dimanche 6 juin 2010

Un poète irakien Muniam al Faker منعم الفقير


Muniam al Faker est un homme de théâtre, romancier et poète iakien. Il a dû quitter son pays en 1979. Il s’est réfugié à Beyrouth où il a écrit ses premiers poèmes. En 1982, suite à l’invasion israélienne, il a dû quitter le Liban pour la Syrie. Il vit à Copenhague depuis 1986. Il vient de publier un choix de textes au Caire dont nous traduisons ce texte :


Ceci n’est pas un monde
Mais une bande de pays
Ceci n’est pas l’humanité
Mais une poignée de sociétés
Ceci n’est pas une patrie
Mais des atomes de sable
Celui-ci n’est pas un homme
Mais des gouttes de sang
Ceux là ne sont pas vivants
Ni morts non plus
Ceci n’est pas une mer
Mais un cimetière d’eau
Toi-même
Tu n’es pas toi
Puisque tu es moi

هذا ليس عالماً
إنما شلة بلدان
هذه ليست بشرية
إنما حفنة مجتمعات
هذا ليس وطناً
إنما ذرات تراب
هذا ليس إنساناً
إنما قطرات دماء
هؤلاء ليسوا أحياءً
لكنهم ليسوا أمواتاً
هذا ليس بحراً
إنما مقبرة ماء
حتى أنتِ
لستِ أنتِ

لأنكِ أنا

8 commentaires:

giulio a dit…

la tête me bourdonne de ce poème, cher Jalel, car après avoir apprécié la "litanie" de ses 12 premiers vers, je n'arrive pas à y situer les 3 derniers. En quoi concluent-ils? Ça me fait comme si je couronnais la série 4, 8, 12, 16, 20, etc., par 3, 6, 9

Jalel El Gharbi a dit…

Cher Giulio
Il me semble que ce texte à chute (le dernier vers donne au poème tout son sens) dit ceci :
du début jusqu'à la fin (excepté le dernier vers) : plus rien n'est reconnaissable.
le dernier vers : moi-même je ne suis plus moi-même.
C'est aussi une déclaration d'amour. L'amour est peut-être ce qui sauvera le monde semble signifier le poète.
Tes réticences viennent peut-être de ce que le dernier vers ne peut-être lu comme une déclaration d'amour. A moins qu'on ne considère l'amour (dans les conditions vécues par le poète) comme une perte d'identité, une perdition.
J'ai tenu à traduire même cette ambiguïté
Amicalement

gmc a dit…

SALON DE BEAUTE

Pourquoi faut-il
Sauver les mondes objectifs
Virtuosité de rêves
Qui se projette
Sur la grève des virtualités

L'amour se suffit à lui-même
Sans nul besoin
D'un imaginaire autre
Pour brûler doucement
Dans les décombres

Je peins des épouvantails
Que peignent les oiseaux
Du vent et de la mer
Saveurs et arômes
De la liberté d'expression

Jalel El Gharbi a dit…

@GMC, merci cher poète ami

Evel a dit…

Oui, la rupture que vous dites, Giulio, Jalel, je peux la lire dans les trois derniers vers, et entrer dans le poème par la porte de cette rupture.

N’est-il pas possible, aussi, de voir, dans le poème, la même structure du début à la fin :

“a“ n’est pas +
mais —,
“b“ n’est pas +
mais —,
“c“ n’est pas +
mais —,
“d“ n’est pas +
mais —,
etc. ?
Situation où plus rien n’est reconnaissable, où la dégradation est telle que vivants, morts ne se distinguent plus (vers 9, 10 et autres) ; le poète, alors, dirait à la personne aimée et morte – morte à cause des conditions dénoncées par le poème ? – : « toi-même / tu n’es plus toi / puisque tu es moi ».
Dans cette interprétation – surinterprétation ?–, le génie du « puisque » (si efficace après l’énumération du « mais ») maintient sur le « toi » la valence positive alors que le « moi » se charge ET du signe négatif, ET du signe positif. Je veux dire que le « moi » – tout comme les personnes, les choses évoquées au long du poème –, n’est plus reconnaissable – perte d’identité – ; et, néanmoins, c’est lui qui prolonge par sa vie encore, par son sentiment, sa mémoire, ses vers, la vie de la personne “qui n’est plus elle“ parce qu’elle n’est plus . Le « moi », qui tout au long du texte agissait par son témoignage, par la mise en poème, se montre, dans le dernier vers, acteur à part entière, assumant, dans sa vulnérabilité, dans sa réalité, le négatif, le positif, la mort, la vie.

J’aime aussi lire ce poème en songeant que le « toi », le « moi » sont la même personne ; le poète s’adresserait alors à lui-même : la dégradation évoquée tout au long de ses vers, en vient à être, en ce qui le concerne, une défiguration, une dépersonnalisation (« tu n’es pas toi »). Dans cette hypothèse, Mouniam, englué dans la violence des circonstances qui lui incombent, se doit de vivre ce « moi », reflet (charge négative) du « toi » (charge positive) ; reflet, réalité qui vont néanmoins tout assumer, y c o m p r i s l e f a i t d e n ’ ê t r e p l u s s o i – m ê m e ; de sorte qu’avec cette lecture, le dernier mot du poème, comme dans la lecture précédente, ajoute, à sa charge négative, un signe positif.

Le « Je est un autre », est revenu, comme tant d’autres fois, à la lecture de ces des deux derniers vers…
Il faudrait écouter d’autres poèmes de Mouniam al Faker, et relire celui-ci… Lors d’une autre vie, lorsque je saurai l’arabe… En attendant, je n’oublierai pas :

« C e c i n ’ e s t p a s u n e m e r / m a i s u n c i m e t i è r e d ’ e a u ».

Merci à vous deux. Merci au poète. Et à gmc qui a ajouté – dansé – ses vers pendant ma laborieuse réponse…

Ondée. Buisson de rouges ployant sous le crépuscule encore humide.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Evel : merci chère amie pour cette grille de lecture.
Vous m'encouragez à traduire d'autres textes
amicalement

Jalel El Gharbi a dit…
Ce commentaire a été supprimé par son auteur.
Manant2 a dit…

Amis poètes:
La langue arabe ne laisse pas de doutes sur l'interprétation du "toi" final, puisque Jalal a pris soin de poser la "kasra" à la fin, que l'on n'emploie que pour signifier un "toi" féminin. Et c'est ce qui est beau dans cette chute. Cela n'empêche pas l'effet miroir de fonctionner : l'aimée en tant que "même" perçoit la perte du sens et la désespérance qui caractérise le monde perçu par le poète