mardi 29 décembre 2009

En pensant à Vermeer



De tous les peintres, Vermeer est celui dont l’œuvre exige le plus d’être traduite. Mais il me tient à cœur de dire deux mots sur le peintre. Un mot en toute hâte sur l’horloge qu’on voit dans La Vue de Delft. Quelle heure-t-il dans le tableau ? Le premier mouvement serait de répondre 5h45 ou 17h45. Mais l’angle formé par les deux aiguilles est trop droit pour l’une et l’autre heure. Ce que montrent les deux aiguilles, ce sont deux droites rectilignes formant un angle droit.
Je prends souvent cette horloge comme exemple pour dire que dans une œuvre d’art, l’horloge réfère à une chronologie intérieure, à une réalité intrinsèque. Ici, c’est celle de la géométrie de l’œuvre. Tout le tableau est composé de lignes rectilignes et d’angles droits. L’œuvre de Vermeer aime à montrer autre chose que ce qu’elle désigne. Elle semble se plaire, tout au moins dans le tableau qu’admirait Proust, à montrer sa propre trame, à dévoiler son architecture. Dans ce sens, un tableau comme La Jeune fille à la perle pourrait être considéré comme une clé de lecture de tout Vermeer, le peintre des perles par excellence. Mais chez le peintre de Delft, on ne sait jamais qui est la perle ni où elle se trouve. Ce n’est pas seulement la jeune fille qui est une perle mais le port de Delft aussi, mais le globe terrestre aussi. La perle est cette aspiration vers l’essence qui peut avoir pour motif l’objet le plus quotidien, le plus anodin. Chez Vermeer, le quotidien est un détour pour dire l’essentiel.
Faisons un détour qui finira par nous ramener vers les perles : d’où me venait ce vertige que j’ai eu au Mauritz huis ? Etait-ce d’avoir pensé à Bergotte que Proust fit mourir devant La Vue de Delft ? Etait-ce d’avoir mesuré la splendeur des Pays Bas dans ce tableau ? Etait-ce encore d’avoir trouvé dans ce tableau que la petite ville de Delft n’était qu’une copie de l’original que j’avais devant les yeux ? Ou alors était-ce d’avoir devant moi comme une confirmation de ce que j’avais toujours pressenti devant l’œuvre de Vermeer et que je résume ici en deux mots : Vermeer n’aura peint qu’une seule chose : des perles. Perle : perla. J’en égrène ici les connotations : miroitement, moiré, rondeur, richesse, perfection de la forme, le tout surdéterminé par des connotations féminines. Herméneutiquement : cela qu’au loin on va chercher dans les abysses. Perle : profondeur. C’est le tout concentré dans ce rien. Et cela reflète le monde. Une perle est un petit globe pouvant dire le grand globe. En ce sens, la perle est à lire comme synecdoque du monde. C’est la partie signifiant le tout. C’est le fini devenant contenant de l’infini. Et c’est justement ce tout et ce rien que nos deux poètes essayent de saisir et qu’ils donnent à lire comme autant de perles.

lundi 28 décembre 2009

Du plaisir أقسام اللذة

Jérôme Bosch : Le Jardin des délices (Fragment).
Dans ce passage de La Jambe sur la jambe de Ahmed Faris Chidyaq, le personnage parle avec sa compagne du plaisir. Dans cette traduction, j’ai surtout essayé de suggérer combien l’image est importante chez ce grand écrivain dont toute l’œuvre peut être lue comme une profonde réflexion sur l’image, sa représentation et sur le beau.
- Combien de sortes de plaisir y a-t-il ? ai-je demandé
- Cinq, dit-elle. La première est de se le figurer avant sa réalisation ; la deuxième est de l’évoquer avant. La troisième est sa réalisation avec les deux premières sortes. La quatrième est de se l’imaginer après ; la cinquième est de l’évoquer ensuite. Quant à savoir lequel est plus fort de se l’imaginer avant ou après, c’est très controversé. Pour certains, se l’imaginer auparavant est plus fort car l’acte ne s’étant pas réalisé, l’esprit est plus délié, plus profond et ne connaît donc pas de limites. D’autres prétendent que la réalisation du plaisir confère à l’esprit une représentation définie, une image précise sur laquelle il peut s’appuyer pour mesurer ce que peuvent lui offrir recommencement et reprise.
(extrait de La Jambe sur la jambe de Ahmed Faris Chidyaq.)

قلت إلى كم قسم تقسم اللذة. قالت إلى خمسة أقسام. الأول تصورها قبل الوقوع. الثاني ذكرها قبله. الثالث حصولها فعلا بالركنين المذكورين. الرابع تصورها بعد الوقوع. الخامس ذكرها بعده. و كون لذة التصور قبل الوقوع أقوى أو بعده أقوال, فذهب بعض إلى أن الأول أقوى, لأن الفعل لما كان غير حاصل كان الفكر فيه أجول و أمعن فلا يقف على حد. و زعم آخرون أن الحصول يهيئ للفكر هيئة معلومة و صورة معينة يعتمد عليها في قياس ما يترقب من الإعادة و التكرير,
أحمد فارس الشدياق

vendredi 25 décembre 2009

Le minaret de testour


Testour est un village reconstruit par les morisques près de l’antique Tichila qui devait sa prospérité à son statut d’étape importante sur la route reliant Carthage à Tébessa.
Au cœur de Testour, pas très loin de ses échoppes et ses ruelles aux effluves andalouses, tout près de la place du village où l’on peut paresser à l’envi, se trouve la grande mosquée.
Elle est au coeur de la ville, à l’intersection de ses artères. Elle a été construite vers 1620 par Mohamed Tagharino, morisque d’origine aragonaise.
Architecturalement, le monument est d’un syncrétisme évident : on y trouve des épigraphies romaines inscrites sur les éléments récupérés, des influences architecturales rappelant la renaissance espano-italienne et surtout une évidente influence de l’art mudjéar.
L’élément le plus spectaculaire est surtout le minaret. Il est composé de deux tours superposés. La première est carrée, la seconde octogonale. Elle est richement décorée et rappelle les clochers et les minarets d’Andalousie.


Fait unique en Islam, le minaret comporte une horloge dont les aiguilles devaient tourner au sens inverse des aiguilles de la montre ! Comme un désir de remonter le temps !


Autre trait remarquable : le minaret comporte des étoiles de David. On raconte ici que les Juifs morisques ayant aidé les musulmans à construire cette mosquée, ces derniers voulurent leur témoigner ainsi leur reconnaissance. Une autre explication soutient que l’étoile de David –khatem Souleymane- (sceau de Salomon) est aussi un symbole musulman. Mais cette dernière thèse n’explique pas pourquoi l’étoile de David ne se trouve que sur ce minaret.
A lui seul ce minaret vaut le déplacement.

mardi 22 décembre 2009

مظفر النواب:Mothafer Al Nawab (Irak)




Départ
Oh solitude lugubre des chemins
Pas une bonne nouvelle ne vient d’Irak
Pas un commensal pour enivrer la longue nuit
Les années sont passées sans signification aucune
Oh ma perte
Il tempête dans le désert et le guide s’est perdu
Il ne me reste plus pour compagnon de caravane que mon ombre
Et j’ai peur qu’elle ne me quitte.
Même s’il n’en reste que très peu
Etait-il juste que se prolonge ainsi mon voyage matinal
Et que tu t’éloignes oh pays envolé
Comme si l’impossible était ma destination
La peine m’a insufflé tous ses poisons
J’ai alors levé les yeux vers le ciel avec vigueur
Et malgré le poison je lui ai peint
Avec mon tronc une ombre bienfaisante
Le temps essaie de redoubler la dose
Du désespoir que j’ai pu ingérer
Et en faire de l’espoir
Je redouble de patience
Je vois déjà la victoire des gens
Bien que la visibilité soit pénible
Et fatigué et sans espoir
J’entends mes cris
Dans les rues surtout place de la libération
A ta santé Irak (Traduction Jalel El Gharbi)


