mardi 3 mai 2016

Lecture des Fissures de l’infini de Laurent Fels

Lecture des Fissures de l’infini de Laurent Fels
                                                           Jalel El Gharbi


            Dans Les Fissures de l’infini, son dernier recueil en date, Laurent Fels donne à lire – dans ce style minimaliste au dépouillement tout cistercien qui est le sien depuis des lustres déjà – une somme de textes où le réel est opposé à son propre mystère, le vivre à ses propres méandres et le mot à cela même qu’il désigne. Pourtant, nous sommes dans un univers régi par les figures de l’effacement : ellipse, aposiopèse… Ici, le monde est promis à la sclérose, à l’ankylose, à une devenir minéral comme le suggèrent ces « cailloux du souvenir ». Il n’est pas jusqu’à l’infini qui ne soit assimilé à une pierre aux fissures multiples. Fissures i.e. ruptures, parfois aussi douloureuses que ces fossés qui s’établissent entre la chose et elle-même, entre la chose et ce qu’elle est : « Là ⁄ le regard ⁄⁄ n’est pas ⁄ regard⁄⁄La main ⁄ n’est pas ⁄⁄  main ⁄ au carrefour ⁄⁄ de l’indifférence ». Ainsi donc, il y a dans ce recueil un air  de détachement, de fissures, de failles ou plus poétiques de hiatus. Et le dégel ne semble pas possible car « comment ⁄ se chauffer ⁄ contre⁄ le froid⁄⁄des cœurs ».  Aucun recours – autre que le nom, seule réalité habitable comme le rappelle l’exergue empruntée à Perse – n’est possible car il s’agit d’une faille ontologique : « un homme ⁄ traine ⁄⁄ comme ⁄ un supplice ⁄⁄ comme un fardeau ⁄⁄derrière lui ⁄ sa portion ⁄congrue ⁄⁄ d’humanité ». Dès lors, c’est être même qui est un fardeau. Il est une faille, une absence qui n’a pas de nom et que la poésie approche. On le voit, c’est aux bords du silence que le poème se ressource. Le silence, matérialisé ici par la blancheur de la page, n’a jamais été aussi perceptible dans la poésie de Laurent Fels. Jamais cette expression minimaliste qui préfère le dissyllabique ou tout au plus le trisyllabique à l’alexandrin ou au décasyllabe, n’a été aussi expressive sous sa plume, aussi nécessaire. J’étais parti pour dire que ce silence avait plus d’une expression. On peut lui trouver plus d’un correspondant métaphorique : « main froide » ou « fin d’un mot ». A la réflexion, ce n’est peut-être pas de silence qu’il s’agit. Je soupçonne ce silence d’être un euphémisme de cela qui rétrécit comme peau de chagrin. Imparable destinée qui fait de toute prise de parole un « mot impair ». Je lis « impair » comme écho verlainien de la musique. Mais « impair » ne réfère pas uniquement au rythme, bien que le vers « mot impair » soit trisyllabique ; impair signifie aussi « erreur » (comme erreur de lecture) ou plus plausible encore : l’être relève de l’impair, du ratage – comme celui dont parle Fred Uhlman.  

lundi 2 mai 2016

Giulio-Enrico Pisani rend hommage à Mohamed Seghaier Ouled Ahmed sur les pages du Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek

