vendredi 9 juillet 2010

Poésie pour tous, toujours et partout (2) Par Giulio-Enrico Pisani


John Singer Sargent : Street in Venice

Poésie pour tous, toujours et partout(2)
Nous sommes tous des passants
Dans mon article du 19 février 2010, intitulé avec une sorte d’à-propos anticipé « La passante de l’Occirient »(1), je vous présentais le recueil de poèmes de Jalel El Gharbi, « Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête », dont j’extrais pour vous notre première passante : « Il y avait la passante / Si sombre en sa beauté / Rachid al-Hallaaq Abû Shâdi, / Le dernier conteur de Damas / Ne pouvait pas savoir que la passante avait pris mon âme ». Je vous rappelais alors qu’El Gharbi voguait fort loin de la cruelle légèreté française de la célèbre passante de Baudelaire et que ses vers nous découvraient une autre cruauté, celle du multimillénaire fatum méditerranéen. Ainsi que l’ai expliqué dans la première partie de cet article, que je terminai en pointant sur la multiplicité des significations possibles d’une métaphore, il n’y a là aucune contradiction.
La passante est belle. Marcel Proust évoque dans « À l’ombre des jeunes filles en fleur », prose, certes, mais combien poétique : « ... la beauté dont on serait parfois tenté de se demander si elle est en ce monde autre chose que la partie de complément qu’ajoute à une passante fragmentaire et fugitive, notre imagination surexcitée par le regret ».
Elle est cruelle. C’est dans le recueil « Les Fleurs du mal » de Charles Baudelaire que nous retrouvons « La passante » la plus célèbre, dont l’immense poète nous dit qu’il ne la verra plus qu’« Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! / Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, / Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! »
Moi-même, pourtant peu porté sur le spleen, dans mon premier recueil, « Amours d’un soir fin septembre »(2), j’ai reconnu cette douleur dans le poème « En passant par Paris », tout en l’allégeant, sinon en la guérissant par le bonheur saisi dans l’instant (carpe diem). En voici la dernière strophe : « Mais le flirt suggéré, gratuite connivence, Le sourire en passant, dénudant mais pudique, Appuyé aux Tuileries et envolé à La Défense, est baiser éternel au souvenir magnifique » . Ici, la permanence du souvenir, source de joie, console de la perte. C’est tout ce qui reste. C’est tout ce qui peut subsister. Mais n’est-ce pas là l’essentiel ?
La passante peut être légère. Dans « Soeur inconnue », encore un poème de mon recueil « Amours d’un soir fin septembre » elle reste éphémère tout en s’inscrivant dans la durée : « Toi la passante, dont le chemin, / jour après jour, toujours le même, / croise ma route, certes, en vain, / depuis trente ans, inconnue, je t’aime. // De ton sourire – c’est tout ce que j’ai – les frôlements distants je chéris. / Tu es comme un sœur, mais un jour, qui sait, / dans l’au-delà ou au paradis / l’amour que nous n’avons pas fait / vêtu d’inceste nous sera permis. »
Elle ne promet rien. Nettement moins pessimiste, Charles Trenet, lui, propose gentiment à sa passante : « Vous, qui passez sans me voir, Sans même me dire bonsoir, Donnez-moi un peu d’espoir, ce soir... » . Le « carpe diem » est ici essentiel, quitte à ce que le « di » (jour) devienne soir...
Elle provoque (plus inconsciente que coquette). Afin de ne pas laisser s’envoler la chance, la belle, notre passante donc, Victor Hugo, dans « L’Âme en fleur » de ses « Contemplations », la provoque à son tour : « Si vous n’avez rien à me dire, / Pourquoi venir auprès de moi ? / Pourquoi me faire ce sourire / Qui tournerait la tête au roi ? / Si vous n’avez rien à me dire, / Pourquoi venir auprès de moi ? » et, plus loin, allant jusqu’à se voir lui-même comme passant, « Si vous voulez que je m’en aille, Pourquoi passez-vous par ici ? / Lorsque je vous vois, je tressaille : / C’est ma joie et mon souci. »
Éphémère, elle ne fait que passer. Dans ses Odelettes, Gérard de Nerval croise la passante en gaieté, celle qu’il évoque dans « Une allée du Luxembourg », un peu comme chez Trenet ou même chez moi, mais la ramène tôt fait à une métaphore de sa propre jeunesse qui s’achève, du temps qui passe, du bonheur qui fuit : « Elle a passé, la jeune fille, / Vive et preste comme un oiseau ; / A la main une fleur qui brille, / A la bouche un refrain nouveau. (...) Mais non, ma jeunesse est finie... / Adieu, doux rayon qui m’as lui (3), / Parfum, jeune fille, harmonie... / Le bonheur passait, il a fui ! »
