samedi 14 mars 2015

Mahmoud Darwich. Assonance




Assonance (Pour Édward Saïd)


Edouard Saïd, Marcel Khalifa, Mahmoud Darwic (de gauche à droite)

Cinquième avenue/Novembre/New York
Le soleil est un plateau en métal qui vole en éclats
J’ai dit à mon âme étrangère dans l’ombre
Est-ce Babel ou Sodome ?
Là, sur le seuil d’un précipice électrique
J’ai rencontré Édward à hauteur de ciel
Il y a de cela trente ans.
Le temps était moins fougueux qu’il ne l’est aujourd’hui
Chacun de nous dit :
Si ton passé est expérience
Fais du lendemain sens et vision
Allons donc
Allons donc
Vers notre lendemain, assurés
De la franchise de l’imagination et du miracle de l’herbe.
Je n’ai pas souvenir que nous soyons allés au cinéma
Le soir. Mais j’ai entendu des Indiens
Devant moi m’interpeller : ne te fie
Ni au cheval ni à la modernité.
Non, aucune victime ne demande à son bourreau :
Es-tu moi-même ? Si mon épée était
Plus grande que ma rose demanderais-tu
Si je fais comme toi ?
Une telle question suscite la curiosité de l’esthète
Dans un bureau vitré donnant sur des
Tulipes dans un jardin là où
La main de l’hypothèse est pure
Comme la conscience de
L’esthète quand il règle ses comptes avec
La tendance humaine. Il n’y a pas de lendemain
Dans le passé, avançons donc.
Le progrès est peut-être
Un pont qui ramène vers la barbarie…
New York. Édouard se réveille
À la paresse de l’aube. Il joue un air de Mozart
Cavale dans le court de tennis de l’université
Et pense à la migration de la pensée à travers les frontières,
Par-dessus les barrières. Il lit le New York Times,
Écrit un commentaire enfiévré et maudit un orientaliste
Qui indique à un général le point faible
Dans le cœur d’une orientale. Il prend son bain. Il choisit
Son costume avec l’élégance d’un coq. Il prend
Son café au lait et crie à l’aube :
Assez d’atermoiements.
Il marche sur le vent. Et dans le vent,
Il sait qui il est. Le vent n’a ni toit
Ni maison. Le vent est la boussole
Indiquant le nord pour l’étranger.
Il dit : je suis là et suis ici
Je ne suis ni là ni ici.
J’ai deux noms qui se rencontrent et se séparent
J’ai deux langues. Et j’ai oublié dans laquelle des deux
Je rêvais
J’ai un anglais aux mots malléables
Pour écrire
Et j’ai une autre langue extraite du dialogue du ciel
Avec Jérusalem, son timbre est argenté
Mais elle ne suit pas mon imagination.
-Et ton identité ? dis-je
- C’est me défendre…
L’identité est fille de la naissance
Mais elle est en fin de compte invention de son homme
Et point un héritage. Moi, le multiple je porte
Dans mon dedans mon dehors renouvelé. Mais
J’appartiens à la question de la victime. Si je n’étais pas d’ici
J’aurais entraîné mon cœur à élever
Là-bas la gazelle de l’écriture…
Emporte donc ton pays partout où tu vas et sois
Narcissique s’il le faut.
Exil est le monde intérieur
Exil est le monde extérieur
Qui es-tu alors entre les deux ?
Je ne me définis pas
De peur de m’égarer. Je suis ce que je suis.
Je suis mon autre dans une dualité
Dans une consonance entre la parole et le signe
Si j’écrivais de la poésie, j’aurais dit :
Je suis deux en un
Comme les deux ailes d’une hirondelle
Qui se contente d’annoncer la bonne nouvelle
Quand tarde le printemps,
Qui aimant un pays le quitte
(L’impossible est-il lointain)
Qui aime partir vers n’importe quoi
Car c’est dans le voyage libre entre cultures
Que les chercheurs de l’essence humaine trouveront
Assez de sièges pour tous…
Ici, avance une marge. Ou alors c’est un centre qui
Recule. L’Orient n’est pas complètement Orient
Ni l’Occident parfaitement Occident
L’identité est ouverture à la pluralité
Elle n’est ni citadelle ni tranchée.
La métaphore dormait sur la rive du fleuve.
N’eut été la pollution
Elle aurait embrassé l’autre rive
-As-tu écrit des romans ?
-J’ai essayé…essayé de récupérer
Mon image dans le miroir des femmes lointaines, avec le roman
Mais elles se sont engouffrées dans leur nuit imprenable
Et elles m’ont dit : nous avons un monde indépendant du texte
L’homme n’écrira pas la femme, l’énigme ni le rêve
La femme n’écrira pas l’homme, le symbole ni l’étoile
Aucun amour ne ressemble à un autre. Aucune nuit
À une autre. Énumérons donc les qualités
Des hommes et rions !
- Et qu’as-tu fait ?
J’ai ri de mon absurdité
Et jeté le roman
À la poubelle
Le penseur freine la narration du romancier
Et le philosophe explique les stances du chanteur
Aimant un pays il le quitte :
Je suis ce que je suis, ce que je serai
Je me mettrai bas moi-même
Et choisirai mon exil. Mon exil est l’arrière fond
De la scène épique
Je défends le besoin qu’ont les poètes
À la fois d’un lendemain et de souvenirs
Je défends des arbres que revêtent les oiseaux
 En guise de pays et d’exil
Je défends une lune encore valable
Pour un poème d’amour
Je défends une idée brisée par la fragilité de ceux qui y croient