Ouled Ahmed : Poèmes choisis,

ou le chant d’une révolution inachevée...
Il y a environ neuf mois je fis la connaissance sur Internet de l’extraordinaire poète tunisien Mohamed al-Sghaier Ouled Ahmed (1), que je vous présentai dans ces colonnes le 30 juillet 2015 sous le titre « Ouled Ahmed, poète et... « mauvais garçon » » (2). Étant donné qu’il publiait exclusivement en arabe, j’eus bien du mal à pénétrer tant soit peu, grâce aux trop rares traductions, les arcanes et la beauté de sa poésie, une poésie qui fait de lui l’un des plus grands et des plus populaires des poètes tunisiens contemporains, ainsi que le digne héritier de l’immortel Abou el Kacem Chebbi (3). Et cette quasi-compréhension, ainsi que la transmission que je pus essayer de vous en faire, je la dois essentiellement aux illustres traducteurs (voire amis) Tahar Bekri, Ahmed Amri et, surtout, Jalel El Gharbi(4).
Mais, ainsi que je le fis remarquer précédemment, le fait de s’exprimer et d’être édité quasi-exclusivement en arabe, limite énormément le champ de sa renommée dans le monde occidental. C’est d’ailleurs le cas chez beaucoup d’autres remarquables poètes arabophones dont vous chercherez en vain les ouvrages sur les étalages de votre librairie, amis lecteurs. Quel ne fut dès lors mon bonheur d’apprendre qu’un choix de ses poèmes venait d’être édité dans un splendide livre d’art trilingue (français, anglais, arabe)(5) brillamment illustré par d’exceptionnels artistes peintres, dessinateurs, calligraphes et sculpteurs !? Leurs noms : Nja Mahdaoui, Mouna Zmerli, Noureddine Ouni, Faouzi Mouaouia, Mohamed Bouaziz, Fatma Ben Slama, Noura Khelil, Tarek Abid, Fatma Kamoun, Nahia Dkhili, Olfa Jomaa, Dalel Jenhani, Malek Saadallah, Majed Zalila, Rachida Amara, Ferdaws Brinsi, Amel Ben Hassine. Quant aux traducteurs, c’est le gratin de l’art qui est venu honorer ce splendide recueil ; je citerai Raja Chebbi, Tahar Bekri et Faiza Messaoudi pour la version française, que je présente ici.
Les premiers vers d’Ouled Ahmed dans Le poème du papillon s’ouvrent sur ce « ... mardi 28 décembre 2010, (à) l’hôpital des grands brûlés (6) (où) le président de la république tunisienne rend visite au jeune Mohamed Bouazizi qui s’est immolé par le feu dans sa région natale de Sidi Bouzid, en protestant contre le chômage ». Le poète les imagine sourdre des lèvres brûlées du jeune martyr s’adressant à Ben Ali : « Tu me fixais de tes grands yeux / En regardant la cendre / Et je mourais à petit feu / Sans pouvoir me défendre / Noire comme tes beaux souliers / Par le feu humiliée / Frère / Je suis la Tunisie / Cramée, inoffensive / Brûlée écorchée vive... » Dans sa 2ème partie, Le poème du papillon évoque aussi cet autre mardi, 4 janvier 2011, avant de conclure avec le 14 janvier, jour « officiel » de la révolution, le dictateur s’apprêtant à s’enfuir...
Suit, page 17, une longue Litanie, où le poète s’adresse à un dieu tout-puissant dont tant la divinité que la toute-puissance se voient défiées par d’impossibles exigences : « Dieu tout puissant / Protégez-moi des miens / Ils vendent du mauvais vin / et violent sans vergogne / Les nuits innocentes / Des ivrognes (...) Et je vous prie d’effacer / les points sur les « i » / Faites des saisons sombres / Et des rapaces sans nombre (...) Vous avez raison / Les rois et les présidents / Saccagent / Les villages // Alors / Je vous implore / Encore / Saccagez leurs palais /Afin que les villages / S’épanouissent en paix... ». Mais c’est page 20, où Tahar Bekri prend la relève de Raja Chebbi en traduisant « Je n’ai pas de problème », que le poète semble reprendre au nom de son peuple du poil de la bête avec un génie qui n’est pas sans rappeler l’ironie de François Villon et l’esprit d’Omar Khayyâm (7) : « ... Jamais / Je n’ai de problème / Après dix bouteilles vertes / Dont je ferai les bases de ma cité parfaite / Et nommerai mon commensal à sa tête / Puis ma poésie dictera sa loi / Je ramènerai les soldats à leur devoir sentimental / Et m’en irai / À mon verre oublié // Je n’ai pas de problème // Quand je serai mort / Seuls auront marché derrière moi ma plume / Mes chaussures / et le rêve des bourreaux... »
Mais c’est dans La réplique conditionnelle, que Raja Chebbi rend tout le patriotisme et l’espoir qui élève Ouled Ahmed, au-delà de l’anarchisme du « mauvais garçon », au rôle de poète de proue de la liberté et du nationalisme tunisiens incarnés jadis par Abou el Kacem Chebbi. C’est également ici qu’il dévoile son aversion radicale des islamistes qui essaient de précipiter le pays dans un obscurantisme moyenâgeux. « Peuple, » crie-t-il « Si tu es suprême.../Grandiose et génial / vote pour toi-même / dans le moment crucial // Si tu convoites la soumission / L’humiliation / Que tu rétrogrades / Décade après décade / Alors prépare ta nation au fiasco / Au KO / à l’Estocade // Si ton honneur se borne / à ta barbe et à sa forme / sois bouc ou capricorne / Et commande un troupeau / Uniforme... ». Par quoi il exprime une fois de plus son opposition à toute participation religieuse à la vie civile ou politique.