Elle est parfois tragique. « La passante » mystérieuse du poète canadien Emile Nelligan, revêt le même sens métaphorique que celle de Nerval, mais annonce d’emblée la couleur ou, plutôt, le deuil de son état. Voici donc ce sonnet, si beau que je ne peux l’amputer : « Hier, j’ai vu passer, comme une ombre qu’on plaint, / En un grand parc obscur, une femme voilée : / Funèbre et singulière, elle s’en est allée, / Recélant sa fierté sous son masque opalin. // Et rien que d’un regard, par ce soir cristallin, / J’eus deviné bientôt sa douleur refoulée ; / Puis elle disparut en quelque noire allée / Propice au deuil profond dont son coeur était plein. // Ma jeunesse est pareille à la pauvre passante : / Beaucoup la croiseront ici-bas dans la sente / Où la vie à la tombe âprement nous conduit ; / Tous la verront passer, feuille sèche à la brise / Qui tourbillonne, tombe et se fane en la nuit ; / Mais nul ne l’aimera, nul ne l’aura comprise. »
Elle est insaisissable. Ainsi dans « Les Passantes » d’Antoine Pol, dédicace au fugitif phantasme de l’éternel féminin, mis en musique et chanté par Georges Brassens, la consolation du souvenir n’empêche pas le regret. Je la chantonnais parfois, jeune frontalier, dans le train entre Luxembourg et mon boulot à Troisdorf : « Je veux dédier ce poème (...) À la compagne de voyage / Dont les yeux, charmant paysage / Font paraître court le chemin / Qu’on est seul, peut-être, à comprendre / Et qu’on laisse pourtant descendre / Sans avoir effleuré sa main (...) Alors, aux soirs de lassitude / Tout en peuplant sa solitude / Des fantômes du souvenir / On pleure les lèvres absentes / De toutes ces belles passantes / Que l’on n’a pas su retenir »
Mais toutes ces passantes, et ce depuis Malherbe avec sa « Consolation à M. Du Périer » jusqu’au poète irakien Maarouf Roussafi et son poème « La veuve donnant le sein » ne sont pas chantées par le mot « passante ». Certains poètes préfèrent en effet suivre la réflexion de Mallarmé selon lequel « nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner à peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve ! ». Ceux-là aiment sous-entendre, circonscrire, métaphoriser jusqu’aux métaphores. Passants ou passantes n’y apparaissent qu’entre les lignes et jaillissent du contexte poétique, ou du « non dit », comme dans le fameux « … rose, elle a vécu ce que vivent les roses, / L’espace d’un matin… » de Malherbe. Même absence dans « Angine de Poitrine », de Nazim Hikmet(4), où ce poète communiste turc se projette, sempiternel passant lui-même, dans tous les engagements du monde, « Si la moitié de mon coeur est ici, docteur, / L’autre moitié est en Chine, / Dans l’armée qui descend vers le Fleuve Jaune. // Et puis tous les matins, docteur, / Mon coeur est fusillé en Grèce » . Autre passante non dite : celle de Maarouf Roussafi, que le poète regrette ne pas avoir approché. « Ah que ne l’ai-je pas rencontrée ! / Elle marchait le pas alourdi par la misère... » (5). Elle a passé, certes ; mais, le poète, n’a-t-il pas passé son chemin ? Un passant !
Qu’en est-il en effet des passants, au masculin donc, amis lecteurs ? Ils ne sont pas trop fréquents, convenons-en. Notez, j’en ai évoqué un moi-même dans un poème intitulé « La raquette », un passant de l’amitié, dont je vous fais l’économie pour des raisons d’espace rédactionnel. Pour cette même raison je ne saurais hélas citer plus que les six premiers vers du poème d’« Où est la maison de l’ami ? » de Sohrâb Sepehri, poète et peintre iranien dont le passant cherche l’ami : « C’était l’aube, lorsque le cavalier demanda : “Où est la maison de l’ami ?” / Le ciel fit une pause. / Le passant confia le rameau de lumière / qu’il tenait aux lèvres / à l’obscurité du sable... » (6). Mentionnons aussi les beaux vers dans le « Le Passant fabuleux »(7) de la poétesse belge Béatrice Libert, qui contemple une « Vie brisée / en miettes sur la table / en éclats de jours tordus // Face-à-face entre le Destin / Et le Passant magique / Dont la main sait / Rompre le cou à la folie / Sans lui casser les ailes ».
Bien d’autres « passants » peuplent sans aucun doute le patrimoine poétique. Admettons simplement qu’ils ne crèvent pas l’écran géant de la poésie mondiale. Cependant, quelque soit la signification que l’on donne à ces passantes et passants, elles ou ils restent, comme l’écrit avec perspicacité Jean-Pierre Longre sur la pièce de Queneau « En Passant », « des êtres fugitifs » . Et nous voilà de retour à la « case » Baudelaire : « ...Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté... »
Giulio-Enrico Pisani
***
1) www.zlv.lu/spip/spip.php ?article2252 2) Éditions Schortgen, Esch/Alzette, 1996 3) Lui : participe passé du verbe luire (dans le sens d’éclairer) 4) Éditions Gallimard, 2002, page 89 5) Vers traduits par Jalel El Gharbi 6) Poème traduit par Jalâl Alaviniâ, source : « La Revue de Téhéran » 7) Dans « Il neige dans la nuit et autres poèmes », Édit. Autres Temps, Marseille, 2003

