, comme un compte à rebours intérieur, repart vers le début... ? ».
Certes, il y a la parenté du souvenir, de la mémoire des omniprésents absents, et lorsque Nic écrit « ... tu chauffes la paume / de ma main / comme jadis le pain rond / dont la croûte craquait », comment ne pas penser au « C’était le temps des dimanches de farine transfigurés par l’enjeu des mains blanches... » de Serge Basso ? (2) Mais toute comparaison boîte et la mienne n’ira pas plus loin. En effet, à partir de là Nic s’envole, magistral, au-delà et au-dessus du commun des poètes et les paroles qu’il adresse à Laura, son épouse défunte que la Reine des neiges a repris, vibrent à tel point d’émotion contenue, qu’il a du mal à ne pas exploser sa sobriété innée. Je frémis encore d’avoir lu : « Le soleil retient ses rayons / et le vent sa fraîcheur / Tes pas hésitent / à quitter le seuil // Le temps même / est fissuré ». Et, un peu plus loin : « Les fleurs / et les arbres / crient / après ta présence // C’est leur beauté / que je pleure / à travers l’absence de tes yeux ». Puis, après un dernier sursaut de révolte, le poète clôt son élégie sur la résignation et... la vie : « Il reste à regarder / ce qui éclot ».
Avec
Alain Jégou,
cet ancien pêcheur de Lorient, nous abordons un tout autre registre. Encore que... dans « Une meurtrière pour l’éternité » les disparus de la mer n’exigent pas d’être cités nommément. Ils en font tout simplement partie intégrante et se fondent entre les vagues d’une poésie vigoureuse parcourue de grains furieux entrecoupés d’imprévisibles embellies. C’est la houle longue et longanime de l’Atlantique brisée par les plages mouvantes de l’île de Groix et par la Pointe de Gâvres ; c’est les chaluts, les odeurs de cale et c’est « le sourire mouillé salé » du capitaine face aux embruns. Mais c’est également « l’amertume sur la langue / des instants déprimants / poisse des jours tenaces / et mornes addictions », ainsi que la rude existence des pêcheurs et des novices de la mer. Et toujours la mer, même le matin au réveil : « À la dérobée / embuée de foutre et de nacre confuse / murmure dans le ventre des femmes / l’aurore aux doits fouisseurs ».
S’inspirant pour son titre d’une phrase de Jack Kerouac, chez qui il remplace les « ...nuits brutales, violentes (...) et toutes remplies du gémissement des sirènes... » de « Sur la route », par sa vision façon « meurtrière sur mer » (3), Alain Jégou démarre sur le chapeaux des roues. Son premier coup d’oeil, un poème qui m’évoque « Bourlinguer » de Cendrars, ou autres bateaux ivres à la Rimbaud, invite le lecteur à lâcher du lest bourgeois pour embarquer sur son rafiot ivre, lui, de souvenance : « À chaque partance sa part d’insouciance (...) se libérer de la routine et du confort (...) inspiré par l’impérieux besoin / d’errances, de quêtes et découvertes / la passion dévorante qui fait pousser des ailes / sourire l’univers et reculer la mort ».
Le recueil d’Alain Jégou ne s’arrête en effet pas aux vagues, aux marées, aux goélands ou aux embruns. Aux deux tiers du parcours, après vous avoir fait traverser des pages 28 jusqu’à 33 un fameux coup de tabac, le voilà qui passe ex abrupto de la lyrique marine à la satire sociale. Ce sera le tour de la rumeur, des racontars, des calomnies et autres conneries, dont on peut se préserver grâce à « ... tous ces grains empreints / d’un beau brin de folie ». Quant à la gerbe d’allusions satiriques tournées en poésie somptueuse dont notre poète couronne son recueil, c’est un régal. Et c’est brillamment qu’il parvient, grâce à la richesse inouïe d’un langage dont on négligera les quelques rugosités et qui nous bouscule au rythme de ses fureurs souvent (mais pas toujours) marines, qu’il parvient donc, à nous interpeller « contre vents et marées / pour juste découper / une meurtrière dans l’éternité ».
***
1) Les 2 livres en 1 coffret bibliophile à offrir, s’offrir ou se faire offrir, est disponible dans les bonnes librairies ou à commander aux Éditions Estuaires, moyennant 45,- Euro à verser au CCPL IBAN LU90 1111 0047 4589 0000 de René Welter, L-3447 Dudelange.
2) v. mon article sur « L’envers du sable » de Serge Basso dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 27.03.09.
3) « meurtrière » n’a ici bien entendu rien à voir avec « assassine », mais signifie plutôt archère, lucarne, petite fenêtre étroite. Encore que chez Jégou le double sens ne soit pas exclu, je m’en suis tenu à cet signification, même en faisant un petit clin d’oeil à Hitchcock (Fenêtre sur cour).
Giulio-Enrico Pisani
jeudi 23 juillet 2009

jeudi 1 octobre 2009

Profil d'un poète 2 René Guy Cadou


Cadou par lui-même.

