mardi 14 octobre 2008

Michel Deguy



A ce qui n’en finit pas


Prenons cette sentence de Mallarmé ainsi citée par Michel Deguy : “Ratés, nous le sommes tous ”, voilà un mot de Mallarmé qu’il faudrait méditer ” (150). Il s’agira moins de méditer le mot de Mallarmé que celui de Deguy. Se lisent dans l’injonction de Deguy les motifs qui structurent le thrène : l’échec, son universalité et la lecture. Le mot de Mallarmé est lu dans une perspective qui pense à Jankélévitch. “ Ratés,…” parce qu’un presque rien manque à notre salut et en même temps, à peine un rien sépare les naufragés que nous sommes de la Rédemption :
“le noyé parvient presque à s’agripper au quai, il s’en est fallu d’un centimètre, et son ultime et vain effort n’aurait pas été vain si…jusqu’à ce que le courant l’emporte, et la grande dalle liquide se referme ” (150). Le tragique, advient lorsque le salut est entrevu. Le tragique, c’est cela dont seul le conditionnel passé peut rendre compte.
“Ratés,…. ” par l’issue imparable qui advient nonobstant la perspective de salut qui se profile aux confins même de la perdition et par l’issue finale mais ratés nous le sommes tout autant par l’issue au sens liminal. Comme le “ seuil ”, l’“issue ” est tout à la fois dans l’incipit et dans le mot de la fin, dans la closule ; tout à la fois sortie et entrée. Et on trébuche en entrant, comme le personnage de Proust et comme le personnage de Proust, on trébuche à la sortie.
Echec partout.
Le motif se retrouve à tous les niveaux. Echec de l’union à être un antonyme de désunion, échec du drame personnel à être autre chose qu’un drame personnel, échec du deuil à être une commotion partageable.
“Ratés, nous le sommes tous ” morts ou vifs :
“Le je, et le moi, et leur corps sont disjoints, mal articulés de telle sorte que nous échouons en tant que vivants. &&&& L’homme nu s’excuse d’être tel ; honte, ou ce genre de sentiment ; comme si nous étions incarnés à la façon du dieu (ou métempsycosés par châtiment, comme un paria), et aurions pu avoir le choix, et qu’un sort ou démon nous eût traquenés ! Comme si Autre Chose était possible, ou avait failli être possible.” (164)
Notre conscience dissocie l’indissociable : le moi et le corps imbriqués, enchevêtrés. Nos langues dissocient ce qui est indissociable : le moi et le corps. Le hiatus entre le corps et sa conscience (“ moi ” est cela qui se sert du corps pour se dire) fragilise l’être, le culpabilise d’être même. Il manque peut être un mot aux langues pour dire une forme de conscience capable d’enrôler conscience et corps. Mais “Nos langues imparfaites ” est peut-être à corriger en “ nos existences sont imparfaites ”. Ce que notre conscience, cette honte qu’a le moi de se dire corps fait de nous comme des avatars dans les trappes de la vie (« trappes » pour penser au moine trappiste de Chateaubriand).
La question est de savoir ce qui peut soutenir le “ je ”, le faisant naître, l’arrachant à ceux qui l’ont fait naître et lui donnant ses premiers et ses derniers frémissements. L’autre car :
“L’amour qui survient par la voie passive suscite un usage de JE qui émancipe, “ fait quitter père et mère ” ; sortir de l’enfance.
Même Narcisse frissonne de se sentir frôlé, et dit JE. Il a failli entrer dans la réciprocité, devenir complément d’agent, celui par qui l’autre aurait été en étant aimé, rendant presque le service qu’il vient de recevoir ”
Il n’est plus question d’Echo ici, mais de l’image qui fut interdite à Narcisse et à tous. Pour ne pas mourir jeune, Narcisse doit se refuser son image et l’offre aux autres. Narcisse aurait pu ne pas mourir si jeune. Il devait ne pas se voir et en même temps il transportait avec lui l’irrépressible besoin d’autoscopie. Il échoue à se portraiturer. Encore un échec. Narcisse échoue dans ce “ commerce triangulaire ” entre le modèle, le peintre et la toile, ne peut mettre sur toile le modèle qu’il est par le peintre qu’il n’a pas pu être. Paradoxe de l’oracle de Tirésias : “à condition qu’il ne se regardât jamais ” dit-il, or nul ne peut être à l'abri de la tentation de se regarder bien qu'il ne soit pas donné au yeux de SE voir. Je ne puis me voir tel que vous me voyez mais ne puis me passer de me voir. Qui voit son visage sombre dans les sites du silence. L’autoscopie précipite l’issue. Et pourtant, nul ne peut vivre sans se faire image, sans l’image qui l’accompagne jusqu’au tombeau dont elle vient préfacer l’épitaphe. L’image : à quoi se mesure le passage du temps :
“Vieillir sur un sillage de photos est le sort le plus répandu ; la mort épingle l’une d’entre elles sur la tombe.
Ce visage superficiel que je déteste à l’instant dans la psyché, est-ce bien lui dont je regretterai dans un an le souvenir, effigie érodée à coups mystérieux ? ” (144)
Le deuil pousse vers les miroirs, vers l’échec autoscopique.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Il y a des esquisses qu'il ne faut pas pousser jusqu'à leur perfection, leur laisser leur tension vers un devenir suggéré. Ainsi certaines sculptures de Michel-ange ou ses dessins, tout englués encore dans ce qui n'a pas été défini. Rester au seuil du désir, captif de notre image intérieure et libre d'aller vers l'autre et restant dans l'esquisse du mouvement pour qu'un entre-deux existe, pour que l'autre aussi, sorte de sa gangue et fasse ce pas téméraire hors de lui, vers la rencontre.
Ensuite , éviter la fusion, trop lisse, trop dévorante, qui deviendrait fermeture au monde, fermeture aux autres, fin de tout désir, connaissance mortifère.
L'échec ? Mais il est splendeur de la pauvreté de l'homme, marche toujours possible, talon juste soulevé du sol entre déséquilibre et équilibre. Nous marchons sans savoir tout à fait où nous allons et cette part d'inconnu, en nous, soulève les étoiles et donne son immensité à notre inachevé. N'accorder le profond acquiescement, le repos, l'extase qu'au dernier souffle, l'instant où se pose le mot qui manquait et que nous avons cherché toute notre vie...
Quelle beauté ce texte... et quelle sagesse...
christiane (Parrat)

will a dit…
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