رحيل


يا وحشـةَ الطرقات

لا خبر يجيء من العراق

ولا نديم يُسكر الليل الطويل

مضـت السنين بدون معنى

يا ضياعي

تعصف الصحراء وقد ضل الدليل

لم يبق لي من صحب قافلتي سوى ظلي

وأخشى أن يفارقني

وإن بقي القليل

هل كان عدلٌ أن يطول بي السُّرى

وتظلُّ تنأى أيها الوطن الرحيل كأن قصدي المستحيل

نفثت بي الأحزان كل سمومها

فرفعت رأسي للسماء صلابة

ورسمت رغم السم

من عودي لها ظلاً ظليل

وتحاول الأيام مما جرعتني اليأس

ثم هضمته أملا

ًتضاعف جرعتي

فأضاعف الصبر الجميل

إني أرى يوم انتصار الناس

رغم صعوبة الرؤيا

وأسمع من هتافي في الشوارع

سيما في ساحة التحرير

نخبك يا عراق

كليل و ليس ذي أمل

dimanche 20 décembre 2009

المجاز قنطرة الحقيقة

تاج العروس
المجاز قنطرة الحقيقة
Al Majaz Qantarat al Haqiqa
La métaphore est le pont de la vérité.
Al majaz :
On traduit abusivement Majaz مجاز par métaphore. La métaphore est un cas de Majaz. Ainsi donc la traduction de Majaz par métaphore est de type synecdotique puisqu’elle traduit le tout par la partie. Le mot qui convient le mieux pour dire Majaz c’est trope. C’est-à-dire cas de figure où un mot change de sens. Selon Tabatiba’i الطباطبائي, il n’y a pas de frontière étanche entre majaz et sens propre, entre trope et sens propre puisque dans leur évolution sémantique les mots changent de catégorie. Et l’on passe quasi imperceptiblement du sens figuré au sens propre. On pourrait rendre Majaz par métaphore mais il convient alors de préciser qu’il s’agit d’une métonymie et d’avoir à l’esprit que métaphore vient de μεταφορά : transport. Aujourd’hui encore à Athènes on prend la métaphora (le bus). Comme le mot arabe « majaz » signifie « passage », « distance parcourue »…(en plus de « licence » dans toutes les acceptions du mot, y compris même la licence poétique).
Ainsi donc d’une rive à l’autre la figure semble promise à la distance, au chemin, au parcours.
Juste ceci encore : on peut dire en arabe « majaz an nahr » مجاز النهر: pont. Ainsi donc les mots de notre formule donnent l’un sur l’autre, s’égrènent, s’appellent. (Je pense à Mozart cherchant « les notes qui s’aiment »)
Qantara : pont.
On pourrait se demander ici pourquoi notre formule emploie Qantara et non pas Jisr. La réponse est que Qantara signifie exactement « pont en dur » alors que Jisr désigne toute forme de pont, de passerelle. Selon le lexicographe Morthadha Zoubaidi مرتضى الزبيدي (Belgram Inde 1732- Le Caire 1790), la formule est elle-même figure. C’est ce que l’on peut lire dans le Taj al Arous تاج العروس , article Majaz. Le mystère de cette métaphore de la métaphore, figure de la figure, trope au second degré s’explique par la référence à ce propos de Abdallah Ibn Ibrahim Ibn Hassan Al Housseini عبد الله ين ابراهيم بن حسن الحسيني affirmant que « la vérité est métaphore de la métaphore ». Zoubeidi procède donc de manière quasiment ludique pour dire que notre formule est juste. Zoubaidi
Haqiqa :
Vérité.
Sens propre par opposition à majaz. J’aimerais voir dans ce mot son volet « inconnu » voire « inconnaissable ». En tout cas cela qu’on cherche. Par tous les moyens, surtout par ceux qui ne sont pas ceux de la haqiqa.
La théologie musulmane s’est longuement penché sur cette opposition « majaz » / « haqiqa » c’est-à-dire l’opposition sens propre/ sens figuré qui recouvre une autre opposition : sens explicite/sens implicite. Et les exégètes musulmans sont obligés de reconnaître que l’opposition majaz / haqiqa ne recouvre pas l’opposition vrai/faux. Ainsi donc toutes les affirmations figurées du Coran sont vraies, toutes ses figures sont vraies, de la vérité de la métaphore. Plus encore : la métaphore est le pont de la vérité. La formule mystique est vite devenue formule théologique. Tout se passe comme si elle avait été lue de gauche à droite de sorte que c’est la vérité qui est devenue le pont de la métaphore الحقيقة قنطرة المجاز

samedi 19 décembre 2009

L'invention de la rhétorique selon Chidyaq أحمد فارس الشدياق

Oeuvre du grand maître Behzad de Herat (1470-1506)
J’ai souvent été sceptique, dit-il, quant à la question de l’immortalité de l’âme. Je penchais pour les thèses philosophiques soutenant que tout, pour avoir connu un jour un commencement, a une fin. Or m’étant aperçu que la grammaire avait un commencement et point de fin, j’en ai tiré une analogie avec l’âme, ce qui, Dieu merci, a dissipé toute équivoque en moi .
Tout aussi difficile, voire plus, que la grammaire sont les techniques de l’inventio et de l’elocutio.
-Je n’en ai jamais entendu parler, dit le disciple.
- Moi, par contre, si et je connais tout ce que cet art comprend à savoir tropes, métaphore, antanaclase, assonance et d’autres dont le nombre dépasse la centaine et dont l’étude détaillée prendrait une vie. Une personne pourrait consacrer toute sa vie à l’étude de la seule métaphore et mourir sans la connaître ou alors elle aura oublié vers la fin de l’ouvrage ou des ouvrages qu’il aura étudiés ce qu’il aura appris au début. C’est que celui qui inventa cette science auguste n’était pas un sultan pour pouvoir contraindre tout le monde à le suivre et à prendre son parti. Il était plutôt pauvre, il s’en passionna et Dieu lui insuffla le don d’en établir les canons. C’est ainsi qu’il ne pouvait rien apercevoir sans avoir à l’esprit tel ou tel cas de figure. Par exemple, voyant le soleil se lever, il se demandait comment l’entendre, au sens propre ou au sens figuré et s’il s’agissait d’une métaphore in absentia ou d’une métaphore in presentia. De même que voyant les légumes pousser au printemps, il se demandait comment interpréter une proposition du type « le printemps fait pousser les légumes ». Serait-il approprié d’attribuer cela au printemps alors qu’il résulte du mouvement de la terre autour du soleil et que cela en est, sans aucun doute, la conséquence. Il est indubitable que c’est Dieu qui fait tourner la terre. Ainsi dire « Le printemps fait pousser les légumes » est une hypallage au second degré car le printemps résulte de la révolution de la terre qui elle-même résulte de la volonté du Tout-Puissant.
Tel est le cas d’une phrase comme « la barque ou la jument a avancé ». Il est des figures présentant trois ou quatre degrés. Il en est même dont les degrés dépassent le nombre des marches d’un minaret. Et il en est en gigogne, en colimaçon ou en vrilles. Ainsi que d’autres.
Ahmed Faris Chidyaq La Jambe sur la jambe (Traduction Jalel El Gharbi)

vendredi 18 décembre 2009

Sur un mot de Giulio-Enrico Pisani


"Plus on avance en âge et plus le nombre augmente des choses qu'on n'a pas faites" (Giulio-Enrico Pisani)
Ce n'est pas tant la vérité de l'affirmation qui m'interpelle ici que sa syntaxe. Phrase torturée, dans sa correction grammaticale, mimant le supplice du regret. Phrase grammaticale, canonique qui ajointe sujet et verbe, qui met en contigüité antécédent et pronom relatif. Implacablement juste. La vérité de cette phrase est d'abord syntaxique.
Pisani ne dit pas "Plus on avance en âge et plus le nombre des choses qu'on n'a pas faites augmente". Il dissocie le sujet et son expansion relative. Comme pour signifier ce divorce entre la chose et son corollaire. Divorce, dis-je. Sans doute parce que je pense à Aragon :"Sa vie est un étrange et douloureux divorce".
Pisani donne à voir ce divorce si canonique entre être et faire (le poïen grec d'où vient poésie).--

mercredi 16 décembre 2009

Al-Jâhiz, l'amour des livres. الجاحظ وعشق الكتاب


En écho amical au billet publié dans l'excellent blog de Pier Paolo (dans mes liens), voici sur le même sujet un texte que j'ai eu le plaisir de traduire. Al Jâhiz revient à plusieurs reprises sur ce sujet. Si j'ai choisi ce texte c'est surtout pour le dernier paragraphe.