Je défends un pays ravi par les mythes
-Peux-tu revenir vers n’importe quoi ?
Mon devant traîne mon arrière et se hâte
Je n’ai pas de temps à ma montre pour tracer des lignes
Sur le sable. Mais je peux aller vers hier
Comme le font les étrangers quand ils entendent
Par un soir triste le poète pastoral :
« À la fontaine, une fille remplit sa cruche
Avec les pleurs des nuages
Et rit et pleure pour une abeille
Qui a piqué son cœur là où souffle l’absence
L’amour est-il ce qui fait mal à l’eau ou bien
Une maladie dans le brouillard… »
(Jusqu’à la fin de la chanson)
-Tu peux donc être sujet au mal de la nostalgie ?
-Oui une nostalgie pour un lendemain plus lointain, plus haut
Et encore plus lointain. Mon rêve guide mes pas.
Et ma vision assoit  mon rêve sur mes genoux
Comme un chat domestique, lui le réaliste, le fictif
L’enfant de la volonté : nous pouvons
Changer la fatalité du précipice !
- Et la nostalgie pour hier ?
C’est une émotion qui ne concerne le penseur
Que pour comprendre l’aspiration de l’étranger aux outils de l’absence.
Quant à ma nostalgie, elle est lutte contre un présent
Qui tient le lendemain par les testicules
-Ne t’es-tu pas infiltré vers la veille quand
Tu es rentré chez toi à
Jérusalem au quartier Talbia ?
Je me suis préparé à m’allonger
Dans la garde-robe de ma mère comme le fait l’enfant
Quand il a peur de son père et j’ai cherché à
Me remémorer ma naissance et à suivre
La voie lactée sur le toit de la vieille maison
Puis j’ai cherché à tâter la peau
De l’absence et l’odeur de l’été venant
Par le jasmin du jardin. Mais la hyène de la réalité
M’a éloigné d’une nostalgie qui s’est retournée comme une voleuse
Derrière moi.
-As-tu eu peur ? Et de quoi ?
Je ne peux rencontrer l’échec face à
Face. Je me suis arrêté devant la porte comme un mendiant
Demanderai-je la permission à des étrangers  dormant
Dans mon propre lit, pour me rendre visite à moi-même
Cinq minutes ? Dois-je m’incliner avec respect
Devant ceux qui habitent mon rêve d’enfant ? Demanderont-ils
Qui est ce visiteur étranger importun ?
Pourrai-je parler de guerre et de paix
Parmi les victimes et les victimes des victimes sans
Mots supplémentaires ni phrases intercalées ?
Me diront-ils : il n’y a pas place pour deux rêves
Dans un même lit ?
Ce n’est ni lui ni moi
Mais un lecteur qui se demande
Ce que nous dira la poésie en temps de catastrophe
Du sang,
Du sang.
Du sang
Dans ton pays
Dans mon nom, dans le tien, dans
La fleur d’amandier, dans la peau de banane,
Dans le lait de l’enfant, dans la lumière, dans l’ombre,
Dans le grain de blé, dans la salière,
Des snipers adroits atteignent leurs cibles,
Avec excellence
Du sang,
Du sang
Du sang
Cette terre est plus petite que le sang de ses enfants,
Debout au seuil de la résurrection comme
Des sacrifices. Cette terre est-elle vraiment
Bénie ou alors baptisée dans
Du sang
Du sang
Du sang
Que ni les prières ni le sable n’assèchent
Il n’y a pas assez de justice dans les Saintes Écritures
Pour que les martyrs aient le bonheur de
Marcher au-dessus des nuages. Du sang le jour.
Du sang dans l’obscurité. Du sang dans le langage !
Il a dit : le poème peut accueillir
La perte, rai de lumière brillant
Au cœur d’une guitare ou un Christ sur
Une jument et lardé de belles métaphores
L’esthétique n’est que la présence de la vérité
Dans la forme
Dans un monde sans ciel
La terre devient précipice et le poème
Un don du deuil ou une des qualités
Du vent du Sud ou du Nord.
Ne décris pas tes blessures
Celles que la caméra voit et crie pour t’entendre
Crie pour savoir que tu es encore en vie
Et bien en vie et que la vie sur terre
Est possible. Invente un espoir aux mots
Crée un parti ou un mirage qui prolongerait l’espoir
Et chante car l’esthétique est liberté
La vie qui se définit par son contraire,
Dis-je, c’est la mort… non pas la vie.
Nous vivrons, dit-il, si la vie nous laisse
Tranquilles. Soyons maîtres des mots qui
Rendront éternels leurs lecteurs –selon
L’expression de ton génial ami Ritsos-
Si je meurs avant toi
Je te confie l’impossible, dit-il.
J’ai dit : l’impossible est-il lointain ?
À une génération, dit-il.
-Et si je meurs avant toi demandé-je ?
-Je présenterai mes condoléances aux monts de Galilée, dit-il,
Et j’écrirai « l’esthétique n’est que
D’atteindre l’idoine » Maintenant, n’oublie pas :
Si je meurs avant toi, je te confie l’impossible !
Lorsque je l’ai visité dans la nouvelle Sodome
En l’an deux mille deux il militait à la fois contre
La guerre de Sodome contre les gens de Babel…
Et contre le cancer. Il était comme le dernier héros
Épique, il défendait le droit de Troie
À avoir sa part dans le roman
C’était un aigle qui disait adieu à sa cime
Très haut
Très haut
Car résider sur l’Olympe
Et sur les sommets
Suscite l’ennui
Adieu
Adieu poésie de la douleur !
Traduction Jalel El Gharbi