René Guy Cadou et l'école de Rochefort.
René Guy Cadou naît à Sainte-Reine-de-Bretagne (Loire Atlantique) le 15-2-1920. A l'âge de 16 ans, il rencontre Michel Manoll, libraire et poète, avec qui il nouera une amitié indéfectible. Un autre libraire, Michel Laumonier, poète lui aussi, contribuera à incliner les goûts littéraires de Cadou vers Lautréamont, Rimbaud et les contemporains : Jean Follain, Jean Rousselot, Louis Guillaume aux dépens de Sully Prudhomme et François Coppée dont son père, qui rimait volontiers, lui conseillait la lecture. Dès 1936, Cadou entre en correspondance avec Max Jacob et publie les primeurs de sa poésie aux éditions Les Feuillets de l'îlot de Jean Digot. En 1941 il participa à l'avènement de L'Ecole de Rochefort qui fut selon l'expression du poète " une cour de récréation" beaucoup plus qu'une école littéraire à proprement parler. Elle regroupa de jeunes poètes qui sous l'occupation étaient décidés à écrire pour exprimer un attachement viscéral à la terre, au pays. Ces jeunes partageaient les mêmes valeurs, le même culte de l'amitié érigée en valeur suprême, le même attachement à une nature où se reflètent les passions du poète et la même quête d'une fusion avec cette nature vénérée. Tel est -me semble-t-il- le sens qu'il convient d'attribuer à ce que Cadou appelle le "surromantisme".
* * * *
Aux bords de la Loire, Marcel Béalu, Luc Bérimond, Jean Bouhier, René Guy Cadou , Maurice Fombeure, Jean Rousselot –à l'époque le plus connu de tous- signent en octobre 1941 un programme qui peut être résumé en une phrase : dire la vie, toute la vie. D'autres poètes rejoindront le groupe qui n'impose aucune contrainte à ses membres contrairement au groupe surréaliste dont les membres auront à subir l'autorité papale d'André Breton.
Evoquant l'esprit qui régnait dans le groupe, Jean Rousselot écrit : " pairs nous fûmes, chacun avec ses propres humeurs, ses propres certitudes, ses propres ambitions et sa propre espérance, et non point écoliers, encore moins professeurs"
René Guy Cadou, jeune instituteur suppléant, s'investit profondément dans le groupe et s'épanouit dans cette fraternité qu'il lui offre.
La poésie de Cadou cultive le culte de la nature ressentie comme le vivier du poète enraciné. Il y a chez lui une fascination pour le végétal. Le poète est à l'image d'Antée reprenant force à chaque contact avec Gaia, la terre.
Ce qui ne fut d'abord qu'une métaphore devient une vision du monde. Tout devient végétal chez Cadou : Hélène, la passion de sa vie qu'il épouse en 46, est "l'algue marine et la plante sauvage", le ciel "est une grande pelouse". Le végétal semble être le levain de cette poésie.
La flore, parce que terrienne par son enracinement, aérienne par sa poussée, hydrique par sa sève et ignée par son besoin de soleil, réalise l'unité des éléments. On comprend dès lors qu'elle prolifère dans l'oeuvre d'un poète soucieux de fusion avec les éléments naturels. La profusion se mue en fusion avec le végétal. Le poète devient littéralement boisé: "Je ne porte sur moi que les forêts d'automne". Cette confusion de l'humain et du végétal confère aux textes de Cadou l'essentiel de sa sève, une fraîcheur certaine et cette verdeur naïve qui la caractérisent.
La verdeur du poète se devine surtout aux "emprunts" qu"il fait aux autres poètes ( Supervielle, Apollinaire...) et aux prosaïsmes qui entachent une oeuvre qui n'a certainement pas eu le temps de s'enraciner, de pousser et de mûrir. Une poésie qui n'a pas réussi à se délester de ce qui l'alourdit.
La poésie de Cadou fait prévaloir la nostalgie sur l'aspiration. En elle, l'enracinement qui découle de l'identification à la flore occulte toute dynamique d'un élan vers l'ailleurs. La fixation sur le végétal dit bien cette primauté de l'enracinement sur l'envol. Profondément enraciné, Cadou se meut dans un univers ancré, statique qu'aucune mutation n'est à même d'affecter : rien ne bouleverse l'univers du poète pas mˆme la passion amoureuse : quand Hélène entre dans l'univers du poète, elle y trouve une place toute prête. Hélène n'est pas pour Cadou ce que Elsa est pour Aragon. Hélène est l'eau
qui coule dans une rivière dont le lit est déjà creusé :
Comme un fleuve s'est mis
A aimer son voyage
Un jour tu t'es trouvée
Dévêtue dans mes bras
........
Et je n'ai plus songé
Qu'à te couvrir de feuilles
En 1950, Cadou subit une intervention chirurgicale. Malade, il le sera jusqu'à la date fatidique du 20 mars 1951.Pour avoir longtemps méprisé son corps, Cadou s'éteint à 31 ans.
A la mort du plus jeune des poètes de Rochefort, ses amis multipliant les hommages le mettent littéralement au premier plan tant et si bien que Cadou finit par devenir le plus connu des poètes de Rochefort et sa notoriété aura vite fait d'éclipser tous les autres à commencer par Hélène dont la poésie est d'une verve exquise. Des ouvrages aussi sérieux que le Petit Larousse notent qu'il est " le principal représentant de l'Ecole de Rochefort" , le Robert fait de lui le " fondateur" de cette école. Ce qui était un hommage s'est transformé en erreur consacrée. Il faudra attendre de longues années avant que la « supercherie » ne devienne insupportable. La vérité fut rétablie par Jean-Yves Debreuille dont le travail(1) reste le maître ouvrage pour l’étude cette période de la poésie française. En 1991, à l'occasion du cinquantenaire de l'Ecole de Rochefort, se tient à Agen le colloque : Rochefort et ses marges. Des universitaires dont J.Y.Debreuille et des anciens de Rochefort (Rousselot et Bouhier) y prennent part et nonobstant l'hommage que tous s'accordent à rendre à Cadou, ce qui avait pris la tournure d'une mystification est définitivement levée . Ceux qui ont contribué à la création du mythe réussissent à rétablir la vérité : Cadou n'est pas le fondateur de L'Ecole de Rochefort pas plus qu'il n'en est le poète principal. Notons aussi la part que prit Jean-Louis Depierris dans la dissipation du malentendu : il montre avec rigueur(2) et vigueur que Bouhier fut le véritable fondateur de l'Ecole.
Je relis Hélène ou le Règne végétal, je relis Hélène Cadou : celle qui ne fut qu'une muse a des tonalités poétiques que je ne trouve pas à la lecture de R.G. Cadou


