jeudi 8 octobre 2009

Profil d’un poète 3. Charles Juliet



Charles Juliet
Au commencement fut le silence. Pour avoir trop souffert, Charles Juliet se confinait dans le mutisme. Son itinéraire ressemble à celui de Reverzy : chez les deux poètes, l'écriture délivre de l'indicible non pas parce qu'elle permet d'évacuer ce qui se terre en nous mais parce qu'elle permet de le pacifier, de vivre avec. Jeune élève dans une école militaire, Juliet commence à écrire des notes sur tout bout de papier qui lui tombe sous la main. Ces notes se constitueront plus tard en journal. C'est par l'écriture de son journal que Juliet vient à la littérature. L'écriture a chez lui une fonction ontologique essentielle. Juliet cède à un besoin impérieux et écrit sous la dictée d'une voix intérieure. Cette inspiration, bien que d'origine intérieure, apparente le poète aux mystiques.
A la lecture du journal, on est frappé par le verbe parcimonieux, la phrase incisive mais comme essoufflée qui caractérisent les premiers mois. L'écriture semble être à l'image de son auteur marqué par cette souffrance d'être qui vient moins de son passé d'enfant de troupe que d'une conscience de l'aspect dramatique de la condition humaine, de la misère inhérente à l'être humain. Le phrasé devient au fil des jours plus ample. Les notes du diariste gagnent en longueur. Tout se passe comme si le souffle de l'auteur se prolongeait. En fait la phrase dit l'adhésion à la vie. Adhérer à la vie est chose vitale puisqu'elle nous met à l'abri de l'absurde et nous dispense de certaines questions. " à partir du moment où on adhère à la vie on n'a plus à lui chercher un sens" le triomphe du principe de vie supplante la tentation du suicide. L'appétit de vivre, de donner vie s'affirme et donne lieu à un engagement pour l'homme contre tout ce qui peut porter atteinte à sa dignité : intolérance, racisme (dans l’infini de ses manifestations), indifférence et refus de la différence.
L'écriture libèrera la part féminine du poète, celle de l'adhésion instinctive à la vie. La femme étant "proprement sérénité, ouverture, consentement, complicité quasi organique avec le monde dans lequel elle est puissamment enracinée (ma nostalgie de la féminité est de même nature que ma nostalgie d'un repos définitif, de la mort. Elle en est la forme mineure).
Parallèlement à la rédaction de son journal, Juliet écrit des poèmes brefs qui s'adressent à l'intellect du lecteur tout autant qu'à sa sensibilité et où le poète s'adonne à une découverte du monde qui se résout en introspection, en quête d'un anéantissement de soi, d'une fonte que Juliet appelle "non-savoir" et "non-pouvoir". Syntaxiquement, la démarche du poète se traduit par la récurrence de la voie pronominale. Cette forme verbale dans laquelle le sujet, se prenant pour objet, exerce une action sur lui-même. Pour Juliet cette action tient dans cet impératif : accepter la vie et s'y abandonner. S'abandonner à cet anéantissement qu'on appelle vie.
Mieux que tout autre poète, Juliet illustre cette idée que les poètes sont les mystiques de notre époque. La poésie est la spiritualité de ceux qui pensent que le chemin vers soi passe par une quête dans et par le verbe, dans l'image et par elle. S'il y a chez Juliet une démarche qui l'apparente aux mystiques rhénans (Maître Eckart), espagnols (saint Jean de la Croix) et musulmans (Jalel eddine Rûmi), il se distingue d'eux par l'objet de la quête. Juliet cherche d'abord à se rencontrer. Il lui faut être à l'affût de lui-même, opérer un forage de soi. A cet égard, la disposition typographique du poème est éloquente :
du fluide
je passe
au visqueux
du visqueux
au compact
et soudain
je suis
ce galet
qui brasille
et les mots
m'éjaculent
par sa verticalité - le vers contient le plus souvent un ou deux mots - le poème tient du foret, de la vrille. Ce qui y est dit est le plus souvent chose simple mais essentielle comme la naissance d'un sourire, la rupture d'un silence, un moment de désir intense. Le poème est l'instrument de cette descente en soi qu'un rien suffit à déclencher. Chez Juliet, la quête ne vise pas à rencontrer Dieu mais soi-même. Ne faire qu'un avec soi-même. Cesser d'être partagé par cet "étrange et douloureux divorce" comme dit Aragon. C'est à la faveur de cette rencontre de soi que le poète peut aller à la rencontre d'autrui. Les rencontres sont décisives pour Juliet. Il préfère rencontrer des hommes que des dieux à moins que ceux-ci ne se déguisent en hommes. Ce poète pour qui le poème n'est pas le lieu d'une grandiloquence a la simplicité et la force de reconnaître ce que des rencontres ont apporté à sa fragilité : Reverzy, Bram Van Velde, ce marocain ne parlant pas français et qui cherchait son fils en France, Christian Bobin et tant d'autres.
En 1990, La sortie du film de Gérard Corbiau L'Année de L'Eveil tiré de l'oeuvre autobiographique de Juliet révèle au grand public un auteur d'une sensibilité d'écorché vif, d'une suave délicatesse Le poète qui n'était connu que dans des cercles restreints jouit désormais de la notoriété qui devrait être celle des poètes dans une société moins prosaïque. Je crois que l’université de Tunis a été la première à l'inscrire dans ses programmes et à l'accueillir dès 1992. J'ai vu l'homme et je puis dire qu'un poète ressemble à son oeuvre. Sa voix douce mais qui porte. Son regard dans un lointain triste. L'homme est discret, timide et profond.

6 commentaires:

Brigitte giraud a dit…

J imagine Charles Juliet dans une prostration ouverte au monde, quelque chose comme ça. En tout cas, une sensibilité y survit toujours dans son parcours intime pas si lisse.
Belle soirée à vous.

christiane a dit…

C'est très beau, Jalel, votre accueil dans vos mots de ses mots. C'est un auteur qui me fait puits d'eau sombre bonne pour la halte en plein feu de l'âme. Une écriture comme on entend le bruit des pas quand on marche dans une grotte aux ombres fraîches. De mon nouveau voyage... j'égrène sur le clavier d'ici quelques cailloux de mots jusqu'à la maison de ses livres, mémoire...

helenablue a dit…

Un poète que j'apprécie particulièrement, merci Jalel.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Brigitte : Belle soirée à vous aussi (j'ai apprécié votre texte sur le Nobel à Obama).
@ Christiane : "Une écriture comme on entend le bruit des pas quand on marche dans une grotte aux ombres fraîches" J'y souscris.
@ Helenablue : ravi d'avoir un signe de vous.
Amicalement

K. a dit…

Oh, un homme qui connaît la poésie et en parle bien... belle découverte!

Jalel El Gharbi a dit…

@ K : Merci . Poétiquement vôtre