lundi 12 décembre 2011

Eclatements, lecture de Giulio-Enrico Pisani

Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek,
2.12.2011, de Giulio-Enrico Pisani


Quand Simone Cukier et Michèle Frank s’éclatent
«Aboutissement de toute une vie d’écriture», pouvons nous lire sur la poésie de Simone Cukier au dos de ce bel ouvrage qu’est le recueil Éclatements.[1]  Mais quel aboutissement?  Aucun, bien sûr, car rien ne saurait prétendre être abouti en art et en poésie.  Ce serait en faire bon marché.  Art et poésie: deux mots gravides d’horizons illimités, mots en équilibre instable, mots en recherche de soi permanente, où rien n’existe jamais per se, n’est ni achèvement, ni aboutissement.  En effet, ici, dans ce splendide concert imprimé, traversé de vers ici émouvants, là bouleversants, rhapsodie accompagnée de feux d’artifice picturaux aussi thématiquement justes que chatoyants, l’incomplétude triomphe.  Elle est, bien plus encore que dans une toccata et fugue, davantage palpable dans la dynamique que dans la plénitude, moins dans l’accomplissement que dans la fuite. 
Géométriquement, cette sorte de contrepoint qui implique la virtuosité interactive de deux arts aussi fugaces que le staccato poétique de Simone Cukier et les abstractions passionnées de Michèle Frank, évoque davantage les maelströms du temps et de la vie que leur expression accomplie.  C’est la fougue des Michel-ange, Beethoven et Rimbaud, plutôt que la sérénité des Constable, Couperin ou Lamartine.  Aussi, quand ces deux grandes dames de la poésie et de la peinture nous offrent «Éclatements», ne nous attendons surtout pas à pouvoir y pénétrer légèrement et à nous en tirer indemnes.
C’est, j’en conviens sans ambages, «Cendres», la première partie du recueil, qui m’a le plus touché, dans la mesure où tout y affronte la mort, tout en l’exorcisant et en allant puiser dans un deuil sans fin le courage de la braver et de poursuivre ce qu’on voudrait qu’une vie de survivant ait de fini: «… Mon père / Cinquante ans après / Où sont les cendres / à Birkenau?...».  Deux pages plus loin, face à la violente  dramaturgie d’un carton de bleus et d’ocres, ensanglanté de blanc, zébré de noir et sous-titré Barbelés, point une dédicace: «À mon père embrassant les barbelés» qui évoque le dernier acte d’homme libre d’un martyr de la Shoah.  
Dans la deuxième partie, «Éclats de vie», Simone Cukier, en train de se construire à partir des tessons de son passé, s’adresse au lecteur, avec lequel et pour lequel le témoin doit vivre en dépit du passé, en dépit aussi du père électrocuté et malgré la petite fille disparue à Bergen-Belsen: «... Je vous écris d’un temps / entre deux temps, / entre l’avant / et l’après, / l’avant de la vie / et bientôt l’après de la vie, / le rien...».  Et la vie continue dans les vers de «Sienne», où elle crie, face à une somptueuse huile sur toile intitulée Sanguine, où l’huile des ors, ocres et terre de Sienne explose en fulgurances blanches sur une toile volcanique: «Sienne me brûle. / Ô ma sanguine...» et, plus loin «... L’argile contre l’or du sang / Là où je veux aller / Pour savoir d’où je viens».  Une fois de plus, on ne peut qu’admirer la parfaite entente et la réciprocité artistique des deux amies dont les couleurs vibrent à l’unisson: l’artiste peintre et la poétesse.
De ces vibrations, la passion n’exclut pas le moderato, voire l’adagio.  À la question de Michèle, «Quel horizon?», sorte de rhapsody in blue de Prusse et de turquoise, Simone répond: «Je resterai assise sur la jetée / Parce que la mer s’en va aussi derrière l’île, / de l’autre côté de l’enfance (...) Et mes larmes rempliront la mer jusqu’au raz de marée / qui m’amènera au bout de la vie»... et nous vers la troisième partie du recueil.  Après avoir été persuadée, en 2, d’être et de continuer dans cette troisième partie, «Amour, désir», la vie reprend décidément ses droits.  Cependant, même sous le «Soleil éblouissant», que Michèle illustre par une houle de mer en fusion, et avec «Lui / dont la chair obscure / est entrée en moi...» se dresse «… une pierre tombale / où je dépose / chaque année / un caillou de mémoire…».  Et voilà qui m’évoque la dramaturgie du poète Charles Dobzynski,[2] qui la considère «à revoir, la mémoire» et affirme «Je ne suis qu’un fil / passant par le chas / d’une survie improbable». 
Alors, passé ou futur, mémoire ou espoir, mort ou vie?  «Je ne sais plus / Je ne sais plus où amasser mes feuilles mortes / et quoi faire de ce corps d’argile...» (se) demande la poétesse, que Michèle Frank place, dans «Entre deux feux», le premier tableau figuratif que je vois d’elle, face à l’exigence de vie.  Ici, le poème et le tableau forment comme un somptueux diptyque dont l’ensemble est décrit de manière aussi frappante que prémonitoire par deux vers de la regrettée José Ensch: «... la femme au lait d’amande amère (...) jusqu’au roi qui s’embrase dans les roses...»[3]
Peut-être que José eût pu aussi écrire «J’ai vu le sablier du ciel et de la mer se renverser (...) Je regarde le jour venir parmi les pierres», mais c’est Simone Cukier qui a vu, regardé, conçu et formulé ces vers dans «Le sablier» dont Michèle Frank projette l’étranglement force d’huile sur toile dans son déchirant «Terre solaire».  C’est que, loin de s’écouler avec la fluidité impalpable du sable fin, celle-ci pousse ses éléments vitaux à travers un présent trop étroit pour espérer permettre le passage indolore d’un passé cauchemardesque vers un futur incertain.
Après sa première enfance dans les Landes à l’ombre du souvenir de son père tombé à la frontière allemande, Michèle Frank va vivre avec sa mère en Lorraine chez ses grands-parents maternels, tandis que son frère reste là-bas avec ses grands-parents paternels.  Double séparation: source de déchirement, solitude et révolte qui marqueront sa vie et son oeuvre.  Son roman autobiographique, Ressac, paru en 2005, en sera le fruit.  Après ses études de Lettres et au-delà de sa passion pour la littérature, elle découvre la peinture, où elle s’explose, sans se livrer, en un feu d’artifice de créations d’une indicible magie.  De fil en aiguille, l’art lui apporte l’amour et lui ouvre de nouveaux horizons en la personne du génial sculpteur luxembourgeois René Wiroth.  Quoique chacun des deux artistes reste ancré dans sa discipline et s’y épanouisse, leur profonde union tant maritale que culturelle se traduit par un grand nombre d’expositions et de publications communes.[4]
Simone Cukier est née en 1939 en Vendée dans une famille juive originaire de Sedan. Arrêté par la police française, son père est déporté et meurt à Auschwitz Birkenau.  Simone grandit en Suisse, où sa mère s’est remariée après la guerre, donc au sein d’une famille recomposée.  «Est-ce ce parcours douloureux qui est à l’origine de sa sensibilité exacerbée?» lisons-nous en quatrième de couverture.  La réponse est: oui, bien sûr.  Et déjà appert le parallélisme de destin entre les deux auteures du livre, où nous lisons une fois de plus le déchirement, la solitude et la révolte qui marqueront la vie et l’oeuvre de Simone, comme elles ont marqué celles de Michèle.  Aussi, tout comme celle de Michèle, la construction de Simone sera lente.  Portée vers la poésie dès l’adolescence, elle étudie les Lettres, enseigne français et latin et monte durant trente ans sur les planches afin de faire vivre et aimer la poésie.  Depuis plus de quarante ans elle jalonne de poèmes et autres textes le chemin de sa vie.
Quel bonheur pour nous, que de pouvoir rencontrer ensemble ces deux victimes de la guerre, cette folie des hommes, ces deux orphelines de père, pères nécessairement idéalisés, de ces deux femmes tourmentés, écorchée vives, mais fortes, que l’amour des lettres et de l’art, de l’autre et des autres portèrent vers l’avenir et l’une vers l’autre!  Et quel bonheur, que cette rencontre entre ces deux auteures et entre elles et nous se concrétise aujourd’hui en un exceptionnel recueil:
ÉCLATEMENTS !


