vendredi 29 juillet 2011

Philippe Trouvé par Giulio-Enrico Pisani







Le Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek publie ce matin ce compte-rendu de notre ami Giulio-Enrico Pisani :
Philippe Trouvé et ses « Mots d’Elles »

Samedi, le 2 octobre 2010,[1] vous avez pu découvrir dans ces colonnes un exceptionnel peintre poète que ne recensent point les grandes encyclopédies classiques, ce qui n’a rien d’étonnant de nos jours, où la culture dominante décide des renommées.  Mais il en va tout autrement chez nous, la devise de notre journal étant «Mir schreiwen do weider wou di aner ophalen», c'est-à-dire: «Nous continuons à écrire, là où les autres s’arrêtent».  Et cela n’est pas seulement vrai en politique, mais aussi dans la culture, où nos «découvertes» ne se comptent plus.  Vous souvenez-vous, amis lecteurs, de l’excellent site www.philippetrouvepeintrepoete.net/, que Florent Trouvé a consacré à la mémoire et à la reconnaissance de son père Philippe, décédé il y six ans, en pleine munificence créatrice?  Oui?  Non? Peu importe; de toute manière, ce n’est pas pour vous le rappeler que j’écris ces lignes, quoique... ce soit pour moi toujours et encore un véritable bonheur, que de plonger ou replonger dans l’univers pictural et poétique de Philippe Trouvé.  Mon but est cette fois simplement de vous annoncer la parution de «Mots d’Elles»,[2] son dernier livre. 
Eh oui, grâce à l’infatigable enthousiasme de son fils Florent, Philippe Trouvé continue de manifester sa présence sur la scène artistique et littéraire.  Un authentique bijou que ce petit ouvrage dédié à ses modèles et donnant à travers elles la parole (Mots d’Elles) à tous les modèles qu’il a admirées, aimées et anonymement immortalisées!  Anonymement?  Pas vraiment tout de même, car, selon la formule consacrée «Un bonjour à ceux qui se reconnaîtront», il ne fait pas de doute, que maintes jeunes femmes et autres aujourd’hui moins jeunes se retrouveront dans les beautés mi-vêtues, nues, silhouettées ou esquissées qui ont désiré être immortalisées par les pinceaux de l’artiste.  Ce sont elles qui animent aujourd’hui ce charmant flash-back qui, soulevant le voile du passé, rend au présent et nous permet d’approcher, d’apprécier davantage encore, l’œuvre et la personnalité de ce remarquable artiste.    

N’ai-je pas déjà écrit en octobre 2010 mon étonnement, que l’extraordinaire parcours artistique et poétique de Philippe Trouvé ne lui ait pas valu davantage de reconnaissance?  Une célébrité qu’il eût autant mérité sinon plus que bien d’autres?  Mais quelle importance?  La valeur ne se mesure pas à l’aune de la notoriété.  Je pense toutefois, que s’il avait encore la possibilité de joindre sa créativité au concert de ceux qui vivent de la beauté d’aimer et de l’amour du beau, le monde s’en porterait un tout petit peu mieux.  Je vous rappelle que Philippe Trouvé, né à Lisieux le 3 mars 1936 (le même jour que le poète André Laude), mourut à Caen le 2 août 2005.  Il a commencé à peindre très tôt, fréquenta, adolescent, les ateliers de Serge Poliakoff à Paris et de Nicolas de Staël à Antibes et rencontra au début des années soixante à Saint-Paul de Vence Marc Chagall, dont il dira qu’«il m’a appris à peindre le paysage qui habite mon âme».  Directeur de la maison des jeunes d'Epinal en 1963-64, Philippe Trouvé rencontre aussi le peintre et graveur lorrain André Jacquemin,[3] qui viendra à son tour titiller son esprit aussi boulimique de culture que de beauté, affiner son talent et parfaire son dessin.

Mais c’est bien plus tard, en 1995, depuis «La Source» et ses colombages à Coquainvilliers dans le Calvados, que le peintre-poète nous écrit, comme s’il avait veillé lui-même à la mise en musique de ce livre: «Ce n’est pas un poème / ni même des souvenirs / pas non plus un album érotique et voyeur / et pas encore un testament...». Et son fils de préciser, que ces écrits sont les «Textes de Philippe sur l'étrange rapport du peintre à ses modèles, illustrés de ses propres peintures, fruits de l'alchimie secrète de ces rencontres».  Poésie?  Pas toujours, mais ici et là.  De ses réminiscences qui surgissent en vrac, remontées mnémoniques jetées sur papier telles quelles, sans affinage parfois, poétisées ailleurs, Philippe Trouvé s’explique dans le second poème du recueil, L’Atelier de Véroniques:  «... Vos noms en souvenir / guirlande d’alphabet / sans rime ni raison versifiant ma mémoire / en mon automne / - il pleut ce soir - / Êtes-vous à l’abri? / Fait-il chaud dans ton coeur?  Véronique... / Véroniques! / comme chantent vos hier dans vos cadres...» 

Et voilà qui nous éclaire sur l’apparente erreur dans le titre du poème.  Véronique devient les Véroniques, plurielles donc, englobant toutes ses modèles, image tout à la fois de la femme désirable, désirée, désirante dans la pérennisation d’un moment bénit et portrait d’époque, où l’artste se retrouve lui-même «... comme chantent vos hier dans vos cadres / figés / me regardant vieillir / et m’observant oeuvrer... ».  Mieux encore, elles lui auront survécu.  Car il est juste qu’à l’instar de la «Liseuse» d’un Vermeer et de la «Vénus» d’un Botticelli, ses oeuvres, reflets de son esprit et de son interaction avec ses inspiratrices, survivent au peintre, au poète, au créateur.  Elles vivront en effet encore longtemps, les Véronique, Edwige, Nina, Doriane, Nancy, Céline, Nathalie, Adélaïde Sophie et autres Laura, dont l’aura entoure le poète de cette jeunesse qui vivra tant que femme sera.
Force est toutefois de reconnaître que les textes réunis dans ce recueil ne sont parfois ni des meilleurs ni des plus poétiques mesurés à ce qu’on peut lire par ailleurs sur le site de Philippe Trouvé.  Souvent érotiques, ils se sont sans doute retrouvés ici, comme pour une fête galante, tout étonnés en fin de compte de découvrir, une fois rassemblés et reliés, que les dessins et tableaux exposés étaient d’une sensualité exquise, dont la finesse exclut toute grivoiserie; tous capables, à une exception près,[4] de conquérir les musées et amateurs d’art les plus exigeants.  J’imagine le sourire quelque peu ironique de l’artiste qui, sur le point de prendre congé de nous, tend l’oreille et murmure: «... J’entends dans le lointain / les roues d’une charrette / c’est ici qu’elle s’arrête / – Allons monsieur il est temps!»
Ce sont ses derniers mots, ou mots d’elles, les derniers du recueil en fait.  Mais comme pour bien affirmer, au-delà de l’écriture, sa présence parmi nous à travers son oeuvre, au-delà du silence apparaît page 58 une ravissante terracotta.  C’est une jeune fille debout au bain à l’allure délicieusement timide.  Elle se tient un peu gauchement, sa tête légèrement surdimensionnée suggérant l’enfance,[5] les épaules puissantes l’hermaphrodite, le sein généreux la féminité, sa fermeté un fantasme, l’eau (?) où baignent ses jambes n’étant qu’esquissée.  Paradoxalement, le génie de cet émouvant chef-d’oeuvre frémissant de vie n’est pas sans rappeler son opposé, ce symbole de mort qu’est le «Guernica» du grand René Iché,[6] ce qui est d’autant plus remarquable, que Philippe Trouvé semble n’avoir effectué que de sporadiques incursions dans le domaine de la sculpture.  Adieu Philippe!  Ou, plutôt, au revoir, car nous n’avons pas fini de te découvrir!    





[1]  Cet article peut également être lu en ligne sur www.zlv.lu/spip/spip.php?article3583
[2]  Mots d’Elles, 60 pages, couverture et illustrations couleur, publié sur www.lulu.com. Livre/cahier: 10,80 € + frais d’expédition. Téléchargement/lecture (e-book): 0,79 €.- Visualisation sur www.philippetrouvepeintrepoete.net/.../MotsdElles   
[3]  André Jacquemin était depuis 1953 conservateur du Musée départemental d'art ancien et contemporain d’Épinal, ainsi que du Musée départemental des Vosges à Épinal.
[4]  Unique fausse note du recueil, à mon avis – affaire de goût et n’engageant que moi: «Le foulard bleu» qui illustre la page 21, figure en 1er de couverture (coin inférieur droit) et qui, quoique picturalement excellent, détonne par son côté, disons, pin-up, dans la poétique du tout.
[5]  Peut-être un peu aussi à la manière de ces personnages debout de la statuaire classique destinés à être vus d’en bas et dont les lois de la perspective amènent le sculpteur à grossir les parties supérieures qui, autrement, paraîtraient trop petites au spectateur.
[6]  Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 19.9.2009 - www.zlv.lu/spip/spip.php?article1298. Concernant Guernica (de René Iché), voir notamment http://fr.wikipedia.org/wiki/Guernica_(sculpture)

mercredi 20 juillet 2011

Giulio-Enrico Pisani présente Je te nomme Tunisie de Tahar Bekri.