Incitation aux métiers du livre


Pour revenir à l’incitation aux métiers du livre et à l’objection faite à ceux qui récriminent contre les auteurs, je dirais que c’est rendre grâce [à Dieu] pour la distinction entre le dévoiement des gens et leur rectitude, entre méfaits et bienfaits que d’assumer la charge de les redresser et de prendre sur soi de les orienter quand bien même ils méconnaîtraient le mérite de ce qu’on leur dispense. Car rien ne préserve autant la connaissance que de la prodiguer et rien n’en fait perdurer la grâce que de la communiquer. Notons que [faire] lire les gens est plus congru que de les rencontrer. Car dans un entretien, on est plus apprêté, on est plus porté sur les incriminations mutuelles, plus sectaire et plus partial. Lors d’un débat, d’une confrontation s’accroît le désir de l’emporter ; on rivalise d’élégance et de pouvoir. On a honte de se rétracter ; on est trop fier pour se soumettre. De tout cela découlent des rancœurs et naissent des désaccords.
Si les âmes sont ainsi faites et si telle est leur configuration, elles se refuseront la connaissance et n’en verront point la visée. Or, dans les livres, rien n’empêche d’entendre la finalité, de saisir la voie car quiconque est seul à étudier, à comprendre la signification de ces livres ne rivalise ni ne lutte d’intelligence avec lui-même alors qu’il n’a personne devant qui se vanter ni avec qui lutter.
Un livre peut surpasser son auteur, présenter plus de mérite que l’écrivain et faire prévaloir, en divers points, le style de ce dernier sur le discours qu’il peut tenir. Le livre, entre autres, peut être consulté en tous lieux, traduit en toutes langues et est disponible en tout temps, nonobstant le décalage entre les époques et les différences de pays. Tout cela relève de l’impossible pour l’auteur et pour quiconque s’adonne à la controverse. L’échange verbal et l’instruction ne vont pas au-delà de leur cadre ni n’outrepassent les limites de la voix. Le sage peut partir et ses œuvres demeurent ; l’esprit s’éteindre et la production perdure.
N’eût été l’héritage livresque des Anciens, la sagesse inouïe qu’ils ont éternisée, les divers vécus transcrits si bien que nous avons pu être les témoins de ce que nous n’avons pas vu, accéder à tout ce qui nous était refusé et joindre notre humble apport à leur science, entendre ce que nous n’aurions pas pu faire sans eux, notre lot de sagesse aurait été insignifiant et notre lien au savoir ténu.
Si nous nous étions fiés à nos seules capacités, aux limites de nos idées, à la portée de nos expériences en matière d’entendement sensoriel et de perception intellectuelle, la connaissance se serait amoindrie, son désir serait annihilé, sa volonté abolie. La pensée deviendrait stérile, les idées erronées, le discernement affaibli et la raison empesée.
Al Jahiz Le livre des animaux


الترغيب في اصطناع الكتاب
ثم رجع بنا القولُ إلى الترغيب في اصطناع الكتاب، والاحتجاج على مَنْ زَرَى على واضِع الكتب، فأقول: إنّ من شكر النعمة في معرفة مغاوي الناس ومَرَاشدِهم، ومضارِّهم ومنافِعهم، أن يُحتَمَل ثِقْلُ مؤونتهم في تقويمهم، وأن يُتَوَخَّى إرشادُهم وإن جهِلوا فضلَ ما يُسْدَى إليهم، فلن يُصانَ العلمُ بمثل بذْله، ولن تُستَبقى النعمةُ فيه بمثل نشره، على أَنَّ قراءة الكتبِ أبلغُ في إرشادهم من تلاقيهم؛ إذ كان مع التّلاقي يشتدُّ التصنُّع، ويكثُر التظالُم، وتُفرط العصبيّة، وتقوَى الحَمِيَّة، وعند المواجَهةِ والمقابلَة، يشتدُّ حبُّ الغلَبة، وشهوةُ المباهاةِ والرياسة، مع الاستحياء من الرجوع، والأنفِة من الخضوع؛ وعن جميعِ ذلك تحدُث الضغائن، ويظهرُ التباين، وإذا كانت القلوبُ على هذه الصِّفِة وعلى هذه الهيئة، امتنعتْ من التعرُّف، وعمِيت عن مواضع الدلالة، وليست في الكتب عِلَّةٌ تمنَع من دَرْك البُغْية، وإصابة الحجَّة، لأنَّ المتوحِّد بِدَرْسها، والمنفرد بفهم معانيها، لا يباهي نفسَه ولا يغالب عقلَه، وقد عَدِم مَنْ له يُباهي وَمِنْ أجله يغالب.
والكتابُ قد يفضلُ صاحبَه، ويتقدَّم مؤلِّفَه، ويرجِّح قلمَه على لسانِه بأمور: منها أنّ الكتابَ يُقرأ بكلِّ مكان، ويظهرُ ما فيه على كلِّ لسان، ويُوجَد مع كلِّ زمان، على تفاوتِ ما بينَ الأعصار، وتباعُدِ ما بين الأمصار، وذلك أمرٌ يستحيل في واضع الكتاب، والمنازع في المسألة والجواب، ومناقلةُ اللسان وهدايته لا تجوزان مجلسَ صاحبه، ومبلغَ صوتِه، وقد يذهب الحكيمُ وتبقى كتبُه، ويذهب العقلُ ويبقى أثره، ولولا ما أودعت لنا الأوائلُ في كتبها، وخلَّدت من عجيبِ حكمتها، ودوَّنت من أنواعِ سِيَرِها، حتَّى شاهدنا بها ما غاب عنَّا، وفتحنا بها كلَّ مستغلق كان علينا، فجمَعنا إلى قليلنا كثيرَهم، وأدركنْا ما لم نكن ندركُه إلاّ بهم، لما حَسُنَ حظُّنا من الحكمة، ولضعُف سبَبُنَا إلى المعرفة، ولو لجأنا إلى قدر قوَّتِنا، ومبلغ خواطرِنا، ومنتهى تجارِبنا لما تدركه حواسُّنا، وتشاهدهُ نفوسنا، لقلَّت المعرفةُ، وسَقَطت الهِمّة، وارتفعت العزيمة، وعاد الرأيُ عقيماً، والخاطِر فاسداً، ولَكلَّ الحدُّ وتبلَّد العقل
.

mardi 15 décembre 2009

En hommage à Nic Klecker


Le Poète des Ardennes

En hommage à Nic Klecker qui s'est éteint hier.