1 Jean-Yves Debreuille : L'Ecole de Rochefort Théories et pratiques de la poésie 1941-1961. Presses Universitaires de Lyon; 1987.
2- Jean-Louis Depierris : Tradition et insoumission dans la poésie française Presses universitaires de Nancy.
Bibliographie : Oeuvres poétiques Complètes Seghers
Hélène ou le règne végétal Seghers

dimanche 27 septembre 2009

Profil d'un poète 1 Armand Robin

On a voulu faire oublier ce mutin, ce poète polyglotte, anarchiste, honni et maudit.
ARMAND ROBIN
Armand Robin naquit à Plouguernével dans les Côtes-du-Nord le 19-1-1912 huitième enfant d'une famille modeste, il fut vacher, comme tous les enfants de sa région. Ce bretonnant de naissance décida d'apprendre les langues et en maîtrisa une vingtaine dont le persan, le roumain, le hongrois, le russe, le mongol, le gallois, l'arabe... Ce révolté qui se disait révolutionnaire fit des études des plus classiques : préparation des concours de l'E.N.S, puis de l'agrégation. Il sympathise très jeune avec le P.C mais un voyage en URSS effectué en 1935 l'éloigna définitivement de la grand-messe communiste. Plus tard, il payera cher cette rupture avec les communistes et son adhésion à la Fédération anarchiste.
S'il est un poète dont il est malaisé d'écrire la biographie c'est bien lui : voilà un homme qui écrit pour défaire sa vie, pour s'y soustraire. En 1940, il publie son premier recueil Ma Vie Sans Moi titre éloquent pour un poète qui écrivait : «J'ai choisi, pour me bâtir, d'être partout détruit ». Il traduit Goethe pour la Pléiade et se fait remarquer en 1942 par un roman Le Temps Qu'il Fait «grand poème où la prose cherche le vers» selon l'expression de Maurice Blanchot. Paulhan et Supervielle saluent son inspiration lyrique. Ce texte ne pouvait que plaire à un Supervielle : on y voit des animaux qui assistent le héros dans sa quête du savoir, on y voit des chevaux qui parlent... Il est presque un écrivain confirmé. En 1944, pour vivre, il passe ses nuits à écouter la radio et publie un bulletin d'écoute qu'il ronéotype lui-même. Tiré à quelques vingtaines d'exemplaires, parfois à cinquante, ce bulletin comptait des abonnés aussi illustres que le Canard Enchaîné, le comte de Paris, l’Élysée et le Vatican. Des années qu'il passe à écouter Radio Moscou, Radio Tirana, Radio Pékin et toutes les autres radios spécialistes de démagogie, de propagande et de ce qui s'appellera plus tard la langue de bois, sortira en 1953 un essai La Fausse Parole où il est le premier à analyser les mécanismes ensorcelants du surgissement du non-langage. On ne sait pourquoi à la Libération il est considéré comme indigne. Voici sa réaction à ceux qui lui jettent l'anathème :
«Paris ma grand' Ville
Trois millions de dénonciateurs
Sous l'oppresseur
Hitlérien
Trois millions de dénonciateurs
Sous l'oppresseur
Stalinien
Trois millions de dénonciateurs
Attendent tout oppresseur,
Lettre en main.
Et trois millions d'écrivains
Applaudissent: "C'est très bien !"
En 1945, il publie un autre recueil Les Poèmes Indésirables où on peut lire des pages d'une violence à la mesure du discrédit qu'on a voulu jeter sur lui. Robin ne peut se complaire dans le rôle de la victime, il préfère sortir ses griffes « Il n'y a plus de pensée, il n'y a plus que des clairons ; il n'y a plus de poète, il n'y a plus que des Aragon ». Plus rien ne fera taire ce poète qui rêvait d'amour et se voyait embarqué dans des altercations où il n'avait rien à faire. En 1946, il fait paraître une plaquette qui porte la mention suivante :«Armand Robin, inscrit sur la liste noire des écrivains français : Poèmes de Boris Pasternak, inscrit sur la liste noire des écrivains soviétiques. Édition mise en vente au profit des militants prolétariens victimes de la bourgeoisie communiste». Suivent d'autres recueils qui s'inspirent entre autres de la poésie arabe Poésie Non Traduite I et II (Gallimard). On voit le poète à Sèvres, à Lausanne d'où il revient avec une déception amoureuse, on le voit avec son ami Brassens. Personne ne présageait pas le drame, on commençait même à penser qu'il y avait de la place pour des anarchistes qui du reste étaient des excentriques, des originaux, des anticonformistes, des poètes qui n'ont jamais posé de bombes. En 1961, la France est un pays méconnaissable, capable du pire. Robin répétait à qui voulait l'entendre "Je suis un fellagha".
On ne sait pourquoi Robin est arrêté un jour au 7ème arrondissement, on sait encore moins pourquoi il décède quelques jours après (le 31 mars 1961) à l'infirmerie du dépôt. Mort mystérieuse retiendra l'histoire littéraire. Mort mystérieuse !!
Choix bibliographique :
Ma Vie sans moi NRF poésie/ Gallimard.
Omar Khayam Rubayat traduction d’Armand Robin poésie/ Gallimard.

mardi 22 septembre 2009

poesia per Isola del Liri


Isola del Liri
Pour P.I

Ho più di vent’anni
Ho lasciato a Parigi i miei vent'anni
Son andato attraverso i libri e ho letto le città
E non so ancora volare
Ho bevuto i migliori vini d'Italia e di Francia
E non so ancora volare
Ho pianto a volte una lacrima blu
E non so ancora volare
Mi manca il vento di Sora
La neve degli Appennini

lundi 21 septembre 2009

محي الدين بن عربي Ibn Arabi


Mausolée Ibn Arabi. Damas

محي الدين بن عربي
لقد كنت قبل اليوم أنكر صاحبي
إذا لم يكن ديني إلى دينه داني
لقد صار قلبي قابلاً كلّ َ صورة ٍ
فمرعى لغزلان ٍ ، ودير ٍ لرهبان ِ
وبيت ٍ لأوثان ٍ وكعبة طائف ٍ
وألواح توراة ٍ ومصحف قرآن ِ
أدين بدين الحب أنى توجهت ْ
ركائبه ، فالحب ديني وايماني"

Moheïddine Ibn ’Arabî (1164 Murcie-1240 Damas )
Auparavant je pouvais renier un ami
Si ma foi ne se rapprochait pas de la sienne
Maintenant mon cœur accueille toute figure
Il est désormais prairie pour les gazelles, couvent pour les ermites
Bétyle pour les idoles, Kaaba pour le pèlerin,
Planches de la Torah et un Coran
L’amour est ma croyance où que s’orientent
Ses convois ; l’amour est ma religion et ma foi.