22 commentaires:

Jalel El Gharbi a dit…

Cher Giulio : Hugo Von Hofmannsthal a écrit un poème intitulé à un passant :
Tu m'as éveillé à des choses
Qui habitaient en moi, secrètes,
Tu fus aux cordes de mon âme
Le murmure du vent de nuit

Tu fus comme l'énigmatique
Appel de la nuit respirante,
Qui lorsque les nuages glissent
Au dehors, et qu'on sort du rêve,

Dilate notre étroite chambre,
La change en doux horizon bleu,
Parcourt les peuples sous la lune,
D'un tremblement léger, sans bruit
(Traduction J.Y Masson)
En allemand la première strophe
Du hast mich an Dinge gemahnet,
Die heimlich in mir sind
Du warst für die Saiten der Seele
Der nächtige flüsternde Wind
Amicalement

giulio a dit…

Encore un joli poème, cher Jalel! Merci. Une anthologie raisonnée des "passants et passantes", ne serait-ce pas quelque chose pour toi?

Autre chose. Si le français ne connaît que le mot corde pour celle à ligoter, à sauter ou d'un instrument, l'allemand, lui précise: das Seil pour les premières, die Saite pour les instruments. Le mot cordes alourdit en effet quelque peu l'idée de l'âme, lorsque "die Saiten der Seele" qui compare die Seele donc l'âme à une harpe, l'affine. Note que du mot Saite en allemand dérive l'adjectif "zartbesaitet", qui signifie "très sensible" voire hypersensible
.