J’ai visité Brandenbourg dans les Ardennes luxembourgeoises en compagnie du poète Nic Klecker. Ce fut sous une pluie de feuilles mortes, par une belle journée d’automne. Prière oecuménique sur la tombe de sa femme. Au bar du village : des livres et de la fraîcheur. Et puis nous sommes repartis sur les routes d’Allemagne.
J'ai l'honneur d'avoir postfacé son ouvrage Les Fissures du temps.
Je lis deux textes de Nic Klecker évoquant son village ardennais et éprouve ce plaisir à relever que la même veine poétique sous-tend les deux textes. Nic Klecker est aussi poète dans ses poèmes que dans ses textes en prose qu'on peut lire comme des poèmes en prose. Il s'agit dans les deux ouvrages d'un village d'antan baignant dans le chaotique de ses sinuosités et de son relief montagneux; baignant dans le mystère car il y a un mystère des choses diaphanes, un mystère de la vie frugale que notre modernité a tendance à nous cacher. Je suis tenté de voir dans les méandres du village comme une allégorie du labyrinthe du souvenir et du texte qui se souvient. Le village en tant qu'épisode vécu se transforme ici en réalité textuelle. Oui, c'est le texte qui se souvient. À la réflexion, on peut dire de ces deux écrits qu'ils constituent une autobiographie où l'auteur ne dit pas "je". Autobiographie d'un village ou mieux encore: autobiographie impersonnelle. Évoquant son village natal, Nic Klecker ne crée ni ne recrée une utopie: le village a bel et bien existé; ce qu'il donne à lire est plutôt une uchronie, un temps hors du temps, une sorte de no man's time: une temporalité qui échappe à la chronologie. À lire ces deux textes, on se demande où vont les choses qui ne sont plus, comment expliquer cette familiarité que nous gardons pour eux. Le village est une contrée intérieure; le souvenir, c'est ce qui fait d'un pays, d'un vécu un pays intérieur. Notre âme? Ce n'est peut-être que notre vécu hissé en souvenirs perdus et pourtant encore là, dans un je-ne-sais-où. C'est bien d'une époque mythique qu'il s'agit ici; il s'agit des Ardennes de l'avant-guerre, les Ardennes de l'avant-Libération, de l'avant-électricité, de l'avant-modernité, de l'avant-"l'horrible raison rationalisante". Les Ardennes de l'avant. Comme dans un mythe, dans une légende ou dans un conte, le temps de l'avant rejoint celui des origines mythiques comme toute origine. Ce village, invraisemblable dans le Luxembourg actuel, ne permet aucune identification et pourtant le lecteur est tenu en haleine par ces "récits" d'antan, récits où il n'y a rien de romanesque, où tout est poésie. Non pas celle qui rime avec versification mais celle qu'on vit dans la contiguïté entre chardons et violettes, entre grâces et disgrâces, dans les sens qui s'éveillent aux parfums et aux relents, au "pittoresque douloureux", au désir. La poésie, elle est aussi dans cette place faite aux sens, dans cette nostalgie des temps où les choses se signalaient pour nous par leurs exhalaisons. Je dis nostalgie car nos sens ne nous servent plus à grand chose à l'ère du virtuel. Nic Klecker sollicite ici nos sens, nous initie à ce monde où les choses suscitaient d'abord une appréciation sensorielle. Il y a dans ces deux textes une sémiologie du vécu à la faveur de quoi se dégage, comme en récompense, une poétique d'autant plus poignante qu'elle est reléguée dans une temporalité autre, dans l'étrangeté de ce qui n'est plus et qui est encore là. Car la réalité de ce village est encore là. Elle est dans le texte mais surtout dans la dimension intérieure qu'il recouvre. Ce village d'antan est une contrée intérieure; celle qu'on désigne par le terme "âme". Chez Nic Klecker, le village, c'est la cité des hommes pris dans leur condition, pour ne pas dire destin, forgé par la géographie car "le destin est géographique". Ce qui caractérise cette géographie, c'est son caractère escarpé, abrupte. Que d'ornières, que de montées, de pentes et de coteaux! Dans la vallée, les hommes sont astreints à une vie de labeur. C'est l'époque où "les hommes étaient leur corps" mis à la rude épreuve du travail permanent ressenti comme un sort, comme inscrit dans l'ordre des choses. Une vie d'indigence, parfois burlesque: ces hommes bizarrement accoutrés vous arrachent un sourire tout à la fois amusé et tendre. Hommes quiets, de cette quiétude empreinte de peurs archaïques que le curé de village s'attelle à dispenser et que l'instituteur cherche à déraciner. Mais le village fut aussi une réalité historique, sujet à cette repoussante excroissance de l'histoire que fut le nazisme; sujet au dépérissement que cause la spéculation immobilière. Les maisons du village furent transformées en résidences secondaires. Les outils des villageois, ce à quoi ils tenaient le plus, ces outils qu'ils réparaient de génération en génération, n'imaginant pas de pouvoir les jeter, ces outils connaissent un autre sort: ce ne sont plus que des bibelots telles ces roues de charrettes transformées en lustres. Triste sort muséologique. Il semble qu'il n'y ait pour Nic Klecker qu'un seul type de galeries ou de musées respectueux de la mémoire: celui de la chose écrite. Seuls les pleins et les déliés de la graphie peuvent préserver l'intégrité des choses écrites. Ce sur quoi l'écriture agit, c'est nous-mêmes comme le dit si bien ce passage de Jadis au Village qui se lit comme une réflexion de l'oeuvre sur elle-même, sur sa genèse et sur ses enjeux: "peut-on voir la profondeur de l'âme, où règne l'instinct, où naissent les émotions, sous la surface cultivée par l'éducation, scolaire ou religieuse? La couche cultivée de l'âme est mince, reste superficielle, se manifeste par la participation à des coutumes, des attitudes ou rituels religieux. La plus grande partie de l'âme reste en friche, indéterminée, chaotique, dangereuse dès qu'on y touche, elle vit, ses forces prolifèrent et sont causes de brutalité, de tragédies. Car cette partie de l'âme, sans forme, non apprivoisée, agit aveuglément. La superstition a là son terroir, y fait pousser les fleurs des illusions."
Nick Klecker: Les Créneaux du souvenir, éditions des Cahiers Luxembourgeois / Nic Weber éditeur; Luxembourg 1997, 156 pages, 19,80 euros, ISBN : 2-919976-36-2
Nick Klecker: Jadis au village. Au pied des Ardennes, récits, 123 pages, éditions Cahiers Luxembourgeois / Nic Weber éditeur, éditions Memor-Transparences, Luxembourg 2002, 15 euros, ISBN : 2-919976-81-8

Milan Richter (Slovaquie)


Par-dessus l’épaule du poème de Milan Richter[1](Slovaquie)


On peut lire sous la plume de Valéry cette injonction : « Il faut regarder les livres par-dessus l’épaule de l’auteur »[2]. Il n’y a que le principe de « famille naturelle d’esprits » qu’évoque Sainte-Beuve (dont il est de bon ton de médire, parfois sans l’avoir lu) pour expliquer le surgissement d'une forme parente de l’expression valéryenne chez un poète slovaque. Milan Richter écrit : « Sans cesse tu regardais par-dessus l’épaule du poème ». C’est ce vers qui donne au recueil son titre Par-dessus l’épaule du poème publié en français et en allemand[3].
Pendant une semaine, les traducteurs et les poètes Alain Lance, Lionel Ray, Werner Dürrson et Jean Portante se sont penchés sur l’œuvre du poète slovaque. Ils ont travaillé en conclave à l’abbaye de Neumünster, superbement restaurée, à Luxembourg, la cité polyglotte. Dans sa préface à l’ouvrage, Jean Portante dit la convivialité et le sérieux dans lesquels le travail a vu le jour. Et, sans parler le slovaque, je puis dire de la traduction qu’elle est belle. Je veux dire qu’elle cache bien sa qualité de traduction. J’entends par là qu’une belle traduction se voit d’abord à ce qu’elle semble écrite directement dans la langue cible. Et sur ce plan, l’ouvrage est une réussite. Milan Richter apparaît comme le poète de l’anecdote érigée en prélude à la méditation. En cela, il me rappelle, toutes proportions gardées, le poète Saadi de Chiraz (vers 1213- vers 1292), immense poète dont l’œuvre mêle récit et poème, vécu et lu. Partant d’anecdotes vécues, il décèle une signification cachée. L’histoire et l’histoire personnelle offrent au poète une grille de lecture du réel. Le sens est cela qui se présente de manière travestie sous la forme d’anecdotes souvent anodines. Le poète insinue par là que la profondeur ne se révèle avec autant d’évidence qu’à la surface. Le sens agit comme pour passer inaperçu. L’éclipse de 1999 est l’occasion pour le poète d’écrire un texte se terminant ainsi : « - Je sais. Je suis de sa lignée. Je suis/Eclipse et ne fais que traverser/cette zone/en laissant derrière moi/un frémissement… ». Ailleurs, c’est à l’évocation autobiographique que cède le poète « Tout le mal, mon père l’avait déjà derrière lui/quand ce soir-là il a sorti/de la poche trouée de son manteau deux chocolats/et nous a caressé les cheveux à moi et à ma sœur. / Peut-être voulait-il dire, pour vous ce sera plus facile, un jour vous respirerez plus librement…/Sa propre respiration lui manquait déjà,/ son râle a duré toute la nuit./Au matin il était mort.//Ce mars glacial dure et dure encore ». Ce poème irrésistible se termine sur une vision de la mort : « En ce mars glacial tout le bon/est encore devant nous.//Mais aussi la mort ». Ici aussi, le sens est ce qui se dérobe. Cela qui ne devrait pas être là et qui pourtant est dans l’évidence du frémissement qu’il suscite. La poésie est comme un mode de lecture du réel. C’est le protéiforme de la réalité donnant vue sur notre unique réalité ontologique. Il y a dans la poésie de Milan Richter un pathétique qui émane de ce que être est synonyme de frissonner de ce frisson que donne le tragique débusqué derrière l’anodin de la vie. En somme, le recueil semble dire que l’anodin n’existe pas ; ce n’est que du sens travesti. A lire.
[1] Milan Richter : Par-dessus l’épaule du poème. Traduction collective du slovaque par Jana Boxberger, Werner Dürrson, Annouk Jeannon, Alain Lance, Jean Portante et Lionel Ray. Collection G.R.A.P.H.I.T.I. Editions PHI, en coédition avec l’Institut Pierre Werner Luxembourg avril 2005. ISBN : 2-87962-198-4.
[2] Paul Valéry : Œuvres, Pléiade T. II, p. 626.
[3] On trouvera à la fin de l’ouvrage, traduits par Werner Dürrson 7 poèmes de Richter.