Il s’en explique d’ailleurs dans son interview du 22 février à « La Presse de Tunisie », où il attaque l’islamisme prétendument modéré sponsorisé par les monarchies du Golfe et les USA. Je cite : « Les islamistes n’ont pas de programme politique ; ils ont un programme moral qui ne peut pas faire avancer les choses ; ils ont aussi subtilisé l’argent public. Il ne faut pas oublier que ce programme islamiste à été lancé par les États-Unis (...) En fait je pense que depuis la « troïka » (8) la Tunisie est gouvernée par l’ambassadeur des Etats unis en Tunisie. C’est normal puisque pour sortir de ce piège les États-Unis doivent trouver un modèle réussi de cet islam politique et c’est justement la Tunisie qui constitue une sorte de laboratoire. Heureusement qu’on a des jeunes et des moins jeunes qui sont conscients de cela ! De toute façon (...) nous ne devons reculer ne serait-ce d’une once sur nos libertés... ».
Et à la question du journaliste (que se posent toujours plus de Tunisiens) : « Vous n’êtes pas déçu de la révolution ? » il répond, contrairement à ce que mériteraient aujourd’hui les ineptes et inaptes qui affichent de diriger le pays : « Non je ne suis pas déçu de la révolution et je considère qu’elle est encore en marche (...) Pour moi la révolution à commencé le 17 décembre (2010) et elle n’est pas encore finie, d’autant plus que les facteurs qui l’ont déclenchée, « emploi, dignité et liberté », sont encore très vifs... ». Ceci dit, Ouled Ahmed n’a encore rien dit, et je ne saurais trop vous recommander, en attendant de saisir l’âme du poète entre les pages de son recueil, de comprendre la raison du patriote en lisant déjà cette interview en entier sur www.lapresse.tn/11012016/108890/la-voix-de-la-revolution.html.
Quant à l’extraordinaire personnage lui-même, j’ai essayé de le cerner de mon mieux dans mon précédent article. Aussi me contenterai-je de vous rappeler ici que, autodidacte, Ouled Ahmed est né en 1955 à Sidi Bouzid, travailla d’abord comme animateur culturel, milita contre la dictature et l’extrémisme religieux et fut poursuivi pour ses idées. Chômeur de 1987 à 91, il publia un premier recueil en 1984, interdit de diffusion jusqu’en 1988. Mais le régime Ben Ali ne le ménage pas non plus et il doit s’exiler en France. Dans les années 90 à Paris, il rêve de créer une maison de la poésie en Tunisie et ne cessera de travailler depuis pour la réalisation de ce projet. En 1992, il refuse une décoration nationale d’art et de culture. En 1993, sa détermination aboutit enfin à l’inauguration à Tunis de la Maison de la poésie. Marquée par les années noires de la Tunisie, sa poésie a longtemps dit le désenchantement, les peines et l’esprit de liberté et de révolte de toute une génération. Mais aujourd’hui, c’est l’espoir qui rayonne à travers les Poèmes choisis de ce splendide album.
Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Son prénom est Mohamed al-Sghaier (Mohamed le jeune). On ajoute cette précision, car son père ou son frère aîné devaient aussi s’appeler Mohamed. Ouled Ahmed est le nom de famille (type de nom rare en Tunisie, il se réfère au nom d’un grand-père, patriarche d’une tribu (Ouled = enfants d’) Ahmed. En Tunisie on l’appelle couramment Ouled Ahmed ; on omet Mohamed al-Sghaier (Jalel El Gharbi)
2) mis en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php ?article15019
3) Chebbi (1909 - 1934) peut être considéré comme l’un des premiers poètes modernes de Tunisie. Fortement influencé par le romantisme européen du XVIIIe et XIXe siècles, celui qu’on a pu surnommer le Voltaire arabe, se penche sur des thèmes comme la liberté, l’amour et la résistance, notamment dans son fameux Ela Toghat Al Alaam qui s’adresse « aux tyrans du monde » et qu’il écrit en plein protectorat français sur la Tunisie.
4) Jalel El Gharbi me confia aussi à l’époque, qu’Ouled Ahmed « ... est un poète aux écrits subversifs, qui pour s’opposer à la corruption et à l’intégrisme a chanté l’amour du pays. Il s’inscrit dans la continuité de cette jeune poésie née dans les années 1970 qui a vu la naissance d’une génération affranchie des règles de versification, de la morale pudibonde, de la pensée théologique et qui est assoiffée de liberté (...) Sa popularité est désormais telle que même les dirigeants du parti islamiste Nahdha se sont rendus à son chevet, (...) tout comme d’autres officiels... »
5) Ouled Ahmed, Poèmes choisis / Selected poems, 144 pages, Editeur : Nirvana (français, anglais, arabe), distrib. : L’Oiseau Indigo Diffusion, dimens. 27x21x2cm, album broché, 29,- €
6) de Ben Arous, près de Tunis
7) célèbre poète, philosophe, astronome et mathématicien persan (XIe-XIIe siècle).
8) gouvernement de coalition provisoire rassemblant entre 2011 et 2014 les trois partis politiques principaux représentés à l’assemblée constituante.
 mardi 5 avril 2016

