mercredi 16 décembre 2009

Al-Jâhiz, l'amour des livres. الجاحظ وعشق الكتاب


En écho amical au billet publié dans l'excellent blog de Pier Paolo (dans mes liens), voici sur le même sujet un texte que j'ai eu le plaisir de traduire. Al Jâhiz revient à plusieurs reprises sur ce sujet. Si j'ai choisi ce texte c'est surtout pour le dernier paragraphe.

Incitation aux métiers du livre


Pour revenir à l’incitation aux métiers du livre et à l’objection faite à ceux qui récriminent contre les auteurs, je dirais que c’est rendre grâce [à Dieu] pour la distinction entre le dévoiement des gens et leur rectitude, entre méfaits et bienfaits que d’assumer la charge de les redresser et de prendre sur soi de les orienter quand bien même ils méconnaîtraient le mérite de ce qu’on leur dispense. Car rien ne préserve autant la connaissance que de la prodiguer et rien n’en fait perdurer la grâce que de la communiquer. Notons que [faire] lire les gens est plus congru que de les rencontrer. Car dans un entretien, on est plus apprêté, on est plus porté sur les incriminations mutuelles, plus sectaire et plus partial. Lors d’un débat, d’une confrontation s’accroît le désir de l’emporter ; on rivalise d’élégance et de pouvoir. On a honte de se rétracter ; on est trop fier pour se soumettre. De tout cela découlent des rancœurs et naissent des désaccords.
Si les âmes sont ainsi faites et si telle est leur configuration, elles se refuseront la connaissance et n’en verront point la visée. Or, dans les livres, rien n’empêche d’entendre la finalité, de saisir la voie car quiconque est seul à étudier, à comprendre la signification de ces livres ne rivalise ni ne lutte d’intelligence avec lui-même alors qu’il n’a personne devant qui se vanter ni avec qui lutter.
Un livre peut surpasser son auteur, présenter plus de mérite que l’écrivain et faire prévaloir, en divers points, le style de ce dernier sur le discours qu’il peut tenir. Le livre, entre autres, peut être consulté en tous lieux, traduit en toutes langues et est disponible en tout temps, nonobstant le décalage entre les époques et les différences de pays. Tout cela relève de l’impossible pour l’auteur et pour quiconque s’adonne à la controverse. L’échange verbal et l’instruction ne vont pas au-delà de leur cadre ni n’outrepassent les limites de la voix. Le sage peut partir et ses œuvres demeurent ; l’esprit s’éteindre et la production perdure.
N’eût été l’héritage livresque des Anciens, la sagesse inouïe qu’ils ont éternisée, les divers vécus transcrits si bien que nous avons pu être les témoins de ce que nous n’avons pas vu, accéder à tout ce qui nous était refusé et joindre notre humble apport à leur science, entendre ce que nous n’aurions pas pu faire sans eux, notre lot de sagesse aurait été insignifiant et notre lien au savoir ténu.
Si nous nous étions fiés à nos seules capacités, aux limites de nos idées, à la portée de nos expériences en matière d’entendement sensoriel et de perception intellectuelle, la connaissance se serait amoindrie, son désir serait annihilé, sa volonté abolie. La pensée deviendrait stérile, les idées erronées, le discernement affaibli et la raison empesée.
Al Jahiz Le livre des animaux