dimanche 13 décembre 2009

Poesia di Pina Isopo- Poème de Pina Isopo


Per quelli che non conosco
per quelli che non vanno
per paura di tornare
per quelli che l'ignoto
lo cacciano in gola
come un boccone amoro
e poi vanno a vomitare
ruscelli esili di bianco
d'assurdo, d'infinito chiaro
per quelli che al mattino
vanno a vivere un giorno
già vissuto
e col sorriso stanco
tenacemente uccidono le ore,
per quelli incontrati e persi
per i fantasmi abituali
del mio giardino di follie
colorato di rose del deserto
per quelli che
non ho fatto in tempo a odiare
per quelli che ormai amo
per quelli che mi han tolto
i respiri e le grida
e il diritto alla rabbia
per quelli che schiacciano
i sogni della notte
coi rimorsi dei giorni
e vanno a dimenticare
bocche rosate di donne
e mani leggere
per quelli che non conoscono che
il coraggio dei bastardi
e dei disperati
per quelli che aspettano
per quelli che sperano
per quelli che muoiono un po' ogni giorno
disperati e disattesi
per quelli vorrei che fosse già domani
perché oggi non ho che un monumento
di neve ad un aborto
in un gran silenzio perlato

Pour ceux que je ne connais pas
Pour ceux qui ne partent pas
Par peur de revenir
Pour ceux qui ingurgitent l’inconnu
Comme une bouchée amère
Qu’ils vont ensuite vomir
Minces ruisseaux de blanc
D’absurde, d’infinie clarté
Pour ceux qui le matin
Entament une journée
Déjà vécue
Et d’un sourire las
Obstinément, tuent les heures
Pour ceux rencontrés et perdus
Pour les fantômes familiers
De mon jardin de folies
Coloré des roses du désert
Pour ceux que
Je n’ai pas eu le temps de haïr
Pour ceux que désormais j’aime
Pour ceux qui m’on ôté
Le souffle, les cris
Et le droit à la rage
Pour ceux qui écrasent
Les rêves de la nuit
Par les remords des jours
Et vont jusqu’à oublier
Les bouches rosées de femmes
Et les mains légères
Pour ceux qui ne connaissent que
Le courage des bâtards
Et des désespérés
Pour ceux qui attendent
Pour ceux qui espèrent
Pour ceux qui meurent un peu chaque jour
Désespérés et inattendus
Pour ceux-là je voudrais
Qu’il soit déjà demain
Car aujourd’hui je n’ai qu’un monument
De neige et un avorton
Dans un grand silence perlé.

samedi 5 décembre 2009

Petite édition / grande passion


Christian Garaud est né en 1937 à Poitiers, il a enseigné dans plusieurs pays (Irlande du Nord, Suède, Canada, Chine, Etats-Unis), il vit actuellement à New-York. On lui doit des essais sur Victor Segalen et sur Jean Paulhan. Il vient de publier un recueil de poèmes : Les pommes clochards, Gros Textes (Polder 141) 2009, une petite édition qui recèle une grande passion pour la poésie. Ce texte est préfacé par Jean-Christophe Belleveaux.
Il s’agit d’un recueil de petits textes posant les questions essentielles, celles qui n’ont pas de réponse. Un recueil fait de prosopopées où le poète parle aux objets beaucoup plus qu’il n’en parle ; fait parler l’absent beaucoup plus qu’il ne lui parle. Le poème est chez lui le lieu d toutes les métamorphoses, celles qui guettent tout être et qui disent la précarité de tout habitat. Ce sont des fragments de conscience évoquant des fragments de souvenirs ; des instants de conscience d’un corps souvent évoqué sous le mode du détail, du fragment. En tout 47 textes comme celui-ci :

Je vois dans le lierre qui couvre le mur une tête de lézard. Elle devient tête d’oiseau.
Puis elle devient tête d’homme. Promises à quelles autres transformations ?
Je me sens vieux de millions d’années.

jeudi 26 novembre 2009

Van Gogh, Rimbaud et Françoise Lalande


Françoise Lalande
Van Gogh : 1853-1890. Rimbaud : 1854-1891. Un poème que voici :
Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.
- Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
Du beurre et du jambon qui fût à moitié froid.


Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. - Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,


- Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure !
-Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,


Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse
D'ail, - et m'emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.
De ce poème se dégage une impression de bonheur diffus. Et le poème se permet des enjambements audacieux. C’est dans cette taverne de Charleroi que Françoise Lalande, corrigeant une erreur de la vie, fait se rencontrer Van Gogh et Rimbaud. Ils avaient tout pour fraterniser. Tout les rapprochait sauf la vie. Ils avaient les mêmes yeux bleus et la même barbe rousse et les mêmes soifs de soleil et d’images. Tous deux avaient le cœur gros.
Ils sont nés et sont morts à une année d’écart.
Un lien invisible semble relier les deux destinées. Les parentés du génie et du Nord appelé par le Sud.
Les deux hommes parlaient français avec accent, ils rêvaient de Paris, tous deux moururent mutilés. A Londres, ils sont dans le même quartier mais ils ne se rencontreront pas. A leur mort, ils avaient chacun 37 ans et les stigmates de l’incompréhension.
Toujours au Nord. Une poétesse, Françoise Lalande, née quasiment à la lisière des Ardennes. Elle écrit dans le pays de Van Gogh au village de Waterlandkerkje (petite église du pays de l’eau). Comme Rimbaud et comme Van Gogh elle est requise par les images. Elle aussi, elle vient du Nord
Evoquant les deux hommes, Françoise Lalande se portraiture un peu dans ce beau livre ou tout au moins elle ne parle pas d’étrangers. Voici un extrait de ce livre consacré aux deux génies du Nord :
Le bonheur aussi
Mystérieux lorsqu’il déboule sur l’artiste comme une soudaine avalanche, quand le poète trouve la musique étonnante, et se relit, un instant émerveillé par lui-même, le bonheur, bref comme un spasme, avant de renouer pour longtemps avec l’inquiétude, le doute, et même le dégoût, le bonheur aussi, quand le peintre a lardé la toile de coups de couleurs, comme s’il l’avait lardée de couteau ou de baisers furieux, et qu’il recule pour embrasser d’un seul regard ce qu’il vient de créer, avant de retrouver les voix méchantes et les critiques aveugles.
Françoise Lalande : « Ils venaient du Nord » ouvrage traduit en arabe par Jalel El Hakmaoui. Editions Marsam( Maroc)

samedi 21 novembre 2009

Gamal Ghitani comme par lui-même


أمنيتي المستحيلة أن أمنح فرصة أخرى للعيش ...أن أولد من جديد لكن في ظروف مغايرة...أجيئ مزودا بتلك المعارف التي اكتسبتها من وجودي الأول الموشك على النفاذ ...أولد وأنا أعلم أن تلك النار تلسع...وهذا الماء يغرق فيه من لا يتقن العوم...و تلك النظرة تعني الود ...وتلك التحذير, و تلك تنبئ عن ضغينة... كم من أوقات أنفقتها لأدرك البديهيات ... وما زلت أتهجى بعض مفردات الأبجدية. جمال الغيطاني
Mon impossible rêve est d’avoir une autre chance dans la vie, de renaître mais dans des conditions autres. Je viendrais muni des connaissances que j’ai acquises d’une première existence quasiment épuisée. Je naîtrais sachant que ce feu brûle et que quiconque ne sait pas nager se noie dans cette eau, que tel regard signifie l’affection, tel autre l’avertissement et tel autre la rancœur. Que de temps n’ai-je pas perdu à saisir les évidences. Aujourd’hui encore, j’annone certains mots de l’abécédaire. Gamal Al Ghitany

jeudi 19 novembre 2009

Premier salon des écrivains méditerranéns


Premier salon des écrivains méditerranéens à Marseille.

Les 21 et 22 novembre se tiendra à Marseille le premier salon des écrivains méditerranéens sous la direction littéraire de l'écrivain Pierre Assouline.

Je participerai à la table ronde qui sera organisée le 22 novembre. Et surtout je couvrirai en direct cet événement dont le commissaire est Elsa Charbit.