dimanche 1 mai 2016

Nouvelle publication de Laurent Fels

J'ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil "Les fissures de l'inifini" aux Éditions Joseph Ouaknine & Éditions Poiêtês dont voici un extrait autographe. J'y reviendrai.

mardi 22 mars 2016

Bruxelles

Hier, je comptais quelques amis belges. Aujourd'hui, tous les Belges sont mes amis.

vendredi 18 mars 2016

Paul Badin par Giulio-Enrico Pisani


Paul Badin et sa Loire sauvage

Mon admiration pour Paul Badin ne date pas d’hier. Elle remonte à octobre 2006, après lecture de son recueil bilingue Chantier Mobile / Bewegliche Baustelle, illustré par Gérard Houver, présenté en un même volume avec l’Ulysse vagabond / Unsteter Odysseus d’Alain Jean-André, que m’avaient envoyé les Éditions En Forêt/Verlag im Wald. Aujourd’hui, une fois de plus, je n’ai pas été déçu. Consacré à la Loire, fleuve qui a jalonné et animé toute la vie de Badin et qu’il a aimé de même, c’est au fil de ses flots, par des mots qui tout à la fois explorent et dissimulent son ample quiétude et ses incontinences furieuses, que ce livre laissera au lecteur intrigué, puis charmé, le soin d’y pénétrer. Mais avant de vous dire ma lecture, amis lecteurs, mon ressenti, disons, en guise d’introduction, j’aimerais vous donner à lire quelques lignes de l’écrivain et critique Jean-Paul Gavard-Perret sur cet étonnant petit ouvrage. Je le cite :
« Un monde emboîté dans un autre. Refusant de “n’écrire que sur le pire et déserter le meilleur”, Paul Badin revient à “sa” Loire et termine sa trilogie entamée avec “Loire” (...) et “Loire Lumière” (...) Les poèmes, au cours d’une lente descente du fleuve, rassemblent les paysages et les hommes qui les ont construits... ».
Il est vrai que moi, j’ai plutôt choisi de remonter le fleuve avec la civelle(1)et le reflux marin jusqu’à le voir inonder Nantes, puis – migrateur en goguette – de m’offrir bon nombre de survols et allers-retours. Mais qu’importe ! Personne ne voit une oeuvre d’art de la même manière. Aussi ne puis-je qu’instamment vous recommander de compléter le modeste aperçu du livre que je vous donne dans ces colonnes, en allant lire sur www.lelitteraire.com/ ?p=20084 l’excellent article de Gavard-Perret.
À première vue peu aisée, la poésie de Badin s’éclaircit rapidement et vous fond, après quelques pages, dans l’esprit (et dans la bouche, si vous lisez à voix haute) comme une crème de cassis d’Anjou. Il est vrai que rien ne vous oblige, à le respecter, l’ordre des verres, pardon, des pages. De toute manière, ci et là, dans le désordre, des remontées mnémoniques ou subconscientes du poète peuvent vous troubler, vous désemparer brièvement – l’auteur se donnant de l’air – et avoir l’air d’une certaine abstraction. Pure apparence ! Après lecture d’un poème entier, d’une page, ou de la vague sur laquelle deux ou trois pages se chevauchent, le figuratif reprend ses droits, tel un fragment de Turner, Monet, ou Van Gogh, retrouvant sa raison aux yeux du spectateur qui consent à détacher son bout de nez du tableau.
La poésie de Badin est aussi parsemée de passages allégoriques ou d’allusions culturelles, comme dans « Elle / fêlure noire à contre jour / Longue anguille du milieu / entre langue d’oeil et langue d’oc... ». Elle peut aussi invoquer des références historiques et géographiques : « ... et elle qui flue(2) / indécente / toutes nageoires dehors / conflue / gonfle l’océan / parfois inonde / les maisons du monde /// Nantes ainsi noyée, vingt et deux pieds sous l’eau / pont Pirmil emporté(3) / l’an de grâce mille sept cent dix / témoignent les grimoires ». De même sait-elle se parer, sans séparer nettement les genres, d’évocations botaniques, zoologiques, maritimes, ainsi que, toujours et encore, fluviales. Plutôt mentor que cicérone, le poète vous permet d’y entrer de plain pied, dans la Loire. Il vous fait vivre ses colères, craindre ses arythmies fantasques, respirer au rythme de ses flux et reflux, craindre de vous noyer dans ses « Tempêtes / sarcasmes et tourbillons (...) comme on se noie / aux déversoirs sans fin / quand les vagues océanes / remontent / l’écume aux lèvres / les terrasses du fleuve ».
Cependant, l’amour, la crainte et le respect n’excluent nullement ce zeste de moquerie qui permet à l’écrivain et particulièrement au poète, de ne pas prendre son faire – après tout un simple rendu... – trop au sérieux. Aussi n’hésite-t-il pas à nous offrir à l’occasion une « Loire espiègle / à disséminer / ses îlots plats / en brochette gourmande / pour bottes de sept lieues ». Et que dire, quand, un soupçon de politique en plus, il suggère de « Boire le calice / jusqu’à la lie / Hallali piètre figure / de forêts réservées / au bon plaisir des princes / et autres grands de se monde / Bêtes à bois / prudence aux abois ! ». Quant aux amusantes homophonies (à la lie / Hallali et ... à bois / ... abois)(4), le poète ne semble-t-il pas se moquer par son « (fait) piètre figure » tout autant du clinquant des chasses seigneuriales que de ses propres jeux de mots(5) ? Puis, après nous avoir conduits le long de « sa » Loire sauvage, comme Tensing Norgay guida Edmund Hillary par « ses » sauvages sommets, l’auteur prend de la hauteur et conclut, page quatre-vingt-dix, par « Tant de silences glanés / avant qu’émerge / Loire / mon nom de paix / sur l’hystérie du monde... ».
Né en 1943 en Anjou, où il réside, Paul Badin a été professeur de lettres, coordonnateur académique poésie-écriture à la mission d’action culturelle du rectorat de Nantes, responsable de la saison poétique d’Angers (Le chant des mots, dont il a été président fondateur), est directeur de publication de la revue de poésie N4728. En 1970, il découvre la poésie de René Char, qu’il rencontre en 1978 à l’Isle sur la Sorgue. Une amitié naît. La poésie de Badin s’en trouve-t-elle libérée ? C’est en tout cas en 1979 que Badin publie Repères, son premier recueil. Depuis, ses créations se suivent à une cadence vertigineuse, sans jamais se ressembler. À Repères ont succédé des dizaines d’autres ouvrages, ainsi que de d’innombrables publications mineures...
Écrivain fortement enraciné dans son Anjou natal et dans le Pays de Loire, Paul Badin n’a pourtant rien d’un régionaliste, et l’ensemble de son oeuvre en témoigne. Son écriture est tout à la fois élégante, puissante et généreuse. Le bucolique, la nature, ici brumeuse là tourmentée, ailleurs rieuse, voire câline, peuvent céder parfois, tout comme la Loire, à la violence. Mais aujourd’hui j’ai comme l’impression que, tout en sachant rester critique et même caustique, l’auteur, aspire à l’apaisement. Les liens de son triple mariage avec l’Anjou, la Loire et la Poésie auraient-ils perdu, non de leur force – loin de là ! –, mais peut-être une certaine âpreté passionnelle en faveur d’un bouquet nouveau ? À découvrir, sans faute !(6)
Giulio-Enrico Pisani

* * *


1) civelle : alevin de l’anguille européenne. La larve de l’anguille quitte la Mer des Sargasses pour rejoindre les eaux continentales où elle devient alevin puis anguille adulte (extr. de Wikipedia).

2) fluer = couler, s’écouler
3) Le pont de Pirmil est un pont de Nantes, qui relie l’île de Nantes au quartier Nantes Sud en franchissant le bras de la Loire appelé « bras de Pirmil ». Depuis sa première construction (rudimentaire) au IXème siècle et fut détruit au moins une vingtaine de fois. Sera également sinistré par la crue de 1710/11 et reconstruit en 1711. (extr. de Wikipedia)
4) Les soulignements sont de moi et ne veulent que faciliter la compréhension du commentaire, qui ne porte toutefois pas, faute d’espace rédactionnel, sur les riches polysémies de certains mots, comme « bois », « abois » ou tant d’autres.
5) Et il y en a bien d’avantage. Au plaisir de les trouver...

6) Paul Badin, Loire sauvage, 95 pages, illustration de couverture par Martin Miguel (tous droits réservés), Éditions Poiêtês 2015/2016, à commander sur la page www.poesie-web.eu (cliquer en haut à droite sur Éditions Poiêtês) ; e-mail : contact@poesie-web.eu
Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek jeudi 17 mars 2016

samedi 20 février 2016

E anche Umberto Eco...