Traduction de Jalel El Gharbi

vendredi 18 septembre 2009

Amel Zmerli expose à La Marsa





Amel Zmerli que nous connaissons grâce à son blog http://surletoit.canalblog.com/
expose actuellement à Tunis, à la galerie El Borj La Marsa, de 21h30 à minuit. Plus que deux jours pour voir cette exposition collective à laquelle elle participe. Je viens de l’apprendre et, en toute hâte, je tente ici une lecture de son œuvre :

L’œuvre picturale d’Amel Zmerli est affiliée à l’aquatique en ceci qu’elle trouble les contours et efface les formes dans une fluidité colorée qui ne rompt pas avec les origines. C’est une peinture souvent abstraite qui semble se souvenir de la figuration. Mieux encore, elle n’est que le souvenir. Celui qui taraude l’esprit et enchante le regard. Douceur du geste ; geste de la douceur.
Ici tout est sublimé dans une perspective qui confond délibérément figuration et abstraction ; une perspective qui permet d’avoir vue sur tout en ne montrant presque rien. Rien = chose (res) et néant.
Tout nage dans l’élément premier dont l’eau n’est que le comparant.

Il y a quelques années Sabra et Chatila


A peine entré dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila à la périphérie de Beyrouth, je ressens le besoin d’une langue autre. Il me faut une syntaxe torturée, des phrases mutilées, une rhétorique et un lexique ourdis de silence, de colère et de colère silencieuse. A droite se trouve le charnier. Quelques inscriptions couleur sang sur un fond noir répondent au devoir de mémoire. Le 16 septembre 1982 plus d’un millier de civils palestiniens, chrétiens ou musulmans, tombent sous les serres de miliciens de la droite libanaise et de soldats israéliens: ils sont massacrés, torturés, lynchés, suppliciés, charcutés. Les tueurs sont des hommes de M. Elie Hobeika(3), qui deviendra par la suite ministre dans le gouvernement libanais et ils ont été entraînés, aguerris et équipés par M. Ariel Sharon, Premier ministre d’Israël. Certains parmi les miliciens ont la nausée et se retirent. Les autres, pris dans l’engrenage du crime, continuent. Ils reprennent des forces en se servant dans les boutiques: pâtisserie et belles pommes libanaises, chantées jadis par Abu Nawas. Et le crime se poursuit associant sang et plaisir, rancœur et désir, celui d’en finir avec ces sous-hommes de Palestiniens. Femmes enceintes éventrées, gamines violées et hommes empalés. On m’a raconté qu’un milicien, boucher de son état, aurait conclu qu’il n’y avait pas de différence entre hommes et bêtes d’abattoir et qu’il suffisait de procéder de la même manière pour accéder aux abats. Les victimes sont toutes enterrées dans des sacs en plastique offerts par Tsahal. Et voilà vite remblayées les fosses communes. A la suite du scandale que fut la découverte de ce charnier, les témoignages les plus incontestables vinrent en révéler l’ampleur. Jean Genet(2), l’un des premiers arrivés sur les lieux avec Leila Shahid, déléguée de Palestine en France, témoignent de l’atrocité des faits. En Israël, la commission Itzhak Kahane(3), que personne ne peut accuser d’antisémitisme, conclut à la responsabilité personnelle de M. Ariel Sharon. On ne sort pas indemne après avoir vu Sabra et Chatila. On en sort, tout au moins paranoïaque. Ce bon père de famille qui presse le pas pour que la baguette de pain de ses enfants ne refroidisse pas a peut-être tué. Et cet autre qui choisit scrupuleusement des pommes. Il y a surtout cet autre qui, ayant pris une poupée, s’inquiète de savoir de quelle couleur sera le papier cadeau. Ce n’est pas moi qui m’égare, la question demeure posée: qu’est-ce qui fait qu’un citoyen paisible se métamorphose en assassin, en insulte à l’humanité tout entière. Ou encore: qu’est-ce qui fait que l’humanité accepte que l’anathème soit jeté sur un peuple? Il n’y a pas de réponse. Il suffira de creuser la question. Et je constate que la poésie est encore possible après Deir Yassine (massacre commis contre les Palestiniens en 1948) et après Sabra et Chatila, comme si l’oubli était possible. Et pourtant la beauté de cette jeune Palestinienne qui entrouvre une fenêtre est encore possible. Serions-nous promis à l’oubli des laideurs?
La grande rue, celle qui menait à l’hôpital Gaza, prétend être aujourd’hui une rue commerçante. Que de petites échoppes où foisonnent des marchandises de toutes sortes venues des pays d’Asie. De la pacotille qui se vend très bon marché. La clientèle se recrute dans tout Beyrouth. Je me suis même laissé dire que certains miliciens ayant participé à la boucherie viennent s’approvisionner ici en électroménager made in Turquie, made in Taiwan ou made dieu seul sait où. Il y a aussi des marchands aux quatre saisons: étals disposés avec un art qui contraste avec l’insalubrité ambiante. Les Palestiniens, surtout les enfants, ont droit à ces produits: ils doivent seulement attendre la fin du marché pour aller fouiller dans les poubelles ou dans les décharges : joie de l’enfant qui a trouvé une poupée à laquelle il ne manque que la tête; joie de l’enfant qui a déniché une tomate bien fraîche et joie de la chèvre à se délecter d’une salade. Quelques chèvres. Le bestiaire de Sabra et Chatila est à étudier. Quelques mulets, des rats, quelques chèvres, des rats, quelques chats et des rats. Aujourd’hui, le camp se vide. Les Palestiniens, interdits d’accès à plus de 70 professions ou métiers quittent le camp: Australie, Etats-Unis (quand ils le peuvent), pays scandinaves. Pour ne pas faciliter leur implantation définitive, la loi libanaise ne leur accorde ni le droit de travailler ni des papiers, ni eau, ni électricité, ni voierie. Des intellectuels libanais, des partis politiques, surtout le puissant Hezbollah, revendiquent des conditions plus humaines pour les réfugiés. Il y a de moins en moins de Palestiniens à Sabra ou à Chatila. Une autre population aussi indigente tend à les remplacer: des Syriens, des Libanais pauvres, des Asiatiques… qui très vite prennent le faciès des hommes privés de lumière: il fait toujours sombre dans les rues des camps. La misère prend un nouveau visage, celui d’une profusion de pacotille qui profite à de grands négociants ou trafiquants qui, eux, ne mettent jamais les pieds à Sabra. Impossible de savoir qui gère ce commerce. Dans les «ruelles» du camp, je marche sous une immense toile d’araignée qui approvisionne les maisons en électricité. Ces maisons de la promiscuité, du surpeuplement n’ont pas toutes quatre murs et un toit. Nombre d’entre elles ont en guise de mur ou de toit des draps ou des couvertures ou des plaques de taule. Il y a ici des représentations des groupes politiques palestiniens, des marchands de légumes, un médecin et un centre culturel. Les jeunes qui fréquentent ce centre ont calligraphié des poèmes sur les murs. J’avoue que j’ai trouvé un plaisir tout aussi immense qu’indécent à lire ces textes, à voir ce portrait très réussi de Che Guevara, du cheikh Yassine, assassiné sur son fauteuil roulant à Ramallah, ou ce portrait de Arafat. Le camp, cette preuve de la rémanence des crimes contre l’humanité, exhale une odeur d’égouts à ciel ouvert, près de certains étals de produits de «luxe», l’odeur écoeurante des parfums bon marché et des relents de crimes contre l’humanité. Je n’ai jamais mis les pieds à Auschwitz mais je suis sûr qu’il y règne la même odeur de crimes. Je me pose surtout cette question: comment nous – hommes et femmes – pouvons-nous admettre qu’il existe encore des apatrides? Un moment, je suis tiraillé entre ce désespoir foncier de l’humanité de l’homme et la foi qu’un peuple qui a donné autant d’artistes, de poètes (je pense surtout à Darwich), de victimes reviendra un jour chez lui sur les rivages d’Akka.
[1] Elie Hobeika a été assassiné le 24 janvier 2002: «quelqu’un» avait intérêt à ce qu’il ne vînt pas témoigner à Bruxelles.
[2] Genet à Chatila, textes réunis par Jérôme Hankins, Babel, 1992
[3] Rapport de la commission Kahane, Stock, 1983