mercredi 4 mars 2015

vendredi 27 février 2015

L'Epître aux Corinthiens

On lit dans la deuxième Epître aux Corinthiens ce passage irrésistible auquel Dante fait plus d'une fois allusion  : 
Statue de Saint Paul à Damas

Faut-il se vanter ? Ce n’est pas utile. J’en viendrai pourtant aux visions et aux révélations reçues du Seigneur.
 Je sais qu’un fidèle du Christ, voici quatorze ans, a été emporté jusqu’au troisième ciel – est-ce dans son corps ? je ne sais pas ; est-ce hors de son corps ? je ne sais pas ; Dieu le sait – ; mais je sais que cet homme dans cet état-là – est-ce dans son corps, est-ce sans son corps ? je ne sais pas, Dieu le sait – cet homme-là a été emporté au paradis et il a entendu des paroles ineffables, qu’un homme ne doit pas redire.
 D’un tel homme, je peux me vanter, mais pour moi-même, je ne me vanterai que de mes faiblesses.

mercredi 18 février 2015

Message du ciel رسالة من السماء


      
Message d'un pilote de chasse tunisien survolant les frontières : "Nous vous protégerons partout sur la terre, sous tous les cieux"   
رسالة طيار تونسي يقود مطارة فوق الحدود الى أبناء الوطن

samedi 14 février 2015

Islam, islamisme, islamique, islamiste... par Giulio-Enrico Pisani



Giulio-Enrico Pisani
Luxembourg, 11 février 2015
 
Islam, islamisme, islamique, islamiste...
 
