jeudi 26 février 2009

Le retour de Lilith

John Collier : Lilith.
Le Retour de Lilith[1] de Joumana Haddad Les mythologies sumériennes, babyloniennes, assyriennes, persanes, akkadiennes et hébraïques soutiennent que Lilith aurait été, avant Eve, la première compagne d’Adam. Elle serait issue de la même poussière que lui. Elle fut l’égale du premier homme et, foncièrement insoumise, elle refusa toute résignation. S’ennuyant au paradis, elle prit la fuite et descendit sur terre, préférant le monde des ombres à celui de la soumission. Figure lunaire, souvent associée à Isis, Lilith n’en est pas moins un être promis à la lumière, une créature de nature ignée, comme Satan. Incarnation du paradoxe : ange diabolique ou diable angélique, Lilith est une éternelle remise en question. Elle préfère l’insatisfaction à la désastreuse satisfaction qu’elle exacerbe ; elle nie le corps qu’elle vénère et elle remplit le vide qu’elle crée. Diabolisée, Lilith est confinée à la sphère lunaire : dans le ciel des astrologues, elle occupe la place de la lune pendant ses absences cycliques. Je ne me serais jamais intéressé à Lilith si je n’avais pas lu La Fin de Satan de Victor Hugo ou Le Voyage en Orient de Nerval ou encore ce beau recueil qui vient de paraître à Beyrouth : Le Retour de Lilith de Joumana Haddad. Dans ce recueil, la poétesse ressuscite la figure antique et l’intègre dans une galerie de figures féminines telles que Salomé, Dalila, Néfertiti, la reine de Saba, Hélène de Troie ou Marie Madeleine. Ici, Lilith est avant tout réalité livresque ou mieux encore, fait poétique. Elle réconcilie les contraires, ou ce que le manichéisme donne pour tels : « Je suis la vierge Lilith, le visage invisible de la dévergondée, la mère-maîtresse et la femme-homme. Je suis la nuit car je suis le jour, le côté droit car je suis le côté gauche et le Sud car je suis le Nord ». Lilith est ce qu’elle désire, c’est-à-dire qu’elle est son autre, ce à quoi elle aspire dans la propension du désir sauvegardé et institué en mode d’être et de jouissance. Il y a chez Lilith et chez Joumana Haddad (ou tout au moins chez la Lilith de Joumana Haddad) de quoi imaginer une nouvelle éducation sentimentale qui cultiverait le culte de l’insatisfaction, de l’incomplétude, un peu à la manière de ces imperfections que l’art japonais estime indispensable à toute œuvre. C’est seulement à la faveur de cette insatisfaction, qui pour d’aucuns est synonyme de déception, qu’une autre modalité de l’être peut s’affirmer : celle du savoir. Le mot est récurrent sous la plume de Joumana Haddad, poétesse d’une grande culture et véritable polyglotte. Ces références au savoir font penser à l’évocation de l’arbre de la connaissance du bien et du mal dans l’Ancien Testament mais surtout à ce culte de la connaissance qui caractérise le Liban (La Syrie) depuis le XVIe siècle. Lilith en devient le modèle. Elle n’est pas désabusée parce qu’elle n’a pas mésusé de la vie. Elle épouse, elle l’insoumise, les lois de la poésie. Elle se fait l’allégorie des figures poétiques. La voici incarnation du paradoxe, de l’oxymore, de la chose mariée à sa négation. La voici encore quête de l’essence dans ce qu’il m’est arrivé d’appeler « l’autogénitif » du type « malédiction de la malédiction ». Elle est le cantique de tous les cantiques, l’essence du chant. Je cherche à dire qu’elle est l’essence du poème. Imaginez une œuvre qui dévoile, sans la dénuder, sa trame. Telle est l’affaire du poème. Les dits de Lilith émanent d’un constat autoscopique. Face au miroir, elle mesure l’étendue de la distance qui sépare l’homme de l’homme, la femme de la femme et l’homme de la femme. Elle se voit « très morte » et la poétesse de lui redonner vie, dans une entreprise qui entend combler les distances par la vertu de la poésie. C’est une poésie qui enrôle tous les genres : théâtre, prose, poésie rimée. Une poésie totale. [1] Joumana Haddad : Le Retour de Lilith. (en arabe) Dar An-Nahar. Beyrouth 2004.

mercredi 18 février 2009

Article de Giulio-Enrico Pisani sur le Glossaire.