 



[1]  Éclatements : recueil de poèmes de Simone Cukier illustré (couleur) par Michèle Frank, livre-album 21 x 21 cm, avril 2011, 15,- €, dans les bonnes librairies, ou à commander par mail à mfrank@pt.lu ou contact@frank-wiroth.lu
[2]  Sur le poète Charles Dobzynski, né en 1929 à Varsovie, v. notamment Wikipedia, ainsi que mon article dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 4.7.2006.
[3]  Vers extraits du recueil «L’aiguille aveugle» de l’immense poétesse que fut José Ensch (1942-2008).
[4]  Sur Michèle Frank et René Wiroth v. leur site http://frank-wiroth.lu/, ainsi que mes articles dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek des 15.7.2006, 7.6.2007, 11.12.2007, 16.5.2008 et 10.5.2011, 

3 commentaires:

christiane a dit…

Magnifique harmonie entre ces deux paroles, une dans les mots "en équilibre instable", l'autre dans la "fugacité d'abstractions passionnées" qui vient comme un souffle dans l'atmosphère difficile de l'Université où Jalel est professeur de littérature au milieu de ses chers étudiants.

giulio a dit…

Oui, Christiane, je n'ai jamais trouvé dans un livre une interaction aussi réussie entre peinture et poésie. Lire les vers de Simone, pendant que du coin de l'oeil on batifole sur les flamboyances de Michèle, génère un plaisir rare.

Anonyme a dit…

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