"Chi non legge, a 70 anni avrà vissuto una sola vita: la propria! Chi legge avrà vissuto 5000 anni: c'era quando Caino uccise Abele, quando Renzo sposò Lucia, quando Leopardi ammirava l'infinito... perché la lettura è una immortalità all'indietro". Umberto Eco


Se Dio esistesse, sarebbe una biblioteca. Umberto Eco


samedi 19 décembre 2015

Le Kurde n'a que le vent 2


Chez lui, c’est propre comme un sou neuf
C’est oublié comme la tente du chef d’une tribu
Ayant essaimé comme des plumes. Il y a un tapis de laine
Frisée. Un dictionnaire vermoulu. Des ouvrages reliés
En hâte. Des coussins comme brodés avec l’aiguille
Du garçon de café. Des couteaux affûtés pour égorger
Oiseaux et sangliers. Une vidéo X.
Des bouquets de houx correspondant à la rhétorique.
Une fenêtre ouverte sur la métaphore. Ici,
Turcs et Grecs s’insultent les uns  
Les autres. Tel est mon passe-temps, celui des
Soldats veillant sur les frontières de l’humour
Noir.
Ce voyageur ne voyage pas n’importe comment
Pour lui le Nord est le Sud, l’Est est l’Ouest
Pour le mirage. Les vents n’ont pas de valises
La poussière n’a pas de fonction. C’est comme si cachant
Sa nostalgie pour quelqu’un d’autre, il ne chantait pas.
Il ne chante pas quand son ombre pénètre les acacias

Où lorsqu’une bruine mouille ses cheveux…

mardi 15 décembre 2015

Le Kurde n'a que le vent 1 Mahmoud Darwich

Le kurde n’a que le vent
A Sélim Baraket
Quand je lui rends visite, le Kurde se rappelle son lendemain
Et l'époussette avec son plumeau : « va-t-en
Les montagnes sont encore les montagnes ». Il prend de la vodka
Afin que son imagination demeure neutre : « moi
Qui voyage dans mes métaphores, moi pour qui les brochets terribles
Sont des frères sots. »  Et il secoue les ombres de son identité : « Mon identité, c’est ma langue. Moi, moi,
Je suis ma langue. Je suis l’exil dans ma langue.  
Mon cœur est la braise du Kurde sur ses montagnes bleues…
Nicosie est une marge pour son poème
Comme toute autre ville. Sur son vélo,
Il a pris les orientations et il a dit « J’habiterai là où
me conduit la dernière orientation. C’est ainsi qu’il choisit le vide et qu’il s’endormit.
Il n’a rêvé de rien depuis que les djinns ont habité ses mots
(Ses mots sont ses muscles, ses muscles sont  pour son  violon)
Car les rêveurs idolâtrent le passé ou alors
Ils soudoient le portier des lendemains dorés
Je n’ai ni lendemain ni veille. L’instant présent

Est ma place blanche.   
(Traduction Jalel El Gharbi)

samedi 21 novembre 2015

Lettre de Nicole Barrière


Que dire?  Je voudrais te parler de Paris ces jours ci. Hors des flots de paroles  que déverse la radio. Je n'ai pas la télé. C'est heureux. 
Vendredi soir j’étais dans un café dans le centre de Paris pour des lectures de poèmes avec d'autres amis.
Nous sommes rentrés vers 23h peut être.  Rien ne paraissait anormal  sauf lorsque je suis arrivée à la Gare de l'Est, où était annoncée la fermeture des 3 stations de métro par la police près de République. 
Rien d'autre.  J'ai pensé  qu'il y avait eu des émeutes peut être ou des rixes mais je n'ai pas pensé à des attentats. 
J'aurais préféré des émeutes  j'aurais préféré une saine colère populaire. 
En rentrant chez moi je l'ai appris par la radio l'horrible folie meurtrière. 
Cette idée permanente du risque  depuis janvier dernier je l'ai pensée puis elle s'est estompée mais...Je sais bien que nous sommes des pays où nous en étions protégés jusque là.  A  Kaboul où je suis allée c'est tous les jours, tout le temps et dans les pays en guerre c'est aussi quotidien et sans fin.
Je n'ai pas dormi beaucoup la nuit de vendredi à samedi. J'ai écouté la radio j'ai surfé sur Facebook. 
Tu ne peux pas savoir le bien que font les messages amis depuis le plus lointain lorsqu'il règne l'odeur de mort sur la ville,  lorsque chaque heure dévide sa litanie de nouvelles de plus en plus angoissantes.
J'ai reçu des messages d'amis poètes lointains. Beaucoup du Magreb. D'Italie. D'Espagne  D'Argentine.  D'Égypte.  Et du Népal  sans doute le premier poète à s'inquiéter si tout allait bien.
J'ai écouté et lu beaucoup les interrogations  les explications jusqu'à la prostration.  Samedi j'étais  prostrée.  Heureusement mon fils est venu à Paris . Et il m'a sortie de cette torpeur.  Il m'a dit il.faut sortir. Il faut vivre.  
Nous sommes allés dans un restaurant arabe dans mon quartier. Et là j'ai vu et ressenti quelque chose de très ancien . Le patron nous a bien accueillis . Il nous a proposé de façon insistante de nous mettre dans l'arrière salle. Je pense que c'était une mesure de protection de ceux qui savent ou qui ont vécu déjà ailleurs et avant en Algérie cette horreur.  
Et j'ai dit non j'ai dit on ne va pas se cacher comme des rats.
Vivre normalement.  
Dimanche j'ai écrit lu écouté encore. 
Vers 17h une amie poète m'a proposé d aller boire un verre vers le bassin de la Villette. 
Nous avons passé plus d'une heure à discuter jusqu'à une fausse alerte. Un mouvement de panique sur l'autre quai. Des gens couraient   certains se sont jetés dans le canal je crois.  Il.y a eu un moment de panique ou les gens rentraient dans le café, la panique , bousculades  et nous rampions sous les tables. Il est difficile de ne pas céder à cette panique tant l'atmosphère est tendue  et où on sent.les gens à bout de nerfs.  
Lorsque nous avons quitté le café c'était un vrai champ de bataille.  Tables reversées  grand désordre ainsi que dans les cafés environnants. Immédiatement les cafés et restaurants ont baissé leurs rideaux et les gens refluaient méfiants.  Des voitures de police . sirènes hurlantes.  
J'ai dit a mon amie :  voilà ce que nous devons nous habituer à vivre.
Elle m'a dit  cela me donne envie d'être dans ton  Auvergne. Oui j y pense. 
Je suis rentrée. J'ai écouté la radio  . J'ai regardé les messages sur Facebook.  Il y avait plein de messages amis encore.  Des signes de par le monde,   de monuments aux couleurs de la France.  Un ami musicien avait envoyé depuis le Pérou un enregistrement de la marseillaise  qu'il venait de faire à la guitare.  
Je n'aurais jamais cru que je pouvais pleurer en écoutant la Marseillaise  et pourtant  j'ai pleuré en l'écoutant a plusieurs reprises  ce week-end. Notamment lorsqu'elle a été interprétée à New York en prélude à un concert. Et là encore par cet ami guitariste.  Car nous avons besoin de pleurer.  
Il.faut vivre.  Etre ensemble. Mais j'ai peur des mouvements de foule.  De la panique qui.peut s'en emparer. 
Il m'est difficile d'avoir du recul ces jours ci.
Et puis je dois être opérée le 18. Demain je rentre a l'hôpital.  J'ai dit a mon amie.  Pendant la guerre  Antonin Arthaud se faisait hospitaliser. L'hôpital est un lieu de protection peut être?  Je ne sais pas. 
Oui tout doit être rediscute mais pas seulement.  On discute beaucoup, vainement parfois et on oublie de ressentir.  On oublie d'aimer,  on oublie d'être présent.  Or dans les moments de détresse.  Il faut des gestes simples de vie. Il faut la précaution du restaurateur qui propose l'arrière salle.  Il faut la main amie sur l'épaule.  Le signe tenu même lointain des amis qui pensent à vous.  
Il y a eu la prostration, la tristesse et aussi la colère envers ces hommes politiques  qui nous précipitent dans l'enfer.  
J'ai regarde une vidéo  où un seul a une analyse saine depuis longtemps.  C'est De Villepin. Il dit on ne fait pas la guerre au terrorisme  elle est perdue d'avance. Il faut agir autrement.   
J'ai écouté le juge Trevidic, qui ne mâche pas ses mots sur la politique intérieure et extérieure. 
Et lorsque je vois la logique de guerre contre le monstre. Je ne suis pas sûre de l'issue qui est proposée.
Car quand ce pays des droits de l'homme va t il  cesser d'être schizophrène? Quand allons nous cesser de commercer avec ceux qui arment les djihadistes? Quand allons nous cesser d'être à la remorque de la politique américaine  qui dans son pragmatisme libéral s'allie avec les monarchies du Golfe même les plus sanguinaires?  Nous faisons la même chose et nous nous étonnons du résultat. 
Nous n'avons pas une classe politique digne.  Nous avons affaire à des apprentis sorciers. 
Après Chirac nous avons eu des va en  guerre,  qui ont suivi les guerres désastreuses en Irak en Libye  et en Syrie.  Et ailleurs.  Et maintenant?  
Au nom  de quoi?  Des droits de l'homme?  Ou du commerce des armes? 
Oui  il faut rediscuter et je dis ma colère contre ces politiques libérales dont l'ultime  stade impérialiste est la guerre. 