Rendez-vous les 21 et 22 novembre à Marseille ou sur ce blog.
Pour plus d'informations : http://www.salonecrimed.fr/

mardi 17 novembre 2009

Le mur de Nefta جدار نفطة



Du bon usage des murs
Jalel El Gharbi


Aux portes du désert, dans cette oasis où l’on vénère le savoir, l’érudition, la poésie et la grammaire, il y avait, jusqu’au début du vingtième siècle, un mur. Et il y avait dans ce mur, des fentes, des fêlures, des failles et des fissures qui faisaient une belle paronomase en [f]. Ces lézardes étaient assez profondes pour contenir des poèmes, des récits de voyage, des commentaires érudits ou des traités de grammaire. A Nefta, il n’y avait pas de bibliothèque publique. Il y avait juste les failles du mur. Tout lecteur qui trouvait un texte intéressant se devait de l’y déposer. Tout lecteur désireux de cheminer dans un texte intéressant pouvait venir l’emprunter aux failles du mur. Les étudiants qui revenaient de Tunis y déposaient les meilleurs cours qu’on donnait à l’Université : théologie érudite mais aussi pages de poésie, la plus permissive. Ceux qui revenaient du pèlerinage, prêtaient au mur des textes glanés au Caire ou à Damas. On ramenait aussi de belles pages de Fez la féerique. Et d’autres déposaient leur propre création. J’imagine un poème interminable où l’auteur languit d’amour pour une femme de son Nord. Poème interminable comme la constance d’une douleur ou d’un mur interminables. Il devait y avoir un enfer dans cette bibliothèque: traités d’amour érigeant les ébats érotiques en apologie de l’âme incarnée dans un corps angélique et des poèmes de cette tribu lointaine où on ne mourrait que d’amour. La leçon du mur est que le savoir est un don anonyme. La bibliothèque du mur n’est pas une institution. Aucun maître n’y trône. Et l’on n’est redevable qu’à son cheminement. Tel un palmier, le savoir n’a pas besoin de tuteur. Il suffit de longer le mur (l’arabe dit littéralement: «marcher et le mur», comme si le mur marchait, lui aussi). Et le mur longe l’oasis et le désert. Et il faut toute une vie pour «faire» ce mur. Lire, se lire: longer son mur. Mesurer l’étendue du désert qu’il cache, la profondeur de l’oasis qu’il protège.

lundi 9 novembre 2009

Giulio-Enrico Pisani présente le nouveau recueil de Laurent Fels

Laurent Fels
Dans sa dernière livraison, le journal Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek publie ce texte de notre ami Giulio-Enrico Pisani présentant la dernière publication du pôète Laurent Fels :
Le nouveau recueil de Laurent Fels
« Arcendrile » suivi de « Nielles »

Voilà une réédition bienvenue, que ces deux petits recueils réunis en une élégante plaquette éditée par les éditions Rafaël De Surtis et tirée à deux cents exemplaires numérotés ! (1) Il est vrai que « Nielles », je vous l’ai déjà présenté le 7 janvier 2009 (2) en même temps que « Cadastres du Babel » de Paul Mathieu, les deux parus en coffret chez Estuaires, mais entre-temps épuisé. Raison de plus donc de nous réjouir de cette réédition. Mais il y une raison supplémentaire à cette reprise de « Nielles ». Ce recueil vient en effet à se situer quelque part dans le prolongement d’« Ar-cendrile », mot valise combinant les concepts allégoriques « argile » et « cendre ».
L’argile symbolise la création, la naissance/animation par quoi tout commence (mythes incas et judaïques de la création à partir d’une ou plusieurs figurines d’argile). La cendre évoque la disparition, la mort, la crémation, la dispersion et le retour à la terre en quoi tout finit (mythes védiques, germano-nordiques, chrétiens ou autres mazdéens de purification par le feu). Commençons donc par le commencement et, plus précisément, par
« Arcendrile »,
qui, bien plus qu’être le titre du premier recueil, représente outre l’irréversible cheminement – qui pour le poète devient démarche – de la glaise vers la poussière, de la pierre vers le cristal, de l’épanescence vers l’évanescence (3), la passerelle entre l’ami présent et l’amie absente : de René Welter vers José Ensch. Vu ainsi, Arcendrile ne serait pas seulement un mot valise, mais aussi un titre valise : tout à la fois le titre du livre comprenant « Arcendrile » et « Nielles » et celui du premier recueil. Recueil ? Long poème plutôt, essentiellement dédié à l’ami, au poète, professeur et éditeur René Welter, que je vous présenté le 28 mars 2009 dans mon article du 29.3.2009. (4) Et c’est bien avec une citation de René, que Laurent ouvre le bal... des mots : « arrive le jour / où confier / un prénom / suffit »
Ne dirait-on pas que Laurent, à la fois musicien, peintre et photographe, demande à René de prendre à la fois la pose, de saisir son instrument et de lui donner le La ? Et, une fois l’accord trouvé, voici l’ouverture : « assis / il était // au fond / en train // de remplir / la pièce // d’un souffle » .
Rien de grandiose, de multicolore, tonitruant, non, plutôt solo de flûte, pizzicato de violon ou ébauche... Un portrait ? Même pas. Je songerais plutôt à quelque rapide croquis, un peu comme celui que Courbet dut esquisser de Baudelaire assis sur une petite table, avant de commencer à composer son monumental « L’atelier du peintre ». (5) Sauf qu’ici, Laurent ne prépare nullement quelque scène remplie de personnages et saturée de formes et couleurs. Le croquis, précis, lapidaire, ou, comme l’écrit avec justesse l’écrivain Bernard Noël dans sa préface, vertical, suffit. Le reste appartient au lecteur. Et Noël de préciser, quant à l’ascétique laconisme de Laurent :
« ... On oublie le bref au profit du rapide, qui permet des précipitations, des sauts qualitatifs, des collisions pensives (j’ajouterais : des développements imprévisibles). Cette vitesse s’impose comme la caractéristique première de ce livre, mais elle doit sa force au choix, toujours, du mot le plus simple, le plus direct. Il n’y a pas ici, comme trop souvent, une fabrique d’images poétiques : c’est la sobriété de la verticale, sa gravité, qui produisent à la fin des éclats dont le vif fait image ou éclaircie... »
En effet, Laurent est un poète à lire au grand galop, ou, compte tenu de sa verticalité, à la façon d’une fusée – Ariane, Thésée, Atlas ou Apollon qu’importe – à l’ascension fulgurante : « ne crains / celui // qui part / déjà // s’approche / de toi // dans la / finitude // de l’autre / tu te // reconnais // cette fin / cruelle // où l’on / ne dit // plus / rien » . Au galop ? Et pourquoi pas, à condition d’y revenir, encore et encore. Dans le livre les vers sont placés bien sûr à la verticale, disposition qui contribue beaucoup à la dynamique du poème. De plus, pourrait-on imaginer ci et là dans l’esprit du surréalisme felsien un retour sur terre en inversant l’ordre des vers, c’est-à-dire en commençant par la fin ? Rassurez-vous, je ne me le permettrais pas... sauf en mon for intérieur. Cependant, c’est fou, ce que ce genre de lecture vous permet, amis lecteurs, de pénétrer le sens que les lemmes peuvent revêtir dans l’esprit du poète et qui n’apparaît pas d’emblée, ainsi que la contribution des mots à la construction du poème.
Ces jeux de l’esprit doivent cependant céder à l’irrévocabilité des derniers vers : « cette fin / cruelle // où l’on / ne dit // plus rien » et « un verbe / à l’imparfait // me rappelle / qu’il / était / aussi // pour moi » . Suit la réponse de la bergère au berger. « j’ai failli te confier que je connais le bois et la cendre », concède i.a. José Ensch en introduisant
« Nielles ».
écrit en son honneur et à sa mémoire. Pour ceux qui n’auraient pas lu mon article il y a dix mois, voici un bref rappel : « Véritable élégie anamnésique dépouillée de tout lyrisme, ce bouquet de poèmes évoque en mots clés savamment distillés la présence sempervirente et le souvenir de cette dame de poésie, dont la modestie et la discrétion innées dénient au poète tueur d’oubli ne fût-ce qu’un embryon de dithyrambe ».
Ce que j’écrivis ensuite vaut aujourd’hui également pour « Arcendrile » : « Sobre jusqu’au dépouillement, minimaliste au point de penser que l’encre pourrait lui venir à manquer, l’auteur de « Nielles » nous livre plein d’incrustations précieuses sur un travail de ciselure verbale dont tout excès ou gaspillage sont bannis. José Ensch, à la fois maîtresse, égérie et muse de tant de jeunes poètes, on la retrouve dans chaque mot de Laurent Fels, dans ses sous-entendus et même dans le jardin de la poétesse, à tout bout de phrase... Je pense notamment à l’évocation felsienne « au fond / du cœur // l’étoile / scintille // devant / l’étincelle // éteinte / que restera-t-il // du souffle / suivre // le chemin... » , ainsi qu’à ces vers, où Laurent hypothétise tristement : « j’aurais / cru // à l’exérèse / de la // première lettre / d’un prénom... » » .
Da capo ! (6)
***
1) Rafael de Surtis Éditions, 7, Rue St Michel, F-81170 Cordes sur Ciel. En vente à Esch/Alzette chez Diderich et à Luxembourg chez Libo Gare.
2) Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek, en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php ?article30
3) épanescence : néologisme antinomique d’évanescence (comp. épanouir – évanouir) du poète Michel Deguy, cité par Jalel El Gharbi dans son essai “Le poète que je cherche à lire”
4) Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek : René Welter « Feuil-lets de plomb », suivi de « À main courante » paru chez Estuaires, en ligne sub www.zlv.lu/spip/ spip.php ?article425
5) Paris, Musée d’Orsay, aile gauche. Peut être visualisé sur www.rmn.fr/gustavecour bet/06autour/04.html. On reconnaîtra Charles Baudelaire tout à fait à droite
6) c’est-à-dire retour à la première citation de René Welter : « arrive le jour / où confier / un prénom / suffit »
Giulio-Enrico Pisani