Mosquée Hamouda Pacha. Tunis
 
En quoi, me demanderez-vous, amis lecteurs, ces vocables peuvent-ils intéresser les habitués d’un quotidien aussi laïque et agnostique que le nôtre?  Eh bien, la réponse est simple.  Quelque soit notre position fondamentale proche du communisme marxiste, nous respectons toutes les opinions et tenons à l’exactitude des mots qui les désignent.  Et ceci est particulièrement important en cette période, où le terrorisme des criminels djihadistes se réclamant de l’islam, place dans une position inconfortable, voire dangereuse, la majorité des musulmans qui, paisibles travailleurs, sont horrifiés par les actes de ces criminels et ne demandent qu’à vivre et laisser vivre en paix.[i]  En fait, c’est mon amie en Face Book, la blogueuse Carmen Carmeno, citant ce 5 février dans son «journal» un article qui relate d’atroces méfaits de l’État Islamique (ou Daech), qui a ajouté à ce témoignage d’horreur le commentaire suivant: «De grâce enlevez ce terme «islamique» à cette bande de criminels psychopathes, d'autre part ce n'est pas plus un état que l'utopie des racailles...». 
 
Déjà confronté à cette question de langue française par le passé, j’ai pensé pouvoir lui répondre que «L'adjectif correct s’appliquant à ces criminels est islamiste et non islamique (musulman).  Le malentendu proviendrait, à ce que m'ont expliqué des amis arabophones, du fait qu'en arabe il n'y a pas de différence entre islamique (musulman croyant et pratiquant la religion musulmane) et islamiste (musulman intégriste partisan d'un état et d'une gouvernance selon les règles du coran).  Ce seraient donc les arabophones eux-mêmes qui entretiendraient involontairement cette équivoque.  Faudrait-il donc employer pour les musulmans "normaux" non politisants et non-violents exclusivement le terme إ مسلم et pour les islamistes plutôt إسلامي ?  J’ajoute toutefois prudemment: «Merci à mes amis arabophones, qui lisent ce commentaire, de me corriger si nécessaire!»  Eh bien, la réaction ne s’est pas fait attendre.  Et si, tout aussi prudente que moi, Carmen me répondit: «Je ne me targuerai pas d'avoir eu vent de cette "nuance" de vocabulaire, non négligeable, qui a le mérite de nous éclairer sur ce malentendu...  En fait, j'avais simplement partagé la réflexion de l’écrivain et cinéaste mauricien Khal Torabully (autre ami Face-Book)».  Dès lors ce dernier jaillit comme le djinn de la lampe (fiat lux!) d’Aladin et, occupant rapidement tout l’espace de cette rubrique du journal de Carmen, nous poussa, elle et moi, à nous faire tout petits.  Rien d’étonnant donc, à ce que je cède à présent la parole à
 
Khal Torabully :

«Merci Carmen, merci Giulio, sans être spécialiste en la matière, j'ai utilisé le mot islamisme dans des conférences, afin d’en signaler le risque d'amalgame.  Il me semble que c'est un journaliste français qui a réactivé ce terme lors des guerres «bushiennes».  Je n'ai pas son nom.  Mais une recherche rapide dans le Larousse indique que c'est un "synonyme vieilli de l'Islam". Pour sa part Wikipédia précise: "Le mot islamisme dérive du mot «islam» et du suffixe «-isme» et qualifie donc «doctrine de l'islam». Le sens politique est cependant plus récent.
Le terme «islamisme» est de création française et l'usage de ce mot est attesté en français depuis le XVIIIe siècle, où Voltaire l'utilise à la place de «mahométisme» pour signifier «religion des musulmans» (ce qu'on nomme désormais «islam»). On trouve le mot dans cet usage jusqu'à l'époque de la Première Guerre mondiale. Cet usage, qui se développa au cours du XIXe siècle, commença à être concurrencé par le terme «islam» au tout début du XXe siècle, lorsque le développement des études occidentales de l'islam fit la promotion du terme que les musulmans utilisaient eux-mêmes. Le terme «islamisme» avait ainsi complètement disparu de l'Encyclopædia of Islam entamée en 1913 et finalisée en 1938.

