mardi 11 octobre 2011

Inédit de Mahmoud Messadi 2.

Meïmouna.
J’entends des voix, Marphéo.
Marphéo.
J’entends des voix aussi.
Les deux à la fois (riant).
Nous sommes Jeanne d’Arc.
Troisième voix.
De la plaine aux monts
Mirage troue la terre en fenêtre.
Réel reste dessous avec sa sécheresse.
Prends garde de toucher à la Déesse.
Le secret du charbon mélangé au salpêtre
C’est elle qui l’apprit aux démons.
De la plaine à la montagne
Si tu la provoques, bloc
Tonnera la roche Roch
Meïmouna.
Qu’est-ce que  la roche Roque, Marphéo ?
Marphéo.
Demande-le à la voix.
Meïmouna.
Qu’est-ce que la roche Roque, ô voix ?
Voix.
D’abord, corrige l’orthographe. C.H.
Meïmouna.
C’est fait . La roche Roch.
Voix (mélodieuses)
C’est corne de Taureau
C’est défense d’éléphant
Et ce n’est ni bien beau
Ni bien blanc.
C’est une déesse.
(Peu à peu les voix prennent corps comme des songes d’été, fantômes transparents ; ils dansent une ronde d’une grâce infinie).
C’est la déesse
de Sécheresse
dont Dastaouch
est le pays
si sec
(Les fantômes disparaissent).

samedi 8 octobre 2011

Inédit de Mahmoud Messadi.

La Tunisie fête le centenaire du grand écrivain Mahmoud Messadi dont la langue est si épurée, si cristalline, si minérale qu'elle laissa pantois Taha Hussein. Ce que l'on sait moins, c'est que son chef-d'oeuvre Le Barrage a d'abord été rédigé en français. Ce texte a été écarté des ouvres complètes. Je mettrai en ligne dans les jours qui viennent d'autres pages de ce tapuscrit :
Mahmoud Messadi
Le Barrage
Scène Première
La scène représente n’importe quoi, pourvu que l’on se sente en montagne, dans un pays rocailleurs, aride, à végétation en aiguille et à poussière nombreuse. La scène doit être sèche ; on peut faire le ciel en jaune.
Les deux personnages doivent se débrouiller pour se trouver une attitude, une position – assis ou debout , dans ce décor sans chaise ni fauteuil. Ils peuvent par exemple, s’asseoir sur leur matériel de campement que l’on voit entassé là, ou corrompre le metteur en scène.
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Marphéo.
Nous voici installés dans le Rêve, Meïmouna.
(Elle veut parler)
Oui, oui… je sais. Tu vas dire : je déteste les idéales commodités ou encore : ce n’est guère un équilibre.
Meïmouna.
Non, Marphéo, non. Je ne voulais rien dire de tel. Je voulais dire seulement : comme des vers dans un fruit. Mais alors le fruit ne vaut plus rien.
Marphéo.
C’est une grande erreur, Meïmouna, le Rêve n’est guère comestible.
Meïmouna.
Peut-être. Oui, tu as raison. C’est nous qui sommes mangés. Le Rêve est anthropophage.
Marphéo.
Mettons que c’est un fruit anthropophage que mangent les vers et qui nous mange. Sais-tu seulement ce que tu veux dire, Meïmouna ?
Meïmouna.
Oui, mon bon ami : tu mangeras le Rêve et lui te mangera, réciproque simultanée. Et je n’arrive pas à savoir qui de vous deux se venge de l’autre, ni de quoi. Vous vous obstinez l’un à habiter l’autre, l’autre à le remplir de graisse comme une bête de sacrifice. Vous êtes deux entêtés, vous êtes deux mules, Marphéo.
Marphéo.
Nous sommes peut-être deux mules, mais nous sommes deux amis et nous ne nous détruirons pas … Nous te convertirons, Meïmouna.
Meïmouna.
Si c’est au marbre, à la ligne mathématique, à l’arbre sec de la vie, oui je veux bien. Mais j’y crois déjà. Tant pis pour le Rêve, tant pis pour toi, vous ne convertirez rien.
Marphéo.
A la négation de Loi et de Limite, ma sœur. L’impuissance et le Néant, à l’Acte. Tes lignes mathématiques, tes absolus donnés, prison de toi, despotes, nous en ferons des ronds de fumées, bleus et vains comme tes yeux.
Première voix.
Convertir quoi à quoi
Noble apôtre ?
Toi-même à nous
Ou à toi nous autres ?
Deuxième voix.
Enfer ou paradis
Oh qu’importe ?
L’important est qu’ardeur
Fille de l’extrême ferveur
Ne ferme point ses portes. 

dimanche 2 octobre 2011

Nathalie du Pasquier par Giulio-Enrico Pisani.