الترغيب في اصطناع الكتاب
ثم رجع بنا القولُ إلى الترغيب في اصطناع الكتاب، والاحتجاج على مَنْ زَرَى على واضِع الكتب، فأقول: إنّ من شكر النعمة في معرفة مغاوي الناس ومَرَاشدِهم، ومضارِّهم ومنافِعهم، أن يُحتَمَل ثِقْلُ مؤونتهم في تقويمهم، وأن يُتَوَخَّى إرشادُهم وإن جهِلوا فضلَ ما يُسْدَى إليهم، فلن يُصانَ العلمُ بمثل بذْله، ولن تُستَبقى النعمةُ فيه بمثل نشره، على أَنَّ قراءة الكتبِ أبلغُ في إرشادهم من تلاقيهم؛ إذ كان مع التّلاقي يشتدُّ التصنُّع، ويكثُر التظالُم، وتُفرط العصبيّة، وتقوَى الحَمِيَّة، وعند المواجَهةِ والمقابلَة، يشتدُّ حبُّ الغلَبة، وشهوةُ المباهاةِ والرياسة، مع الاستحياء من الرجوع، والأنفِة من الخضوع؛ وعن جميعِ ذلك تحدُث الضغائن، ويظهرُ التباين، وإذا كانت القلوبُ على هذه الصِّفِة وعلى هذه الهيئة، امتنعتْ من التعرُّف، وعمِيت عن مواضع الدلالة، وليست في الكتب عِلَّةٌ تمنَع من دَرْك البُغْية، وإصابة الحجَّة، لأنَّ المتوحِّد بِدَرْسها، والمنفرد بفهم معانيها، لا يباهي نفسَه ولا يغالب عقلَه، وقد عَدِم مَنْ له يُباهي وَمِنْ أجله يغالب.
والكتابُ قد يفضلُ صاحبَه، ويتقدَّم مؤلِّفَه، ويرجِّح قلمَه على لسانِه بأمور: منها أنّ الكتابَ يُقرأ بكلِّ مكان، ويظهرُ ما فيه على كلِّ لسان، ويُوجَد مع كلِّ زمان، على تفاوتِ ما بينَ الأعصار، وتباعُدِ ما بين الأمصار، وذلك أمرٌ يستحيل في واضع الكتاب، والمنازع في المسألة والجواب، ومناقلةُ اللسان وهدايته لا تجوزان مجلسَ صاحبه، ومبلغَ صوتِه، وقد يذهب الحكيمُ وتبقى كتبُه، ويذهب العقلُ ويبقى أثره، ولولا ما أودعت لنا الأوائلُ في كتبها، وخلَّدت من عجيبِ حكمتها، ودوَّنت من أنواعِ سِيَرِها، حتَّى شاهدنا بها ما غاب عنَّا، وفتحنا بها كلَّ مستغلق كان علينا، فجمَعنا إلى قليلنا كثيرَهم، وأدركنْا ما لم نكن ندركُه إلاّ بهم، لما حَسُنَ حظُّنا من الحكمة، ولضعُف سبَبُنَا إلى المعرفة، ولو لجأنا إلى قدر قوَّتِنا، ومبلغ خواطرِنا، ومنتهى تجارِبنا لما تدركه حواسُّنا، وتشاهدهُ نفوسنا، لقلَّت المعرفةُ، وسَقَطت الهِمّة، وارتفعت العزيمة، وعاد الرأيُ عقيماً، والخاطِر فاسداً، ولَكلَّ الحدُّ وتبلَّد العقل
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12 commentaires:

giulio a dit…

Déjà lu le billet de Pier. Décidemment, ce Al-Jâhiz est (hélas était) un grand bonhommme. Il m'est de plus en plus sympathique. Si seulement il pouvait être un peu moins bigot. Peut-être est-il aussi un peu élitiste, non? Une impression...

Jalel El Gharbi a dit…

Al- Jâhiz bigot ?
pas du tout cher Giulio, un rationaliste irréductible plutôt.
Elitiste, je ne sais pas dans quel sens tu l'entends, mais je suis tenté de dire non. Il aimait la vie autant que les livres et il vivait au sein du peuple.

Pier Paolo a dit…

Merci pour vos propros aimables cher Jalel.
L'exhausitivié dont fait preuve al-Jahiz dans la déclaration de son amour pour les livres est proprement phénoménale.
Giulio, al-Jahiz était loin d'être un bigot. Il appartenait à l'école rationaliste (mu'tazilite) qui tentait de concilier philosophie grecque et Révélation et se prononçait pour le libre-arbitre de l'homme. De plus, al-Jahiz était "l'honnête homme" (adib) par excellence. Il faisait preuve d'un eclectisme et d'un dilettantisme incroyables dans ses ouvrages dont le nombre s'élève à près de 350.
Juste une dernière chose, c'est concernant l'image illustrant ce billet. D'emblée, cette photo (très belle) m'a fait penser à la phrase de l'écrivain Amadou Hampaté Ba : "Lorsqu'un vieillard meurt en Afrique, c'est une bibliothèque qui disparaît". Bien à vous deux, chers amis.