José Ensch : toujours et encore
I. Tunis – Luxembourg

Ah comme j’aimerais l’avoir déjà connu, le Livre de Jalel el Gharbi,(1) «José Ensch: Glossaire d’une oeuvre. De l’amande... au vin»(2), lorsque je l’entendis lire ce soir là, José, un soir de janvier, un soir de 1998, son Dans les cages du vent!(3) Et combien mieux eus-je pu tenter partager avec elle ces charnières du temps, dont Jalel, ami tellement plus récent que José, illumine dans son Glossaire la conscience bleue par une symbolique de la pureté que représenterait le bleu du ciel, le bleu de la poétesse? Bleu roi, bleu nuit, bleu d’orient, bleu Ensch? Le lien peut paraître élémentaire. Erreur! Cela fait en effet un bout de temps que Jalel El Gharbi, chez qui cet ouvrage était peut-être en gestation inconsciente, cueille déjà les mots dans le pré enschien. Mais sa conception remonte à octobre 2007. «L'idée de ce glossaire est née lors de la dernière biennale de poésie de Liège. José – déjà très affaiblie – y était venue pour la première fois», me confirma Jalel qui écrivit également il y a peu:
«Dans ses recueils (...) les mots sont comme investis d’une autre signification. Cela va de l’abeille qui n’est plus ni son miel, ni son essaim, ni son désir de fleur mais désir de profondeur au vin qui n’est plus ni sa couleur, ni son ivresse, ni sa bonification, mais un autre nom possible de l’écriture en passant par le bleu qui peinturlure son univers et qui n’est ni la couleur du ciel, ni la celle de la campanule ni même celle du bleuet, mais celle de l’harmonie sonore.»(4) Quelle différence avec le bleu de tant de poètes contemporains! «N’y a-t-il pas un gouffre», confiais-je ce 8 février au blog de Jalel, «entre les "bleu oeillères", "bleu fuite", "bleu rêve" et "bleu mensonge" trop communs en poésie où le bleu ne représente souvent que le déni du réel» et l’exquise matérialité des «bleu» de la poésie de José?». Et Jalel de me répondre: «Oui, ce gouffre est bien réel et il me semble qu'il résulte de ce que le bleu chez José Ensch est surdéterminé par sa dimension autobiographique: il rappelle des objets de l'enfance, du réel cela même que la vie, la poésie transcendent. Oui, il y a un traitement du bleu propre à José Ensch.»
Ah, s’il avait existé en mai 2006, cet étonnant glossaire, je n’eus sans doute pas écrit, en présentant "Prédelles pour un tableau à venir": «… José Ensch compréhensible, intelligible, déchiffrable? C’est moins certain. En tout cas pas donné (...) En 1997 elle écrit déjà "Dans les cages du vent": "... c’est beaucoup plus loin / que sonnaient les soleils / sur le ciel en arrêt", tout aussi exquis et... sibyllin» (5)! C’est que le Glossaire de Jalel, ouvrage aussi fin qu’érudit, mais forcément non exhaustif,(6) offre au lecteur non seulement les clefs à la poésie de José, mais aussi le moyen de les fabriquer à partir des mots cités. À propos "bleu", Jalel nous dit encore qu’«il se fait objet plus épais que tous les brouillards» comme dans les vers de José «... bleu si foncé / qu’aucun navire n’y pénètre vraiment». Mais il est aussi «surdéterminé par une valeur affective» dans «Le tablier à carreaux bleus / issu d’une nuit ouvrière» ou encore dans «le petit vase bleu sous un lointain soleil».
Et je pourrais continuer longtemps, tant c’est avec délice que je me perds dans ces trois pages de poétique bleue où, après un silence sur le sucrier bleu d’Iva Mrázková, l’on s’envole comme l’oiseau que nous retrouvons sous "Chant…", ou comme ce "collège des oiseaux" auquel José prétend à l’honneur d’appartenir. Ainsi défilent devant nos yeux éblouis les paroles de José, mots souvent communs, usuels, que nous employons sans même y penser, sans être en tout cas conscients de tout ce qu’ils signifient, sous-tendent, peuvent représenter, symboliser, nous dire au-delà de leurs significations premières. Mais ce qui est étrange et ne manquera pas d’étonner tous ceux qui voient plein de difficultés à la lecture et l’entendement poétique (j’en suis), c’est que les significations dévoilées par Jalel dans le «thésaurus» enschien, sont souvent plus proches de la réalité vécue – en tout cas par José – que celles des dictionnaires. Prenez donc le mot «Lent»!
Son sens le plus courant selon Littré est «Qui manque de promptitude, d'activité, qui tarde...». Jalel, lui nous libère de la froide abstraction, pour nous faire vivre ce que vécut José, l’espace «qui se rapproche le plus du figement pictural»: «Il y eut des mots, des lumières et des plantes si lentes / qu’elles auraient pu peupler un nid peint...». Dans «La paume de sa main a des veines lentes / tels de bateaux sur les eaux des chemins de halage». L’auteur voit la poétesse associer la lenteur au flux sanguin et au rythme des haleurs. Mais peuvent aussi être lents les lauriers, ce lamento, ces angles, cette lumière que nulle autre ombre n’efface, les gestes de la forêt qui est entrée dans la chambre de l’aïeul sur de grandes voix d’océan sans déranger les feuilles pour entrer, ainsi de suite...(7) Convenez-en, amis lecteurs: la lenteur enschienne est bien plus sentie, explicite, matérielle, charnelle même qu’un quelconque "qui tarde" ou "qui manque de promptitude".
Non? Ne vous en faites pas; j’avais naguère la même impression. Je ne comprenais pas le naturel, la simplicité, la proximité au vécu de tout un chacun de cette poésie. Déformation scolaire, sans doute, logique prosaïque, lest du "a+b=c donc c-b=a"; rien à voir avec le monde poétique où évolue l’auteur. Poète lui-même, Jalel El Gharbi nous initie via ce glossaire non seulement à décoder un fragment du vocabulaire de José Ensch, mais également à la compréhension, plus intuitive et organique que logique et littéraire, de sa poétique.
1) Jalel El-Gharbi enseigne à l’université de La Manouba-Tunis. Il est critique, poète, poétologue et essayiste et a déjà publié seul ou collégialement une dizaine d’ouvrages, ainsi que d’innombrables articles.
2) Ce beau livre d’art/album, densément et artistement illustré par Iva Mrázková, est édité par l’Institut Grand-ducal, section des Arts et des Lettres et coédité/diffusé/distribué par mediArt, 31 Grand-rue, L-1661 Luxembourg, tel.2686191, au prix de 38,- EUR.
3) José Ensch : "Dans les cages du vent", recueil de poèmes, illustré par Marie-Paule Schroeder. Edit. Phi, L’Orange bleue, Institut Grand-ducal Luxembourg
4) Lire l’article entier sub jalelelgharbipoesie.blogspot.com/2009/01/le-grand-pan-de-mur-jaune.html
5) V. mon article dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 24.5.2006
6) Qu’est-ce qui guida El Gharbi dans son choix de gloses? Où figure p.ex. "enfant", pourtant aussi fréquent qu’éloquent chez José Ensch? Peut-être en négatif dans "bleu"? «Le bleu est chez José Ensch la couleur de ce qui n'est plus, de ce qui n'a jamais eu lieu (un enfant), de ce qui se dérobe aux sens (...) et de ce qui est là, immédiatement présent dans l'évidence de son être là», écrit Jalel dans son blog susmentionné.
7) Ici, je ne cite pas exactement José Ensch. Les mots de cette phrase lui sont empruntés, mais re-agencés librement. Me pardonnera-t-elle cette modeste liberté dictée par le style? J’y transforme certes du 220 V en 6 V, mais puis – je pense – mieux m’expliquer.
Pour commander le livre : http://www.mediart.lu/index.php?id=6
à suivre
Giulio-Enrico Pisani
Luxembourg, février 2009

dimanche 8 février 2009

Extrait de "José Ensch, Glossaire d'une oeuvre. De l'amande au vin"





Illustration d'Iva Mrazkova.


Voici l'article "Bleu" du Glossaire de José Ensch si richement illustré par Iva Mrazkova.



Bleu :
Le bleu est sans conteste la couleur dominante dans la palette de José Ensch. Tout se passe comme si le monde en était repeint. Mais, à la réflexion, il s’agit moins d’une couleur que d’une qualité : le bleu est sa connotation. Il réfère à la pureté, qu’il s’agisse de celle du ciel ou de celle de la conscience : le bleu du ciel et la conscience bleue.
Un poème de L’Aiguille aveugle laisse entendre que le bleu est, bien plus qu’une qualité, une substance. Il est la matière dans toute sa consistance. Et il se fait objet plus épais que tous les brouillards :
…bleu si foncé
qu’aucun navire n’y pénètre vraiment

L’œuvre de José Ensch laisse entendre que le monde est tributaire du monde poétique.
Le bleu n’est pas seulement la Couleur ; il est le signe d’une affiliation à la lignée surréaliste mais là où les surréalistes se sont contentés de peinturlurer la terre et une orange en bleu, José Ensch, étend cette couleur sur les choses les moins vraisemblables tout en privilégiant ce qui dans la nature est bleu. José Ensch ne se contente pas d’un « globe bleu ». C’est ainsi que le bleu a l’herbier qui l’illustre : bleuet, lilas, campanule, « chardons bleus ».
Le bleu est aussi la couleur de l’enfance, comme le corroborent ces objets qui viennent de la jeunesse. José Ensch pourrait faire sienne cet aveu de Cadou :
Ma mémoire est pavée de ces belles faïences
Chez José Ensch, le bleu est surdéterminé par une valeur affective. C’est :
Le tablier à carreaux bleus
Issu d’une nuit ouvrière
Ou encore :
le petit vase bleu sous un lointain soleil
Avec le temps, le bleu de ce vase devient encore plus foncé :
Qui dira les images
comme des rideaux
Au creux d’un vase très bleu

Ailleurs, la poétesse évoque :
…un verre de Bohême
Un sucrier très bleu

Ce sucrier apparaît dans l’œuvre dans une première occurrence qui l’associe à la nuit
Ô le sucrier de la nuit
Certains bleus sont justifiés par la paronomase : baie, billes et surtout ces bleuets si fréquents et qui sont dotés du coefficient souvenir :
comme autrefois les bleuets au bord de l’enfance
ou encore, cette autre occurrence :
Tu es de blé levé, de gerbes montées
peuplées d’enfances vieillies
au pied des bleuets tels des baobabs
d’alouettes promises
au repos à jamais

La corrélation établie entre « bleuets » et « baobabs » trouve sa justification dans l’identité de leurs initiales. Ainsi donc, le bleu n’est ni la couleur du ciel, ni la celle de la campanule ni même celle du bleuet mais celle de l’harmonie sonore.
Ailleurs, l’adjectif « bleu » s’explique par l’euphonique [ b] ou [l] que comportent les noms qu’ils déterminent : « alphabet du bleu », « céréales bleues », « Cheval bleu », « licorne bleue » ou « l’abeille devenue bleue » , « ombre bleue », « langues bleues ».
On le voit ici, l’euphonie, c’est-à-dire l’effet poétique, rend possibles toutes les métamorphoses et autorise toutes les noces :
Or déjà le bleu épouse le violet
Ces mêmes épousailles se trouvaient déjà dans le premier recueil de la poétesse :
Bleu épousant le violet
C’est dire que le bleu est promis à toutes les mutations :
Avance ton sommeil et plonges-y
au plus profond du bleu qui deviendra
noir et puis blanc

Dans le même recueil, il est question d’alliance de couleurs :
Les brebis passent autour de l’abbaye
ses arcs tendus vers le bleu
la verdure qui l’épouse

Ou encore :
Or le bleu épouse le blanc à distance
La poétesse est sensible aux effets de la paronomase comme le souligne cette tendance à la rime senée qu’on remarque partout chez la poétesse :
Quand vient le vent vole la neige
Ou encore :
il faut fixer les forêts qui sombrent en filant vers le soir
Un poème d’Ailleurs… c’est certain laisse penser que le bleu est une qualité poétique :
Il respire et nous le respirons
Bleus comme la scansion d’une douleur

« Bleu » est à lire comme synonyme de « lyrique ». On comprend dès lors comment :
Le bleu fait office de mémoire
Autant dire qu’il s’agit d’une couleur inhérente au monde poétique. Peut-être même que c’est le monde qui emprunte cette couleur à la poésie.

