lundi 1 juin 2009

Pourquoi écrire ?


Pourquoi écrire ?
Lancinante question qui, semblant interroger la raison d’être des choses, confine au silence et touche à ces zones où commence le néant. Ci-dessous la réponse de mon ami Laurent Fels, poète luxembourgeois, à cette question.

La question se trouve au centre même du processus créateur. Doit-on dire avec Saint-John Perse : « À la question toujours posée : 'Pourquoi écrivez-vous ?' la réponse du Poète sera toujours la plus brève : 'Pour mieux vivre' » ? Personnellement, je pense que l’écriture n’aide pas à mieux vivre. Au contraire. C’est autour de la névrose que se cristallise le symbole qui, dans une phase ultérieure – c’est-à-dire après être passé par le kaléidoscope de l’inconscient – constitue le premier fragment d’une œuvre à venir. Il faut avoir vécu beaucoup de moments de solitude et de désespoir pour que le premier vers d’un poème, voire le premier mot d’un vers puisse s’écrire. Et encore. Avec le temps, on mûrit et on devient plus sélectif. On élimine certaines choses dérangeantes. On se rapproche de plus en plus d’une poétique du dépouillement. Car c’est lorsque le cœur éclate en silences que l’œuvre prend forme dans les tréfonds subliminaux et jaillit – à des instants très rares dans une vie humaine – comme un geyser à la frontière d’un désert de glaciers. Ce moment n’existe peut-être qu’une seule fois dans la vie d’un écrivain et c’est à ce moment-là qu’il produit un chef-d’œuvre.
Laurent Fels

28 commentaires:

Giulio a dit…

Pourquoi écrire? Les raisons possibles sont tellement nombreuses et peuvent même être multiples dans une seule et même personne, que leur énumération risquerait d'exploser ce blog. Ne penses-tu pas, Jalel, que le texte de Laurent se réfère et se limite à l'écriture du poète?
Là, en effet, nous nous rejoignons et la réponse à "Pourquoi écrire de la poésie" est - je pense - toujours la souffrance. Celle-ci peut avoir diverses origines, bien sûr... Mais en fin de compte, on en revient toujours au non-dit d'Aragon qui en écrivant "Il n'y a pas d'amour heureux", pensait sans doute qu'il n'y a pas de poète heureux.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Giulio, Oui cher ami. Je pense que c'est surtout de poésie qu'il s'agit ici. C'est certainement le genre le plus problématique, celui qui a le plus d'accointances avec le silence, le plus éloigné de l'évidence, de l'évidence de sa présence.
Oui, on peut gloser à ta manière le vers d'Aragon.
Amitiés

helenablue a dit…

Je me sens très proche de vos propos Giulio et Jalel , et j'ajouterai que ce n'est pas donné à tout le monde, de pouvoir ainsi sublimer sa souffrance et celle du monde, c'est un don.

Amitiés.
Hélèna

Jalel El Gharbi a dit…

@ Helena : chère Hélène, on passe sa vie à apprendre à convertir les maux en réussite technique, en belles phrases. "Il n'y a pas d'amour heureux" peut être traduit également en "Il n'y a pas d'histoire heureuse". Ce qu'on peut ambitionner, c'est de passer de l'échec lyrique à la lyrique.
Merci de votre passage chère Hélène

gmc a dit…

A L'INUTILE POURQUOI

Qui dit bonheur
Dit malheur
Sauf sur les arches
Où les contraires flottent
Comme autant de similitudes
Qui dopent l'écriture
Vers les stratosphères souterraines
Où le velours est roi
D'un sourire permanent
A la parole silencieuse

Feuilly a dit…

Difficile d'imaginer une écriture (surtout si elle est poétique)s'il n'y avait pas au départ une souffrance ou tout au moins un manque. Reste à savoir si l'écriture apporte une solution. Quelque part, oui, puisqu'elle pemret de dire cette souffrance, même si elle ne l'empêche pas.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Feuilly : la souffrance ne permet pas d'écrire, pas plus que le bonheur d'ailleurs. L'écriture naît du manque, du désir.
L'écriture la seule chose qu'on puisse opposer au manque qu'on ne peut combler.
Merci d'être passé

Meriem a dit…

Je suis d'accord avec votre dernier commentaire cher Jalel.
Si l'on me posait la question, je ne trouvais d'autre réponse qu'une autre question : Pourquoi respirer ?
Vouloir, avoir besoin d'écrire, s'explique-t-il ? Le manque. Oui. C'est pourquoi je suis entièrement d'accord avec votre dernier comentaire. Le désir aussi. Oui. Et puis quelque chose d'inexprimable, d'inexpliquable. A moins de. A moins de plonger dans son inconscient pour un utre motif que celui d'écrire mais pour celui de se demander pourquoi écrire. Pour ma partn je n'ai pas (encore) cette force, ce courge, pourtant je connais la réponse mais je ne puis pas (encore) la transmettre.
J'espère ne pas avoir été trop décousue.
Amicalement, chers passants (Gulio, Feuillly), amicalement cher Jalel. Et les utres...