Hier j'ai vu après la fausse alerte au café une jeune femme péter les plombs . Elle hurlait qu'elle ne voulait plus vivre  qu'elle voulait se suicider. 
Nous entrons dans une ère nihiliste  alors que nous devons aimer la vie encore plus de vie.

Tu vois je ne suis d'aucun secours. .. mais interrogeons nous,  échangeons.  Et écrivons.  
En ce moment j'écris plus des poèmes de consolation que d'engagement résistant..  
Le monde a tant besoin de compassion  de bienveillance et de bonté. 
Je t embrasse fraternellement.  Meilleures pensées à toi.  Prends bien soin des tiens. 


En marge du colloque d'Oran

Oran : son musée Zabana
Camus qualifie la place d'armes de prétentieuse. En arrière plan, la mairie et ses deux lions sculptés par Caïn


L'hôtel Eden reproduit les deux lions et y ajoute même un troisième :


le théâtre de la ville

 L'église néo-bysantine aujourd'hui transformée en bibliothèque

Le monument dédié à Mohamed Zabana, le premier militant du FLN à être guillotiné. On connaît les poèmes qu'il a inspirés à Mofdi Zakaria. J'en traduis ce vers :
Il se dressa lentement fier, tel le Christ
Saoûl psalmodiant son chant

Un hommage à Jean Goujon dans une rue d'Oran :



Le hall du CRASC d'inspiration néo-mauresque




Ce cap à l'Est d'Alger, à l'Ouest de Tunis est à moi 

dimanche 15 novembre 2015

Le petit prince n'est pas mort

Le jeune berger, Mabrouk Soltani (15ans), sauvagement égorgé par les terroristes,sera inhumé aujourd'hui à Jelma (Sidi Bouzid).
 Tu ne mourras pas, petit prince.
OEuvre d'Eugène Girardet

samedi 14 novembre 2015

mercredi 11 novembre 2015

Khemais Tarnane - Ya zahratan خميس ترنان - يا زهرة




Le très beau texte magistralement interprété par Khémais Tarnane est en réalité une traduction libre d'un poème écrit par Salah  Farhat en 1913. La superbe version arabe est de Saïd Khalsi.
Salah Farhat, militant de la première heure, était aussi poète d'expression française. Il est né à La Manouba au palais du Dôme cuivré (Qobet Enhas)

FLEUR DE NARCISSE (Ya Zahratan)
par Salah Farhat,. 

Petite fleur douce et parée
D'émeraude, d'argent et d'or,
pourquoi le vent qui t'a bercée
Maintenant gémit-il si fort?


O fleur ! il t'aime et se lamente
D'être sevré de tes baisers.
Il te pleure dans sa tourmente
Car il t'a perdue à jamais.