Halagu a dit…

GIULIO, les histoires d’amour entre peuples et poètes existent encore. La poésie francophone est partout en librairie et sur la toile, la poésie en Amérique du sud est populaire et en plein essor, la poésie dans le monde arabe est le genre littéraire dominant …
J’aurais aimé avoir votre définition des mots poésie et poèmes. Connaissant votre sagacité, je pense que vous vouliez éviter de définir des frontières et des lignes de partage entre la poésie et la prose, entre l’anodin et l’exceptionnel, entre la parole profane et l’œuvre élitiste, entre l’artiste et l’amateur, entre la poésie structurée et la prose rimée…
Je ne crois pas à la génération spontanée de poètes, je pense que l’avènement d’un poète authentique est, souvent, le résultat de la rencontre de plusieurs facteurs, notamment une fibre artistique innée et un travail intellectuel important. Vous voulez réhabiliter la créativité profane, c’est tant mieux, mais que vive le poète, l’artiste,le créateur ! S’adressant à V. Hugo, Leconte de Lisle disait à juste titre : « le poète forge des vers d’or sur une enclume d’airain. »

giulio a dit…

@ HALAGU : vous avez raison. Je ne saurais tracer de frontières nettes entre la prose et la poésie. Je ne pense d'ailleurs pas non plus être à même de tracer quelque frontière nette qu'elle soit, pour la bonne raison que ni en art, ni en littérature, ni en sciences humaines ou autres de telles frontières nettes existent. Il s'agit uniquement d'un fictif et désastreux concept géopolitique inventé par les souverains, les généraux et les politiques et perfectionné au cours des millénaires.

Quant à la poésie, je crois en sa spontanéité en son jaillisement naturel. N'importe qui peut à mon avis faire de la poésie plus aisement encore que monsieur Jourdain fait de la prose.

Mais, bien sûr, tout comme monsieur Jourdain ne sera jamais Zola, le poète "naturel" ne fera sans doute jamais un Rimbaud, disons, en général, car, après tout, ce n'est pas en restant à terre que l'on apprend à voler, bien au contraire. Même qu'en revenant à terre on risque de ne plus savoir affronter les peaux de banane. "Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l'empêchent de marcher."
.

helenablue a dit…

Ohhhhhhh!
Pardon de cet élan cher Jalel, déjà emportée par le texte de Guilio, je le suis plus encore par ce poème!
Quelle beauté!

Jalel El Gharbi a dit…

Chère Hélène, le poème est d'autant plus beau qu'il répondait à une sorte d'affinité élective. Hofmannsthal s'y adresse à un homme épris de poésie qui lui avait écrit qu'il était l'une des rares personnes au monde et le seul en Autriche à avoir une telle intelligence de la poésie (je préfère dire les choses ainsi)
Amicalement

helenablue a dit…

Ce genre d'affinité si rare, et si indescriptible, si ténue, si sensible, d'âme à âme...
La poésie possède en elle ce langage du coeur, et c'est parce que sans doute trop d'humains se ferment qu'elle devient vue de l'esprit, alors qu'elle est la vie même...
Un vrai bonheur d'avoir croisé votre route et celle de Giulio. Merci à vous deux et merci aux poètes d'être.

Jalel El Gharbi a dit…

Hélène : Peut-être que le poétique est aussi ce par quoi se trouve affirmée (pour être transcendée) l'humanité de l'homme. Ou encore : la poésie est aussi une affirmation de cela qui transcende l'homme est qui est foncièrement humain.
(je dis à chaque fois "aussi" pour ne pas donner l'impression de prétendre définir la poésie)
Moi aussi je suis heureux de vous avoir rencontrée

giulio a dit…

@ Blue : merci aux lecteurs surtout! Sans eux, pas de poésie. Le lecteur est à sa manière tout aussi poète que le poète. Non seulement sa lecture anime le texte poétique, mais, y mêlant sa propre sensibilité, ses sentiments et souvenirs, il le fait d'un façon toujours différente de l'auteur. Un poème en devient ainsi 10 ou 100 ou mille ou des millions...
.