Pour commander le livre : http://www.mediart.lu/index.php?id=6



samedi 31 janvier 2009

Le Grand pan de mur jaune




José Ensch ressemble à la ville où elle est née en 1945 et où elle est morte ce 4 février 2008. Comme la cité, elle est à la fois elle-même - comme la ville derrière ses fortifications longuement louées par Goethe dans Campagne de France- et très ouverte sur l’autre. L’identité est l’antonyme du repli et son « repli » n’était qu’une manière d’introspection. Son identité : un essaim aux quatre coins de la culture. Lectrice impénitente, José Ensch est à l’écoute des bruissements du monde et même de ses vacarmes. Chez elle, la quête du sens s’accompagne d’une vertigineuse conscience du non sens. Mais il y avait toujours le bonheur d’être là, si près d’un café, d’une fleur ou de tout autre mot contenant le son [f].Longtemps, j’ai trouvé auprès d’elle le mot qui fait admettre qu’il y a pourtant du sens. Aujourd’hui, je reprends ses mots, un à un, je les décortique et cherche un je-ne-sais-quoi derrière chaque syllabe. Cela tient de Goethe, de Hugo, d’Eluard, d’Aragon et surtout d’Edmond Dune et de José Ensch. Dans ses recueils L’Arbre, Ailleurs…c’est certain, Le Profil et les ombres ou L’Aiguille aveugle, les mots sont comme investis d’une autre signification. Cela va de l’abeille qui n’est plus ni son miel, ni son essaim, ni son désir de fleur mais désir de profondeur au vin qui n’est plus ni sa couleur, ni son ivresse, ni sa bonification mais un autre nom possible de l’écriture en passant par le bleu qui peinturlure son univers et qui n’est ni la couleur du ciel, ni celle de la campanule ni même celle du bleuet mais celle de l’harmonie sonore. Longtemps j’ai discuté avec José Ensch jusqu’à ce point jadis désigné par Vigny où seul le silence est grand. Dans l’immensité de ces instants de silence, je pensais à La Passante de Baudelaire.

Je t’ai aimée comme le font les étrangers. De loin, sans espoir, très mal ou alors intransitivement, comme dit Rilke. De très loin, très mal et avec maladresse. Pourtant, c’est en te lisant que j’ai eu la révélation de la proximité entre distance et proximité. Tu insinues que la distance n’est rien. A ta demande, j’ai intégré dans mon dictionnaire l’entrée « mort». Un jour, nous avons posé sur la table nos déshérences, nos soifs et la certitude que tout concourt à notre fin.Tout était prévisible, depuis ce poème sur la déshérence :

Ma déshérence, mon héritage, mon partage du rien

mon territoire désolé sous l’éternelle bruine

mon château fort qui claudique vers la nuit

une nuit de taille moyenne parfois

sinon insupportable (Le Profil et les ombres)

Je m’apprête à me rendre au Luxembourg pour la onzième fois. Les eaux calmes du Grund, l’Alzette sous le pont antique, le grand pan de mur jaune (celui de la carte postale que tu m’as envoyée), cet essaim de jeunes lycéennes et le noir que tu aimes porter seront comme une preuve de ta présence.
Pour commander le glossaire, écrire à info@mediart.lu

jeudi 29 janvier 2009

Béatrice Libert : Passage et permanence.



Béatrice Libert : Enfance (Encre de chine)


Passage et permanence : dans ce recueil, Béatrice Libert procède à une redéfinition de certains verbes cela va du verbe « aimer » à « zoomer » en passant par « lire ». Trente poèmes en proses pour redéfinir, pour cerner les choses. Cela insinue que le monde se prête à une réécriture permanente, que sa sémiologie est à trouver ou à refaire. A chaque poète son glossaire. Vision du monde ou weltanschauung insinuant que refaire les mots du monde, c’est reformuler, redéfinir le monde même. Et cela institue une synonymie entre bonheur et écriture du bonheur transitant par le bonheur de l’écriture.


Le deuxième volet du recueil est une somme de portraits féminins. Trente poèmes crayonnant la femme sous autant de postures, de déclinaisons, d’attitudes et surtout de modes d’être. Cela va de « Elle » à « Paix à leurs visages » en passant par « la silencieuse » ou « la résistante ». Ce sont des portraits crayonnés avec tendresse et où la dimension féministe est une des expressions des préoccupations ontologiques. Car c’est toujours la femme dans son rapport au monde, à l’être et aux questions que pose l’être au monde. Voici deux extraits de ce recueil :
Aimer
J’apprends par cœur le verbe aimer dit l’amoureuse Je le pratique avec les sources J’en souffle le feu sur la cendre pour réveiller le Temps mortellement touché J’en bassine les draps somptueux de l’enfance J’en sers de longues friches à labourer céans Il coule comme un vin de Cahors dans mes veines Y viennent boire les amants de toujours
J’apprends par cœur le verbe aimer dit l’amoureuse et le pose partout sur la beauté du monde sur vos hanches parfaites à la faille de votre cou au nid de vos aisselles Ange-baiser qui peuple de ses ailes l’envie d’une caresse et d’une légèreté.


L’amoureuse



Besoin de lui
comme d’un champ
sarclé chaque matin

Dedans mes jours
il a tout mis
le pain le sel
la levure admirable
l’épice et le jasmin

Mes mots vont dans sa bouche
caresser l’ineffable
Il lève en moi le bleu
qui n’a point de maison

Sa voix dort dans ma voix
comme une déraison
qu’effeuillerait mon âge

Et je suis sans chemin
si ne suis son voyage

Béatrice Libert : Passage et permanence. Editions Tétras Lyre

mardi 27 janvier 2009

L'Homme assis d'Edouardo Galhos


Photo Roland Lagoutte.




Mon ami le poète Edouardo Galhos (dans mes liens) vient de publier aux Editions Poêtês (Luxembourg) un recueil intitulé L’Homme assis (Poème). Edouardo Galhos est un artiste à la fois peintre, calligraphe, homme de théâtre et poète fortement influencé par son expérience japonaise.
Différentes postures se lisent dans ce recueil : celle du cheminement, celle de la pensée qui aime à s’arrêter sur les choses et celle de la méditation qui aime à cheminer. Il y a dans le récit de cet homme qui marche et qui médite comme des réminiscences de son passé. Le passé : ce qui n’est plus et qui est pourtant là. Il émane de ces évocations une impression d’étrangeté, d’inquiétude et d’inquiétante étrangeté (unheimliche). Et l’on comprend que l’homme titube, vacille, trébuche, chancelle dans la vertigineuse conscience d’être (et d’être pour le néant) qui l’anime :
Et pourtant
L’homme se lève à tout moment
Comme aux premiers jours
Debout, il court
Sa ténacité tient de l’émerveillement du jour
Où il a couru ayant les yeux grands ouverts
Après quoi comme autrefois
Il se retrouve anéanti sous un soleil ardent
Au fond de ce creuset flamboyant
Où les mots se fondent, amers
D’autres naissent et se refont, plus doux
Aux bords d’une nouvelle ère.