Le terme «islamisme» est réapparu en France à la fin des années 1970 pour répondre à la nécessité de définir les nouveaux courants posant une interprétation politique et idéologique de l'islam et les différencier de l'islam en tant que foi. Pour l'islamologue Bruno Étienne, l'acception actuelle du mot, qu'il est également possible d'appeler «islamisme radical», peut se résumer comme l'«utilisation politique de thèmes musulmans mobilisés en réaction à l'«occidentalisation» considérée comme agressive à l’égard de l’identité arabo-musulmane», cette réaction étant «perçue comme une protestation antimoderne» par ceux qui ne suivent pas cette idéologie.  Par ailleurs, je lis "Le mot islamisme dérive du mot «islam» et du suffixe «-isme» et qualifie donc «la doctrine de l'islam». Je lis par ailleurs que les arabes utilisaient le terme "el moudayinins" pour qualifier les radicaux. Le terme est un vecteur d'opprobre, d'amalgame, car on ne dit pas un catholiciste pour un extrémiste catholique ou un judaïste pour un juif orthodoxe. Il collectivise la faute à toute la communauté musulmane, et il marche si bien, que lorsque trois voyous et idiots sèment la mort, par effet de contagion sémantique et éthique, on demande à toute la communauté musulmane de s'en excuser. Comme si on demandait au Pape de s'excuser des crimes d'Hitler...»

Ceci étant dit, Khal Torabully n’en reste pas là et mobilise un autre ami en Face Book, Patrice Barrat, qui a également abordé cette question dans son journal FB – article «La confiscation d’un "isme"» – et se réfère à son tour au philosophe et anthropologue tunisien Youssef Seddik. «Merci à Patrice Barrat pour ces précisions», écrit donc Khal Torabully et cite son article «Islamisme»:

Patrice Barrat : La confiscation d’un "isme"

«Dans cette affaire qui dure depuis longtemps maintenant (fin des années 70 et conflit afghan?) - je parle de cette hostilité sanglante entre un fanatisme d'une part et non seulement le reste du monde d'autre part mais aussi son propre monde -, il s’opère au passage quelque chose qu’il va bien falloir réparer.  Parler de christian-isme ou de juda-ïsme, n’a, en soi, rien de choquant, n'est-ce pas? Et ceci, que l’on soit croyant ou non. Alors pourquoi permettre, comment a-t-on pu permettre, que les musulmans, pratiquants ou non, se voient confisquer leur "isme"? Plus clairement, ou plus politiquement: pourquoi islamisme veut-il désormais pratiquement dire extrémisme?

Quelqu’un a-t-il pris cette décision un jour? Sont-ce ces fanatiques eux-mêmes qui, depuis des décennies, prétendent se rattacher à l’islam? Ou bien ceux qui, en Occident (les Etats-Unis) ou au Moyen-Orient (Israël ou certains régimes arabes) ont jugé bon de soutenir telle ou telle branche de ce fanatisme contre des ennemis parfois porteurs de lumière? Ou encore des penseurs qui, se réclamant à tue-tête d’autres civilisations, ont préféré rabaisser celle de l’islam? Ou, pourquoi pas, notre espace public si pressé et si «caricatural», qui aurait ainsi dérapé? Ou tout cela à la fois? De plus, avant toute chose, y-a-t'il lieu d'élucider à nouveau cette menaçante question d’une violence explicite, sans antidote, figurant dans le texte sacré de l’islam bien plus qu’elle ne le ferait dans d’autres textes sacrés? Peu importe. Les musulmans, les sociétés musulmanes, ou mixtes d'ailleurs, ont droit à la jouissance paisible de ce vocable qui leur revient: islamisme. Il faut leur rendre cet ..."isme".»
 