christiane a dit…

Magnifique texte cher Giulio. Il me vient à la pensée une autre passante : notre mémoire, notre rapport au temps, le fait que nous sommes toujours dans le virtuel , dans l'après, dans le souvenir qui, se superposant au présent, l'efface et l'habite de mille et une imaginations, surtout s'il nous offre une esquisse. Nous sommes les passants de nous-mêmes croisant les passants des autres. Une vie entière ballotée entre désirs et nostalgie. Et le temps (que nous inventons) baille dans ses roulements d'éternité.
Bon, je suis dans les préparatifs d'un prochain voyage, encore et toujours.
Voilà bien longtemps que je n'ai pris le train ! je vais retrouver le temps du voyage, les paysages qui filent au loin, les noirs tunnels, comme des cris aussi quand nous croisons un autre train. Je vais retrouver cet arrachement délicieux au lieu mais le ciel et ses mers de nuages va me manquer !
A bientôt

Jalel El Gharbi a dit…

Chère Christiane,
Si vous ne connaissez pas ce poème par coeur, ajoutez le à vos bagages. Il pourrait servir bien que le rythme du TGV soit un peu plus rapide que celui de l'alexandrin.
Bon voyage
Le paysage dans le cadre des portières
Le paysage dans le cadre des portières
Court furieusement, et des plaines entières
Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel
Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel
Où tombent les poteaux minces du télégraphe
Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe.

Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout,
Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout
Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette ;
Et tout à coup des cris prolongés de chouette.
- Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux
La blanche vision qui fait mon coeur joyeux,
Puisque la douce voix pour moi murmure encore,
Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore
Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,
Au rythme du wagon brutal, suavement.

giulio a dit…

Autre viatique, chère Christiane, pour la route ferrée, cet extrait de mon autobio rêvée:

V. KOELN HBF


Durant plus d'un siècle CFF, CFB, SBB, FSI, DBB et consorts ou prédécesseurs aux engins fumants et sifflants furent les plus brillants et romantiques entremetteurs des deux mondes.
Dans les entrailles cloisonnées de leurs processionnaires d'acier ne manquaient jamais jeunottes, jeunes mamans ou mystérieuses dames à voilette, disposées à tailler une bavette ou à s'en laisser conter.
Sur la terre ferme souvent fières, voire distantes et froides, ces dames ou demoiselles devenaient presque toujours abordables et se voyaient souvent, en effet, abordées.
Qu'elles eussent laissé derrière elles sur le quai un petit ami agitant la main ou le mouchoir, un mari inquiet (seulement pour sa santé, ou celle des enfants, bien entendu) ou une mère débitant ses recommandations, avait peu d'importance. À peine refermée la vitre des adieux, elles glissaient dans une autre dimension. Plus le voyage était long, plus les barrières tombaient vite et plus les défenses conventionnelles devenaient dérisoires. La première chose à faire, mes amis : apprendre où se rend votre compagne de voyage. Si elle descend au prochain arrêt, autant changer de compartiment tout de suite. Mais deux, trois cent kilomètres ou davantage ! Tous les espoirs sont permis. Même les compartiments bondés ne gâchent rien. Ces chambres à six étaient les cellules d'un monde à part, celui des hôtes du rail, société pourvue de ses propres lois et de son savoir vivre.
Une des règles non écrites du train était : toujours ouvert, secourable, amical ; mais face à la naissance d'un flirt ferroviaire, se découvrir une passion pour la lecture, un amour béat du paysage ou un irrésistible besoin de sommeil. La discrétion complice, quoi ! Ces moeurs élégantes se perdent hélas avec la mode monospace reprise aux troisièmes de naguère et aux transports aériens, dont les monstrueuses salles communes caractérisent de plus en plus souvent les trains à grande distance et autres TGV. Plus rationnel ? Bien sûr. A quant les WC perchoirs collectifs ? Quelle économie de place et d'entretien! Mais pour en revenir à nos voitures, s'il est possible qu'un, deux ou quatre voyageurs soient les complices plus ou moins désintéressés d'une amourette, on ne saurait exiger que cent passagers imitent en bloc les trois singes de la sagesse.
Ajoutez à cela les constants passages dans le couloir médian, le vacarme, l'indélicatesse générale et, pis que tout, les réservations de plus en plus souvent indispensables, qui vous clouent à l’unique siège auquel vous ayez droit. La plupart du temps ni votre voisin, ni votre voisine ne vous inspirent conversation ou badinage. Quant au flirt, oubliez !
Où aller trouver l'âme soeur de ce voyage,
sans bousculer l’indifférence d'autres gens,
se faire remarquer, vilipender et j'en passe ?
Laissez donc tomber ! On parle du bon vieux temps.