L’homme assis ISBN : 78-2-919942-40-9, peut-être commandé à l’adresse suivante : http://poietes.poesie-web.eu/

jeudi 18 décembre 2008

Confession d’un personnage


Pour Jean-Louis Kuffer.

Skrzydla Nad Transylwania (Ailes au-dessus de la Transylvanie) est un ouvrage de Marta Cywinska écrit en polonais. Je ne l’ai jamais lu et pourtant il tient une place particulière dans ma bibliothèque et dans ma bibliothèque imaginaire. J’ai même un lien organique avec ce roman. Il a été publié en 2005. Quelques mois après sa parution, les hasards des rencontres universitaires ont fait que je me suis trouvé en Transylvanie que j’ai parcourue dans tous les sens. Et j’avais l’impression, sous l’épaisseur des ombres des grands arbres, d’être dans ce roman dont je ne puis lire que quelques mots, voire un seul.
J’ai un lien organique avec le héros du roman, pourtant je ne suis pas triste à sa tristesse, son intelligence n’est pas la mienne, quand il rit, je ne suis pas gai et je ne jouis pas de sa jouissance quand il embrasse je ne sais quel personnage féminin.
Pourtant, ce personnage, je l’ai inspiré et il porte mon nom.
Plus d’une fois j’ai pensé à lui, lorsque le désir risquait de me mener trop loin.
Par exemple : j’ai pensé à lui sur la côte amalfitaine, jadis parcourue par tant d’écrivains et superbement décrite par Gide. Je ne voyais par le paysage mais le sublime visage de l’assistante de mon collègue italien. Il aurait eu plus d’audace que moi.
Ou alors, devant l’image de Constance. Il aurait eu plus d’audace que moi.
Il pourrait, lui, voler jusqu’à Montréal ou jusqu’en Chine. Il fait mieux que moi son beurre et sa bière, son pain et son poème, son vin et sa vie. Lui qui a su aller là je n’ai jamais mis les pieds.
En Transylvanie, il a déployé ses ailes mieux que je ne l’ai fait.


Marta Cywinska

Née en Pologne, elle évoque souvent ses origines tatares du côté maternel, poétesse polonaise francophone , élevée dans le culte de la littérature française, prosateur, traductrice de littérature francophone, essayiste, critique littéraire, auteur de 8 livres : 6 recueils de poésie (dont un écrit en français), deux romans. Elle a publié de nombreux articles ( notamment sur la poésie, l'histoire des relations franco-polonaises, l'anthropologie de la culture), chargée de cours de littérature française et francophone ; elle est fascinée par le surréalisme 'en pratique', la culture arabe, la littérature de l'Afrique noire, par les liens entre la littérature contemporaine et l'anthropologie de la culture, le Moyen Age et l'influence de la culture celtique sur la littérature européenne, par l'art de la traduction de la poésie onirique, par les interférences culturelles et l'histoire des allégories et des symboles. Ses premières publications datent de 1984, a publié dans des revues littéraires polonaises et internationales ( entre autres en France, au Canada, en Belgique, en Suisse, en Italie, en Roumanie et au Maroc), auteur d'expositions - 'accessoires' poèmes inspirés par la culture celtique, metteur en scène 'occasionnel' de quelques pièces de théâtre montées par ... quelques théâtres

Marta Cywinska

Sylvia, ma sœur

Toutes les deux, nous étions enfermées

—dans le bracelet d'une princesse défunte

qu'aucun Egyptien ne saurait graver

sur le front d'une femme-cercueil

Des milliers d'années lumineuses

fuyant du toucher d'une allumette

Les lèvres de Sylvia Plath se cavent

au-dessous d'un nouveau magma

Saute, me dit-elle, saute d'un roseau

même son dernier étage n'est

qu'une boîte aux lettres

jamais envoyées

mercredi 17 décembre 2008

A Poet's Life / La vie de poète

Norton Hodges.

Je ne sais pas combien de recueil de poésie je reçois par mois mais je sais que rarement un recueil m’aura fait autant plaisir que celui de mon ami Norton Hodges From here to here / d’Ici à ici.
Norton Hodges est né en 1948 à Gravesend, Kent, Angleterre. Il a étudié le français et l’allemand à l'Université de Swansea, Pays de Galles, et a enseigné par la suite les langues modernes durant 22 ans. Il a été aussi employé de bureau, critique littéraire, surveillant d’examens, et a donné des cours d'alphabétisation pour adultes. Il a une maîtrise (1980) et un doctorat (1998) en langue et littérature.
Norton Hodges a publié des articles de fond et terminé les cours supérieurs de poésie de l’Open College of the Arts. Après avoir pris sa retraite de l’enseignement en 1997, il a commencé à proposer ses poèmes à diverses revues littéraires. Depuis, ceux-ci ont été publiés sur l’Internet et dans de nombreux magazines anglais, ainsi que dans des anthologies. Ils ont été traduits en français et en ourdou, et numérisés par la Poetry Library, Londres.
Norton Hodges a traduit en anglais les poètes francophones Athanase Vantchev de Thracy et Théo Crassas. En 2005, il a reçu le Grand Prix International de Poésie de l'Institut Solenzara (France).
Il vit à Oakham, Leicestershire, Angleterre. Il vient de publier From here to here, D’Ici à ici, dans une édition bilingue dans une traduction de son ami Athanase Vantchev de Thracy. Ouvrage publié par les soins de l’Institut Culturel de Solenzara.
Voici un poème inédit qui, d’après le poète même, réfère à ce dernier recueil :

A Poet's Life

How could he have known he was
a poet as he struggled to get out
from under the stupendous weight of his
father during carpet wrestling?

How could he have known he was
a poet when he could not tell
his mother's shadow from his own as he
set the tray down on her sickbed?

Today, the solidity of his book hints
at the truth, the almost tearful eyes
of his first reader repeat the trick,

yet his own eyes are dry, empty of
the feelings he squeezed onto the pages,
longing for less words, more white space.

NORTON HODGES
La vie de poète
Comment aurait-il pu comprendre
Sa vocation de poète quand il se démenait pour se libérer
De l'incroyable poids du corps de son père
Qui l'écrasait sur le tapis quand ils jouaient aux catcheurs?

Comment aurait-il pu comprendre
Sa vocation de poète quand il n'arrivait pas à distinguer
Son ombre de celle de sa mère
Lorsqu'il posait le plateau de repas
Sur les couvertures de son lit de malade?

Aujourd'hui, la présence concrète de son livre confirme
Cette vérité, et les yeux au bord de larmes
De son premier lecteur redoublent l'illusion,