Cependant, loin de se considérer un spécialiste de la question, Patrice Barrat ajoute modestement à son texte «La confiscation d’un "isme"», que je vous ai présenté hier, un post scriptum (j’en ai fait deux pour la clarté), où il en appelle à plus savant que lui et, à fortiori, que moi...
PS : Ce serait déjà un progrès si, à l’instar de certains auteurs ou journalistes, on ne parlait plus d’islamistes mais seulement de djihadistes, afin de ne pas confondre l’ensemble des peuples de l’islam avec cette déviance spectaculaire et peut-être temporaire seulement, comme le démontre l’article, bien antérieur et plus savant, de Youssef Seddik.
 PPS : «Après avoir rédigé ce petit texte intitulé "La confiscation d'un ..."isme". Pas forcément sûr de moi, j'ai voulu le valider avec un ami, érudit et auteur de nombreux livres sur l'Islam, Youssef Seddik. Il l'a fait très gentiment. Mais surtout, il m'a envoyé en retour un court texte de lui, bien plus étayé. La différence, c'est que Youssef a écrit ce qui suit en février 2013 et l'avait publié dans le journal Le Temps en Tunisie.

La chronique de Youssef Seddik : Le mésusage dangereux

« Vous avez dit «islamisme»? Allons donc! Ce vocable d’islamisme devenu concept politique est particulièrement pervers. Il manipule nos discours et finit par se jouer de nos têtes et de nos jugements. D’abord, notons un fait essentiel: seule la classe politique du Maghreb en use allègrement comme s’il allait de soi et comme si la dynamique conceptuelle de cet usage était réelle et permettait d’exposer un discours sensé. Comme si ce concept s’opposait radicalement à celui de «modernité» (hadâtha) et à celui de l’émancipation humaine de l’archaïsme et de l’obscurantisme. D’ailleurs, une telle dichotomie fait décidément le bonheur des partisans et militants de l’islam politique chez nous! Ceux-ci en tirent une fierté théorique telle qu’ils sont innocentés, angélisés auprès du simple citoyen qui ne voit pas en quoi il n’est pas un «islami». Ici réside la confusion majeure qui donne le succès facile aux mouvements islamistes aussi bien en Tunisie qu’ailleurs.
Disons tout d’abord que le mot «islamisme», dans ce sens idéologique, est relativement récent et ne date que de la seconde moitié du siècle dernier. Auparavant, islamisme et islam étaient parfaitement synonymes. En témoigne pour la gouverne des laïcistes cette œuvre d’Auguste Comte, fondateur du positivisme, qu’il a intitulée «L’islamisme au point de vue social» (éd. Messein 1911). Pour ceux qui l’ont lu ou le liront il ne s’agit que de la religion islamique que Comte considère, qui plus est, comme l’accomplissement positiviste du monothéisme et dont il fait la «religion universelle» par excellence. Allons plus loin, cette fois-ci à l’adresse de ceux qui fréquentent le legs des anciens penseurs de l’islam. Le mot «islami» qu’on est obligé de traduire par «islamiste» n’est attesté dans les écrits de ces penseurs que dans le célèbre ouvrage d’Abou al-Hassan al-Ach’ari, théoricien de l’écrasante majorité des musulmans sunnites jusqu’à nos jours. Il a intitulé son ouvrage décisif, Maqâlât al-islâmiyyîn. Les discours des islamistes ne signalent par ce vocable islâmiyyîn rien d’autre que les doctes spécialistes des questions liées à la foi et aux problèmes théologiques. Un peu ce qu’on pourrait aujourd’hui traduire par «islamologues», avec cette seule nuance que ces islamologues dont il s’agissait pour al-Ach’arî se reconnaissent de la foi en l’islam.

