mercredi 25 mai 2016

HOMMAGE AU PRÊTRE-POÈTE GEORGES SAINT-CLAIR par Daniel Aranjo - universitaire, poète.


HOMMAGE AU PRÊTRE-POÈTE GEORGES SAINT-CLAIR
disparu le 20 mai dernier

Daniel ARANJO
Prix de la Critique de l’Académie Française 2003


Je voudrais tant être à Pontacq avec vous tous, mais le 20 mai je me trouvais dans l’avion entre Francfort et Montréal pour un colloque canadien, sans quoi, j’aurais évidemment annulé ce voyage. Quand j’avais été en 2013 au Mozambique (un mot qui pour l’Abbé ne valait que par ses sonorités et le souvenir d’un vers de Francis Jammes), j’avais tenu à amener en avion et à lire, entre l’île Maurice du poète Paul-Jean Toulet (sans oublier Virginie, si chère à Saint-Clair) et l’Afrique du Sud de personne, une lettre de l’Abbé où il me disait qu’il fallait se circonscrire et ne pas bouger de chez soi.
L’Abbé était une part essentielle, constitutive de chacun d’entre nous, avec son univers propre, précis, méticuleux, servi par une mémoire d’historien pour les dates et d’acteur de théâtre pour les vers, capable d’en redire des dizaines, parfois peu connus, et ce jusqu’à ses derniers jours. C’est un immense poète, d’autant plus admirable en ses moindres subtiles, profondes, indéfinies nuances qu’il n’avait rien fait pour se faire connaître ; mais les enthousiasmes et les amitiés (et les amitiés d’amitiés) suscités par sa poésie et sa personnalité (sans oublier son humour, inépuisable, souvent surréaliste et comme enfantin et pur) surgissaient tout seuls, indéfectibles, militants dès qu’on y tombait dessus ou y était conduit. C’est ainsi qu’il a été Grand Prix de Poésie de l’Académie Française en 1993, l’équivalent du Goncourt pour la poésie. Et j’ai eu l’immense joie de le voir enfin convaincu de la valeur de ses vers ces derniers mois à François-Henri : cela ne lui arrivait guère avant.
Je l’y ai vu le 18 mai entre deux voyages et deux colloques, l’un au Portugal et le présent au Québec. Il parlait avec difficulté, mais ce fut pour me dire son amitié pour un de nos amis poètes, un familier nostalgique de Pontacq, Michel Bulteau, ancien éditeur à Paris : amitié « toujours neuve », m’avait-il répété trois fois, pour que je la lui transmette le 9 juin, à Paris où je devais le voir. Cette amitié « toujours neuve » est celle qu’il réservait à ses amis, et que ses amis lui vouaient, ravis par sa culture encyclopédique elle aussi toujours neuve (combien de découvertes ne lui devons-nous, et de dévotions littéraires fécondes, définitives pour Pierre Benoit, Erckmann-Chatrian, les frères Tharaud en ce qui me concerne ?). Ravis par sa vertu d’enfance, par la fraîcheur de son regard, les couleurs vives de sa mémoire pour Ravenne par exemple où il n’avait jamais été mais dont il gardait un souvenir verni, brillant et où, moi, du coup j’ai tenu à aller quand je passais enfin par là ; parfois je lui téléphonais d’un coin de sa chère, mythique Espagne, celle d’avant les autoroutes, et dernièrement à François-Henri de la manuéline Batalha au Portugal où il avait été et qui, à ce seul nom, ressurgit à l’évidence intacte et ciselée de sa millimétrique mémoire. Son dernier mot, quand je le quittai pour toujours, sans le savoir, à François-Henri, concernait la date de ce jour 18 mai qui lui rappela je ne sais plus quel fait napoléonien. Outre l’amitié « toujours neuve » dont il me parla alors, je tiens à mentionner qu’il eut alors le même qualificatif pour « l’espérance », vertu théologale comme on sait. Car le christianisme de l’Abbé, à qui il a voué toute une vie de pauvreté heureuse et consentie dans le fond d’un collège contraignant et mythique, dans le fond d’un Béarn humble et paysan et familial, à Lys, Lucgarier et Gomer, entre de saints chats de presbytère et ses chiens de Pontacq, ce christianisme, sans tambour ni trompette ni beaucoup de clochettes, et qui dut lui coûter tant de renoncements, de sacrifices, de violences sans doute contre lui-même, valait par son exemple existentiel et pouvait faire regretter de n’être pas chrétien à ceux de ses amis qui ne l’étaient plus guère. Je ne saurai omettre de mentionner l’un de ses derniers grands réconforts : qu’un nommé François ait été élu et s’avérât aussitôt le Pape assisien que l’on sait.
Merci cher Béga, cher abbé Bégarie, cher Jean, immense Georges Saint-Clair digne neveu du grand et jeune poète gascon Jean-Baptiste Bégarie (1892-1915), ici présent aussi, merci pour ce que vous êtes.

Daniel Aranjo
Résidence universitaire Est, Université du Québec à Montréal (UQAM)
22 mai 2016 *


 * texte envoyé par Daniel Aranjo à la famille de l’abbé Jean Bégarie, Georges Saint-Clair en littérature, décédé le 20 mai 2016, à l’occasion de ses obsèques le 24. Pontacq est le nom de la petite ville, à 15 km de Lourdes, où vécut l’Abbé et «François-Henri» celui de la maison de retraite pour vieux prêtres de Pau (Pyrénées-Atlantiques) où il s’est éteint.

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