Mais ses yeux à lui restent secs, vides de tous
Ses sentiments qu'il a déjà exprimés de son coeur sur les pages
Rêvant à des poèmes où les mots sont des îles
Perdues dans l'immense page blanche.
translated into French by Athanase Vantchev de Thracy
Outre les réactions à ce billet que l'on trouvera dans les commentaires (je pense surtout à Quirin et à Christiane), je reçois ce courriel de mon ami le poète Andrea Maldeste (dans mes liens).
Je lui répondrais juste par une phrase : je pense que c'est l'oeuvre qui éclaire la biographie et non l'inverse.
Bonjour Jalel El Gharbi,
Votre dernière note tombe à propos… parce qu'elle me permet de soulever une interrogation qui m'occupe depuis longtemps… Je veux parler de cette habitude des universitaires, et surtout des éditeurs, de devoir justifier une œuvre par des détails biographiques – la fameuse notice biographique – Parfois en effet le détail biographique éclaire l'œuvre. Par exemple savoir que les "Feuillets d'Hypnos" ont été écrits par René Char alors qu'il était Capitaine Alexandre dans le maquis… et on pourrait en dire autant de pratiquement toute l'œuvre de Malraux tant elle se confond avec sa biographie… etc.Mais parfois la notice biographique ne révèle rien… parce que le poète n'a rien fait d'autre que d'écrire des poèmes… ou alors il n'a été qu'un petit fonctionnaire dans un bureau ou qu'un petit professeur de province… Et là on voit quand même les éditeurs devoir justifier l'œuvre par des détails biographiques, pourtant sans aucun rapport avec l'œuvre (voire totalement inutile)… par exemple « il s'est rendu dans tel pays » ou encore « il a fait telles études » et, quand il n'a pas fait d'études, « il était autodidacte », ou plus surprenant encore « il a rencontré tel autre poète ou écrivain… »A tel point je crois que des auteurs en sont même venus à penser qu'il fallait effectivement une biographie pour devenir écrivain… et certain même n'hésitant pas à s'inventer quelques éléments biographiques quand ils manquaient… comme pour faire plus écrivain… Je songe par exemple à Faulkner affirmant qu'il a était aviateur pendant la Première Guerre Mondiale alors qu'il n'a jamais volé… et plus étonnant encore Malraux rajoutant quelques mensonges dans sa biographie pourtant déjà suffisamment fournie…A tel point aussi que certains jeunes auteurs ressentent encore aujourd'hui le besoin de voyager comme pour aller chercher des détails biographiques qui manqueraient, (« Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal a composé ce voyage » Ecuador de Michaux) alors même que le voyage est devenu pourtant d'une telle facilité et d'une telle banalité, qu'on a presque autant de chance qu'il nous arrive quelque chose en remontant la ligne 13 du métro parisien à 1h00 du matin qu'en prenant l'avion pour Pékin…Fernando Pessoa est à mon sens le premier poète qui a montré par des textes magnifiques que la vie et son monde intérieur était suffisamment riche de matériau pour devoir aller le chercher ailleurs, il a su débarrasser la poésie de cette conception un peu romantique du poète aventurier et voyageur…Bien entendu j'écris cela tout en étant le premier à me précipiter sur cette notice biographique quand un auteur me plait… mais enfin je reste quand même parfois surpris de certaines notices biographiques légèrement « orientées »… Je vous enverrai (si vous voulez bien) l'extrait d'une chose que j'avais écrite à ce propos alors que je n'étais encore qu'adolescent… là je suis au travail et je ne l'ai pas sous la main... c'est aussi pour cette raison que je dois écrire vite… donc pardonnez-moi si je ne suis pas très clair…Amitié.
Andrea.

dimanche 14 décembre 2008

Coléoptères


Pascal Janovjak
80 textes composent ce recueil à deux sections Coléoptères (62 textes) et Elytres (18). Ce ne sont pas des poèmes dit le poète mais des romans. Janovjak appelle ici roman la virtualité d’un roman. Tous les textes de Coléoptères sont des romans possibles, virtuels. Ce sont des embryons de romans, des récits comportent les pans les plus importants du romanesque : la rencontre, la surprise, l’illusion et la désillusion, la description, l’insolite et l’anodin. Chaque texte insinue que le réel est une trame possible d’un roman. Un rien suffit à faire un roman. Il y a là comme un souvenir du projet de Flaubert auquel on pense surtout à la lecture de ce texte intitulé L’Orage et dont le héros s’appelle Emma. Les lectures de Janovjak nourrissent l’œuvre et l’on peut retrouver çà et là des références intertextuelles qui prennent parfois l’allure d’une réécriture du texte original comme ce texte intitulé L’Hôpital, qui pense très fortement au poème de Baudelaire A une passante.
Des réminiscences du passé, souvenirs de voyages ou pages vécus, s’immiscent dans le texte. Mais ce n’est pas seulement cela qui fait l’unité de cette œuvre. Je relis ces textes disparates cherchant ce qui fait leur unité. J’écarte tout de suite la réponse la plus facile : c’est le disparate du vivre qui fait l’unité du texte. Je cherche une réponse stylistique et crois la trouver dans la picturalité des textes. Le texte est moins une tentative oulipienne d’explorer les possibles littéraires qu’un tableau. Chaque texte rêve d’être figuration, image, tableau. C’est sans doute pourquoi, à quelques exceptions près, tous les textes comportent au moins un adjectif de couleur.
Sur un autre plan, on retiendra la signification du bestiaire du texte : ce ne sont partout que de petites créatures en consonance avec la taille des textes. Comme un entomologiste, Janovjak pose les grandes questions en examinant le microscopique. L’infiniment grand se livre à la faveur d’une réflexion sur les plus humbles : un lézard, une abeille…
Comme on le voit, il ne suffit pas de nier la poésie d’un texte pour être en dehors du poète. Les textes de Janovjak sont des poèmes en prose qui disent bien la ressemblance entre roman et poème. Tout se passe comme si le mot « roman » retrouvait ici son sens originel. A lire.
Pascal Janovjak : Coléoptères. Editions Samizdat. Genève 2007.

mardi 9 décembre 2008

poésie et autobiographie

Savez-vous donc qui je nomme ma bien-aimée ?
Savez-vous quel vin je vante ? (Goethe)
La poésie est peu encline à l’aveu autobiographique. Il y eut certes des poètes pour qui la veine autobiographique était déterminante : cela va de Villon à Ungaretti en passant par certains poèmes de Hugo ou de Antar à Darwich en passant par Al-Moutanabi. On cherchera en vain chez ces poètes un engagement à se dire, une garantie que la confession n’est qu’une façon de parler, un des modes du dire. C’est en cela que la confession poétique est différente de celle du diariste. C’est en cela que l’écriture du moi diffère de la confession.
La biographie « poétisée » vaut plus par son caractère poétique que par sa nature autobiographique tout comme la biographie romancée vaut d’abord par son caractère romanesque. Pourtant, il est difficile de résister à la tentation de se connaître (se connaître soi-même et connaître l’autre). Il y a, propre à qui aime les belles lettres, un désir d’en savoir plus sur les auteurs.
L’aveu autobiographique ne vise pas la restauration d’un pan du vécu ; il dit l’ontologique quand il n’est pas un moyen de dire des préoccupations politiques ou sociales.
Mais à la réflexion, la littérature est-elle autre chose que ces aveux plus ou moins dissimulés ?
Présentant ce billet, j’aurais aimé, moi aussi, m’adonner à l’aveu, me laisser aller au désir de dire et de me dire à moitié.
L’aveu autobiographique est l’incursion du personnel dans l’espace public de la page publiée. Or qu’y a-t-il à confesser sinon cette nostalgie poignante pour cela qui n’est plus.
Cela se réduit souvent à ce que Verlaine appelait « L’inflexion des voix chères qui se sont tues ». C’est un brin de nostalgie non exprimée.
Mais la question est de savoir en quoi l’aveu poétique est différent de celui du diariste. La différence réside sans doute en ceci que le poème se situe au cœur même de ce battement dire / taire et qu’il se passe de ce que Philippe Lejeune appelle pacte autobiographique, c’est-à-dire cette promesse de révélation. La poésie n’est pas obligée de tenir parole. Le verset coranique qui les incrimine est moins une malédiction des poètes qu’une mise en garde contre l’expression figurale.

lundi 8 décembre 2008

Abdellatif Laâbi ساعتان بالقطار



Abdellatif Laâbi
Deux heures en train


En deux heures de train je repasse le film de ma vie

Deux minutes par année en moyenne

Une demi-heure pour l'enfance

Une autre pour la prison

L'amour, les livres, l'errance se partagent le reste

La main de ma compagne fond peu à peu dans la mienne

et sa tête sur mon épaule

est aussi légère qu'une colombe

À notre arrivée j'aurai la cinquantaine

et il me restera à vivre

une heure environ


In l'Etreinte du monde.Paris: La Différence, 1993.