jeudi 17 septembre 2009

Prose pour le transmaghrébin 2 Ibn Khaldoun

Maison natale d'Ibn Khaldoun 33 rue Tourbet El Bey

Rue Tourbet El Bey
A Tunis, la rue Tourbet El Bey devrait profiter d’une plus grande attention parce qu’elle a des prolongements qui vont très loin dans le temps et dans l’espace.
J’aimerais en colmater toutes les brèches, les fissures et les lézardes.
J’aimerais y accrocher des pots de géranium et y planter un olivier.
Je ne parlerai pas aujourd’hui du mausolée Husseinite qui donne son nom à la rue et qui mériterait d’être mieux entretenu.
La rue Tourbet El Bey c’est aussi le 33. C’est au numéro 33 qu’est né en 1332 l’historien, le fondateur de la sociologie Ibn Khaldoun.


Mosquée du Dôme
Dans la même rue, la petite mosquée du Dôme où le jeune Ibn Khaldoun fit ses études primaires. Superbe mosquée qui allie la noblesse de la roche et le fini du crépi, l’abrupt et la blancheur, le circulaire et le carré.
L’auteur des Prolégomènes et de « L’Histoire universelle. Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères » est la figure maghrébine par excellence.
Fèz conserve son souvenir puisqu’il y habita et enseigna à la Médersa Bou Inania avant de devenir premier ministre.




La médersa Bou Inania


La maison où il a habité se trouve au cœur de Fèz, pas loin de la Médersa. Une petite maison modeste. L’écriteau qui surmontait la porte d’entrée a disparu sans doute pour dérouter les curieux.
Grottes de Taoughzout où Ibn Khaldoun commença la rédaction de la Mouqadima (Les Prolégomènes)
C’est dans la région de Béjaïa qu’Ibn Khaldoun commence la rédaction des Prolégomènes. Il avait besoin de solitude, pas seulement pour se mettre à l’abri de ses ennemis mais surtout pour penser une nouvelle méthode historique, positiviste et pour asseoir les fondements de la sociologie. Mais en 1378, il doit revenir à Tunis pour travailler en bibliothèque. Il est recruté comme professeur.
Aujourd’hui, la Bibliothèque Nationale de Tunis conserve de précieux manuscrits de ses œuvres.

mercredi 16 septembre 2009

Un poème d'Artéphius لامية العجم الطغرائي



Je suis aux prises avec ce texte d’Artéphius الطغرائي que je suis en train de traduire pour une revue française. Je mettrai en ligne ma traduction après sa parution en revue.
الطغرائي Artéphius est un éminent chimiste du 12 eme siècle. Il est né à Ispahan dans une famille arabe. Sa naissance lui a permis une parfaite maîtrise des langues arabe et persane. Ce que l’on sait très peu en Occident c’est que ce fut un grand poète lyrique.
La version sur laquelle je travaille est légèrement différente de celle-ci. J’ai pris le parti de traduire le texte tel que publié à Constantinople en 1881 dans ce livre dont on voit ici la couverture.