Giulio-Enrico Pisani
Luxembourg, paru 1.10.2011

Nathalie du Pasquier ouvre l’automne chez Schweitzer
Quel plaisir de pouvoir enfin vous présenter de plus près quelques créations de cette artiste dont je vous ai déjà parlé – hélas sommairement – dans mon article «Memphis Backstage: triomphe du “design” à la galerie Schweitzer» le 16 juin 2010![1]  Bien présente pourtant à l’époque, mais ultra-discrète et modeste, elle ne faisait pas grand-chose pour se mettre en valeur par rapport aux autres membres du groupe de design MEMPHIS, dont elle partageait les «feux du vernissage».  Par une très heureuse inspiration, l’équipe de la galerie Lucien Schweitzer[2] a donc décidé d’inaugurer la saison automnale 2011 avec une première exposition monographique de cette remarquable artiste française.  Soit dit entre nous, elle m’a confié se sentir davantage italienne, et cela se voit à ses créations.  Originaire de Bordeaux, où elle naît en 1957, Nathalie Du Pasquier s’installe à Milan en 1979, où elle travaille jusqu’en 1986 pour l’emblématique groupe de design et d’architecture MEMPHIS, dont elle est membre fondateur.  De 1980/81 jusqu’à sa dissolution en 1986, elle crée pour MEMPHIS de nombreux tissus, tapis, meubles et objets d’art.
La peinture deviendra dès lors sa principale activité, quoique – du moins, je le pense – toujours guidée et influencée par le styling et la déco.  Aussi, l’exposition proposée aujourd’hui montre des oeuvres aussi bien plastiques que graphiques et picturales entreprises par Nathalie du Pasquier à partir de 1987.  Et la galerie de préciser que l’artiste travaille surtout sur la base de natures mortes, composées d’objets ordinaires (aussi bien utilitaires que purement géométriques) mais installés de manière bien précise.  De ces compositions naissent de grandes huiles sur toile baignées d’une lumière omniprésente, tantôt naturelle tantôt artificielle.  Depuis quelques années ses compositions sont d’ailleurs devenues – juste retour des choses – des sculptures autonomes faisant partie intégrante du travail exposé et créant ainsi un dialogue entre représentation bidimensionnelle et objet tridimensionnel.  
Depuis tous temps, les peintres de natures mortes commencent par les composer sur une table, un guéridon, ou autre support analogue, pour ensuite les assimiler et les projeter sur toile.  Vu de cette manière, le principe du travail de Nathalie Du Pasquier est donc semblable à celui qu’ont employé avant elle la plupart des peintres.  Parmi ceux, auxquels semble l’approcher une vague parenté, nous pourrions citer Matisse, Picasso et, surtout, Giorgio Morandi.  Mais, chez la grande majorité des peintres, une fois le tableau ou la série de tableaux achevés, on débarrasse et on passe à autre chose, lorsque Nathalie du Pasquier reconnaît, elle, à la composition modèle le statut d’oeuvre d’art...  Qu’elle est d’ailleurs pleinement, création de cette Nathalie du Pasquier des années quatre-vingt, qui, devenue en quelque sorte subliminale, ne cesse de rappeler à l’artiste peintre du 21ème siècle qu’elle a été designer, sculptrice, créatrice de meubles et d’objets d’art.
Certes, Giorgio de Chirico ne semble à première vue pas loin non plus, du moins des constructions et de l’évidente recherche d’harmonies géométriques de Nathalie du Pasquier, sinon de ses natures mortes.  Mais, en fait, aucune comparaison ne s’impose.  Basées sur des objets ménagers purement utilitaires et vierges de toute décoration – verre, bouteille, flacon, thermos, cafetière, tasse, entonnoir, presse-citron, etc. – qu’elle accouple ou non à des corps géométriques, les «constructions mères» de ses toiles ne représentent nullement les objets qui les composent, mais bien leur ensemble, donc un tout dans l’esprit de l’artiste.  Et cet esprit, éminemment sobre, équilibré, qui rame plutôt sur le paisible lac de Lamartine qu’il ne se perd au fil des fleuves rimbaldiens, atteint le dépouillement serein de l’art pour l’art. 