ساعتان بالقطار
خلال ساعتين بالقطار
استعيد شريط حياتي
دقيقتان لكل سنة تقريبا
نصف ساعة للصبى
و نصف آخر للسجن
اما البقية
فيتقاسمها الحب و الكتب و الترحال
يد صديقتي
تذوب شيأ فشيأ داخل يدي
وراسها فوق كتفي
في خفة حمام
عند الوصول
ساكون في الخمسين
و سيبقى من عمري
ساعة تقريبا
عبد اللطيف اللعبي

lundi 1 décembre 2008

Journal d'Albert Palma

Albert Palma : Les Pivoines.

Albert Palma[1]

Dans son Journal, Albert Palma est bien plus qu’un diariste. Ou alors, le jour est pour lui une étendue entre deux textes, entre deux cheminements, entre deux questions. Le jour a pour lui la consistance des pleins et des déliés. Prenons un raccourci : Palma calligraphie la durée, comme pour lui donner l’épaisseur des choses lues.
Il y a chez ce poète des interminables questionnements quelques obsessions, quelques archétypes qui disent son parcours. Ce sont des choses simples, comme par exemple l’importance du corps, de ses rythmes en tant qu’objets inhérents à l’acte de penser. Nous sommes aussi nos corps et nos pensées ne peuvent se défaire du charnel, qui est tout sauf contingence. D’où la calligraphie, ou tout autre art. Peut-être parce que le « Kallos » de la calligraphie a besoin de chair. Toute beauté, même la plus picturale, même la plus sculpturale, même la plus scripturale est souffle. C’est-à-dire un autre nom de la chair quand elle est invisible. L’œuvre d’Albert Palma insinue qu’il faut des détours, par exemple : l’œuvre d’Henry Bauchau, une page de Hegel, le Japon, une œuvre de Bach pour atteindre une autre version du silence, une autre qualité des choses (appelons cela sublimation). Bien entendu, ce mouvement de détour est l’essence même du faire poétique. La poésie est affaire de détours, de chemins de traverse, de « raccourcis » permettant d’aller plus loin. Elle aime tourner autour, quasi intransitivement. Ici, c’est le corps qu’elle a choisi de sublimer. Je cherche à dire que pour Albert Palma, écrire, c’est cheminer le plus loin possible, pour parvenir à soi, dans cette proximité entre distance et proximité qui est la caractéristique des grandes oeuvres. Tout se passe comme si l’être n’était pas le fruit d’une donation (au sens où les phénoménologues emploient le terme) mais le fruit d’une quête. Il y a du désir dans l’air. Et le désir est désir d’altérité. Ou mieux encore, c’est un désir qui exige la complicité, entre autres, celle du détour mais aussi celle du partage, de la co-lecture, car le cheminement induit cette camaraderie de la route. C’est pour cela que l’on voit Albert Palma interroger ses amis, les lire, lire leurs lectures. Où a-t-il puisé cette humilité devant la connaissance ? On serait tenté d’attribuer cette attitude à l’influence de l’Orient. Or, il me semble que c’est en lui-même qu’Albert Palma s’est toujours ressourcé. Je ne parle pas d’une volonté triomphante, d’un surcroît de désirs qu’il aurait traduits ici, dans son Journal. Je parle plutôt de ces instants de fragilité, ceux où il éprouve que le corps est aussi ses défaillances, celles qui viennent à bout de « l’affreuse soif ». Le corps éprouvé est une voie vers la connaissance. Cela nous le savons depuis très longtemps. Ce que nous savons moins, c’est le rôle de la connaissance dans les instants où l’on est le plus frêle. Que peut le beau ? Albert Palma illustre l’utilité de l’art « J’ai bien failli ne plus croire en la poésie du monde » écrit-il après un scanner qui a failli l’assimiler à un gisant dit-il. Ce qui est signifié ici, c’est que la poésie est le souffle du monde. Dès lors, écrire, c’est traquer ce souffle au quotidien. Tel est le travail du diariste.
[1] Albert Palma : Le peuple de la main Henry Bauchau sur ma route. Editions Jean Pol Bayol. 2007. ISBN : 978-2-916913-04-9

dimanche 30 novembre 2008

Du côté de Fez

Fez la féerique
Fez comme sous le règne des Mérinides. Les mêmes ruelles, les mêmes médersas, les mêmes allégories. Je traverse les ruelles où pleuvent les cris des muletiers aux quatre saisons criant gare. Et j’ai pu écrire ce poème. Le voici comme il a été publié, traduit et annoté par Emauela Frate dans un recueil bilingue français , italien :


Des Esperluettes


Un jour
Je me suis perdu dans ses ruelles
Et tu passais près des couleurs fruitières

Voici les cerises
Voici la pomme

J’ai heurté un passant
Un muletier m’a crié gare
J’ai failli tomber sous les sabots sonores

Je t’ai suivie
J’ai pensé
A qui connut les soleils de Konya,
Les neiges d’Ispahan
Et le chemin de Damas qui mène ailleurs
Je t’ai suivi buvant à la cascade
De ta chevelure
Mes yeux escaladaient ton corps
Callipyge
Me suis agrippé à la chute des reins.

Traduit par Emanuela Frate :

Urla di disperazione

Un giorno
Mi sono perso per queste stadine
Et tu passavi vicino ai frutti colorati

Ecco la ciliegie
Ecco la mela

Ho urtato un passante
Un mulattiere m’ha gridato attento
Ho rischiato di cadere sotto zoccoli sonori

Ti ho seguita
Ho pensato
A chi conobbe i soli di Konya,
Le nevi di Ispahan
Et la via che conduce altrove
Ti ho seguita bevendo alla cascata
Della tua chioma
I miei occhi scalavano il tuo corpo
Sinuoso
Mi sono aggrappato ai tuoi fianchi


Jalel El Gharbi
Urla di Disperazione (recueil bilingue)
(traduzione e note critiche a cura di Emanuela Frate)
Edizioni Kimerik
ISBN:88-89030-84-4

mardi 25 novembre 2008

La vie est une science erronée, un chef-d'oeuvre illisible

Georges de La Tour : Marie Madeleine en pénitence.

Je trouve sur le blog du poète québecois Robbert Fortin un texte que je lui ai consacré. Voici le texte. Robbert Fortin est décédé en avril 2008. Son blog est figé, froid http://leclairdelarose.blogspot.com .


Les dés de chagrin:
Robbert Fortin (Canada): Les dés de chagrin.Hexagone 2006.
Dans ce recueil, Robbert Fortin procède à une impitoyable confrontation entre le réel et ses images, entre la conscience de vivre et le vivre même, qui relève toujours de l’inconscient. Dans cette confrontation, Fortin interroge toutes les modalités de l’être : du rêve au vivre ensemble. Aiguillonné par une lancinante conscience de finitude, le poète est attentif à tous les signes de l’être. Sa poésie dit l’impérieuse nécessité d’entretenir le feu de la vie. C’est sans doute pourquoi les références à l’élément igné abondent dans ce recueil. Or le feu, signifie aussi cela qui consume une vie car « il y a des limites où le feu abolit l’inspiration qu’il éclaire. » Tout se passe comme si l’hymne à la vie confinait au thrène dans cette synonymie entre « pleurer » et « chanter » que nous connaissons si bien depuis Maâri.Il y a quelque chose d’ineffable dont se nourrit cette poésie. Une blessure irrigue le poème, y irradie : « Pour émouvoir je te dis il faut laisser la poésie traquer une certaine beauté de la blessure ». Donc, « beauté de la blessure » dit Robbert Fortin. De quelle blessure s’agit-il ? De quelle plaie, de quelle lésion, de quelle meurtrissure ? ? Celle d’être répond le recueil çà et là. Et cela donne au recueil sa beauté insoutenable. Relisons : « Etant donné l’état du monde/l’éventrement des roses/Je voudrais me rapprocher/de ce qu’on voit d’un regard/qui veut habiter ses rêves/en puisant au poème/cet invisible son qui vient/de ce qu’il y a de plus pur en moi/et fait appel à ce qui recommence? »« Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard » écrit Aragon. Et en écho, l’on peut lire ici cet aphorisme si exact : « la vie n’est pas une science exacte ». En marge de ce poème, j’ai noté au crayon noir : « la vie est une science erronée » et me suis promis de faire l’éloge de l’erreur. Et aujourd’hui, j’ajoute : un chef-d’œuvre illisible.Pour Robbert Fortin, la poésie est pensive. Elle pense le monde, transitivement et pronominalement : ici la poésie pense la pensée même. Comme le font les philosophes et des poètes comme Char. Lisant Robbert Fortin, je pense à Heidegger autant qu’à Char que le poète aime citer et réécrire comme pour un dialogue entre les deux poésies. Au verset chardien « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » fait écho ce verset de Robbert Fortin : « la blessure est la flèche la plus rapprochée de la nuit ».Fortin est une voix puissamment lumineuse. A lire.

mardi 18 novembre 2008

Une autre histoire de bleu

Renoir : Le Bal du Moulin de la Galette.