لامية العجم

أصالةُ الرأي صانتْنِي عن الخَطَلِ وحِليةُ الفضلِ زانتني لـــدَى العَطَــلِ
مجدي أخيراً ومجدِي أوّلاً شَرَعٌ والشمسُ رأْدَ الضُحَى كالشمسِ في الطَفَلِ
فيمَ الإقامُـة بالزوراءِ لا سَكَني بهــا ولا ناقتي فيهــا ولا جَمــلي
نَاءٍ عن الأهلِ صِفْرُ الكفِّ منفردٌ كالسيفِ عُرــِّيَ متنــاهُ من الخَـللِ
فلا صديقَ إليه مشتكَى حـزَنِي ولا أنيسَ إليــه منتَهــى جــذلي
طالَ اغترابيَ حتى حنَّ راحلتي ورحُلهــا وقرَى العَسَّالــةِ الذُّبــلِ
وضَجَّ من لَغَبٍ نضوي وعجَّ لما يلقَى رِكابي ولــجَّ الركبُ في عَذَلـي
أُريدُ بسطــةَ كَفٍ أستعينُ بها على قضــاءِ حُقــوقٍ للعُلَى قِبَـلي
والدهــرُ يعكِسُ آمالِي ويُقْنعُني من الغنيمــةِ بعــد الكــَدِّ بالقَفَلِ
وذِي شِطاطٍ كصدرِ الرُّمْحِ معتقلٍ لمثلــهِ غيـرَ هيَّــابٍ ولا وَكِـلِ
حلوُ الفُكاهِةِ مُرُّ الجِدِّ قد مُـزِجتْ بقســوةِ البأسِ فيه رِقَّــةُ الغَـزَلِ
طردتُ سرحَ الكرى عن وِرْدِ مُقْلتِه والليلُ أغـرَى سـوامَ النـومِ بالمُقَلِ
والركبُ مِيلٌ على الأكوارِ من طَرِبٍ صـاحٍ وآخرَ من خمر الهوى ثَمِـلِ
فقلتُ أدعـوكَ للجُلَّــى لتنصُرَنِي وأنت تخذِلُني فـي الحـادثِ الجَـلَلِ
تنـام عيني وعينُ النجمِ ساهرةٌ وتستحيلُ وصِبـغُ الليلِ لـم يَحُـلِ
فهـل تُعِيُن علـى غَيٍّ هممتُ بهِ والغيُّ يزجُـرُ أحيانـاً عـن الفَشَلِ
اني أُريدُ طـروقَ الحَيِّ من إضَـمٍ وقد رَمـاهُ رُمـاةٌ مـن بني ثُعَـلِ
يحمونَ بالبِيض والسُّمْرِ اللدانِ بهمْ سودَ الغدائرِ حُمْـرَ الحَلْي والحُلَلِ
فسِرْ بنـا في ذِمـامِ الليلِ مُهتدياً بنفحـةِ الطِيب تَهدِينَـا إِلى الحِلَلِ
فالحبُّ حيثُ العِدَى والأُسدُ رابضَةٌ حَولَ الكِناسِ لها غابٌ مِنَ الأَسَلِ
نَؤمُّ ناشِئةً بالجزع قد سُقيَتْ فِصالُها بمياه الغَنْجِ والكَحَلِ
قد زادَ طيبَ أحـاديثِ الكرامِ بهـا ما بالكـرائمِ من جُبنٍ ومـن بُخُلِ
تبيتُ نـارُ الهَـوى منهنَّ في كَبِدٍ حرَّى ونار القِرى منهم على جبلِ
يقتُلنَ أنضـاءَ حبٍّ لا حَـراكَ بها وينحرونَ كـرامَ الخيـلِ والإِبِــلِ
يُشفَى لديغُ الغوانِي في بُيوتهِـمُ بنهلـةٍ من لذيذِ الخَمْـر ِ والعَسَـلِ
لعــلَّ إِلمامــةً بالجِزعِ ثانيـةً يدِبُّ فيهـا نسيمُ البُـرْءِ فـي علل
ِ
لا أكرهُ الطعنةَ النجلاءَ قد شُفِعَتْ بردفةٍ من نِبــالِ الأعيُنِ النُّجُـلِ
ولا أهابُ صِفاح البِيض تُسعِدُني باللمحِ من صفحاتِ البِيضِ في الكِلَلِ
ولا أخِــلُّ بغِــزلان أغازِلُهـا ولو دهتني أسـودُ الغِيـل بالغيـَلِ
حبُّ السلامةِ يُثْني همَّ صاحِبــه عن المعالي ويُغرِي المرءَ بالكَسـلِ
فـإن جنحـتَ إليـه فاتَّخِـذْ نَفَقـاً في الأرضِ أو سلَّماً في الجوِّ فاعتزلِ
ودَعْ غمــارَ العُلى للمقديمن على ركوبِهــا واقتنِعْ منهــن بالبَلَـلِ
رضَى الذليلِ بخفضِ العيشِ يخفضُه والعِــزُّ عندَ رسيمِ الأينُــقِ الذُلُلِ
فــادرأْ بهـا في نحورِ البِيد جافلةً معارضـاتٍ مثانى اللُّجـمِ بالجُـدَلِ
إن العُلَـى حدَّثتِني وهـي صادقـةٌ في مـا تُحــدِّثُ أنَّ العزَّ في النُقَلِ
لو أنَّ في شرفِ المأوى بلوغَ مُنَىً لم تبرحِ الشمسُ يوماً دارةَ الحَمـَلِ
أهبتُ بالحظِ لو نـاديتُ مستمِعــاً والحـظُّ عنِّيَ بالجُهَّــالِ في شُغُلِ
لعلَّــهُ إنْ بَــدا فضلي ونقصُهُمُ لعينهِ نــامَ عنهــمْ أو تنبَّـهَ لي
أعلِّلُ النفس بالآمــالِ أرقُبُهــا ما أضيقَ العيشَ لولا فسحةُ الأمَـلِ
لم أرتضِ العيشَ والأيــامُ مقبلـةٌ فكيف أرضَى وقد ولَّتْ على عَجَـلِ
غالى بنفسيَ عِــرفاني بقيمتِهـا فصُنْتُهـا عن رخيصِ القَدْرِ مبتَذَلِ
وعادةُ النصلِ أن يُزْهَى بجوهـرِه وليس يعمـلُ إلّا في يــدَيْ بَطَـلِ
مــا كنتُ أُوثِرُ أن يمتدَّ بي زمني حتى أرى دولــةَ الأوغادِ والسّفَلِ
تقدَّمتني أناسٌ كــان شَوطُهُــمُ وراءَ خطويَ إذ أمشي علـى مَهَلِ
هــذا جَزاءُ امرئٍ أقرانُه درَجُوا مـن قَبْلهِ فتمنَّى فُسحــةَ الأجـلِ
وإنْ عَلانِيَ مَنْ دُونِي فـلا عَجَـبٌ لي أُسوةٌ بانحطاطِ الشمس عن زُحَلِ
فاصبرْ لها غيرَ محتالٍ ولا ضَجِـرٍ في حادثِ الدهرِ ما يُغني عن الحِيَلِ
أعـدى عدوِّكَ أدنى من وَثِقْتَ به فحـاذرِ الناسَ واصحبهمْ على دَخَلِ
وإنّمــا رجـلُ الدُّنيا وواحِدُهـا مـن لا يعـوِّلُ في الدُّنيا على رَجُلِ
وحسنُ ظَنِّكَ بالأيــام مَعْجَـزَةٌ فظُنَّ شَرّاً وكُـنْ منهـا على وَجَـلِ
غاضَ الوفاءُ وفاضَ الغدرُ وانفرجتْ مسافـةُ الخُلْفِ بين القولِ والعَمَلِ
وشانَ صدقَك عند النـاس كِذبُهمُ وهــل يُطابَقُ معـوَجٌّ بمعتَــدِلِ
إن كـان ينجـعُ شيءٌ في ثباتِهم على العُهـودِ فسبَقُ السيفِ للعَذَلِ
يـا وارداً سؤْرَ عيشٍ كلُّـه كَدَرٌ أنفقـتَ عُمـرَكَ في أيامِـكَ الأُوَلِ
فيمَ اعتراضُـكَ لُـجَّ البحرِ تركَبُهُ وأنتَ تكفيك منـه مصّـةُ الوَشَلِ
مُلْكُ القناعـةِ لا يُخْشَى عليه ولا يُحتاجُ فيه إِلى الأنصـار والخَوَلِ
ترجــو البَقاءَ بدارِ لا ثَباتَ لها فهــل سَمِعْتَ بظلـٍّ غيرِ منتقـلِ
ويا خبيراً على الأسرار مُطّلِعـاً اصْمُتْ ففي الصَّمْتِ مَنْجاةٌ من الزَّلَلِ
قـد رشَّحـوك لأمرٍ إنْ فطِنتَ لهُ فاربأْ بنفسكَ أن ترعى مع الهَمَـلِ