La petite librairie des champs a dit…

cher Jalel, d'abord bonheur de se retrouver un moment encore plus près de la mer, en lisant vos textes, j'aime beaucoup ces retrouvailles pour moi à l'origine même de l'écriture. Retrouvailles avec Tunis que je ne connaissais pas en novembre 2008 et depuis ce mois j'y suis retournée trois fois, en ayant le bonheur de croiser des poètes comme Moncef Ghachem ou Lorand Gaspar. Ce qui nourrit l'écriture, c'est l'enfance, la mémoire, la mer pour moi. La phrase de Pessoa: La vie ne suffit pas, résume de manière claire ce qui pousse un poète à écrire. Manque, douleur, désir mais aussi le goût de la langue (à la fois le goût au sens de la saveur, mais aussi l'amour de la langue qui va de pair avec une difficulté à la manier, à la faire sienne). Ecrire, une nécessité un peu étrange, qui à la fois met à l'écart et en même temps réunit, le temps de l'écriture, le poète au monde qui l'entoure. "Je ne suis poète que de quatre à cinq" ai-je écrit dans un long poème, voulant exprimer la difficulté qui est la mienne de vivre poétiquement au long des jours. La nuit, plus facile car le rêve ouvre des portes closes durant la journée.
Je ne peux mettre la douleur seule comme moteur d'écrire. Il en est d'autres. Nous souffrons tous. Peu éprouvent la nécessité d'écrire et surtout de transformer la plainte intérieure en chant.
Cher Jalel, encore merci de ces moments et des images de villages tunisiens où s'allonger devant la mer pour mourir semble facile..
Sylvie Durbec

Kimberlite a dit…

Ecrire, c'est sans doute d'abord aspirer à combler ce manque, cette béance entre un ressenti, des choses vécues, rêvées et la réalité et là les analystes devraient être heureux, même si cela ne semble cependant pas suffire à réduire les écrivains au silence. Puis, doit sans doute surgir le plaisir des mots, le plaisir de les agencer et de jouir des effets qu'ils produisent !

Jalel El Gharbi a dit…

@ Meriem : merci d'être passée.
@ Sylvie : Merci de votre commentaire. Sur votre blog j'ai lu le texte de C. Esteban lui aussi était venu en Tunisie en 1963 puis dans les années 90 sur invitation de l'université.
Merci pour le lien, j'en ferai autant.
Bien à vous
@ Kimberlite : tout livre écrit est une réussite et en même temps un échec (par exemple ce manque ontologique). Heureusement qu'échec il y a sinon il n'y aurait pas de récidive. En cela l'écriture et le désir sont choses jumelles.
Amicalement

La petite librairie des champs a dit…

Sonnet en hommage à Valentino Zeichen et son poème Omar


Ce matin au chapitre de la légèreté :
un jour à Bagdad le monde fut léger
dit-on et tout s’y déplaçait en volant :
les animaux, les femmes et les enfants.

Le cyprès prêt à pleurer infiniment
se balance toujours dans le vent
et l’odeur de la fleur de magnolia
se promène légère dans la véranda

Le jardin dehors tranquillement s’élève
tandis qu’à l’intérieur le chant de la fleur
nous ouvre la porte des mille et un rêves

A quoi bon un sonnet nouveau une douleur
de plus sur la page amère et sur les grèves
si elle n’est aussi écriture du bonheur ?

Jalel, ce poème ce matin venu du balancement du cyprès dans une miniature persane mais aussi au jardin et dans la mémoire, et la lecture d'un poème de V.Zeichen, poète italien.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Sylvie : Merci pour ce beau sonnet. Je ne connais pas le poème Omar de Zeichen mais ce titre me fait penser au poème Port Said de Nazim Hikmet
Bien à vous

gmc a dit…

UN ANNEAU A L'OREILLE

Rien de plus simple
Que de vivre poétiquement
Assis sur un nuage
Admirant l'espace
Sur lequel se déploie
Le rêve de la matière

Rien de plus simple
Il suffit juste d'un mot
Pour que s'envolent
Les cathédrales de fictions
Et les aventures de la douleur