Il faut croire que le bleu est inépuisable. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à penser au Bal du Moulin de la Galette de Renoir ou plus près de nous au recueil de Jean-Michel Maulpoix intitulé Une Histoire de bleu et encore plus récent ce nouveau recueil de la poétesse française Elisa Hutin,Bleu intense, que les éditions Poiêtês viennent de publier. Une autre histoire de bleu qui reprend sous un autre jour les mêmes thèmes que les poètes ont depuis toujours développés. Cela signifie qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et pourtant tout est à redire. Rien n’a été dit de l’essentiel. Il convient de citer dans cette perspective André du Bouchet que le poète Laurent Fels cite dans sa préface au recueil : «Tout est dit, mais il faut le répéter sans cesse, comme on respire…» Et Laurent Fels de préciser: «Encore faut-il préciser qu’Elisa nous présente ces topoï sous de nouvelles facettes». Il s’agit surtout d’un topos comme celui de l’écoulement du temps. Faut-il renoncer à s’en plaindre parce qu’il y a Les Méditations et Les Nouvelles méditations lacrymales de Lamartine?Je pense qu’il n’y a qu’un scandale : ne plus être jeune. Comment dire la lancinante angoisse de voir passer le temps ? Quels détours emprunter pour que les échos d’antan se perpétuent ? Quelle couleur attribuer aux choses ? La polysémie du bleu semble convenir. Le Bleu intense ou tout autre comme l’insinue ce poème qui décline à l’envi le bleu : «Bleu dur, bleu tendre. /L’air est bleu à t’attendre, le monde est bleu à t’attendre. /Mais as-tu bien entendu ? // Rêve bleu, fleur bleue, /Rire jaune pourquoi pas bleu ?/Je voudrais tant une rose bleue. /La vie en rose et en bleu/Tendre de préférence». Pour faire face au temps qui passe, la poétesse se souvient, aime à se souvenir du temps où elle ne savait rien «De la suie, de la cendre, de la boue, des ornières.» Et c’est dans les interstices du langage que la poétesse situe le sens. Sens : tout à la fois «orientation» et «signification». Le poème est le lieu du souvenir, le lieu d’une méditation sur le temps et sur le langage.

dimanche 16 novembre 2008

Correspondance

Vermeer : La Jeune femme en bleu.

Une lettre trouve sa justification dans la distance. Le propre d’une lettre, c’est qu’elle permet de s’adresser à une personne absente sans verser dans cette figure que la rhétorique appelle « prosopopée ». L’essence de l’art épistolaire est dans cette négation de la rhétorique de l’absence. Une lettre réfute la distance ; elle insinue la présence. Elle ne cesse de répéter : tu es là. C’est sans doute pourquoi toute lettre (celles des huissiers mises à part) a quelque côté pathétique. Quant il s’agit de « lettre à un poète », la missive se trouve surdéterminée par le sens qu’elle transporte. Bien entendu, nous pensons dans cette livraison aux lettres précédentes, celle que Maâri écrivit pour complimenter un poète « Si le vers était habitable, vous en auriez été l’habitant » écrit le penseur de Maârat Al-Nau’man. Nous pensons à la lettre que Vigny écrivit en «conseil à jeune homme inconnu », celle de Rilke, de Virginia Woolf , celle que Michel Deguy m’adressa en postface à mon essai « Le Poète que je cherche à lire » ou encore celle qu’il m’est arrivé d’adresser par voie de presse à Marianne Catzaras. Mais de toutes ces lettres, c’est surtout à celles de Rilke que j’ai pensé. La leçon du poète dans ces lettres est que parlant d’une chose, le poète signifie tout autre chose, parce qu’un poète parle poétiquement.
A la rédaction de ses lettres, Rilke avait 27 ans et son destinataire 20 (presque autant que lui). Les lettres de Rilke ne sont pas des lettres sur l’art d’agencer les vers, sur l’art de se faire une carrière quand on est un jeune taquinant les muses. C’est l’un des meilleurs traités sur l’amour qu’il m’ait été donné de lire. Bien sûr, Rilke laisse entendre que le destinataire ferait mieux de s’occuper d’autre chose que de poésie mais peu importe. De la poésie, on peut en faire sans forcément composer des vers.

mercredi 12 novembre 2008

Un peintre suisse



Portrait de Mimosa telle que rêvée après sa mort.

La distance est implacable. Elle est abîme préfigurant le grand abîme. Ce n’est qu’hier que j’ai appris sa disparition qui remonte au mois de mars.
Je ne l’ai jamais rencontré.
Je n’ai jamais vu que des reproductions de ses œuvres.
Je n’ai eu qu’un bref échange avec lui, qui a commencé je ne sais plus comment et que je n’ai pas voulu prolonger de peur de l’importuner dans son travail.
Il n’est pas mon peintre préféré mais sa démarche est exemplaire. Il est l’archétype de l’artiste.
Victor Ruzo, de son vrai nom Victor Rutz est un peintre suisse né le 22 décembre 1913 et décédé le 26 mars 2008, comme je l’ai appris hier). En 1997 sa maison est ravagée par un incendie. 5000 tableaux partent en fumée. Plus grave encore, sa fille Mimosa, qui est handicapée, y périt. Elle avait vingt ans, l’amour de ses parents. Une tendresse qu’on voit dans tous les portraits d’enfant réalisés par le peintre.
Il est inconsolable. Tentation de suicide. Un an après, il se résout à se donner une raison de vivre, retrouve le goût de peindre et le dégoût de faire face au temps. Il peint sans relâche. De jour et de nuit. Il peint contre le temps qui passe, contre le temps qu'il n'a plus. Il veut refaire son oeuvre. Il dort peu, ne sort pas. Il peint avec frénésie, ferveur, fougue, fureur, fièvre et flamme. Démarche emblématique de ce qu'est l'art. De 1997 à 2008, il œuvre contre le temps.
Il m'invite à une expo en Russie mais mon erreur est de ne pas avoir des ailes de sterne ou de mouette.
Il est mort en mars dernier non sans avoir reconstitué son musée. A Montreuil où je ne suis pas encore allé.