Alors, ses créations ont beau être constituées majoritairement d’objets réels, elles n’ont en fait rien de réaliste.  On a l’impression que seule leur abstraction quasi-platonicienne jaillit des mains, puis des pinceaux de l’artiste avant de s’imposer au spectateur, pour qui la tasse sur la toile de Nathalie du Pasquier n’est nullement une telle tasse, mais bien La tasse, l’idée, le concept de tasse, comme celle qui illustrerait la page «T, t» dans un abécédaire.  Et cette impression, qui la voit s’écarter de ses proches es arts picturaux comme Giorgio Morandi, pour davantage se rapprocher des Cézanne, Gris, Matisse ou Picasso, fut mienne dès que j’eus réalisé – et qu’elle me confirma – son indépendance des lois de la perspective.  
Que ceux qui seraient un instant tentés d’y croire, oublient par conséquent une quelconque parenté avec le surréalisme «géométrique» d’un Giorgio de Chirico.  En effet, le surréalisme, tout comme le réalisme, ne saisit qu’un instant donné, purement fictif, quasi-nul, puisque privé de durée.  C’est tant soit peu possible en photo, mais irréalisable en peinture, où, à moins d’être artificielle et invariable tout au long de l’exécution de l’oeuvre, la luminosité et l’incidence lumineuse changent constamment et font autant changer le modèle que la pose.  Lequel des milliers de moments que dure la création de tel ou tel tableau le spectateur contemplera-t-il en fin de compte?  Dans la peinture abstraite, le problème ne se pose pas, en quoi s’y apparente la peinture d’une Nathalie du Pasquier qui se veut libre de rechercher, former et projeter sur toile l’harmonie intemporelle de ses compositions longuement et patiemment construites sans se soucier du moment fugace. 
À première vue, rien ne la rapproche, ni par le style, ni dans la forme, des symphonies picturales abstraites de Markus Anton Huber, et pourtant...[3]  Très discrètes, mais quasi-omniprésentes, les ombres portées par les objets sur le fond du tableau – souvent un mur auquel s’adosse le support – interagissent dans ce sens avec les formes très épurées des constructions et la polychromie pastel des objets utilitaires ou purement géométriques qui les composent.  Un des exemples les plus significatifs de ce jeu d’ombres est le tableau «Ombre che cadono all’indietro».[4]  Et l’on peut s’évertuer à y imaginer la multitude de tableaux différents que Nathalie du Pasquier eût pu peindre sur le même sujet (en jouant sur les variations de sa propre position, de celle du modèle, de la source lumineuse, ainsi que de son intensité) outre ceux qui y sont contenus.  
Les sulptures-modèles et toiles de Nathalie du Pasquier sont parfois, quoique peu fréquemment, monochromes, mais elles respirent, tout comme ses créations polychromes et à l’instar d’un esprit architectural toscan qui, allez savoir comment, les imprègne, une profonde harmonie toute paix et sérénité.  Même des travaux pouvant tendre vers le désordre comme «Rovine»[5], voire approcher l’idée de chaos, comme «Mucchio»[6] échappent à l’agitation, à l’intranquillité, à l’impatience, à toute violence.  Et cela se vérifie jusque dans l’équilibre précaire que leur concède l’artiste, équilibre qui ne parvient pas à paraître vraiment instable.  Les créations de Nathalie du Pasquier sont aussi bien architecture que sculpture et peinture: symbiose qu’elle réalise par quelque mystérieux pontage, en ramenant ces arts du classique et de l’abstrait vers ses formes les plus pures, originelles, donc aux fondamentaux de l’esthétique et de la beauté.


