vendredi 30 août 2013

Poème de l'exil, du monde qui rétrécit et des égorgeurs


Poème de l'exil, du monde qui rétrécit et des égorgeurs

Ils sont venus de loin, de très loin, de derrière les dunes
Ils portent des poignards et marchent comme des égorgeurs
Ils ont mis un voile noir sur les visages les plus matinaux
Si je reste encore ils vont me poursuivre jusque chez moi

C’était encore l’aube d’avant 
Tout dormait encore les oiseaux les belles et le vent
Si je n’étais pas aussi matinal
J’aurais saisi Kairos par les cheveux
Et je l’aurais traîné loin dans le premier estaminet
Il y a derrière le paravent de la forteresse
De vieux parchemins historiés
Et les amis qui ne dessoûlent pas
Il y a la dame qui a vu mes longues ivresses
Et qui s’est étonnée de me voir plus lucide
A chaque verre, à chaque icône, à chaque perle, à chaque goutte de sang

Faites comme si je n'existais pas
Faites comme si j'étais un métèque

J’ai le temps de demander asile à la poésie
Le temps de revoir les plus belles pages de la vie
Le temps de me dresser seul comme au plus fort de l’orage
Le temps de lire une page d’un roman sur la mer
Le temps de prier dans d’autres langues
Le temps de revoir les plus belles couvertures des  romans de mes seize ans
Le temps de revoir sa belle chevelure
Le temps de rêver d’une île lointaine

D’où viennent-ils ? De quelle caverne sortent-ils ?
Nous lisions le livre et nous n’avions pas d’autres questions
Que celle de l’image et de la syllepse et ses traductions.
Nous ne demandions rien même pas le paradis
Nous ne demandons rien sinon le droit de pêcher
D’étreindre le matin se levant entre Byrsa et Hadrumète

Tenez ! me voici tout nu ! Je n’ai rien hormis la soif
Je ne veux rien hormis les rivages de la dernière jeunesse
Je ne demande rien hormis le vent qui souffle du Nord

Comment sont-ils venus jusqu’ici ?
Du sang a coulé sur la plus haute cime 
Des hommes sont morts qui aimaient le voyage, le sourire d’une femme, l’olivier qui pousse
Ils pensaient que nos frontières allaient rétrécir
Et nous voici comme des albatros
Ils pensaient que nous choisirions l’exil
Et voici qu’il nous suffit d’un peu de rouge, d’un peu de blanc
Pour être chez nous. C’est que le monde a rétréci tant nos cœurs se sont élargis.
Jalel El Gharbi

13 commentaires:

giulio a dit…

Superbe et émouvant !

António Baeta a dit…

"Et voici qu’il nous suffit d’un peu de rouge, d’un peu de blanc"

Si beau!

Jalel El Gharbi a dit…

@Giulio, merci cher ami
@ Antonio, obrigado querido amigo

Les mots tunisiens d'emprunt a dit…

oh, mon cher ami, je me délecte!!! amitiés

Jalel El Gharbi a dit…

@ Les mots tunisiens d'emprunt,
cher ami, connaissant ton exigence politique et esthétique, je m'en réjouis
amitiés

Brigitte Giraud a dit…

Superbe, oui ! Ancré dans un réel qu'on voudrait pas corrosif.
Amitiés à toi.

janine Laval a dit…

Jalel, vous savez déjà comme j'ai aimé vos mots, mais je tiens à vous le redire ici aussi.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Brigitte Giraud; merci infiniment pour ton passage
@ Janine Laval, merci pour tout, chère Janine.

Les mots tunisiens d'emprunt a dit…

tu ne sais pas combien il me tarde de vous revoir tous cher ami!! je suis à l'étranger et sincèrement tu me manques frangin

Jalel El Gharbi a dit…

Profite bien de ton séjour et ramène-nous des impressions éclatantes, nous en avons besoin, frangin.

christiane a dit…

Merci de nous permettre, par ce poème, d'approcher votre regard, blessé.

Jalel El Gharbi a dit…

Merci chère Christiane, vous me faites penser au mot de Char si souvent cité : la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil, (à ceci près que ce soleil, on aimerait le voir moins souvent)
amicalement

Quelqu'un a dit…

Cet excellent poème a été repris dans la revue "Francopolis" (rubrique "Coup de cœur"). Bravo !