christiane a dit…

Merci tous les deux. J'emporte ces textes dans mes bagages. Là où je vais, il y aura du silence, du vent , une lumière différente et le hasard. Je vous emporte avec les textes pour vous poser à la cime des grands sapins ou sur l'aile des éperviers ou dans les mousses odorantes ou... dans un lieu plus indicible.

Appels d'air a dit…

Mais qui écrivait donc (approximativement, de mémoire défaillante et impardonnable) "les passants ... passaient"? Prévert?
Tiens! Tout ça me redonne envie de dessiner.
Deale Esq.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Baltha : pour la chanson je ne saurais vous dire.
Faites nous une de ces passantes qui aident à "passer".

giulio a dit…

@ Baltha: c'est dans son "À la rencontre du monde"

Mais j’étais toujours aussi seul, aussi triste et amer

Tout comme cet homme qui depuis longtemps était là, assis, contemplant la rue.

Je sentais qu’il aurait voulu, mais il ne pouvait pas se lever.

Son âme devait être plus noire que le noir, sa tête vide de joie, d’amour et de rêve.

Et les passants passaient sans se soucier de lui un seul instant.

Il était là, assis, son corps sans vie, le cœur froid mais pas tout à fait mort.

Furtivement, une silhouette a dû se détacher dans la foule ou que sais-je.

En tout cas il s’est levé. Il s’est mis à courir vers elle sans se soucier des gens qui passaient.

La chaleur, je le sentais , était revenue dans ce corps inerte l’instant d’avant.

Son cœur, brutalement réveillé, n’a pas pu résisté d’avoir attendu si longtemps.

Il est tombé là, au milieu de la rue. Il n’avait pas eu le temps de la voir, elle avait disparu.

Je sentis monter en moi des larmes en souvenirs.
J’étouffais des poussières d’existences si souvent répandues sous la lune…et toujours la même question,

Où et quand ai-je été heureux ?

Pensées: Il y a des jours si noirs, Qu’on se croirait Dans un corbillard…Où sont ces moments oubliés ?
Ils sortent parfois d'on ne sait où.
Sans même prévenir, ils s'éclipsent sans prendre le temps.

Ma tête a encore chaviré.
Parfois ils restent là, mais sans savoir pourquoi.

Je sens bien qu’eux aussi sont perdus.
Alors ils finissent par perdre la mémoire.
Ils s'oublient peu à peu,
Ils deviennent transparents, avec le temps.
Et moi, j’attends là, sans chercher à comprendre pourquoi.
J’attend le temps de devenir, moi aussi, transparent.
Pourtant je le sais, tout est là, devant nous... mais on ne voit pas.

helenablue a dit…

Serions nous condamnés à cet aveuglement sourd de nos âmes qui se complaisent dans l'ombre du souvenir et cherche à revivre plutôt qu'à explorer?
Mes passages ici me donnent envie d'ouvrir plus grand mon coeur, me donne envie de mordre, de respirer, de voyager, d'apprendre, de voler aussi et je m'y emploie même si le noir corbillard me rappelle parfois à l'ordre avec son sillage de cafards et de regrets.
Ici, oui, je sens le jaillisement m'étreindre et mes rêves les plus fous se permettre...
Je passe et repasse insatiable de tant de beautés, et cueille avec délice toutes les voies qui s'ouvrent ainsi à mon âme de femme endolorie.

Anonyme a dit…

Parmi les voies, Blue, n'oublie pas celle de l'humour, que beaucoup considèrent à tort comme incompatible avec la poésie.