[1]  Sur Internet en http://www.zlv.lu/spip/spip.php?article2963, illustré par une photo sur laquelle on  aperçoit de gauche à droite Anne Schweitzer, Aldo Cibic, Nathalie du Pasquier (le visage en partie caché par un «bras» du meuble-sculpture "Casablanca" d’Ettore Sottsass) et Alberto Bianchi Albrici.
[2]  Galerie Lucien Schweitzer, 24 avenue Monterey, Luxembourg ville (entre Parc et boulevard Royal), mardi à samedi de 10 à 18 h, exposition jusqu’au17 novembre.

[3]  «Les moments fugaces de Markus Anton Huber» > http://www.zlv.lu/spip/spip.php?article40666 

[4]  «Ombres qui tombent vers l’arrière»
[5]  «Ruines»
[6]  «Amoncellement»

mercredi 14 septembre 2011

Une pensée pour José Ensch.

José Ensch : L’aiguille aveugle (1) Giulio-Enrico Pisani
On n’arrive pas encore à vraiment croire qu’elle nous ait quitté, José.  Je me vois encore courir ce début février par les rues de Belair-Neu-Merl après qu’à des milliers de kilomètres d’ici des amis communs m’eussent prévenu, paniqués, ne plus avoir de ses nouvelles.  Son téléphone restait muet et pour cause.  On était début février de cette année 2008.  Et je la vois encore me dédicacer dix ans plus tôt son «Dans les cages du vent» qu’elle m’avait offert avec son bon sourire discret et ses mots sobres, modestes, exquis: «à Giulio, confrère en poésie avec l’amitié de José Ensch».  D’autant plus généreuse qu’à l’époque, en 1998, je commençais à peine à être publié!  
Notez, amis lecteurs, qu’aujourd’hui encore je me demande comment vous présenter avec un minimum de clairvoyance «L’aiguille aveugle», son nouveau recueil de poèmes, quand tant de poètes, d’écrivains et de journalistes de grand renom se penchent pour l’heure – pendant combien de temps encore? – sur elle et sur son oeuvre poétique.  Désarmé au milieu d’un chagrin que je ne parviens pas à nier, je ne peux qu’intégrer les derniers mots de cet autre ami, le poète René Welter, mots qui achèvent sa préface au présent recueil: «Comment évoquer José Ensch? Quand le manque auquel on ne peut consentir, nous maintient, dans son excès, béants, rivés à l’indicible. José Ensch n’est pas morte. Elle sera comme elle aura été.  Dans la parole.  Pleinement.»
Souvenez-vous!  Le 24 mai 2006, discrètement, notre bonne vieille Zeitung publiait déjà mon article sur son recueil «Prédelles pour un tableau à venir» édité, justement, par René Welter dans la collection «99» des nouvelles Éditions Estuaires, ensemble avec des poèmes de Marcel Migozzi.  Étrangement prémonitoire, que ce texte, dans lequel j’annonçais d’un côté la parution prochaine de «L’aiguille aveugle» et de l’autre, sans m’en douter bien sûr, son grand départ.  En voilà le premier paragraphe: «Après une bonne trentaine de coopérations et de participations littéraires luxembourgeoises et internationales, cinq recueils: «L'arbre» en 1984, «Ailleurs ... c'est certain» en 1985, «Le profil et les ombres» en 1995, «Dans les cages du vent» en 1997 et, très prochainement «L’aiguille aveugle», José Ensch vole toujours plus haut.   Au sommet... de l’esthétique, de l’élégance, du dépouillement?»  
Quoique personne au Luxembourg (évidemment) n’ait jamais prétendu l’avoir vue voler, elle n’est pas près d’arrêter son vol, José.  Plus libre encore que le Max d’Hervé Christiani, elle ne nous quitte pas, mieux, remet ça post mortem.  C’est sans doute aussi pour elle que Charles Trenet chanta naguère «Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues».  Mais les poèmes de José ne se chantent pas, direz-vous.  Et pourquoi pas?  Pourquoi ne chanterait-on pas «Aucune prairie n’a grandi / comme cette eau dans les yeux / ces lettres qui coulent / sur les racines et les lunes... » en passant par «... la femme au lait d’amande amère (...) jusqu’au roi qui s’embrase dans les roses...» Qui ira-t-il relever pour José Ensch le défi de Léo Ferré, le chantre des poètes?  
Et comment ne pas rappeler ici ces quelques belles lignes extraites d’un article que lui consacra récemment Jalel el Gharbi?  «... José Ensch est à l’écoute des bruissements du monde et même de ses vacarmes. Chez elle, la quête du sens s’accompagne d’une vertigineuse conscience du non sens. Mais il y avait toujours le bonheur d’être là, si près d’un café, d’une fleur ou de tout autre mot contenant le son F. Longtemps, j’ai trouvé auprès d’elle le mot qui fait admettre qu’il y a pourtant du sens. Aujourd’hui, je reprends ses mots, un à un, je les décortique et cherche un je-ne-sais-quoi derrière chaque syllabe. Cela tient de Goethe, de Hugo, d’Eluard, d’Aragon et surtout d’Edmond Dune et de José Ensch. Dans ses recueils L’Arbre, Ailleurs…c’est certain, Le Profil et les ombres ou L’Aiguille aveugle, les mots sont comme investis d’une autre signification. Cela va de l’abeille qui n’est plus ni son miel, ni son essaim, ni son désir de fleur mais désir de profondeur au vin qui n’est plus ni sa couleur, ni son ivresse, ni sa bonification mais un autre nom possible de l’écriture en passant par le bleu qui peinturlure son univers et qui n’est ni la couleur du ciel, ni la celle de la campanule ni même celle du bleuet mais celle de l’harmonie sonore.» (2)
Pardonne-moi ce long emprunt, Jalel.  C’est qu’incapable de mieux dire ce que tu dis et que je ressens pourtant comme toi, pourquoi priverais-je mes lecteurs de ton sentiment face à ce «Rond-point des roses / et les sons ouverts telle la bouche de l’enfant / au-dessus de la mer / le temps d’un verre brisé en plein ciel... » qu’est «L’aiguille aveugle»?  Ah oui, j’allais oublier.  José Ensch sera de nouveau parmi nous ce 
jeudi 5 juin à 20 h. au Centre National de Littérature 
Maison Servais, 2, rue E. Servais, L-7565 Mersch.
 Participeront à cette soirée notamment Claude Bommertz, Jean-Luc Fatello, Jalel el Gharbi, Germaine Goetzinger, Cary Greisch, Emile Hemmen, Nic Klecker, Anise Koltz, Colette Mart, Michèle Nosbaum, Marie-Paule Schroeder, Pit Schumacher et Josée Zeimes.  L’un de ces intervenants se souviendra-t-il de ces quelques mots que cette grande poétesse écrivait, prononçait sans doute, dessinait peut-être, mais ne se destinait point: «Son corps n’est pas de terre / mais sa voix interpelle / comme une fleur sans nom...»?  J’ignore donc si ces vers seront dits, mais, en tout cas, je les luis rends... avec ferveur.   