Rien de plus simple
Le monde est pure poésie
C'est là la seule information
Que porte le langage
Quelles que soient les formes
De ses multiples expressions



http://www.youtube.com/watch?v=o22eIJDtKho#

gmc a dit…

dsl jalel, j'avais oublié que tontube ne passe pas chez vous, c'est une chanson de nine inch nails repsie par johnny cash un peu avant sa mort, elle s'intitule "hurt"

ART.ticuler a dit…

اشارك وحدتي وحدتها
في هذا الفضاء الفسيح
انقط حديث المساء
وألهو بفكرة صلبتها الريح:
الكتابة ليست إلا عزف
على أوتار قلب جريح
أشارك وحدتي وحدتها
في هذا الفضاء الفسيح

Jalel El Gharbi a dit…

@ ART.ticuler : شكرا لهذا القصيد الذي يذكر بان الوحدة صنو الكتابة

Anonyme a dit…

C´est magnifique cette réflexion lyrique,dommage ca exiger beaucoup
de névrose de solitude et de
desespoir
Merci pour cette source

monia

Jalel El Gharbi a dit…

@ Monia : soyez la bienvenue

VACANCES DE REVE a dit…

Salut, très intéressant votre article, je vous rejoins sur bien des points ! A bientôt !

ilham a dit…

bsr ,
moi je dit que si la poesie existe c pas pour seulement exprimer ses douleur mais c'est surtout reveler ce qu'ont ressent (amour ,tristesse ,bien etre , ou bonneur ..) mais ca reste toujours un setiment
merci et a tres bien tot ...

Jalel El Gharbi a dit…

@ Vacances de rêve : merci de votre passage.
@Ilhem : oui, mais vous noterez tout de même que le bonheur est la chose la plus difficile à dire sans doute parce que "Je suis heureux" est une phrase qui induit "Je ne l'étais pas" ou "je ne le serai plus". Il est vrai pourtant que la poésie, née du manque, du désir peut être un hymne à la vie, à l'amour, au rêve... Merci

Andrea M. a dit…

Avec du retard... je prends part à la conversation... il y a parfois trop de nous en soi… il faut évacuer… se vider… l’Homme se décharge… il prend… puis laisse… sous multiple forme… déféquer… éjaculer… pleurer… transpirer… cracher… On rend aussi un peu de ce que l’on prend… lecture… écriture… nourriture… vomissure… amour… aimer…
C’est souvent lorsqu’on n’arrive plus à écrire… en période de crise… qu’on se pose la question du pourquoi… et le pourquoi et parfois même la cause du passage à vide… plus rien ne sort… ou plus rien ne veut sortir… c’est la constipation… Alors il faut de nouveau se nourrir… pour évacuer… On évacue ce qu’on ne peut ou ce qu’on ne veut garder en soi… On peut aussi vouloir donner ce qu’on n’a pas reçu… ou ce qui a cruellement manqué… ou ce qui manque encore… c’est selon…
L’écriture c’est un passage… l’écrivain n’est qu’un vecteur… on écrit parce qu’on reçoit… amour… douleur… plaisir… des choses qui sont parfois trop grandes pour soi… alors on évacue…
C’est comme ça que je vois les choses… du moins pour le moment… demain je ne sais pas…
Amitié..

Jalel El Gharbi a dit…

@ Andrea M. Oui, disons que la question du pourquoi a comme corollaire un sentiment de vacuité, de non sens.
Merci d'être passé
Amicalement

Patricia G. a dit…

Ecrire? chaque jour ou presque, là où il y a de la place pour du vide et du temps pour le silence à l'intérieur de soi, ou bien au contraire quand trop de bruissements au dedans, écrire s'impose. Un verre d'eau fraîche en quelque sorte.Il suffit parfois d'un mot, de ces mots qui poussent la porte du jour sans trop savoir pourquoi celui ci plutôt qu'un autre, alors d'autres mots rencontrent le premier. Se demande t-on pourquoi respirer? mpais vivre bien sûr.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Patricia G. Bonjour. Merci d'être passée.

corinne a dit…

"On écrit pour regagner du terrain sur la déroute continuelle d'avoir longuement parlé" dit Maria Zambrano,et j'ajouterai d'avoir senti sous la parole commune le silence,un silence qu'on tarde à découvrir,comme ce dénuement dans lequel nous sommes ou plutôt nous révèle l'écriture.Le poème
comme une aspiration toujours recommencée à rejoindre l'origine, l'infans>......;

corinne a dit…

"On écrit pour regagner du terrain sur la déroute continuelle d'avoir longuement parlé" dit Maria Zambrano,et j'ajouterai d'avoir senti sous la parole commune le silence,un silence qu'on tarde à découvrir,comme ce dénuement dans lequel nous sommes ou plutôt nous révèle l'écriture.Le poème
comme une aspiration toujours recommencée à rejoindre l'origine, l'infans>......;