Notre ami l'écrivain Giulio-Enrico Pisani présente dans le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek le tout récent recueil de Tahar Bekri :
Tahar Bekri : Je te nomme Tunisie

La poésie, expression difficilement contrôlable de geysers subconscients, mystérieuses pulsions et sentiments spontanés, se prête mal à l’affirmation d’idéologies, aussi nobles soient-elles. Peu nombreux furent les poètes européens et américains – et des plus grands –, dont les idées et idéaux défendus en vers ne se pervertirent pas en images d’Épinal, plats dithyrambes ou autres baudruches déclamatoires. Les poètes du Proche Orient et du Maghreb me semblent pourtant mieux parvenir à éviter ces travers. Les Tawfiq Zayyad, Nazim Hikmet, Mahmoud Darwich, Jalel El Gharbi, Moncef Ghachem, Mokhtar El Amraoui, Ahmed Ben Dhiab, Salah al Hamdani, Abdellatif Laâbi et, justement, Tahar Bekri, pour ne citer que ceux-là, savent en effet poétiser les idéologies de la libération, du patriotisme, de la justice et de la fraternité sans s’empêtrer dans le pompier, l’héroïsation, la grandiloquence ou le chauvinisme.

Voilà un peu plus d’un an que je vous présentai dans ces colonnes (1) l’essayiste et poète Tahar Bekri à travers son livre-journal-pamphlet «Salam Gaza, carnets», paru aux Éditions Elyzad de Tunis. S’insurgeait-il encore à l’époque comme nous tous sur la razzia d’Israël contre Gaza et tonnait-il contre l’occupation indigne des villes et territoires palestiniens de Cisjordanie, qu’aujourd’hui il peut user d’accents plus optimistes. Ailleurs, bien sûr, car l’espoir ne point toujours pas en Palestine. Mais la chute des Ben Ali et des Moubarak, liés à Israël via la maffia des dictateurs et des multinationales du système néocolonialiste, lui entrouvre un soupirail, aussi, quand Tahar Bekri chante sa Tunisie libérée, il ne s’y limite pas, loin de là. La Tunisie qu’il nomme n’a que faire – peut-être malgré elle – des races, des haies, des frontières; elle a été au 3ème millénaire le flambeau et l’étendard de la liberté des peuples. Saura-t-elle devenir leur exemple? Mais l’auteur n’est pas ici dans l’évènement, qui ne saurait qu’être catalyseur; il s’explique (2):

«... j'ai commencé l'écriture (de ce recueil) en 2009, au Pouldu face à l'île de Groix, où vivait Gauguin et fut exilé Bourguiba. J'ai écrit les premiers poèmes, dont quelques extraits ont été publiés d'ailleurs au Liban, à Marseille, à Bruxelles, en Turquie... C'était à l'origine "Chants pour la Tunisie" où je reviens sur ma jeunesse éloignée, cette terre lointaine que j'ai toujours porté en mon coeur, en vivant dans l'exergue d'un poète turc Yunus Emre": au delà des mots est mon coeur". Dans ces "Chants" au début, il y'a certainement Chebbi car le verbe chanter est très fort en poésie, il est un hymne. Depuis le 17 décembre "décembre de la colère", je me devais en tant que poète nommer ce qui s'est passé à ma façon avec cette évocation des éléments naturels, sensibles, concrets et matériels y compris nos fleurs, nos plantes, et nos lieux d'une façon générale.»

Cependant, si dans «Je te nomme Tunisie» (3) sept lustres d’exil arrachent au poète des vers d’un lyrisme vibrant, empreints de patriotisme et d’une poignante nostalgie – l’oliveraie à perte de vue, le vol de la huppe, les étangs et les roseaux de sa terre natale – sa vision porte bien plus haut et plus loin. Est-il seulement conscient lui-même combien sa poétique est universelle et proche d’un Mahmoud Darwich écrivant «...Et je m’en suis allé chercher mon espace / Plus haut et plus loin / Encore plus haut, encore plus loin / Que mon temps…». En effet, au-delà de la terre, de sa terre, de celle que Tahar Bekri nomme Tunisie, sa Tunisie devient allégorie, se transfigure en Tunisie mystique, souffle de liberté dont le parfois hésitant, mais inéluctable crescendo explose dans son dernier poème: «Je t'aime / Dans les lueurs étincelantes / Dans l'envolée des rayons comme des rubis / Dis au soleil / Libère ta lumière / L'éclipse est sœur des potentats / Suppôts tapis dans les pliures sans relâche / Dis au soleil / La rumeur par-delà les haies / Paraphe nos désirs de pleine lune / Cyprès figuiers de barbarie et alfa / Pour tanner nos visages / Nulle peur ne se terre / Mais la torche neuve et résolue». Quant aux points de suspension absents, qui pourraient laisser le poème ouvert, il faudra vous les imaginer, amis lecteurs, car d’une part la poésie de Tahar Bekri se passe de ponctuation et d’autre part rien n’est achevé. Tout au plus peut-on se l’imaginer dire, comme Jean Sénac: «Et maintenant nous chanterons l’amour / Car il n’y a pas de Révolution sans Amour…»

«Né en 1951 à Gabès en Tunisie», lit-on un peu partout sur le net, Tahar Bekri vit depuis 1976 à Paris, qu’il a rejoint après deux séjours dans la prison de Borj Erroumi, et ne pourra pas revoir son pays natal avant 1989. «Je quittais la prison de Bordj Erroumi / La blessure béante / Sanguine comme un bourgeon charnu / Le mauvais sang serré entre les dents / Retourné dans l’infamie / Que des plumes perdues au rêve... », nous dit-il en effet au chant XIII. Et de nous rappeler du même coup, que le printemps tunisien pousse ses racines bien plus loin que le 4 janvier 2011 et jusqu’aux immortels vers de Chebbi, «Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, / Force est pour le destin de répondre / Force est pour les ténèbres de se dissiper, / Force est pour les chaînes de se briser...» (4) et au-delà. Chebbi, que je cite pour lui plus haut – Dans ces "Chants" au début, il y'a certainement Chebbi –, Tahar Bekri l’honore dans son chant XX: «Je te reconnais ami Aboulkacem Chabbi / Du côté des Chants de la vie / Tous ces rameaux se lèvent / Pour fleurir la Belle Tunisie / Voici ton poème sur le corps / De l’étoile entourée du croissant / Blanc et rouge pour les meilleures boutures» tout en le reliant au présent : «... Dis à la vilénie / Les despotes ne sont pas des nôtres / Ils prennent la poudre d’escampette / A toute barde leurs poches gonflées / Comme des voiles de corsaires...».

Retour donc à partir du chant XVIII aux vers de combat de la première partie. Il est vrai qu’entre- temps il y a eu interlude, douloureux, mais riche, l’exil, l’épreuve, la souffrance de l’éloignement, mais aussi, en XIV, l’apprentissage de la liberté, l’épanouissement de la poésie et du rêve punique sur les rivages bretons en face de l’île de Groix: «Dans la pénombre des océans / Où finit la terre / Loin de toi ma geôlière / J’écoutais Haendel...» et, en XV: «Si j’étais cantate de Jean-Sébastien Bach / Dans la forêt aux mille chênes / Pierre de chapelle / sans calvaire (...) Parmi les embruns nourris / Des ailes du goéland».

Tahar Bekri a publié une vingtaine d'ouvrages (poésie, essai, livre d’art) en français et en arabe. Sa poésie est traduite dans différentes langues (russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.) et fait l'objet de travaux universitaires. Son oeuvre, marquée par l'exil et l'errance, évoque des traversées de temps et d'espaces continuellement réinventés. Parole intérieure, elle est enracinée dans la mémoire, en quête d'horizons nouveaux, à la croisée de la tradition et de la modernité. Elle se veut avant tout chant fraternel, terre sans frontières. Tahar Bekri est considéré aujourd'hui comme l'une des voix importantes du Maghreb. Il est actuellement Maître de conférences à l'Université de Paris X - Nanterre».

Je m’en voudrais de clore cet article sans vous signaler que ce petit livre est illustré par Lawand, peintre d'origine syrienne, qui vit et travaille à Lille. Il en a illustré l'édition courante de dessins et son tirage de tête de peintures. Le photographe et galeriste Alain Rouzé dit de lui que «... Peuplé d’ombres sorties indemnes de la souffrance d’un monde ancien, son oeuvre est chargée d’hommes renaissants aux formes encore vagues escortés de silhouettes trépassées mais précieuses. Une cohérence chargée de l’essentiel d’un tout, d’une énergique puissance à nous faire tenir debout, d’un amour des hommes sans limite ou la tendresse s’impose avec force.» Alain Rouzé se doute-t-il seulement à quel point ses mots, destinés à Lawand, frôlent – sans toutefois la cerner – la poésie de Tahar Bekri?

1) Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 11.6.2010, Article intitulé «Tahar Bekri : Salam Gaza, carnets... d’un pogrom sur le ghetto & de camps-prisons en Palestine», en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article2937


2) Dans une interview accordée à Sarra Belguith, publiée dans Tunisie Soir du 2.6.2011-.