Prends donc garde que je ne t'aspire pas parmi mes passantes...

dont j'espère toujours qu'elles ne cesseront pas de passer et de repasser...

... et de répasser. C'est que ma femme, elle, m'a pris au mot, et ça fait près de quarante ans que je n'ai plus repassé une chemise ou un pli de pantalon.
.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Helene : Pourtant chaque fois que je passe par votre blog, je vois combien vous réussissez à convertir la noirceur en lumière bleu, d'un bleu qui transporte outre mer, d'un bleu si nattier qu'il en est tout à la fois la morsure, la respiration, le voyage et l'apprentissage
Merci de votre présence

christiane a dit…

Voilà, Giulio, j'ai trouvé vos deux textes que je voulais relire. C'est un beau labourage que vous avez fait là. Tant de passantes évoquées et même un passant. Je suis allée là-haut et j'ai marché aussi haut que le vent, parfois plus haut que les oiseaux. Je n'ai fait qu'un seul dessin pour mes amies de ce silence, les invisibles. 3 heures, c'était un matin, dans l'église déserte, toute petite, pierres à nu, vitraux de grisaille et l'oculus qui laissait pénétrer les rayons du soleil presque à l'aplomb de l'autel (une pierre enfouie dans le sol au moment de la révolution). Alors j'ai suivi la révélation de ce cercle de lumière, sur les dalles mais aussi dans l'ombre du lieu qui peu à peu s'échangeait contre un clair-obscur grandissant. Une sorte de cécité qui faisait place peu à peu aux ombres, aux contours, aux contrastes, aux matières. C'était prodigieux et je m'étais lancée dans l'entreprise avec un "bic" à encre noire ! Aucun mot pendant ce travail, aucun mot traversant mes pensées , blanches, comme un négatif surexposé à la lumière. Je crois que j'ai fait l'expérience d'un passage, c'est cela que j'ai voulu revenir vous dire, un passage... une passante en arrêt dans un passage de l'ombre à la lumière, du silence à ce qui n'est pas le silence et qui n'est pas des mots. Mais qu'est-ce que c'était... je n'ai trouvé la réponse que beaucoup plus tard, en rentrant à Paris.
Tout est passage, Giulio et nous sommes de passage (action de traverser et de faire traverser, de relier, de nouer entre eux des êtres, des mots, des choses, du passé et du présent, des paroles et du silence, du réel et de l'irréel).
Je pensais à ces mots secrets du poème de Djalal ud Dîn Rûmi :
" Si tu coupes un atome, tu y trouveras un soleil et des planètes tournant autour".
et le même poète a écrit "Cherche la réponse en ce même lieu d'où t'es venue la question."
C'était pour cela le voyage mais la réponse est venue beaucoup plus tard... de passage... sillage...

La femme fardée de bleu a dit…

[Poème à un passant]

L’inconnu

J'étais la passante et toi l'inconnu
Amoureuse du mystère et de l'inconnu

Un signe, une manne sur l'avenue
Traverse la vague qui afflue

La chaleur caressante, l'astre lumineux
La foule bruyante, le ciel chaleureux

Une après midi d'Avril
Dans ton coeur, dans la ville

J'étais la passante et toi l'inconnu
Amoureuse de la rue et de l'imprévu

Une touche de romance et j'avance
M'éloigne du flot d'imprévoyance
Rose rouge grâce en offrance

L'accort magicien leva le rideau noir
Le rouge débordant du vivant encensoir

L'odalisque se fond dans l'urbain décor
Le geste émane désincarné trésor

J'étais la passante et toi l'inconnu
Amoureuse irrésolue de l'ingénu

Nada Leil

Jalel El Gharbi a dit…

Je suis ravi que la Passante prenne la parole. Et quelle parole !
Merci chère poétesse, m'autororiseriez-vous éventuellement à reprendre ce poème pour une anthologie ?
Ecrivez-moi pour me donner votre accord (email sur page d'accueil)