mardi 15 septembre 2009

A tourist among stangers.


La poésie de Sanford Fraser, poète new-yorkais, choisit des images de la vie pour dire la vie. Elle se saisit de l’instant éphémère pour dire sa soif d’éternité. C’est une poésie qui, comme chez Cummings ou chez ce poète François de Cornière (il y a longtemps que je n’ai plus entendu parler de lui), l’anodin insinue que rien n’est anodin dans la vie. Sanford Fraser happe des images qui, par elles-mêmes disent que le monde est ce qu’il est : chose immonde. Il laisse entendre l’immensité de la solitude. Une solitude quasiment ontologique : nous apparaissons et nous disparaissons seuls.
Cela fait des années que je suis attentivement le cheminement poétique de mon ami Sanford Fraser et je puis dire qu’il dit quelque chose d’essentiel : les réalités sociales sont plutôt l’expression de réalités ontologiques car l’existence nous offre à chaque instant des allégories de l’être, du néant. Il suffit de regarder. Et le dernier recueil en date de Fraser ne pouvait que s’intituler Tourist car ce qui définit le touriste, ce passager, ce passant, c’est qu’il voit. Le touriste : un être du regard qui passe.
Voici le poème qui donne son titre au recueil. Il est remarquer que la fin de ce poème est le titre même de son premier recueil « among stangers I’have known all my life »

Tourist est pulié ici par NYQ Books, 2009 (New York Quarterly Books). amazon.fr/ amazon.com/Barnes & Noble/ Powells' Books.

Tourist
My head,
prayer-bent over a folded map

my eyes, walking
lines

of streets
I don't have time to see

I look up
somewhere lost

among
strangers
I've known
all my life...

Touriste
Ma tête,
inclinée comme en prière

sur une carte pliée
mes yeux marchant

le long des rues
que je n'ai pas le temps de voir

je lève les yeux,
perdu quelque part

parmi
des étrangers
que j'ai connus
toute ma vie.

lundi 14 septembre 2009

Kasserine

Le monument flavii.


Je descends vers le sud de la Tunisie pour revoir un poème gravé sur un mausolée du II ème siècle après J. C. J’affectionne la poésie qui se fait chose visible. Ma route passe par Kairouan, le centre spirituel du Maghreb. J’entre dans la ville, dans sa profusion de coupoles, de minarets et de dômes et dans la luxuriance de ses riches tapis pure laine qui tapissent les riches demeures d’Amsterdam, de Paris ou de Hambourg. Kairouan est l’une des capitales mondiales du tapis étroitement concurrencée par les prix des pays asiatiques: l’artisanat kairouanais n’emploie pas d’enfants. Cette ville fournissait au pays ses plus grands savants et ses plus grands poètes. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de croiser dans tel ou tel café de la ville de jeunes poètes discutant littérature. Dans la grande mosquée de la ville, la première de toute l’Afrique, je me laisse aller à la fraîcheur et au calme des lieux. Ici, on comprend comment l’Islam a réussi à s’ancrer si profondément dans cette terre. Il n’y a qu’à voir les chapiteaux corinthiens et autres qui couronnent des colonnes récupérées dans les ruines de la région pour comprendre que l’Islam a su faire siens les symboles des cultures qu’il a supplantées. A quoi ressemble la mosquée? L’idéal des architectes musulmans était de reproduire l’oasis. Les colonnes, les arceaux sont une palmeraie. L’oasis faite de fraîcheur est comparant du paradis. L’eau des ablutions est acheminée par des conduits souterrains. Comme au paradis, l’eau coule invisible. C’est une allégorie que vous viendrez voir ici. Je ne m’attarde pas trop à Kairouan. Le poème gravé dans la pierre m’appelle. Soleil radieux. De Kairouan à Sbeïtla, la route traverse des plaines peu habitées. Pendant longtemps cette région a été saignée par l’émigration et l’exode rural. Hémorragie humaine de plus en plus jugulée. Les oueds sont tous à sec toutefois cette terre naguère quasiment désertique est en train de verdir. Ici, on a la main verte. Pourtant l’eau demeure invisible. Elle est surtout dans les barrages qui recueillent toute goutte d’eau. Schématisons, l’image de cette région, serait un château d’eau au milieu de nulle part. Un cheval barbe scrute l’infini de son horizon et une petite bédouine le regarde. De la petite bédouine, je ne puis rien dire sinon qu’elle a des yeux étonnamment bleus. Le cheval barbe constitue la race maghrébine. Il est endurant, patient. Pendant des siècles, il fut de toutes les luttes. J’ai une pensée pour l’Émir Abdelkader, auteur d’un traité sur le cheval barbe, cet ancêtre du cheval andalou et des chevaux qui sillonnent la lointaine pampa.

