mercredi 14 octobre 2009

Profil d'un poète. 5 Louis Guillaume



Louis Guillaume Poète des songes vécus[1]


Louis Guillaume est né à Paris en 1907. Il gardera toute sa vie un souvenir vivace de son enfance dans l’île bretonne de Bréhat. Cette enfance passée au bord de la mer sera sa première source d’inspiration. Il publie son premier poème à l’âge de 21 ans. Et dès 1935, il tient un journal dont les 47 cahiers restent aujourd’hui encore inédits. Ce journal retrace le parcours du poète sans un seul jour d’interruption jusqu’à sa mort en 1971.
La parution des œuvres de Gaston Bachelard à partir de 1940 aura une importance décisive sur le poète.
Non violent, Louis Guillaume fera son service militaire dans un train sanitaire en qualité d’infirmier. Pendant l’occupation, il préfère se taire, poursuit sa carrière d’enseignant. A la retraite, il se retire à Biarritz où il se consacre entièrement à son œuvre. En 1966, il vit l’aventure spirituelle et littéraire que fut la rédaction des 187 poèmes d’Agenda.
Il s’agit sans conteste de l’œuvre la plus marquante de ce poète. Louis Guillaume s’astreint à écrire chaque matin un poème de 18 vers sur un Agenda qui comptait 187 pages de 18 lignes chacune. L’espace textuel est fixé d’avance. Ces poèmes seront écrits tôt le matin. Ce sont des images happées au réveil, subtilisées à la nuit. Poèmes de cette heure indécise où on ne dort plus et où l’on n’est pas encore réveillé. Ce sont des incursions dans le monde onirique où se mêlent des souvenirs de lecture, des bribes de souvenirs vécus et le lointain écho des récits celtiques que lui narrait sa grand-mère.
Pendant six mois du 1er janvier au 30 juin 1966, il notera ses poèmes sur ce qui allait devenir le chef-d’œuvre du poète.
L’expérience de Louis Guillaume rappelle le «nulla dies sine linea » (pas un jour sans une ligne) de Pline. Elle rappelle aussi le projet entrepris par Robert Desnos en 1936 d’écrire un poème chaque soir durant un an. Certains de ces poèmes se retrouvent dans Fortunes (1942) et Etat de Veille (1943). L’exercice est fort contraignant. Il débouche inéluctablement sur des visions oppressantes ou du moins obsédantes. C’est peut-être pourquoi Louis Guillaume, comme Desnos, faillirent de temps à autre à la règle à quoi ils se sont astreints.
De cette descente orphique dans les profondeurs de l’être, Louis Guillaume nous ramène des images venant d’un ailleurs et d’un autrefois d’une inquiétante étrangeté, d’une beauté sidérante :
«Bonheur. Inexplicable
Angoisse du bonheur
La lumière en franges se roule
A nos pieds. La mer
Tapisse le ciel. Les nuages
Voyageant au fond
Comme des colombes
Prisonnières d’une cathédrale.»
On sait combien Gaston Bachelard appréciait la poésie de Louis Guillaume. Il fut séduit par une expression comme «bûcher de sève» où il vit la fusion de l’élément aquatique et de l’élément igné. Cette fraternité de l’eau et du feu est bien plus qu’un topos sur le pouvoir de la poésie. Elle est la preuve que l’essence de la poésie est dans l’atteinte à la logique binaire fondée sur des oppositions. Ici, la chose et son contraire peuvent coexister, fraterniser. C’est là, me semble-t-il que réside la mission de la poésie si tant est qu’on puisse lui en attribuer une. Détruire les fondements d’une logique asphyxiante et asseoir les bases d’une nouvelle vision du monde, d’une nouvelle sémiologie qui tienne compte de l’être avant tout.
Aujourd’hui, une association infatigable animée par la belle-fille du poète, Lazarine Bergeret perpétue le souvenir du poète.
J.E.G
Choix Bibliographique :
Agenda : (José Corti 1988), (L’Arbre A Parole 1996).
Fortune de Vent (José Corti 1986)
La hache du silence (Rougerie 1971)
Poèmes Choisis –choix de Louis Guillaume- (Rougerie 1977)
[1] Intitulé d’un colloque qui s’est tenu à Paris en mai 97.

7 commentaires:

michèle pambrun a dit…

Bonsoir, Jalel.
["Bûcher de sève" : ici la chose et son contraire peuvent coexister, fraterniser.]

Cela m'évoque ce que vous dites, - ailleurs, dans votre essai sur l'oeuvre de Michel Deguy - que l'expérience poétique sera tentative de perpétrer et perpétuer les séismes, les fractures grâce à quoi le monde comparaît. La promiscuité de la chose et de son contraire dans l'identité de la chose. Une dynamique figurale, faisant se rencontrer les figures et naître une autre figure. Une sorte de "paradoxysmore".

Je n'avais jamais entendu parler du poète Louis Guillaume. Je vais me procurer "Agenda". Merci.

Michèle

Brigitte giraud a dit…

Superbe papier. J'aime bien cette obsessionnalité de la contrainte d'un poème par jour. Facile ? Non, pas facile à tenir, parce que le mur est devant et que la langue rechigne parfois à parler... Alors ce rien qui vient est mis à sa propre épreuve, l'ajour du poème ne se fera pas... peut-être pas.
Bonne soirée à vous, Jalel.

Jalel El Gharbi a dit…

@ Michèle :
L'association des Amis de Louis Guillaume, animée par la belle-fille du poète Lazarine Bergeret, a un site :
http://www.louis-guillaume.com/spip.php?page=sommaire
Merci de votre commentaire.
@ Brigitte Giraud : je crois qu'écrire sous la contrainte, même si elle a été librement consentie au départ, est chose insoutenable.

giulio a dit…

Merci pour cet intéressant texte, Jalel, ainsi que d'organiser pour nous ce "Cercle des poètes méconnus". Elle me parait pourtant insoutenable, la discipline guillaumesque. Il est vrai que je l'envie un peu. Aussi, en dépit de leur beauté, ses poèmes (j'ai été aussi en voir d'autres sur son site), m'ont l'air un peu trop léché pour être authentiquement oniriques et spontanés et pour que la descente soit complète (Lovecraft, Goya). On dirait du Magritte en mots. J'aime bien, mais je n'y reconnais pas de libres résurgences du subconscient .

Jalel El Gharbi a dit…

@ Giulio : Je crois que la lecture de Bachelard l'a déservi. Par moments, on a comme l'impression -je dis bien impression- qu'il écrit pour Bachelard.
Amicalement

helenablue a dit…

Oui, écrire sous la contrainte me paraît tout aussi insoutenable, et comme antinomique...

Billet trés intéressant en effet une fois de plus, cher Jalel.

Avec toute mon amitiés;
Hélèna

Jalel El Gharbi a dit…

@Helenablue : merci de votre passage. Faisons-nous escorte dans la poétique de la rêverie
Amicalement