3)Aux Editions Al Manar, Casablanca; Bureau français: 96, bd. Maurice Barrès 92200 Neuilly.-

1.000 ex. tirés sur Bouffant édition. 15 €. (ISBN 2-978-2-36426-001-6, juin 2011), en librairie ou en ligne sub www.editmanar.com/

4) Abou el Kacem Chebbi (1909? – 1934) est considéré par les tunisiens comme leur poète national. Ces quatre vers, extraits de son poème «La Volonté de vivre», sont intégrés à la fin de l’hymne national tunisien. Mais il suffit d’un coup d’oeil à la blogosphère pour comprendre que Chebbi inspire la jeunesse dans tout le Maghreb et même au-delà.







mercredi 22 juin 2011

A Rimbaud. Mokhtar El Amraoui

A Rimbaud

Arthur,
Blanc Abyssinien,
Tes voyelles étouffant de lumière,
Embrasent ma solitude
Et éclairent ma tristesse
Qui râle sous le poids muet des mots inutiles.
Tu m’offris la couleur
Et rendis aux étoiles leur sève juvénile.
Inchoative ivresse
Créant l’univers
De mystères,
De questions nues.
Tu me reviens, ramage de baobab,
En transes de cithare,
Sur les flots scintillants de l’Oued Joumine !
Arthur,
Jeune âme
Mordant les éclairs de l’impossible !
Mokhtar El Amraoui : Arpèges sur les ailes de mes ans

dimanche 19 juin 2011

Ode en rouge et blanc. Par Mahdia Ben Guesmia


Notre amie Mahdia Ben Guesmia a publié cette lecture de mon poème "Ode en rouge et blanc". Qu'elle en soit vivement remerciée.

Ode en rouge et blanc - Jalel El Gharbi





Des dessous de mots en pétales de roses pour venir dou-ce-ment dormir ou mourir dans l’aimée

Le mot habille t-il le mot ? Ya t-il en poésie une tenue de soirée, une autre de tous les jours et une troisième pour se faire élégant, le soir venu, avant de venir dormir dans l’amour ou dans la mort ? Oui, car à lire Jalel El Gharbi dans son dernier poème « Ode en rouge et blanc »(1), on vient à reconsidérer la force infinie mais tranquille qui dort élégamment, j’allais dire pieusement, dans des mots qui signifient a priori la fragilité, la vulnérabilité ou l’épuisabilité , et qui font burlesquement rougir la vie devant cet attrait pour la mort quand dans l’amour elle sera dignement douce, dira aimablement notre poète.

Ce poème, dont je ne peux qu’admirer une beauté à la limite du rêve élégant que des mots prudes viennent murmurer, malmène pourtant ma vision du beau !
Qu’est-ce qui dans ce bout de texte de treize vers, peints en rouge et blanc, se cache dans ce murmure et plus loin encore que le murmure à mon regard étonné ? Voilà ce que je vais, par appétence de l’excès du beau, essayer de creuser car, comme le poète lui-même ne le cache pas à l’intelligence de son lecteur, « Un voyage commence toujours /A l’ instant où l’on voit des ruines »(2), d’autant plus que chez cet amoureux de la suggestion la plus folle, quand ça tombe, ça vole, pour retomber et reconstruire : « Dans le blé converti aux coquelicots /Un étrange frelon prit son envol. » « Et l’oiseau dans son envol /…Refaisait le toit et la fontaine »
« Voici qui est rouge, qui est bleu, qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs. » (3) écrit Albert Camus en peignant avec frénésie une terre née à l’aube des temps, l’Algérie, sa patrie de naissance. Et voici qui est « rouge et blanc » dit Jalel El Gharbi, mais pour peindre quoi ?

Je ne veux pas leurrer mon raisonnement et répéter que « ode en rouge et blanc » reproduit l’anecdote éluardienne « j’écris ton nom », même si le rouge et le blanc sont les deux couleurs nationales de notre poète – et on ne peut douter ici de l’amour qu’a le poète pour sa patrie -, car on ne peut associer ici ce qui meurt à ce dont on meurt, ou ce qu’on sacrifie à ce pourquoi on se sacrifie puisque les deux couleurs sont d’abord liées ici avec toute une traîne d’images à des objets qui s’affaissent, qui finissent et qui, plus, le font plus vite que tous les objets qui tombent . A moins que le poète de « Trouver le pain dans une miette », dans une imagerie prodigieuse, aurait voulu marier ses sens antithétiques comme il le fait dans ces couleurs « Je marie le tout avec mon désir et une coupole/ Dont le vert, le noir et le blanc donnent le rouge » et dissoudre le mortel dans l’absolu, et faire de ce qui finit, ce qui ne finit jamais , lui le soufi des élans les plus courageux dans l’amour du mot et ce qui va au-delà du mot, « Dis-moi le Grammairien … / Lequel prête son nom à l’autre /L’amour ou l’absolu …/ Ai-je le droit de trouver l’absolu / Dans le vermeil d’une fraise » , et dont l’anecdote intégraliste et symbiosiste « T’aimer est m’unir à moi » en est une preuve des plus tangibles.Qu’est-ce qui dans ce bout de texte de treize vers, peints en rouge et blanc, se cache dans ce murmure et plus loin encore que le murmure à mon regard étonné ? Voilà ce que je vais, par appétence de l’excès du beau, essayer de creuser car, comme le poète lui-même ne le cache pas à l’intelligence de son lecteur, « Un voyage commence toujours /A l’ instant où l’on voit des ruines »(2), d’autant plus que chez cet amoureux de la suggestion la plus folle, quand ça tombe, ça vole, pour retomber et reconstruire : « Dans le blé converti aux coquelicots /Un étrange frelon prit son envol. » « Et l’oiseau dans son envol /…Refaisait le toit et la fontaine »

Et pourtant je reste encore sur mes gardes dans la poésie d’El Gharbi car, si ROUGE et BLANC dans leur signification première pourraient signifier ses couleurs nationales, le rouge du coquelicot et le blanc de la marguerite auraient de toutes les façons camouflé un deuxième et un troisième et plus de sens. La fleur, plus précisément dans la mythologie gharbie, est liée à l’amour de la femme. N’écrit-il pas sans aucun ombrage dans son recueil prière du vieux maitre soufi le lendemain de la fête : « Avant d’entrer dans l’amour /Ce soir de feuilles, de fleurs et de fruits … J’étais léger. » et « Avant de naître je me disais /Que l’amour habille l’autre de fleurs / De baisers et de métaphores » ?

Ceci me donne presque la permission de me soustraire à toutes mes appréhensions et d’aller vérifier si ces fleurs qui tombent, ne tombent pas exprès, ou si le poète n’est pas en train de me dire : je tombe les fleurs comme je sème les fleurs ! J’emploie vérifier ici avec plus ou moins d’assurance car la suggestion que j’ai mise dans « semer » pour « tomber », le poète l’a rendue vérifiable à travers son premier vers déjà lorsqu’il s’est hasardé consciemment à employer l’adjectif, combien lourd de beauté, « douce » !

« Et ma mort sera douce », dit douce -ment, le premier vers avec toute l’attractivité de la saveur du doux qui parce que doux, chuchote, murmure, touche légèrement ou avec force doucement !

Peut-on aller dou-ce-ment comme on va dou-lou-reusement dans la mort ? Car combien douceur et douleur sont presque ici équivalentes en syntaxe ? Ou peut-on supposer adapter les mots les plus inadaptables les uns aux autres, les autres aux uns ? Comment le langage peut –il nous convaincre d’adapter la douceur à la douleur, la rose à la finitude, la beauté à la laideur des temps ?

Le deuxième vers, « Je tomberai comme un pétale de coquelicot », vient donc m’en persuader, en faisant doucement glisser ce sens à travers un verbe combien alors bruyant, « tomber », et confirmer encore une fois le pouvoir étonnant qu’a le mot poétique à détourner la force des mots forts en sa faveur, qu’il soit lui-même tout petit ou tout faible ou tout doux , mais surtout de la primauté du mot du début à mener la cadence des vers jusqu’à la fermeture du poème.

Et comment ne pas tendre ici aussi l’oreille au tintement délicieux que crée le poète dans des verbes qui tonnent ? car tomber ici n’est pas tomber ailleurs mais dans cet espace combien intangible, insaisissable et jusqu’à la discrétion douloureuse du verbe qui marche sur la pointe des pieds, pour ne pas offenser ou heurter la pudeur de ce qui se cache pour mourir ; et « tomber » « comme un pétale de coquelicot » vient dorloter la chute ou angéliser le départ et faire des deux autres verbes du mourir « éteindre » et « fermer » (Je m’éteindrai sans peine(v.4) , Je fermerai les yeux facilement (v.8) Je m’éteindrai chaudement (v.10) des synonymes au premier degré d’ « adoucir » et d’« apaiser ».

Mais ces verbes, j’allais dire ces bruissements que l’adjectif »douce » du premier vers vient renforcer (j’ai presque envie de confondre ici « endurcir » et « adoucir »), ne sont –ils pas déjà, depuis les adverbes qui les désignent « sans peine », « facilement » et « chaudement », des verbes « féminins » ? Non seulement parce qu’ils désignent la mort mais parce qu’ils représentent ce qui féminise la mort au-delà du genre déjà établi, c’est à dire ce qui la rend belle, attrayante et jusqu’à désirable pour la facilité qu’elle lance comme une corde au poète pour monter jusqu’à elle et pour la chaleur qu’elle lui prépare et l’en dissuade pour aller s’éteindre en elle.

Mais voyons ! Est- il possible de se chauffer en s’éteignant ? Ici, les sens se percutent comme des passants dans les rues encombrées d’une mégacité vieille de renom car, autrement, comment sortir du sens du doux quand de l’adjectif qui l’annonce, aux adverbes qui le nuance, aux verbes qui le ré -agence, j’atterris encore avec douceur, toujours dans un petit ( j’aurais dit doux si la redondance ne m’obligerait –elle pas à fauter, même par beauté !) poème de treize marches , dans les mots et les choses mais d’un autre Foucault !