A Sbeïtla (l’ancienne Sufetula). A l’hôtel Sufetula. L’hôtel est modeste. Il a un air de pension de famille qu’un accueil des plus agréables rend sympathique. De l’hôtel, la vue sur le site archéologique est imprenable. Au coucher du soleil, le site retrouve une qualité de silence presque audible. Les pensionnaires de l’hôtel, des allemands, des français, des espagnols, semblent respecter ce calme. Il n’y a pas la foule bruyante des touristes qui viennent pour la plage. Ici, lointaine est la mer. Sufetula est un site fort intéressant: on s’arrêtera longuement devant ses multiples monuments: la majestueuse porte d’Antonin qui faisait office d’arc de triomphe, le forum, les trois temples dédiés à Jupiter, à Junon et à Minerve, l’église de Bellator, l’église de Vitalis avec son baptistère orné de mosaïques, l’église du prêtre Servus, les trois fontaines, le théâtre, les thermes, l’amphithéâtre, l’huilerie et au fond du site, en apothéose, l’emblème éternel de la ville: l’arc de triomphe. Le site est tout en fleurs. Dans la rue principale de Sufetula, me revient un poème de Michel Deguy évoquant cette rue: “Le vent de la rue des temples, le temple de la rue des vents, la rue du temple des vents, le vent des temples en rue, le temple des vents de rue, la rue des vents des temples à Sbeïtla. Où l’herbe est gardée la grande invasion ne repousse pas.”. Je reprends la route, un cheval barbe traverse fièrement. Noble monture des chevaliers d’antan. Chevaliers assagis aujourd’hui que “chevaux” renvoie d’abord à la puissance fiscale des moteurs. A Kasserine, ville spacieuse, propre, je m’empresse d’aller voir mon poème gravé sur un mausolée. D’où vient ce monument pyramidal. Quelle en est la filiation? L’ancêtre de cet ouvrage se trouve en Syrie. C’est le mausolée d’Halicarnasse. Il se retrouve aussi en Libye d’où il est venu en Tunisie pour proliférer. Mais les deux chefs-d’œuvre du genre sont ceux de Dougga et de Kasserine. Ce type de monument a traversé la Méditerranée et on le rencontre en Italie, à Agrigente (tombeau de Théron), en France (bâtisse de l’île du Comte à Beaucaire). Il atteint la vallée du Rhin à Cologne (mausolée de Poblicius), à Bonn (Krufter Saüle) et près de Trèves (le monument Igel). Il se retrouve également en Algérie, en Espagne.

Le monument de Kasserine (l’ancienne Cillium dont les vestiges sont encore visibles) est connu sous le nom de mausolée Flavii. Avec le mausolée Pétronnii, il a donné son nom à la ville (Kasserine signifie en arabe: les deux châteaux). Si le monument Flavii n’a pas la grâce de celui de Dougga, il s’en distingue par son importance épigraphique. Désireux de perpétuer leur souvenir, les propriétaires de cette sépulture ont fait appel à un poète. Sur la façade du premier étage (il en compte trois) deux poèmes de pas moins de 110 vers célèbrent le défunt. Les deux poèmes ne sont pas d’une lecture aisée, d’où la difficulté de les traduire mais surtout de les interpréter. J’avoue en toute humilité ne pas être convaincu des lectures qui ont été faites de ces textes. Je lis le début du poème: “La vie est bien courte et ses moments s’enfuient, nos jours arrachés passent comme une heure brève, nos corps mortels sont attirés au fond des terres élyséennes par Lachésis la malveillante acharnée à couper l'écheveau de nos vies, voici pourtant qu’a été inventée l’image, procédé séduisant; grâce à elle, les êtres sont prolongés pour la suite du temps, car la mémoire, rendue moins éphémère, les recueille et garde en elle bien des souvenirs: les inscriptions sont faites pour que perdurent les années […]. Qui pourrait désormais s’arrêter là sans ressentir de vertueux élans, qui n’admirerait ce chef-d’œuvre, qui, en voyant cette profusion de richesses, ne resterait confondu devant les immenses ressources qui permettent de lancer ce monument dans les souffles de l’éther?…”. Le poète à qui on a demandé de célébrer le défunt, le fait si bien mais le célébrant, le poème ne fait rien d’autre que glorifier la poésie même; tant et si bien que le mot “monument” est à lire comme synonyme de poème. Je relis ce poème comme coquetterie de la poésie ne faisant que son propre éloge. Pour finir, l’envie me prend de comparer le mausolée de Kasserine à celui de Dougga, un site très bien conservé au Nord du pays. Je remonte vers le nord où l’eau est visible. Le monument de Dougga est le cénotaphe présumé du chef carthaginois Massinissa. Il est en excellent état de conservation. Imposant par son architecture et par son emplacement, il domine une plaine verdoyante. La poésie du paysage semble le dispenser de tout poème. Sur le chemin du retour, je traverse des villages qui s’annoncent par leurs minarets et leurs sites byzantins. A voir la Medjerda, le principal cours d’eau du pays, je conclus qu’il vient de pleuvoir sur les hauteurs de l’Atlas. Un nuage venu de la mer promet de la pluie.

samedi 12 septembre 2009

Prose pour le transmaghrébin 1

Mausolée de Dogga

Pays de Massinissa
Et il y a derrière les oliviers de Dougga, regardant la rivière venant du lointain Atlas, ce mausolée qui pense aux origines mésopotamiennes et à la mer lointaine. On dit que c’est le mausolée de Massinissa, l’illustre roi numide alors que c’est celui du chef Afeban. Le mausolée de Massinissa se trouve plutôt à Cirta, près de l’actuelle Constantine. Les deux monuments –celui de Cirta- ayant pu être reconstitué par ordinateur – se ressemblent.

Mausolée de Massinissa à Cirta.

Echo du passé et souvenir effilé des pyramides et d’une matinée romaine. La transcendance du site est ponctuation du silence. Elle est jonction. Il y a ici un silence qui s’épaissit dès qu’on y goûte. Un oiseau venu d’il ne sait plus où tente de se faire bémol du bleu. Et les nuages ne semblent pas tenir leur promesse. Et il y a sur ces coteaux des paysans qui pensent au lointain exil. Maures chassés de leur Andalousie, Arabes venus de très loin ou ce Français ayant opté pour une autre identité : ici on peut changer d’identité. Il suffit de pouvoir dire Salam et quelques mots d’amour. C’est peut-être pourquoi le site de Dougga est aujourd’hui le site romain le mieux conservé.