Islamisme est donc un concept qui nous est à présent imposé par une volonté extérieure d’aménager dans nos esprits et nos sociétés un espace de discours et de dialogue seulement polémique. Si tu es «islami», l’autre ne l’étant pas, il s’inscrit forcément et implicitement dans l’aire des ennemis de l’islam, donc parmi tous ceux qu’il faut impitoyablement écarter du consensus de la nation autour de la foi. Un mésusage du mot «islamisme», une telle manipulation du discours politique, a été esquivée avec bonheur dans l’espace politique oriental, Egypte comprise. Dans cette vaste région importante du monde arabo-islamique jamais on n’use du mot «islami» pour désigner un courant politique. Que ce soit dans un contexte polémique ou dans celui de l’exposé politique sérieux, en Egypte et en Orient, seul le mot Ikhwân (Frères) opère et signifie. Même pour désigner l’individu adepte de certains courants et obédiences on use dans les discussions et les discours du mot Frères comme pour dire untel est ikhwân. Ou alors (on le désigne) par le nom technique de son mouvement: salfi, tahriri, jihadi, etc. Seulement ceux qui parlent ou écrivent de l’intérieur de leur mouvement ajoutent à ikhwân le qualificatif de musulman (ikhwân muslimîn).

Il s’agit en un premier temps d’une stratégie langagière et lexicale, en apparence neutre et «innocente», qui s’installe comme une évidence dans les esprits avant de procéder à l’habillage démagogique d’une pauvre politique ultralibérale faisant le jeu à tous les coups de cette mondialisation que ces groupes et mouvances feignent de combattre par le seul artifice du langage. Si ce que nous venons de dire est bien compris et s’il convainc les bonnes volontés qui luttent pour l’établissement d’un Etat civil et séculier, il devient nécessaire de se dégager de ce piège. Que tel auteur, tel média ou tel tribun dans un meeting se détourne de cet usage pernicieux qui fait «leur» jeu du mot «islamiste»! Et que l’on sache que le citoyen tunisien qui a du mal à percevoir la nuance entre musulman et islamiste offre volontiers son suffrage à un «islamiste» plutôt qu’à celui ou celle qui se démarque de cette appellation et crie «fi de ... l’islamisme!» sur tous les toits et face à tous les micros.»
 
C’est donc avec ce texte fort pointu du philosophe Youssef Seddik, que s’achèvent les interventions de mon ami Khal Torabully et de Patrice Barrat.  Il est vrai qu’elles me laissent quelque peu sur ma faim en ce qui concerne la différence entre les termes islamiste et islamique.  Mais, d’autre part, force m’est de reconnaître que, cette distinction ne signifiant rien pour les arabophones, ma question était sans doute mal posée et qu’il faudrait en tout cas éviter l’adjectif islamiste (comme dérivé d’islamisme) dans le sens d’intégriste, voire d’extrémiste ou de djihadiste musulman. 
 
Suis-je cependant parvenu par ces lignes à vous éviter un certain nombre de confusions particulièrement dangereuses aujourd’hui, où de soi-disant athées ou bons chrétiens tendent à fourrer musulmans et terroristes djihadistes de un même sac de facture populiste?  Quant à Khal Torabully, Patrice Barrat et Youssef Seddik sont-ils parvenus à éclaircir votre lanterne sur les questions sémantiques et politiques que nous posent dans le langage courant l’emploi de ces dérivés du terme islam: islamisme, islamique, islamiste?  Je vous en laisse seuls juges, amis lecteurs. 






[i] Et, quelque soit l’horreur et l’énorme battage médiatique que soulèvent leurs attentats et meurtres perpétrés en Europe, n’oublions pas que l’ultra-grande majorité des victimes de Daech et d’autres groupes terroristes sont des musulmans, au Proche- et au Moyen-Orient, ainsi qu’en Afrique.



dimanche 1 février 2015

Grand événement culturel à Tunis




Le sculpteur Sahbi Chtioui expose à La Marsa (Hotêl Dar El Marsa) jusqu'au 26 février.
Pour en savoir davantage sur ce grand artiste, cliquez ici