Les mots et les choses de Jalel El Gharbi comme coquelicot parce que rouge, marguerite parce que blanche, cerise et melon parce que mi- rouges et mi-blancs (« une cerise qui roule sur la blancheur du melon ») et oreiller et drap parce que tant ou ton rouge sur ton et tant blanc (« un oreiller rouge sur un drap blanc ») sont des choses qui inventent les mots et des mots qui s’inventent des mots. Les mots telles les choses d’El Gharbi sont des couleurs, des tissus, des fleurs et des fruits, auxquels il rajoute des intentions.

Tout dans ce poème si « éclatant », dans tous les sens qui s’opposent ou s’homonymisent dans cet adjectif, « tombe », tout s’éteint et tout ferme pour se lever et dire étrangement plutôt que la mort, l’amour. Et du coup, je réalise combien, lorsqu’on est de sages lecteurs, on viendrait à être enjôlés (le pire c’est de le rester) par la suave tranquillité du doux initial qui pourtant est faux ici car aucune mort n’est réellement douce ! Aucune mort n’est douce qu’en mots, et les mots qui désignent cette douce mort –ci sont plutôt destinés à aimer qu’à mourir, d’autant plus que tout le poème est monté sur un futur, donc une éventualité du fait de finir avec douceur au moins. Mais ce qui persiste ici à travers cette éventuelle image heureuse du mourir, c’est un présent continuel d’un amour intense et indéterminé que le poète du mot distillé coule dans l’adverbe « tant ». Là, je me rends compte que le thème du poème n’est pas la mort mais l’amour, et tout le poème, paraît-il, est plutôt de la fin car, si « ma mort sera douce », c’est parce que « tant je t’aime » dit le final en duo du poème ! De là le poème reprend en spirale la montée, et du dernier vers au premier le sens se remplit d’une nouvelle essence florescente du doux qui maintenant va servir de pont à cet aller-retour dans l’aimée !
Essoufflée ? Pas encore, ou du moins je n’ai pas le droit de l’être tant que le fil que j’ai en main me conduit encore bienveillamment dans les dédales du labyrinthe gharbi, et tant que le Minotaure de notre poète est lui-même hypnotisé par ce langage amène qui adoucit même la mort !

En m’accrochant à cette grappe de mots qui s’éveillent à l’amour à travers pourtant un chant combien douloureux, même si exemplairement doux, mais parce que exemplairement doux, je remonte la pente du sens et j’ouvre, pour venir à l’idée que j’ai délicatement déposée dans le titre, la porte de ce chant où la couleur habile le mot, et celui-ci, par saveur exagérée, dévoile ses formes en une ravissante tenue de nuit.

Je suis ici dans un poème comme dans une maison ou plutôt dans un jardin en -chanté où les fleurs en rouge et blanc viennent habiller le poète d’amour, j’ai même envie de lui rajouter propre pour le rouge de l’amour et le blanc qui l’innocente ! Mais, n’est –il pas si propre cet amour ! Oui ! et propre dans tous ses sens possibles et débordants : propre pour la noblesse du poète qui tombe « comme un pétale de coquelicot que personne n’a cueilli. » ou « Comme les pétales des marguerites », et qui discrètement souffre en répétant « « elle ne m’aime pas » Ou « un peu », sans pour autant s’abaisser ou crier son amour sur les toits. Et combien cet amour « propre » épouse puissamment le sens de la noblesse lorsqu’il est rejoint par les deux couleurs du rouge et du blanc, couleurs essentielles qui font naître les couleurs, dit le poète, car : le rouge est du « quirmiz et des tons qu’il a enfantés /Celui des cerises que chantent les poètes/De la coccinelle dans le silence de son envol/…/De l’homme épris d’autres lendemains » , mais surtout couleurs de la parfaite outrance quand dans son versant idéal, le « Le blanc est synonyme de meilleur /Le rouge dit plus belle », et sur le chemin du désir, le rouge est celui « De l’horizon et des joues de mon amour »et le blanc rejoint « la blancheur des nuits amoureuses ».

Et les fruits et les soieries apportent leur autre histoire : « Je fermerai les yeux facilement / Comme une cerise qui roule sur la blancheur du melon /Je m’éteindrai chaudement /Comme un oreiller rouge sur un drap blanc », disent les vers de huit à onze.

Je monte à présent d’un étage le secret du doux et je songe au coquelicot et ses pétales satinés jusqu’au rouge défendu et à la marguerite et ses pétales légers jusqu’au blanc immaculé car de pétale à pétale le poète meurt sous différentes conceptions du doux, et je compare avec le lisse de la cerise et le moelleux du melon. Mais je m’aperçois que tout le doux dissimulé à l’œil apprêté n’est pas dans la cerise ou le melon, c’est-à-dire dans leurs attributs liés aux sens physiologiques, mais dans le verbe et l’adverbe qui désignent cette douceur du mourir reconverti en amour. C’est « fermer facilement les yeux » qui est représenté ici par la douceur, mais cette relation est d’une complication combien alors fascinante que je ne peux m’en détacher sans l’avoir conclue ; et là j’aurais besoin, me semble –t-il, de quelques notions képlériennes au moins pour parvenir à démêler ce nœud de mots. Car le poète emploie moins ici la cerise et le melon pour la couleur, le satiné - et non le lisse qui servira en fait de solution à ce problème- ou la succulence, c’est à dire moins pour le regard ou le toucher, ou le goûter que pour un sens qui les cumule et les dépasse, un extra sens en fait ou un super sens qui ferait du « fermer les yeux doucement pour mourir » un exercice d’une précision esthétique jamais imaginée.

C’est cette relation liée à la forme physique roulée de la cerise, du melon et de l’œil en tant qu’organe plus ou moins rond, qui est mise en exergue ici. C’est le calcul de la relation de la forme arrondie au temps quand il s’agit de faire glisser un objet de cette forme ronde et lisse sur une autre forme ronde et lisse que le poète viendrait exploiter en relation avec le temps, ou autrement dit : en combien de temps pourrait-on fermer les yeux pour mourir avec douceur en songeant à l’aimée infiniment aimée ? Là ça dépendra aussi de la force naïve ou sournoise (peut –on être sournois au bord de la mort ?) qu’on utiliserait pour parvenir à ça et que le poète renferme dans l’adverbe doucement et qui merveilleusement viendrait supposer la lenteur de cette fermeture dans l’écueil que le lisse de la cerise trouvera à rouler sur le visqueux du melon. Mais attention ! Ici ce n’est pas sur le coulé du melon précise le vers du poète mais sur sa blancheur !

Comment calculer mathématiquement ou physiquement la relation du touchable à l’intangible car dans cet espace cartésien du vers, il est presque recommandé, pour affranchir le sens, d’aller calculer le temps du tomber lisse (rouler dit le poète, et ne peut rouler ici que ce qui est rond et lisse) cerise sur blancheur melon !

Mais, avais-je besoin de toute cette taquinerie de l’esprit pour dire ce « fermer les yeux doucement » d’El Gharbi ? Oui ! Et là je prends conscience d’une chose : combien c’est dans la poésie que se joue l’avenir du monde, pour la conception de l’ultra-humain au moins !

Si Einstein était aussi sémanticien qu’équationnel, si Newton aurait été aussi sensible à l’épaisseur esthétique de la pomme qui tomba et lui suggéra la loi de la gravité, le monde serait peut- être autre ! Et s’il n’aurait été meilleur, il aurait sans doute au moins gagné en profondeur, en épaisseur du « vivre », du « aimer » comme il en est dans le « mourir » !
J’ai cependant, après cette déduction, une vision plus aigüe de cette approche que j’ai imaginée au départ à étages préétablis. Arrivée à ce stade de l’appréhension des mots, je suis émue par ce sens du « tomber » qui pourrait rejoindre, dans un sens caché même à son poète, qui pourtant l’évoque crument, un sens de l’universel car tout en effet tombe dans l’univers , tout descend, sans pour autant s’arrêter de tomber ou de descendre et là ça dépend du descendre ici qui peut monter là-bas ; nous serons dupes de croire que les mots ont leurs sens arrêtés.

Après ces révélations du secret du doux « du tomber d’amour ou de mort » , le « s’éteindre chaudement comme un oreiller rouge sur un drap blanc » s’ouvre de lui-même au sublime de son autre doux posé maintenant et étonnamment dans le verbe éteindre et son contraire suggéré a priori dans son attribut adverbial « chaudement ». Et là, comme pour le vers précédent, s’il est toujours question de couleurs (rouge et blanc) et d’étoffes (l’oreiller et le drap), il est toutefois à considérer toute l’ampleur de ces images poétiques hautement développées.

J’arrive au dernier étage de cette exaltante considération de « l’aimer » et j’ouvre sur l’épanouissement inattendu du sens du poème, et le poète fait miraculeusement son apparition dans cet allongé imaginaire que l’oreiller, le drap et la chaleur suggèrent dans un lit ! Là, plus que dans les images des fleurs et des fruits, l’homme est visible dans son mot.