vendredi 6 novembre 2009

حول محمود المسعدىEn relisant Messadi


En relisant Mahmoud Messadi

En pensant à Messadi, s’impose à moi l’incipit de son Sindbad ou la pureté[1] et surtout la première phrase.
كانت الليلة مأساة قلقا قلبا دويا يتصارخ فيها الدمار و الكيان وينبو كل شيء عن القرار كأن عدما يجهد إلى الوجود أو كأن حياة تجهد إلى فناء
Phrase d’une haute teneur poétique où les mots grondent. J'en tente ici une traduction approximative :
« La nuit était de drame, d’angoisse, de trouble et de vacarme ; l’être et l’anéantissement y criaient ; tout rebiffait à l’apaisement, comme si un néant s’employait à être, comme si une vie s’employait à disparaître » Cette phrase qui a comme écho toute la thématique de l’orage structurant La Naissance de l’oubli a toujours constitué pour le lecteur de Messadi que je suis le meilleur seuil pour entrer dans une œuvre à la langue admirable car Messadi est avant tout sa langue soutenue, raffinée et lumineuse. Ma phrase développe une allitération en [q] qui, à elle seule, dit l’orage dont il s’agit. Mais l’orage de Messadi est un prétexte pour l’allitération. Ce que dit la phrase, c’est la proximité entre son et sens. L’orage chez Messadi est un archétype de la naissance ou de l’extinction, envers et endroit d’une même réalité car chez l’auteur du Barrage, la parenté entre la chose et son contraire est érigée en étymon spirituel, pour reprendre ce vieux motif de la stylistique de Spitzer. Tout vient sans doute de cette proximité entre avènement et extinction, de cette proximité entre distance et proximité. Je décline ce thème de la parenté en une proximité entre Orient et Occident. Cette proximité se voit dans la culture de l’écrivain, une culture bilingue qui donne à ses œuvres des veines se rattachant aussi bien à Tawhidi qu’à Claudel. En cela, il ne faut pas se fier à ce que dit Messadi dans sa réponse à la lecture de Taha Hussein. Comme il le dit lui-même au début de sa réponse[2], une fois publiée, l’œuvre vit du souffle qu’elle insuffle au lecteur et qu’elle lui inspire. C’est pourquoi il ne faut pas se fier totalement à ce que dit Messadi de Messadi : il y a souvent un écart entre l’auteur, l’œuvre et la lecture que l’auteur fait de son œuvre. Il n’est pas malaisé de montrer qu’il y a moins de Céline dans l’œuvre de Messadi que de Camus (oui, bien que Messadi ait affirmé que Camus n’était pas l’auteur qu’il lisait le plus) et surtout qu’il y a moins d’Ibsen que de Claudel, surtout celui des Souliers de Satin. Je cherche à dire que si Taha Hussein avait lu Le Barrage en français il l’aurait compris dès la première lecture. Une étude comparative attend d’être faite qui montrerait que As Sod cache mal Le Barrage dans la première version, en français, que Messadi a écrite du As Sod. Malheureusement, d’aucuns ont estimé que cette version était inutile. Je ne ferai pas de leçon sur la critique génétique mais je dis tout simplement ceci : je ne suis pas sûr que les textes qu’on écarte d’un auteur ne présentent aucun intérêt.. D’autres rapprochements sont à oser : avec Ahmed Faris Alshidyaq, par exemple. Je parle du Alshidyaq réactualisant les maqamat[3]. Le propre des maqamat est d’accorder la toute première importance à la langue même. Tout est prétexte au dire. C’est au dire que le dire se destine. Si de nouvelles lectures de Messadi sont à espérer, c’est parce que ce que nous ressentons comme le signe même de la modernité est ressenti par la critique traditionnelle comme signe de décadence, cette prose assonnée (Messadi a soutenu une thèse sur ce thème, thèse rédigée en français).
L’œuvre de Messadi revoit la typologie des genres. Son théâtre n’est pas théâtral, son roman n’est pas romanesque. En cela, Messadi prolonge l’œuvre de Faris Alshidyaq et annonce le roman actuel où la part de la diégèse rétrécit comme peau de chagrin pour laisser pour laisser place à l’évocation autobiographique, à la note de lecture, au journal de voyage éclaté, à l’anecdote et à l’aphorisme. Il est heureux que la modernité rejoigne un type d’écriture que nous connaissons et dont Messadi est l’une des figures les plus illustres.
Aujourd’hui la question est de savoir comment le lire. La première tentation serait celle d’une critique « isolationniste » : Messadi est à nous (ou à moi dirait le critique attitré) et cela présente l’avantage de ne pas trahir notre ignorance. Ou alors ceci : Messadi n’était pas que Tunisien. Et son œuvre est traversée d’échos. Bien entendu mon propos ne s’adresse pas à qui croit que l’intertexte est honteux. Une telle approche montrerait que Sod a d’abord été Le Barrage et surtout que le texte écrit en français demandait à être réécrit en arabe.
J.E.G
[1] Œuvre complète, Tome I, p.329 Sud Editions
[2] Œuvre complète, Tome III, p. 51 Sud Editions
[3] Ahmed Faris Alshidyaq : Al Saq ala al saq... Dar Maktabat al-Hayat. Beyrouth d’après l’édition parisienne de 1855.

lundi 2 novembre 2009

خسرو و المعرىKhosrau et Maari


Khosrau et Maari خسرو و المعرى

Voici un extrait du Sefer Nemeh (Livre du voyage) de Nassir Khosrau dans lequel il évoque le grand poète Abu-l-Ala-Al-Maari. (Pour en savoir plus sur Khosrau, voir le site de Pier Paolo-dans mes liens)
Le Sefer Nameh, relation du voyage de Nassir Khosrau en Syrie, en Palestine, en Egypte, en Arabie et en Perse, pendant les années de l’Hégirte 347-444 (1035-1042), a été publié, traduit et annoté par Charles Schefer en 1881 :

Un homme du nom d'Aboul Ala el Ma'ary, qui était aveugle, gouvernait la ville. Il était fort riche et possédait un grand nombre d'esclaves et de domestiques.
Tous les habitants de la ville semblaient être ses serviteurs. Pour lui, il avait embrassé la vie ascétique, il portait des vêtements de bure et ne quittait jamais sa maison. Il s'était assigné pour nourriture journalière la moitié d'un pain d'orge et il ne mangeait pas
autre chose. J'ai entendu dire que la porte de sa demeure était toujours ouverte et que ses délégués et ses gens s'occupaient de régler les affaires des habitants; on n'avait
recours à lui que dans des cas importants. Il ne refusait à personne une part de ses biens, il jeûnait continuellement, veillait la nuit et ne s'occupait jamais des affaires de ce monde. Ce personnage a atteint dans la poésie et dans les belles-lettres un tel degré de perfection que
les littérateurs de la Syrie, du Maghreb et de l'Iraq reconnaissent unanimement que, dans ce siècle, personne ne s'est élevé et ne s'élève à une hauteur pareille à la sienne.
Il a composé un ouvrage auquel il a donné le titre de Foussoul ou Ghaiat et dans lequel il a introduit des phrases énigmatiques et des allégories exprimées en un style si éloquent et si merveilleux que l'on ne peut en comprendre qu'une faible partie et qu'il faut lire ce livre devant lui pour entendre ses explications. On lui a reproché d'avoir voulu, dans cet ouvrage, faire la critique du Qoran. Il est toujours entouré de deux cents disciples venus de différents pays et qui se livrent, sous sa direction, à l'étude de la littérature et de la poésie.
J'ai entendu dire qu'il avait composé plus de cent mille distiques. Quelqu'un lui dit : «Dieu (qu'il soit béni et exalté!) t'a donné la richesse et de grands biens; pourquoi les distribues-tu aux autres et n'en jouis-tu pas toi-même?» «Je ne possède rien de plus que ce qui m'est
nécessaire pour vivre», répondit-il.