Je m'en veux de t'avoir coupée,
Suave fleur.(O mes amours !),
Semblable à toi ma bien-aimée
S'éloigne, belle, parfumée...

Et me laisse pleurant toujours.

vendredi 16 octobre 2015

Quo vadis tourisme tunisien. Giulio-Enrico Pisani

Le Bardo : un haut-lieu de la culture.


Giulio-Enrico Pisani

Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek

Luxemboug, 15 oct. 2015

 

Quo vadis tourisme tunisien ?

En fait, c’est «Où vas-tu, Tunisie?» que l’on voudrait tout d’abord demander à ses élites politiques démocratiquement élues, au vu des résultats économiques désastreux du pays ces dernières années, c'est-à-dire – c’est triste à dire – depuis l’éviction du dictateur Ben Ali en janvier 2011.  Ont-elles voulu réaliser le livre «C’était mieux quand c’était pire...» de "notre" Claude Frisoni[1], ou plutôt son sous-titre «Coquecigrues, calembredaines, balivernes et autres billevesées», grâce à la politique incompétente et inepte de leur Troïka dominée par les islamistes?  Accouchement douloureux d’une démocratie gagnée de haute lutte par les jeunes et récupérée par les revenants islamistes de prison ou d’exil, ce chapitre triennal[2] fut marqué par une islamisation rampante, une terreur salafiste tolérée par le parti Nahdha et une impéritie économique de tous les jours.  Entre 2010 et 2013 le déficit budgétaire tunisien passa d’~1,1% à ~7%, sa dette augmentant de 26 milliards à plus de 35 milliards de dinars.  Et autant pour les «bienfaits» de la gestion des islamistes!
Mais ne pouvait-on pas espérer que, après qu la Troïka eût cédé le pouvoir au gouvernement provisoire (non partisan) de Mehdi Jomaa[3], puis que les élections eussent porté au pouvoir Béji Caïd Essebsi et son parti séculier Nidaa Tounes, espérer donc une redynamisation de l’économie?  Hélas, ce serait faire les comptes sans les trois années perdues en revanchisme bigot, immobilisme tribal et infiltration islamiste des administrations.  Les résultats se font donc attendre et la reprise est ralentie par l’inertie, la corruption, les chicanes religieuses et les conservatismes  dressés contre tout progrès par les pions placés dans la plupart des administrations par Nahdha durant ses trois années de pouvoir.  Mais un accroissement de l’activité n’en a pas moins eu lieu et une timide lumerotte commençait tout de même à poindre au bout du tunnel, lorsque... PATATRAS! 
Le 18 mars 2015 au Bardo, le plus beau et prestigieux musée de Tunisie et l’un des bijoux de toute la Méditerranée, un attentat terroriste causa, en plus des dégâts matériels, la mort de 24 personnes (21 touristes, un agent des forces de l'ordre et deux terroristes) et fit 45 blessés.  Outre la terrible tragédie personnelle frappant les victimes et leurs familles, le coup était plus que dramatique pour le pays à peine convalescent, dont le tourisme fournissait directement 7-8%[4] du PIB et plus de 400.000 emplois directs et indirects, voire épisodiquement jusqu’à 15 % de la population active.  Mais, comme si cela ne suffisait pas, un nouvel attentat islamiste/djihadiste frappa le 26 juin 2015 la station balnéaire de Port El-Kantaoui près de Sousse, faisant 39 morts et 39 blessés. 
Si l’attentat du Bardo avait déjà entraîné une baisse estimée à 25,7 % du nombre de touristes sur un an, celui de Sousse pourrait coûter, avec ses annulations de réservations et ses départs en masse, plus de 450 millions d’Euros au pays.  Même le beau geste de dizaines de milliers d’Algériens venus passer par solidarité leurs vacances en Tunisie ne saurait compenser la défection des Européens: plus de 60% d’annulations, retrait de la Tunisie du programme de nombreux croisiéristes et tour-operators et, pis que tout, le boycott de la Tunisie par de nombreux gouvernements occidentaux appelant formellement leurs ressortissants à éviter la Tunisie.  Je pense notamment aux gouvernements français, belges, britanniques, irlandais, finlandais et danois[5].  Certes, toutes les conséquences économiques et financières de ces tragiques évènements ne peuvent être chiffrées avant la fin de l’année, mais il ne fait aucun doute qu’elles seront désastreuses. 
Hôtels désertés, fermetures et faillites à la chaîne, personnel hôtelier au chômage par dizaines de milliers, déséquilibrage de toute l’économie à cause du manque soudain de moyens destinés à d’autres secteurs économiques, industriels, agricoles et sociaux[6].  Et tout cela par la faute de deux attentats?  Certainement pas! C’est ce qu’on veut nous faire croire, ici en Europe et peut-être également aux USA.  Mais pour peu que l’on prenne le temps de réfléchir de façon non-émotionnelle et sensée, il appert vite que cette supposition est absurde.  Les grands fautifs de cette désertion des plages et des trésors culturels tunisiens sont en réalité bon nombre de gouvernements occidentaux, mais aussi une majorité de croisiéristes et tour-operators.  Échaudés par les annulations de touristes effrayés à chaud, dont la réaction se comprend, quoique dépourvue de toute logique, ces voyagistes bornés ont cessé toute publicité permettant de relancer, du moins à terme, la machine touristique tunisienne. 
N’exagérons pas en employant le terme criminel, mais il est sûr que l’attitude des nombreux gouvernements européens confirmant, voire encourageant cette défection massive par leurs mises-en-garde injustifiées, a été et est pour le moins délictueuse.  Le seul peuple, le premier du «printemps arabe» à avoir mené et à poursuivre tenacement sa révolution sans l’intervention calamiteuse des bombardiers occidentaux ou autres[7], le seul donc à avoir préféré la voie politique à l’empoignade guerrière, ce peuple se voit privé par les dirigeants européens de sa première source de revenus.  C’est honteux.  Et c’est d’autant plus scandaleux que leurs cris d’orfraie gouvernementaux au danger terroriste ne sont nullement justifiés.
Démonstration empirique et règle fondamentale: un attentat terroriste n’a jamais lieu là où on l’attend.  Et c’est tellement évident qu’il ne faudrait pas devoir le rappeler[8].  Vous avez infiniment plus de chances d’être victime d’un attentat, ailleurs qu’à l’endroit où il vient d’avoir lieu, plutôt qu’en cet endroit même.  Aussi, déserter un pays, une ville, un musée ou un hôtel venant d’être victimes de terroristes est un non sens.  Il s’agit sans doute des lieux les plus sûrs du monde.
Mais un autre impair de certains de nos gouvernants injustes et sottement alarmistes reflète leur stupidité partiale quand leur pays n’est pas directement concerné.  Ils font en effet preuve de bien plus de retenue dans leur alarmisme, quand les revenus économiques et touristiques de leurs propres pays ou villes sont en jeu.  Tenez, à aucun moment après les attentats meurtriers de New-York, Madrid, Londres ou Paris des gouvernements occidentaux n’ont appelé à s’abstenir de visiter ces capitales.  Serait-ce plus légitime d’être tué par un terroriste en Europe qu’au Maghreb?  Suite à l’assassinat en mars 2012 par le djihadiste antisémite Mohamed Merah de sept personnes à Toulouse et Montauban a-t-on invité les juifs de France, d’Europe et d’ailleurs à éviter de se rendre dans ces villes?  Non, bien sûr.  Et les attentats en série des Brigades Rouges, de la Bande à Baader ou de l’IRA dans les années 60 à 90 ont-ils jamais empêché quelqu’un de se rendre en Italie, Allemagne ou Angleterre?  C’est dire la crédibilité de nos dirigeants.  Quoi d’étonnant qu’au «Tiers-monde» on ait de plus en plus de mal à nous prendre au sérieux et qu’il faille le semi-dictateur Poutine pour rendre un peu de crédibilité, sinon à l’U.E., du moins aux Européens.
Allons donc, mes amis, mes compatriotes et vous tous, voyageurs et vacanciers européens, cessez donc de vous laisser présenter des films d’horreur par ces réalisateurs à deux sous que sont bon nombre de nos dirigeants!  Tout le monde sait aujourd’hui par la presse que les mesures draconiennes prises par les autorités de Tunisie y rendent tout nouvel attentat, non pas impossible – ce n’est le cas nulle-part –, mais bien pus difficile et improbable qu’à Paris, Bruxelles, Londres, Copenhague, Dublin ou Helsinki.  Alors, qu’elles soient balnéaires ou culturelles, n’hésitez plus, amis lecteurs, et bonnes vacances... en Tunisie. 