Ce poème est miraculeux car il imagine à la place de son poète et plutôt que dans le mot, c’est dans l’humain lui-même que l’image se crée dans son entier. Le mot imagine à ma place ; le mot me crée l’occasion de le vivre ou le faire vivre comme le poète donne l’occasion au mot de le réaliser. Mot et homme confondus, qu’est-ce que l’oreiller et de qui lui viendrait la chaleur qui épouse ici le sens du doux, et qu’est-ce que la blancheur du drap dont est désignée la douceur et non dans son satin, s’il ne leur sont pas posé ou au moins suggéré cet amoureux qui dans sa présence en eux les dit et les valorisent ?

Ce sont là les dessous de mots en Rouge et blanc pour des sens accomplis qui au lieu de naître, renaissent -en considérant le sens d’El Gharbi, défini dans ces vers : « Dans le grand livre de l’amour… J’ai donné ma vie pour un signe/D’avant le point initial »-, ressuscitent depuis la mort vers le désir de vivre puis aimer, mais aimer intensément jusqu’au doux exagéré d’un mourir au futur. Mais aussi et surtout des dessous de mots en pétales de roses qu’un sens transparent est venu allouer à cette poésie de deux façons différentes pourtant : quand tombe le poète comme des pétales de roses pour mourir d’amour intensément fort jusqu’à la douceur exagérée, c’est à cette brise toute frêle que fait ouïr la chute délicate de ces papiers de soie que le langage cède cette fois-ci, c’est à cette palpitation du cœur du mot qu’il est donné maintenant d’aller habiller l’aimée de ces pétales car dire « je t’aime » est un dessous de mot que seules les fleurs savent bien habiller.

Dire « je t’aime » déshabille le mot pour l’essentialiser, pour l’originaliser, pour l’affranchir de tout ce qui est inutile, de trop, superflu.

Mais ce n’est là encore qu’apparence car même déshabiller ainsi le mot pour bien et mieux le voir n’atteint pas la force que le poète a déployé en endurance pour épurer ses mots et jusqu’au transparent œil du verbe qui aime jusqu’à la mort et qu’elle soit douce !

Des dessous de mots en pétales de roses, et en fruits pour apprêter le goût à cette lecture et en satins pour confectionner le nid douillet du mot poétique… Telle était d’abord et enfin la prétention esthétique que j’ai mise dans mon titre, tout en songeant pourtant en même temps à des mots –fleurs -femmes que le poète avait dissimulés au cœur de son mot.

Langage a priori habillé élégamment parce que poétique, je me suis donné une liberté de lui dévoiler une de ces facettes, la plus celée peut-être car la plus envisagée par son poète peut-être aussi et étrangement alors la moins exposée aux fouilles archéo-poétiques.

Avant de venir à cette lecture, les premiers mots qui me l’ont suggérée, et que je notais dans un brouillon à la première lecture du poème, étaient : les mots de Jalel El Gharbi vivent en communauté de partage et d’amour : le mot aime le mot, le premier mot aime fortement les suivants.

Et si les mots d’El Gharbi étaient réellement des êtres vivants !





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(1) Poème publié sur le site du poète en date du 24 mai 2011 et traduit dans quatre langues : l’espagnol, l’italien, l’arabe et l’allemand.
(2) Jalel El Gharbi, Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête, Éditions du Cygne, 2010, Paris. Tous les vers cités entre guillemets et n’appartenant pas à l’ « Ode en rouge et blanc » sont tirés de ce recueil. (3)Albert Camus, Noces suivi de L’été, Éditions Gallimard, Paris, 1959, p. 15.

vendredi 17 juin 2011

Liberté pour chacun et prospérité pour tous !

Liberté pour chacun et prospérité pour tous !


La révolution tunisienne est un mouvement post-moderniste en ceci qu'elle s'est distinguée par son refus de tout système de pensée et qu'elle a constitué un déni pour toutes les frontières. Or, il n'est pas possible qu'un tel mouvement soit relayé par les partis à idéologie pesante, de l'extrême droite à l'extrême gauche.

L'avenir en Tunisie est aux partis qui ont très tôt refusé les dérives antidémocratiques du PSD. Seuls ces partis, qui n'ont pas de système idéologique contraignant comme celui de Nahda ou du Poct ou autres, pourront garantir l'avenir de la Tunisie qu'on pourrait résumer en un seul slogan : liberté pour chacun et prospérité pour tous.

Jalel El Gharbi

vendredi 10 juin 2011

Jean Kobs par Giulio-Enrico Pisani

Notre ami Giulio-Enrico Pisani vient de publier dans le Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek cet article.
Le Dernier Voeu de Jean Kobs