mardi 11 novembre 2008

Still falls the rain/ أنشودةُ المطر/ Pluies

Photo Luigi Morante
Pluies
Soleil, soleil, soleil. Au Maghreb, il ne pleut guère en été. Soleil, soleil, soleil. Chems règne en dieu sans partage jusqu’à ce que les premières pluies d’automne viennent laver les meules de foin. La « laveuse de meules », comme on l’appelle du côté de Tunis, s’abat sur les régions septentrionales. Pluie, pluie, pluie, Matar, matar, matar comme dans le poème de Seyyeb ou alors : Still falls the rain, comme dans le poème d’Edith Sitwell ou encore comme dans le poème d’Emile Verhaeren :
La pluie
Longue comme des fils sans fin, la longue pluieInterminablement, à travers le jour gris,Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,Infiniment, la pluie,La longue pluie,La pluie.
Chaque année, la laveuse de meules nous surprend, nous submerge, nous prend au dépourvu. Le lendemain, cela est dans les journaux : « Pluies bénéfiques sur le nord ».
Chez moi. Sur ma terrasse. Le mont Ichkeul ne relève plus du visible. Et ses eaux s’assombrissent. Et de lourds nuages venus de je ne sais où s’y mêlent. Et les éléments donnent libre cours aux affinités électives qu’ils entretiennent secrètement entre eux.
Still falls the rain
Pluie, pluie, pluie.
L’Atlas est un immense serpent assoiffé.
Ce sont surtout les villes qui en pâtissent : à Fez, à Alger ou à Bizerte, les rues ont d’étranges velléités vénitiennes sous la laveuse de meules.
Chaque année, la voirie révèle sa complicité avec les pluies.
Chaque année, une pensée pour Noé.
Pluie, pluie, pluie
Still falls the rain
Les premières pluies surprennent toujours. Nous en pâtissons sans que personne ne songe à s’en plaindre.
Still falls the rain.
Que de métamorphoses ! Que de destinées tragiques dans ces flots !
C’est un scarabée qui perd le nord et le sud !
C’est un nid de poule emporté par les flots !
C’est la terre devenant de la boue !
C’est la saison où les villes nous donnent leur boue dont nous ne savons que faire !
Les enfants aiment cette pluie torrentielle et toujours inattendue
Et nous faisons semblant de les gronder
Comme nous avons été grondés naguère.
Aujourd’hui, naguère est devenu jadis.
Et pluie, pluie, pluie
« Rendons grâce à Dieu » dit le paysan, dit la speakerine, dit l’ouvrière, dit l’enfant qui patauge dans les flaques d’eau, dit le commerçant, dit l’instituteur.
Et cela fait des siècles que nous craignons le déluge.
Pluie, pluie, pluie
Et l’orage continue.
Ce ne sont pas les pluies de mars, les dernières de l’année. Elles sont douces, elles. Elles n’ont rien de wagnérien, rien de verlainien. Ce sont des pluies d’inspiration impressionniste. Elles diluent le paysage dans une aquatique luminosité. Elles tempèrent l’ardeur solaire. Après, ce ne sera plus que soleil, soleil, soleil.
Les pluies de mars, tant souhaitées, ont des accointances avec la richesse, elles : elles l’entraînent. Elles promettent de bonnes récoltes : olives, oranges, figues et surtout des meules bien fournies que les laveuses de meule viendront dépoussiérer.
Pluie, pluie, pluie.
Cette année, il n’y aura pas de prière pour la pluie. Les riches cultivateurs n’égorgeront pas de moutons en sacrifice pour qu’il pleuve comme dans le poème de Seyyeb. Et les enfants ne sortiront pas avec cette mystérieuse effigie de « Mère Tangho» pour demander la clémence du ciel. Cette année, il a déjà bien plu. Les prières se renouvelleront en mars.
Matar, matar, matar


jeudi 6 novembre 2008

Le livre des abeilles

Brahmari, déesse des abeilles noires. illustration du Bhagavatam, livre X, Chapitre 13.

Gaspard Hons : Les Abeilles de personne. Editions Le Taillis Pré Belgique

Voici un recueil où des abeilles butinent d’un poème à l’autre, comme Pindare le disait de ses poèmes voltigeant d’un thème à l’autre. Elles transportent avec elles les connotations que les anciens livres leur ont données et celles que nos désirs peuvent leur attribuer. Sous la plume de Gaspard Hons, les abeilles sont allégorie. Elles donnent à voir ce grand pan d’invisible qui fait le monde. Le poète leur délègue un désir : donner à voir l’invisible ; permettre de connaître l’inconnaissable, de cette connaissance qui est avant tout jouissance silencieuse.
Reprenons : les abeilles sont leurs connotations, leur connaissance, leur jouissance.
Mais les abeilles sont aussi l’occasion de poser cette même question que l’on trouve chez les grands poètes depuis Ovide jusqu’à Darwich : qui suis-je ? Question à décliner à l’envi et d’abord en : qu’adviendra-t-il de nous ?
C’est donc la quête ontologique qui aiguillonne le poète. Cheminer est cet impératif qui se passe de finalité. Il est incursion dans ce qui est l’au-delà par excellence et qui est en même temps le propre de l’homme : « le sentier est sentier, le chemin des dieux n’est étranger qu’aux dieux… » Je soupçonne les abeilles de Gaspard Hons d’avoir des accointances avec le sacré ou même d’être une âme. Mieux encore, je les soupçonne de vouloir mettre du transcendant dans ce qui est par définition immanent.
Comme notre amie commune, José Ensch (je ne me consolerai jamais de l’avoir perdue), Gaspard Hons dote l’anodine présence des choses de significations transcendantes. Il sait trouver l’infini dans le fini d’un carré de verdure, comme José Ensch :
« Déployant un paysage mental, j’approche le non visible, l’évidence d’un potager absent, d’un jardin très sobre, où l’horizon reste à naître ». Mais qu’on y prenne bien garde, chez Gaspard Hons, « naître » s’écrit aussi « n’être ». Le calembour signifie que le lieu de l’avènement est aussi celui de la disparition et de la disparition dans la disparition dont l’emblème serait la faucille, peut-être.
Ailleurs, c’est le chant de l’alouette qui signifie tout à la fois poésie et tristesse, élan vers la vie et nostalgie de ce qui n’est plus. Poésie et tristesse comme dans la rhapsodie de George Enescu faisant mieux que l’alouette qu’elle imite. Chant, musique parce que le monde est, nonobstant toutes les séparations et toutes les distances, une somme de fruits, un verger.

dimanche 2 novembre 2008

Nudité ?

Francis Picabia : "Coup de soleil, nu au maillot". Photo Philippe Migeat.

Soit encore l’huile sur isorel de Francis Picabia (73,5 x 51,5 cm): Coup de soleil, nu au maillot (1942) tableau qu’on pouvait voir au musée Beaubourg (je ne sais pourquoi il n’y est plus). Elle se grille au soleil de Camassade. La fournaise ne la hâle pas. Elle la cuit à point. Son corps est semblable à un pain, malheureusement la photo ne le montre pas clairement. Appétissant. Non mangeable et appétissant. La femme ici : comme une dévoration, le tableau : comme une femme (i.e. comme une dévoration). Je dévore le tableau des yeux. Métaphoriquement. Je dévore la femme dans le tableau. Je dévore la dévoration. En cela ma dévoration n’a rien de lycanthropique. Encore plus métaphoriquement. Le “ nu ” de Picabia n’est pas nue pas plus que sa Femme Blonde n’est blonde. La blonde est peut-être tapie sous la peau de la rousse. On peut donc, si on en croit le discours de l’œuvre de Picabia, étreindre une blonde en étreignant une rousse, ou peut-être habiller une rousse en déshabillant une blonde.
Comment t’étreindre même dans d’autres bras ? serait-ce le vœu de qui aime ?
La blonde de Picabia est blonde métaphoriquement.
Le “ nu ” n’est pas nu tant qu’il est métaphorique. La nudité est couverte d’images. La métaphore habille. Qu’est-ce que la nudité ? C’est l’absence d’image. “un mur nu ” dit-on. Le nu serait-il un mode d’habillement. La nudité : être perceptible, vu. Tout regard dénude, plus ou moins. Toute lumière dénude. Etre nu, c’est être sous le soleil. Nu à portée de main et toujours comme impossible à atteindre. Le nu serait-il impossible à atteindre. Je prosopoïse un amoureux : te déshabillant, je ne vois rien et je me déleste de l’image que j’avais de toi et je ne te vois plus et j’attends la fin du désir pour me rendre compte de l’imperfection de mon désir, de son échec. Les imperfections sont toujours ultérieures, pour la récidive.