Lorsque j'arrivai à Ma'arrah, Aboul Ala vivait encore

vendredi 30 octobre 2009

Giulio-Enrico Pisani présente Pierre Joris


« Ce par quoi finit le rêve » !
Pierre Joris : Aljibar II, poèmes (1)
Plutôt compagnon que conjoint du premier Aljibar, paru chez Phi au printemps 2007 et présenté dans notre bonne vieille Zeitung le 6 avril, Aljibar II constituerait, selon l’éditeur, la suite et l’aboutissement des recherches poétiques de Pierre Joris. Pour ce qui est de la suite, je veux bien, même pour une certaine continuité tendance crépusculaire à la rigueur, mais aboutissement? Voilà un mot qui arracherait sans doute des rugissements de fureur à ce poète de l’inachevé, de l’anti-achevé plutôt, du toujours en chemin toujours en route, de ce déraciné déracinant. Gage physique: à 19 ans il tourne le dos à son enfance luxembourgeoise et va écumer l’Angleterre, l’Algérie, la France, les Etats-Unis et autres lieux. Quant à la preuve poétique, apportée dans le 1er paragraphe de mon article sur son premier Aljibar, la voilà:
«Pierre Joris, digne héritier de René Char, Paul Celan et autres acrobates de la poésie, doit être dégusté avec une patience peu commune. Son expression littéraire est joliment résumée par sa citation en page 13 du recueil d’une annonce Delta Airlines/Vol 116 New York Paris: «Patientez s’il vous plait. La langue que vous avez demandée est en cours d’élaboration» Et vous voilà avertis! Tenez, déjà «Aljibar», Kekseksa? demanderait Zazie. Sur quoi Pierre Joris lui balancerait des extraits du Roget’s International Thesaurus of english words and phrases, qui mène par une multitude de mots comme réservoir et citerne jusqu’à aljibar, gazomètre et...»
Eh bien non. Apparemment (presque) aucun rapport avec l'algèbre (al-jabr), m’a-t-il confié ce 9 juin à la Kulturfabrik, le soir de sa flamboyante lecture et présentation d’Aljibar II avec Jean Portante, qui en lisait brillamment la traduction française. Mais plutôt avec magasin, rayonnage... Serait-ce une tentative de mettre de l’ordre, de ranger? Mm, je n’y crois pas trop. Faudrait qu’il commence par se ranger lui-même, or il nomadise trop pour ça. Lui et sa poésie sont trop «Bourlinguer», trop «On the road», plutôt entre les pays que dans les pays, entre les langues plutôt qu’en plusieurs langues, en mouvement, quoi, en porte-à-faux, en déséquilibre frénétique, oui, sur la route, comme dans le fameux roman de Jack Kerouac, ce Breton d’Amérique. En fait, dans la poésie de Joris, bon nombre des semblables et homophones sont apparentés, et ce n’est pas Geluck qui lui donnera tort. Il est vrai que le bruit du vent dans les haubans, des roues sur l’asphalte, d’un pot d’échappement «m’as-tu oui», de la mort aux trousses, ou d’un train sur rails froids, ça peut favoriser quelque flou.
Alors, les lieux, les styles, les langues, Joris ne s’y arrête pas. Il connaît parfaitement l’anglais, l’allemand, le luxembourgeois, le français, je crois l’arabe et qui sait quoi encore, mais écrit surtout en anglais et aime à se laisser traduire par son vieux «complice», le réalisateur, journaliste et écrivain Eric Sarner.(2) Toujours luxembourgeois, Pierre Joris? Bien sûr, mais de cette version nomade que les Amériques connaissent bien. Et comment eût-il pu vivre ici, à proximité de toutes ces frontières qui n’en finissent pas de ne pas vraiment tomber, lui qu’elles horripilent? Alors, pour tout savoir sur lui, enfin, disons, sur tout ce qu’il veut que vous sachiez, ne cherchez pas autour de vous, mais allez fouiner, amis lecteurs, sur son site www.pierrejoris.com/home.html, car moi, j’aimerais que vous m’accompagniez à présent dans les entrailles de son «Aljibar II».
Pas de véritable surprise par rapport au premier «Aljibar»! D’emblée, le poète nous met dans le bain et en appelle dans son introduction à rien de moins qu’à Dante et à sa tirade de Nimrod:
«Raphèl maì amècche zabì almi» dont le sens des mots est, selon lui «... absolument clair: Ils sont faits pour être incompréhensibles, pour être le babil de Babel, la langue intraduisible (...) & par conséquent doivent, nous le savons, être traduits.» Mais comment, monsieur Sarner!?
Et vous, n’essayez pas de vous mettre sur la longueur d’onde du poète comme Harry Potter sur son balai, car ce ne sera pas la bonne fréquence, ou, plutôt, elle ne vaudra plus pipette dès les prochains vers. Un tuyau: les textes de Pierre Joris se lisent à voix haute, de préférence en public, et non en silence dans son petit coin lecture ou autre tour d’ivoire. Réunissez autour d’un feu de camp devant votre tente perdue au milieu du Roub al Khali Ezra Pound, Dante, Descartes, Olson, Celan, Dylan, Kerouac, Jabès et quelques autres, puis demandez leur, à l’instar de Joris page 67:
«Comment se fait-il que l’échelle n’ / ait pas touché le ciel / mais l’ait traversé / pour ressortir de l’autre / côté de... ».
Le désert est trop loin, dites vous? Qu’à cela ne tienne; imaginez-le et lisez très fort! Quant à l’échelle, celle de Jacob, elle a déjà presque 30 ans, lorsque Joris, page 121,
«... attaque 6h06 du matin / ce 23 juin 1999 au / Joey’s Riverside Restaurant / aube et soleil au plat / au routier 23 (...) un jour pour Jack / infidèle bouddhiste / a fait 1000 miles en stop...»(3)
À défaut de Roub al Khali ou de salle de cinéma à la Kulturfabrik, le ciel étoilé du Sahara tel que Joris le connaît bien, ou imaginé si vous en êtes capable, conviendra parfaitement à la lecture de ses autres poèmes. Prenez l’un de mes préférés: «L’anxiété du rêve lâche» où les mots du poète zigzaguent à travers le firmament comme pour en repousser encore et encore les limites, et où il cite la..., ou part en...
«... Quête du Poisson Noir / - qu’ils sont la matière noire / qui nous empêche de / nous faire voler en pièces, qui / maintient les étoiles tournant / dans des galaxies de haute course / Poisson noir, la structure / Osseuse de ce / multivers, se congelant / lentement; échafaudage vers / songes et étoiles / inscrit dans le sort / de l’univers: / systole & diastole / aspirant... »
Bon, je vous laisse découvrir la suite aux pages 99-101, amis lecteurs, vous rapprocher de son «échafaudage vers songes et étoiles», donc de l’échelle susmentionnée et de «puzler» entre autres sur une hypothétique parenté du Poisson Noir susdit avec celui d’Armand Gatti, pour qui «La distance ne sépare plus. / Elle tient tout entière dans / le creux de la main», mais qui demande ailleurs aussi «Pourquoi vivre sous la contrainte des écritures serviles (...) alors que (...) peuvent parler les étoiles dans le ciel?»
Il est certes possible que mon intuition me trompe, et que ce cousinage poétique soit le fruit de mon imagination. Dans ce cas, je demande pardon à Pierre Joris, ainsi qu’aux amateurs de sa poésie, tout comme à ceux qui vont le devenir et dont vous serez peut-être!

1) Éditions Phi, Luxembourg & Écrits des Forges, Québec, collection Graphiti, ~140 pages, 15 EUR
2) Sarner a déjà traduit «h.j.r.» et «Aljibar» de Pierre Joris, parus aux Éditions Phi et Ecrits des Forges (Québec) respectivement en 1999 et en 2007.
3) Jack > Jaques > Jacob. L’échelle, celle Jacob, symbolise l’exil, le nomadisme, ou l'inaccessible. Et Jack c’est, bien sûr, Jack Kerouac, cet électron libre du Beat, qui étouffait dans la société conventionnelle de son époque, dont il a essayé de se libérer par la drogue, la religion, sa bougeotte et la philosophie Zen.

Giulio-Enrico Pisani
Luxembourg, 17 juin 2007