Marie-Thérèse Boulanger, l’exécutrice testamentaire de Jean Kobs confiait dans son avant-propos au « Dernier Voeu » (1), ce recueil posthume de poèmes que le poète lui avait adressé en 1964 : « Il était littéralement possédé par le démon de la poésie... ». Elle ne croyait pas si bien dire en évoquant un démon, plutôt qu’une muse, comme génie inspirant ces chants qui malgré leur prudent enfermement dans une décence chrétienne et un conservatisme de bon aloi, fleurent parfois bon le soufre de Prométhée et la passion du docteur Faust. Celui que Marie-Thérèse Boulanger appelait le « Prêtre-poète » et Ferdinand Stoll le « Prince du sonnet (...) curé de campagne », naît à Hayange (2) en 1912. Il séjourne à Houffalize (Luxembourg belge) des débuts de la Première Guerre mondiale jusqu’en 1919, étudie les humanités gréco-latines et la théologie au Petit Séminaire de Bastogne (1923 à 1932), puis au Grand Séminaire de Namur (1932 à 1936). Ordonné prêtre, il devient en 1937 vicaire à Barvaux-sur-Ourthe puis curé à Dinez-Houffalize et à Dave-sur-Meuse jusqu’en 1977. Il décède le 29 août 1981 à Godinne et nous laisse plus de 1600 poèmes.(3)
Mais revenons en à ce recueil, à ce « Dernier Voeu » donc, qui aura exigé presque un demi-siècle et vingt ans après la mort du poète pour se voir exaucé. Enfin, mieux vaut tard que jamais, et il est vrai qu’il aura fallu les constants efforts de nombreux poéticiens aussi persévérants que clairvoyants (4) pour arracher Jean Kobs à l’oubli dans lequel il semblait craindre devoir glisser post mortem. « Car les plus beaux présents que tu puisses m’offrir / au lieu de déposer sur ma tombe des roses / Sont des vers grâce auxquels tu ne peux pas mourir », voyons-nous en effet cité à la fin de l’avant-propos, tercet où Kobs nous prépare déjà à cette étrange schizophrénie poétique qui le pousse parfois à être une autre personne et ailleurs à offrir son moi à une chose quelconque qu’il anime et en laquelle il s’incarne – métempsychose avant terme – le temps d’un sonnet.
Mais comment pourrai-je tenter d’éclairer les mystères que je découvre dans ce recueil à travers les quelques lignes dont je dispose pour le présenter, mystères au-dessus desquels Laurent Fels lève dans son introduction et dans sa postface une lanterne lumineuse mais pas vraiment critique ? (5) Au mieux puis-je donc me contenter d’en effleurer l’un ou l’autre questionnement, tout en me limitant à la présentation de ce remarquable petit ouvrage. Notons d’abord que les poèmes qui y figurent sont soit inédits soit extraits des recueils de Kobs « La Mémoire du Silence » et « Le Kobzar de l’Exil », tomes 1 et 2. Kobzar !? Voilà qui nous mène à l’origine de sa poésie, dont Laurent Fels écrit dans son introduction, qu’« En tant que descendant imaginaire d’un ancêtre ukrainien mythique qui aurait accompagné ses chants des accords de sa kobza (6), le poète se croit naturellement prédisposé à l’écriture de vers ».
Reste à voir si c’est la découverte de ce mythe généalogique qui est à l’origine de sa vocation poétique, ou bien si cette dernière a engendré le mythe au hasard de la découverte d’une homonymie patronymique. Il me paraît en effet difficile de croire à une simple casualité, quand la poésie kobsienne peut puiser dans cette vaste culture humaniste et cette longue éducation classique que Laurent Fels met clairement en exergue. « S’inscrivant dans une lignée de poètes occidentaux (Ronsard, Du Bellay, Heredia), mais aussi (...) orientaux (Hafiz, Saâdi, Khayâm), il est l’enfant de deux cultures et de deux croyances... ». Voilà où sourdraient ses sources, mais là aussi, d’où naît sans doute petit à petit le grand drame de sa vie. Immensément cultivé, érudit nous dit-on, il me paraît impensable que ce poète qui manie le vers comme Hugo ou Proust la prose et qui pénètre la nature comme le pinceau de Segantini ou la pensée de Lucrèce, impossible même qu’il n’ait pas souffert des carcans de la morale bourgeoise et des dogmes ecclésiastiques. L’histoire en connaît des centaines, voire des milliers, de ces prêtres-poètes qui, adolescents idéalistes puis hommes généreux, ne voyant pas, de par leur éducation, d’autre moyen d’exceller dans le bien que le sacerdoce, louvoyèrent leur vie durant entre les bornes de leur ministère et les grands espaces chers au poète. Chacun d’eux résolut (ou ne résolut pas) le paradoxe à sa manière. Kobs semble – mais je n’en suis pas trop sûr – avoir réussi cette quadrature du cercle sans efforts apparents.
À l’un ou l’autre mot près, inséré par ci, par là, généralement sans grande importance, ses poèmes n’ont que peu ou rien à voir avec la religion et me semblent à la limite plutôt panthéistes, un peu à la manière du « Deus sive natura » de Baruch Spinoza. Sans aller, bien sûr – prêtrise oblige –, jusqu’à l’appel lancé il y a 1000 ans par le poète agnostique El-Maari : « Réveillez-vous, ô égarés ! Vos religions sont subterfuges des anciens », car, loin de savoir s’en libérer, Jean Kobs composera – a minima, en quelque sorte et seulement par ci, par là, mais tout de même ! – avec ces « subterfuges ». Aussi, la souvent somptueuse, sensuelle et grandiose beauté de ses sonnets ne souffre que peu de ces chaînes et, à part quelques faiblesses comme le débile poème « Croix ancrée » (7), nous offre des dizaines de chants aussi inoubliables que « L’offrande », « Côte à côte », « Ombre au soleil », « Maison hantée », « Ravissement », « L’écu », ou autres « Visiteurs du soir ». Que dites-vous par exemple de cette passion, amis lecteurs ? « Quand je cerne tes yeux qui sont déjà cernés / par le désir de voir au-delà de la vie, / Si ma langue est parfois par ta langue ravie... » et, plus loin : « Quand souvenir j’ai senti se glisser dans mes veines / Le rythme de ton sang dont avait soif mon coeur... », mais aussi « Et si je puis toujours lire en tes yeux la flamme, / Qui seule peut ici ranimer ma vigueur... »
Et comment ne pas s’émerveiller devant ces objets, ces choses et ces « autres parlants » ou avatars dans lesquels il pénètre pour mieux qu’ils chantent son chant, comme dans « Le vignoble » ? Oyez les amis, car c’est la plante (plutôt que Lǐ Bái ou Omar Khayyám) qui parle, prenant sur elle l’ivresse des sens du curé-poète : « Il n’est pas surprenant qu’aujourd’hui je te donne / Ces présents chaleureux, au retour de l’automne ; / Cueille, et flaire déjà ton ivresse au travers... ». Ailleurs c’est l’escalier, le viaduc, la lampe, une galerie et bien d’autres choses encore auxquelles (ou à qui) le poète prête sa voix et sa vie. Mais il n’hésite pas à redevenir homme quand la contemplation de la vie le ramène à l’amour qui l’engendre : « ... Toi qui connais des peines la morsure, / mes plaisirs fugitifs et mes plus doux émois, / et ne peux pas vieillir en dépit de longs mois, / continue à bercer mon âme et sa blessure... »
Pour conclure et aussi répondre à cette autre question : « Pourquoi le sonnet ? Pourquoi une forme de poésie que la majorité des poètes ont abandonnée depuis un siècle ? », la réponse est : poésie populaire. En effet, malgré quelques traces d’élitisme, la poésie de Kobs se veut accessible à tous, agréable à lire et (parfois) à chantonner comme les comptines, rondes et berceuses de son enfance et ces vers rimés que nous retenions si bien. Il s’en explique d’ailleurs lui-même : « Si j’écrivis des vers de préférence aux proses / C’est parce que le coeur retient mieux leur chanson / (...) / Et j’ai préféré ces quatrains, ces tercets / Des sonnets dont les chants très graves me berçaient, / C’est qu’ils disaient bien mieux mon âme et mon haleine. » Et c’est ainsi que l’un des plus remarquables poètes belges de notre grande région nous offre post mortem sa délicieuse poésie qui marie le visible au sensible, à peine ombrée par ci par là d’étranges paradoxes, ainsi que par l’élitisme désuet et évanescent de certaines évocations. À aborder sans délai pour s’en délecter sans retenue !
***
(1) Jean Kobs : Dernier Voeu, poèmes, 106 p., Éditions Joseph Ouaknine, 54, rue du Moulin à vent, F-93100 Montreuil-sous-bois, tel. 003314870 0659, mail : joseph@ouaknine.fr – commande en ligne : www.ouaknine.fr/commande_livres.htm ou www.artistasalfaix.com/revue/IMG/pdf Jean KOBS_-_Dernier_Voeu.pdf.
(2) À l’époque Hayingen (Elsass-Lothringen).
(3) cf. Wikipedia, Service du livre luxembourgeois, Laurent Fels.
(4) Marie-Thérèse Boulan-ger, Renée Van Coppenolle, Ferdinand Stoll, Michel Ducobu, Michel Pirson, Laurent Fels (détail de leurs contributions en fin d’ouvrage et sur Wikipedia/ Jean Kobs).
(5) Tant qu’à citer Laurent Fels, autant signaler ici son édition et présentation aux Éditions Poiêtês du formidable ouvrage « Oeuvres complètes » en 5 volumes de Jean Kobs, dont le 1er (268 p) a paru fin 2009 et peut être commandé en librairie ou sur http://poietes.poesie-web.eu. Le 2e volume devrait paraître fin 2011/début 2012.
(6) Kobza : instrument à cordes. Le kobzar était en Ukraine un barde itinérant qui chantait en s’accompagnant de sa kobza. « Kobzar » est également le titre d’un recueil du grand poète ukrainien Taras Chevtchenko (1814-1861).
(7) Où il mélange rêve, astronomie et gymnastique avec le signe commémoratif du supplice de Jésus.
Giulio-Enrico Pisani

lundi 6 juin 2011

Ibn Arabi

محي الدين بن عربي
لقد كنت قبل اليوم أنكر صاحبي
إذا لم يكن ديني إلى دينه داني
لقد صار قلبي قابلاً كلّ َ صورة ٍ
فمرعى لغزلان ٍ ، ودير ٍ لرهبان ِ
وبيت ٍ لأوثان ٍ وكعبة طائف ٍ
وألواح توراة ٍ ومصحف قرآن ِ
أدين بدين الحب أنى توجهت ْ
ركائبه ، فالحب ديني وايماني"

Moheïddine Ibn ’Arabî (1164 Murcie-1240 Damas )
Auparavant je pouvais renier un ami
Si ma foi ne se rapprochait pas de la sienne
Maintenant mon cœur accueille toute figure
Il est désormais prairie pour les gazelles, couvent pour les ermites
Bétyle pour les idoles, Kaaba pour le pèlerin,
Planches de la Torah et un Coran
L’amour est ma croyance où que s’orientent
Ses convois ; l’amour est ma religion et ma foi.

Traduction de Jalel El Gharbi

mardi 31 mai 2011

Roger Dutailly


Giulio-Enrico Pisani vient de publier dans le Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek ce compte-rendu :
Roger Dutailly : « Extrême émonction » (1)
.. avec les compliments posthumes de Saint-John Perse