Pier Paolo a dit…

Je voulais bien sûr écrire "exhaustivité"

Jalel El Gharbi a dit…

@ Pier,
En choisissant cette illustration j'ai surtout pensé à la tradition qui affirme que Jahiz serait mort écrasé sous sa bibliothèque
Bien à vous

giulio a dit…

Hmmm... Jalel! Et Pier, que dire du paragraphe "rouge" de ton texte?

Oui Pier, l'Afrique c'est ça: les livres dans la tête, hélas, en fin de compte plus éphémères encore que le papier! Heureusement que quelques écrivains se sont attachés à recueillir les propos des (quasi-)derniers griots.

Sais-tu que mon premier roman historique, Der Flug des Bussards, est entièrement basé (les écrits des Flamines et les annales romaines ayant brûlé) sur la transmission orale recueillie surtout par Tite Live et Denys d'Halicarnasse? Je te dis ça, parce que durant les années qui ont suivi sa publication, quelques pseudo-historiens m'ont reprochémon histoire fantaisiste. Mais déjà une décade plus tard de nombreuses découvertes archéologiques sont venues confirmer des évenements et des personnes jusque là crues légendaires.
Oui, verba volant, c'est donc aux écrivains de les recueillir.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Giulio : Ce n'était sans doute pas un athée. Mais un esprit éclairé, rationaliste, grand lecteur de la philosophie.
Sur un autre plan ; je reproduis ici la belle phrase que tu as laissé sur le blog de notre ami Pier :"Plus on avance en âge et plus le nombre augmente des choses qu'on n'a pas faites". Lumineux, cher Giulio.

helenablue a dit…

Tout d'abord Jalel, je trouve cette photo tout à fait fascinante, étonnament j'ai aussi pensé comme Pier Paolo à ce proverbe africain, tellement juste dans la tradition orale africaine...
j'ai découvert avec grand plasir le blog de Pier Paolo, je n'avais pas encore eu jusqu'ici la curiosité de m'aventurer dans vos liens, je le regrette, voilà en partie une choses de faîte.

j'aime beaucoup cette idée que le livre dépasse son auteur, d'autant plus que le lecteur en fait sien et que finalement c'est ainsi que se fabrique notre imaginaire, et se nourrit notre pensée.

"Si nous nous étions fiés à nos seules capacités, aux limites de nos idées, à la portée de nos expériences en matière d’entendement sensoriel et de perception intellectuelle, la connaissance se serait amoindrie, son désir serait annihilé, sa volonté abolie. La pensée deviendrait stérile, les idées erronées, le discernement affaibli et la raison empesée."

D'où tout l'intérêt de l'écriture, des témoignages divers et expression de sensibilités tout azimuth et à cet échange et pérénité qu'est le livre.

Les mots écrits n'ont pas le même impact et pouvoir que les mots dits, comme sur le papier ils s'impriment en nous et font doucement leur cheminement, de plus peuvent être repris à toute occasion et résonner autrement dans le temps sur notre conscience et au creux de notre âme.

Je savoure aussi comme vous le propos de Giulio qui ne manque pas d'à propos qui rejoins le plus j'apprends et moins je sais...

Merci pour toutes ces belles découvertes une fois de plus.

Avec toute mon amitié.
Hélèna

Jalel El Gharbi a dit…

@ Helena : En lisant votre billet d'aujourd'hui, j'ai été tenté de vous envoyer le poème Green de Verlaine. Je me contente de vous en donner le premier vers :
"Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches"
Amicalement

helenablue a dit…

Merci à vous Jalel.

christiane a dit…

ô que j'aime ce paragraphe où est évoqué ce solitaire face à face du livre et du lecteur, cette co-naissance dans la vérité de soi, loin de tout regard, cet effort et cette jubilation, ce ravissement de l'entre d'eux qui pourrait être de l'ordre de l'harmonie, cette langue qui fonde la nôtre ou son silence, cette densité qui sera l'essor de la rencontre hors le livre, une sorte de pas de deux du papier imprimé à la vie avec les autres, de la solitude au partage.
Je comprends que vous ayez aimé traduire ce texte.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Christiane : j'étais sûr que vous aimeriez
Amicalement