[1] Frisoni Claude: C'était mieux quand c'était pire, Coquecigrues, calembredaines, balivernes et autres billevesées, 128 pages, Éditions Phi 2001

[2] ... auquel j’ai consacré une quarantaine d’articles, tous dans notre Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek (liste et liens dispo. sur demande)
[3] Janvier à octobre 2014
[4] Indirectement, cette part pourrait monter à 15% du PIB

[5] Le Monde.fr: Le gouvernement BRITANNIQUE a annoncé, jeudi 9 juillet, qu’il déconseillait désormais la Tunisie à ses ressortissants pour tout voyage «non essentiel».

FRANCE (les plus modérés, à cause du business) Diplomatie (Ministère des Affaires étrangères, sept. 2015): ... les ressortissants français résidant ou désirant se rendre en Tunisie, sont appelés à faire preuve de vigilance renforcée et à se conformer aux consignes de sécurité figurant sur ce site.
Royaume de BELGIQUE, Affaires étrangères (octobre 2015): En raison de la persistance d’un niveau élevé de menace terroriste dans le pays, tous les voyages non-essentiels vers la Tunisie restent déconseillés.
Les Échos.fr (juillet 2015): le DANEMARK a appelé vendredi ses touristes à quitter le pays dès que possible...
Les Échos.fr (juillet 2015): ... l'IRLANDE a déconseillé à ses citoyens de se rendre en Tunisie. "Nous avons pris la décision de changer nos conseils aux voyageurs pour la Tunisie en déconseillant tout voyage non essentiel", a annoncé le ministre des Affaires étrangères Charlie Flanagan
[6] Notamment forte réduction de revenus de commerçants, restaurateurs, cafetiers, artisans, guides touristiques, taxis, etc., mais aussi de rentrées fiscales venant à manquer pour les projets de relance et d’investissements d’un état qui doit du même coup faire face à un accroissement des dépenses sociales (chômage) et de sécurité.
[7] Souvenons nous de janvier 2011, la seule offre d’ingérence étrangère dans la révolution tunisienne avait été l’assistance du savoir-faire policier français proposée par la ministre française Michèle Alliot-Marie au dictateur Ben Ali pour "régler les situations sécuritaires".  Comme quoi Il y a toujours eu pour nos belles et nobles démocraties occidentales des dictateurs fréquentables (business first) et les autres qui ne rapportent rien ou gênent trop.
[8] Savoir quand et où un attentat aurait lieu, donnerait évidemment aux résidents locaux et aux forces de l’ordre 100% de chances de l’éviter.


samedi 10 octobre 2015

Moncef Bey à Pau



La ville de Pau s'apprête à rendre hommage à l'illustre Moncef Bey, à l'occasion du 70ème anniversaire de son arrivée dans cette ville. La mairie, présidée par un ami de la Tunisie, Mr François Bayrou, inaugurera une plaque commémorative sur la façade de la maison que le Bey de Tunis occupa jusqu'à son décès le 1er septembre 1948. 
Merci Monsieur le Maire, et merci à toute votre équipe notamment à Madame Isabelle Deluga.