Comment annoncer – et qu’est-ce qu’un titre sinon une annonce ? – un recueil de poèmes sur l’expulsion de tout ce qu’un homme peut extraire de soi, sans avoir recours à l’impoéticité de termes comme régurgitation, défécation, miction, vomissement, larmoiement ou autres évoquant les rejets de fonctionnement organique ? Comment formuler cette catharsis radicale, mais ayant cette fois trait à l’immatériel, sinon en employant un terme rare, donc peu dérangeant et, de plus, accouplé à un adjectif qui par sa superlativité et son association funèbre lui permet de transcender la simple déjection ? Par l’Extrême émonction, évidemment. Pas si évident que ça, en fait. Après avoir fait le vide en soi, avoir chassé de son esprit tout ce qu’il contenait, tout ce qu’il avait vainement accumulé d’espérances en un énième ciel rêvé, le poète s’accorde, à défaut d’absolution et après émonction, une sorte d’extrême onction et achève son recueil par le troisième panneau de son dernier triptyque en franchissant le « Septième pont vers l’immortalité : J’eusse tant voulu qu’on me mît en terre / auprès des six tertres blancs / le long de la voie de Suzhou à Nanjing ... »
Des regrets ? Pas vraiment, car au-delà des fantasmes du présent et des fantômes du passé, la vie se renouvelle et « Tes mains, bébé, attrapent et font virevolter le fin / et si doux tissu / et sur tes jolis petits pieds tu reprends ton mouvement / accompagné de tes rires sonores / qui tant, alors, apaisèrent mon âme », sont les derniers mots du dernier poème de son recueil. Est-ce la grâce espérée au lieu du coup de grâce attendu ? C’est comme si, après s’être débarrassé de l’incommensurable magma bouillonnant au fond de son subconscient exprimé avec un maximum de vocables de son immense répertoire par tous les pores de sa conscience, Dutailly avait fait exploser son volcan, à l’instar de Saint-John Perse sous l’éclairage de Laurent Fels (2), dans l’éclat des contraires. C’est la guerre du monde extérieur contre l’intérieur et le repli sur soi, l’opposition/symbiose avec la figure de l’Étranger ou alter ego du narrateur et c’est enfin les « frères ennemis » : bruit–silence, plein–vide, féminin–masculin, repos–mouvement, vie–mort.
Aussi hermétique par endroits que Saint-John Perse, Laurent Fels, Paul Mathieu ou José Ensch, Dutailly peut même l’être d’avantage par l’opulence, la recherche et l’unicité de son vocabulaire que par le sous-entendu, le symbole, l’allégorie ou la métaphore. Il est vrai qu’on a parfois l’impression paradoxale que sa prolixité frôle les non-dits de Laurent Fels. (3) Mais cela tient sans doute à l’absence de contrôle que le poète peut exercer sur ses sources intérieures, privant ses geysers – peut-être trop d’un coup – des soupapes de la raison. Ferdinand Stoll relève à juste titre dans son avant-propos combien la poésie dutaillienne est puissante, quasi-prométhéenne, le principe vital y étant (CQFD) en permanence aux prises avec la mort. Pleinement d’accord aussi avec Stoll sur l’importance de la nature, des eaux vives, des rochers, de l’orient et de la musique dans la sensibilité et l’expression du poète. Mais ne nous trompons pas. Tout cela n’est jamais que décor, ambiance, scène, sur laquelle sont régurgitées du jardin (intérieur) des épisodes du passé, où toute transcendance n’est qu’illusion à côté d’une omniprésence quasi-obsédante : la femme.
Appelée « la jeune femme » « elle », « tu », « te », « vous », « votre », « ton », « ta », « belle aux yeux sombres », « source pure », « fleur de réséda » et j’en passe, contenue dans les « nous » « nos » ou « seule », devenant ici « nuée », ailleurs « l’aïeule », parfois même nommée (4), la femme ne quitte à aucun moment le recueil. Tout au plus se retire-t-elle ici ou là derrière le paravent d’un sonnet ombreux, pudique, faussement neutre, parfois bucolique, guette le lecteur, mine de rien, prête à reprendre possession de lui à tout moment, après avoir libéré le poète sous la plume duquel elle s’est métamorphosée en poésie... « Tout comme l’approche de la féminité, qui pour moi reste un mythe, voire un mystère, dont l’âge me délivrera, après en avoir épuisé les douleurs par toutes les ressources de la création poétique », nous confie-t-il en effet. Cependant, là où je ne saurais suivre Stoll, c’est dans l’importance qu’il accorde au sonnet chez Dutailly. Il appert en effet rapidement au lecteur sensible que ses plus beaux poèmes ne sont souvent composés ni en sonnets, ni en rimes libres, ni même en vers. Les nombreux sonnets qui émaillent surtout la première partie de l’ouvrage en sont également – c’est mon opinion et elle n’engage que moi – le maillon faible, bémol d’une construction poétique par ailleurs puissante et éminemment lyrique. Étonnamment, chez ce grand amateur de musique, c’est souvent leur harmonie qui a des ratés. Parfois leurs pieds trébuchent ; les rimes sont plus d’une fois faibles, triviales ou tirées par les cheveux ; ailleurs des mots quelconques blessent l’oeil qui survolait une phrase légère comme mouette frôlant l’onde. C’est surtout le cas au début. À partir de la page 58 une certaine aisance s’installe, l’albatros s’arrache de plus en plus aux plancher des règles établies (5) et culmine en chef-d’oeuvre (pourtant encore un sonnet) page 68 avec « Diaphanéité » et le sublime tercet « De mes fragilités, brisez le camaïeu, / si bien dissimulé sous des traits épineux ; / De mes étonnements soyez la source pure ! » Magnifique, et tellement vrai ! Et pourquoi l’étonnement se bornerait-il, comme le pensaient les philosophes grecs, à être source de science ? Pourquoi ne serait-il pas la poésie et son origine ? (6)
Mais poésie ne signifie pas règles. De plus, outre les règles convenues, le sonnet a des exigences d’esthétique et d’harmonie qui ne peuvent en aucun cas céder au sens profond de l’expression poétique. Si celle-ci ne peut s’en accommoder, tant pis ; il faut l’en libérer. Cependant, certains sonnets dutaillens émergent, purs, très réussis, comme, justement « Diaphanéité ». Le poète n’est pourtant pas à l’abri des rechutes, que je ne vais pas détailler ici et ce d’autant moins qu’ils ne boitent peut-être que dans mon regard et que dans ses poèmes libres, de plus en plus nombreux au fur et mesure que l’on pénètre dans l’eschatologie onirique de ses épanchements, l’auteur s’envole vers des hauteurs dignes des plus grands poètes, laissant loin derrière lui les quelques impairs dus au trop vouloir bien faire.
Trop grande est en effet l’exigence de l’oeuvre pour qu’on lui tienne rigueur de ces quelques faiblesses. Dès le commencement le poète court, trébuche, zigzague, se reprend, sautille, puis retombe, se relève, c’est vrai. Mais enfin il rebondit, s’élevant libre et désinvolte Icare à l’assaut de ce firmament qui deviendra monument, mausolée et, somme toute, sa vision Taj-Mahalienne. Désormais parfaitement à l’aise dans ce firmament aux teintes surréalistes, quasiment libéré des chaînes d’antan, il vole, ici en rase-mottes entre les rochers à la recherche de quelques pulsation chtonienne, ou là, haut parmi les étoiles, qu’il n’a qu’à saisir au passage pour les faire briller dans ses pages.
Voyez donc le premier panneau de « La faim, nous l’appelions amour », où il s’élance avec « Laissez-moi le temps, qu’un hêtre retrouve ses ramures... » puis se voit obligé de « ... contempler mon chagrin / étonnant ses yeux lissés de blanc / larmes de comprendre qu’elle ne pouvait regagner son nid // j’eus oublié ton corps poignardé / par ta main funeste... » et enfin regrette : « Que n’y eus-je accroché mes doigts / durcis à force d’y recueillir des larmes... ». Mais qu’est ce peu de mots, amis lecteurs, à côté d’un merveilleux tout ? Comment en quelques notes et deux accords faire comprendre, apprécier, aimer une symphonie dont chaque vers mobilise un instrument idéal ? Ici le piccolo, là le violoncelle, ailleurs le concert de violons, puis les contrebasses, les timbales, les cuivres, puis la diva, puis tous ensemble... et enfin le finale : « Même la faim m’est devenue l’amour, / la faim de la noire frange d’écume qui tant me fait défaut. »
Né en 1947 à La Comté (Pas-de-Calais) en milieu ouvrier, Roger Dutailly est aujourd’hui retraité de la Fonction publique, ancien président fondateur du Cercle littéraire du Ministère de l’Intérieur et avoue un goût marqué pour la musique baroque, ainsi que pour les voyages. Il a visité la Chine à deux reprises, mais aime surtout l’Europe centrale, dont la région viennoise en Autriche, et fait régulièrement du vélo en région parisienne et dans les montagnes vosgiennes. « ... des collines d’Artois », m’écrit-il « où fut bercée mon enfance solitaire, le goût pour la poésie me vint tant au contact de la nature dans ses plus beaux aspects que dans la fréquentation assidue des oeuvres classiques (...) La découverte des textes étrangers, notamment allemands (Hölderlin en particulier), ne me fut permise que tardivement. » Dutailly a vu éditer en 2005 son recueil de poèmes Élégie d’Èze-Bord-de-Mer aux Éditions Poiêtês ; (7) il publie régulièrement des textes dans la revue Les Cahiers de Poésie aux éditions Joseph Ouaknine et prévoit la sortie de trois nouveaux ouvrages.
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(1) Extrême émonction, Éditions Poiêtês, 226 pages, commander par mail à contact@poesie-web.eu
(2) cf. mon article « Énièmes quêtes de Laurent Fels dans Anabase de Saint-John Perse » dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 13.1.2010. En ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php ?article1995
(3) Extrême émonction serait-il l’anti-La dernière tombe restera ouverte de Laurent Fels ? (présenté dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek - 21.12 .2007)
(4) Notamment là où, grand amateur de musique, Dutailly dédie son poème à une cantatrice comme Montserrat Caballé, Nathalie Stutzmann ou Vivica Genaux.
(5) ... ainsi que des possibles huées des médiocres ?
(6) Maurice Couquiaud : « Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien, et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie fille de l’étonnement, selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte » in L’étonnement poétique : un regard foudroyé.
(7) Voir mon article dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek - 12.11.2005
Giulio-Enrico Pisani
mardi 31 mai 2011

Majida Roumi sings Chebbi (RARE) ماجدة الرومي تغني الشابي- الا انهض



Mon semblable

Chebbi (1909- 1934) Traduction Jalel El Gharbi

Tu es né pour être libre comme l’ombre du zéphyr
Libre comme lumière céleste dans le jour
Pour fredonner comme un oiseau où que tu ailles
Pour déclamer ce que le Ciel t’a inspiré
Pour t’évader parmi les roses du matin
Pour jouir de la clarté où qu’elle soit
Pour marcher, comme tu l’entends, dans les prairies
Pour cueillir des fleurs sur les coteaux fleuris
Dieu t’a conçu ainsi ô cher enfant de l’existence
Ainsi la vie t’a-t-elle jeté dans l’univers
Pourquoi acceptes-tu les chaînes qui avilissent ?
Pourquoi plies-tu l’échine
Devant les tyrans qui enchaînent ?
Pourquoi étouffes-tu la puissance de ton cri
Quand l’écho en résonne ?
Pourquoi fermes-tu les paupières devant l’aube
Alors que sa lueur est douce ?
Pourquoi te contentes-tu de vivre dans les cavernes ?
Où sont tes chants, tes élans ?
Craindrais-tu le bel hymne du ciel ?
Redouterais-tu la lumière en plein jour ?
Allons lève-toi et marche vers demain
La vie n’attend jamais celui-là qui s’endort
Ne crains pas ce qu’il y a par delà des collines
Il n’y a rien d’autre que le jour grandissant
Et le jeune printemps
Brodant de fleurs son ample pèlerine
Rien que des senteurs florales
Des rayons miroitant à la surface de l’eau
Et les pigeons roucoulant des prairies
Dans l’élan de leur chant
À la lumière si douce et belle !
À la lumière, cette ombre du Ciel !

mardi 24 mai 2011

Ode en rouge et blanc 1 Ode in rosso e bianco, O d a e n b l a n c o y r o j o



Et ma mort sera douce.
Je tomberai comme un pétale de coquelicot
Que personne n’a cueilli.
Je m’éteindrai sans peine,
Comme les pétales des marguerites
Qui disent « elle ne m’aime pas »
Ou  « un peu ».
Je fermerai les yeux facilement
Comme une cerise qui roule sur la blancheur du melon
Je m’éteindrai chaudement
Comme un oreiller rouge sur un drap blanc
Et ma mort sera douce
Tant je t’aime.

Ode in rosso e bianco 
E la mia morte sarà dolce.
Cadrò come un petalo di papavero
Che nessuno ha colto,
Mi adagerò senza fatica,
Come i petali delle margherite
Che dicono “ lei non m’ama ”
Oppure “ un po’ ”.
Chiuderò gli occhi facilmente
Come una ciliegia che rotola sul candore del melone
Mi adagerò caldamente
Come un cuscino rosso su di un lenzuolo bianco
E la mia morte sarà dolce
Per quanto t’amo.

Traduzione Pina Isopo

O d a e n b l a n c o y r o j o

Y mi muerte será dulce
Me caeré como pétalo de ababol
Que nadie cogió.
Me apagaré sin pesadumbre
Como los pétalos de las margaritas
Que dicen «no me quiere»
O «me quiere».
Cerraré los ojos fácilmente
Como rueda una cereza sobre la blancura del melón
Me apagaré calidamente
Como almohada roja sobre sábana blanca
Y mi muerte será dulce
De tanto amarte 

Traduction Evelyne Boix-Moles.
تغريدةُُ بالأحمِر و الأبيض
كم يكون موتي جميلا
عندما أتهاوى مثل ورقة الخشخاش
التى لم يقطفها أحد
و أنطفىءُ بدونِ عناء
كأوراق زهرِ الأقحوان
الذي يعنى لا تحِبًنى
أو قليلاََ
وأغمِِضُ عينايا بدون عناء
كما الكرزةِ الملتفةِ ببياضِ الشمام
وأنطفءُ بدفءِِ
مثلَ الوِسادةِ الحمراءِ  فوق  ستارِِ أبيض
كم يكون موتي جميلا
لأنٌني أحبًك

Traduction Hour  Ben Guesmia.

Und süß wird mein Tod sein.
Ich werd fallen wie eine Mohnblume
Die niemand gepflückt hat.
Ich werde mich schmerzlos auslöschen
Wie die Blütenblätter der Margeriten
Die „sie liebt mich nicht“ sagen
Oder „ein wenig“.
Ich werd mühelos die Augen schließen
Wie eine Kirsche auf die Weiße einer Melone rollt
Werde ich mich warm auslöschen
Wie ein roter Kopfkissen auf einen weißen Laken
Und mein Tod wird süß sein
So sehr liebe ich Dich. 

Traduction Giulio-Enrico Pisani

mardi 17 mai 2011

Dialogue et citoyenneté en Méditerranée

Dialogue et citoyenneté en Méditerranée
Conférence et débat
Jeudi 19 mai 2011
Auditorium du parc natural do Vale do Guardiana, Mértola. (Portugal)
Programme
15h00
La fondation Anna Lindh et les nouvelles perspectives s'ouvrant pour la Méditeranée
- Claudio Torres, Directeur du Campo Arqueologico de Métrola
- Francisco Motta Veiga, Directeur du Réseau Portugais de la Fondation Anna Lindh.
- Gianluca Solera, Coordinateur Général des Réseaux de la Fondation Anna Lindh.
16 h
Pause
16h15 :
Débat : un printemps arabe ?
- Modérateur : Paulo Gorjao
- Giovanna Tanzarella, Déléguée Générale de la Fondation René Seydoux pour le Monde Méditérannéen, Paris.
 - Jalel El Gharbi, Professeur d'université. Tunis
 - Carlos Magno, Journaliste
18h30 Clôture
Joao Cravinho, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères et à la coopération.

vendredi 13 mai 2011

Très touché, merci Béatrice Libert.

La revue "Traversée" vient de publier ce poème de Béatrice Libert. Très touché. Merci Béatrice.
J'écris pour te toucher
 A Jalel El Gharbi

J'écris pour te toucher,
Paroles digitales.

J'accomplis chaque jour
Un pas vers le sommet.

Une neige m'attend
Qui doute chaque soir

Lorsque descend la nuit.
J'escalade l'Everst

D'intrépides pensées.
En chemin, le vent tourne

Et mon ardeur aussi.
Tes mots sont des leviers.

Ils osent avec moi
Lorsque je cherche à dire

Ce qui nourrit notre âme
Marchant à contre-gué.

Et c'est la même quête
De la même beauté...

mercredi 4 mai 2011

Convegno a Napoli. Programma. Colloque à Naples. Programme

Le colloque des Proses se tiendra à Naples les 9 et 10 mai. J'aurai le plaisir d'y prendre part.
Voici le programme détaillé :

LUNDI  9 MAI – Palazzo  DU  MESNIL – Salle des Conférences

9h30 Ouverture par
Lida VIGANONI, Rettore dell’Università degli Studi di Napoli  L’Orientale 
Amneris ROSELLI , Preside della Facoltà di Lettere e Filosofia
Augusto GUARINO, Preside della Facoltà di Lingue Straniere
Agostino CILARDO, Preside della Facoltà di Studi Arabo-Islamici e del Mediterraneo
Elena CANDELA, Direttore del Dipartimento di Studi Comparati
Salvatore LUONGO, Direttore del Dipartimento di Studi Letterari e Linguistici dell’Europa
Riccardo MAISANO, Direttore del Dipartimento di Studi dell’Europa Orientale

Président de séance: Augusto Guarino (Naples)

10h00 C. Becker (Paris ): “Perversions fin-de-siècle selon Zola: le déchet".
10h20 J. Noiray (Paris ): “Fantasmes de décadence dans les Rougon-Macquart”.

Président de séance: Colette Becker (Paris)

10h40 S. Disegni (Naples): “Marais fin de siècle”
11h00  M.Wetherill (Manchester): "Réécritures fin de siècle"

11h20 Discussion
11h40 Pause

Président de séance: Mario Petrone (Naples)

12h00 M. Cerullo (Naples): “Le roman d’apprentissage: l’exemple du Petit Chose d’Alphonse Daudet”
12h20 N. Benhamou (Paris):Le théâtre du Grand-Guignol et les adaptations de récits réalistes-naturalistes (1897-1938). L’exemple de Maupassant”.

12,40 Discussion
Déjeuner


Institut Français de Naples “Grenoble” Salle Dumas


16h30 Ouverture par
Denis Barbet., Consul de France à Naples – Directeur de l’Institut Français de Naples
Fabrice Morio, Vice Directeur de l’Institut Français de Naples

Président de séance: Agostino Cilardo (Naples)

17h00  M. Petrone (Naples): “Les prostituées dévotes dans  La Maison Tellier, les prostituées patriotiques dans Boule de Suif et Mlle Fifi et  la prostituée sépulcrale dans Les Tombales
17h20 J. el Gharbi (Tunis): "Faris Chidyaq et la référence à Rabelais"

Président de séance: Jacques Noiray

17h40 J. Ponnier (Bordeaux):“Paul Bourget et d’autres romanciers mondains”
18h00 L. Stibler (Paris) : “La prose expérimentale dans Les Lauriers sont coupés d’Edouard Dujardin (1887).”

Président de séance: Giovanella Fusco Girard (Naples)

18h20 L. Caminiti (Naples): “Histoire et fiction dans la Camorra d'  Hugues Rebell"
18h40 L. Zammartino (Naples) : Dans la tératologie de la conversation fin-de-siècle. Que reste-t-il de sa grandeur?

19h00 Discussion
Pot de l’amitié


MARDI 10 Mai - Palazzo  DU  MESNIL – Salle des Conférences

9h30 Ouverture par
Arturo DE VIVO, Preside della Facoltà di Lettere e Filosofia dell’Università degli Studi di Napoli “Federico II”

Président de séance: Silvia Disegni (Naples)

10h00 A.-S. Dufief  (Angers): “A. Daudet: soutien de famille et la crise des valeurs
10h20 J.-S. Macke (Paris): “Les textes lyriques d’Émile Zola, un testament littéraire ? "
10h40 Sophie Guermès (Paris): "La dissonance incarnée (problèmes de la représentation du personnage romanesque à la fin du XIXe)

11h00 Discussion
11h20 Pause

Président de séance: Gabriel-Aldo Bertozzi (Pescara)

11h40  P. Dufief (Brest): “Francis Poictevin: les dérivés de l’écriture artiste
12h00 F. D’Ascenzo (Pescara): “Francis Poictevin ou les outrances de la prose fin-de-siècle”
12h20 Y. Preumont (Cosenza): "Traduire la fin des bourgeois"

 12,40 Discussion
Déjeuner

Président de séance: Rosalba Guerini (Naples)

16h00 M. Carlangelo (Naples): “L'Innocente di Gabriele d'Annunzio
16h20 M. Genovese, (Roma)  “Jean Lorrain et le fantastique fin-de-siècle”