1)                  Recueil de poèmes aux Éditions Phi, collection GRAPHITI 72, 175 pages, préfacé par René Welter et illustré par Susy Thyx-Prüm, 15 EUR.
2)                  Poète, poétologue, professeur à l’Université de Tunis La Manouba et plus proche de José Ensch que beaucoup d’entre nous, malgré les milliers de Km qui le séparaient d’elle, Jalel el Gharbi est un grand connaisseur de sa poésie, qu’il a souvent analysée, commentée et présentée.  Lire notamment ses articles sur www.lapresse.tn/index.php?opt=15&categ=15&news=26373  et www.land.lu/html/dossiers/dossier_luxemburgensia/ensch_150601.html

jeudi 1 septembre 2011

Gilles-Marie Chenot : Pour un fils


POUR UN FILS

Si les fautes de tes parents tu consens à pardonner
Si de leurs influences tu sais qu'il faut te séparer
Si les liens t'apparaissent dans leur nue réalité
Combien déjà tu seras sur le chemin d'éternité

Quand tu auras creusé jusqu'au plus profond
Que de l'abîme seront remontés les démons
Quand tu auras livré bataille jusqu'au Néant
Quand de tes entrailles surgira le Présent

Quand de l'Amour tu auras compris la substance
Quand tu sauras qu'il n'est nulle part nulle souffrance
Quand la Lumière t'inondera en plein jour
Quand de ton coeur la clarté jaillira alentour

Lorsque les plaisirs délétères te paraîtront futiles
Et que de ton arbre pousseront des fruits utiles
Quand l'immensité du vide sera ton berceau lumineux
Et que les éclairs cristallins illumineront tes yeux

Quand tu ne seras plus rien et que ce rien sera Tout
Quand la nudité intérieure t'aura mis à genoux
Que tu te relèveras face à tous les éléments
Et que tu resplendiras même au milieu des tourments

Si la grâce t'accorde le privilège du feu
Il n'y aura pour toi plus aucune forme d'adieu
Quand bien même il n'y aurait plus personne
Ce jour-là, tu seras devenu un Homme

mardi 16 août 2011

Reviens, Monsieur. Texte d'Isabelle Kronz. (extrait de son journal)







Reviens, Monsieur… !
Isabelle Kronz




    Logiquement, si j’attends suffisamment longtemps, il devrait se profiler le cadre d’une histoire. Mais je rechigne à colorier la page, car je sais d’expérience ce qui va se produire, que je redoute par-dessus tout. J’ai promis, je vais donc faire un effort et laisser venir une image.
    La page blanche, blanche comme neige…
    La neige, le vent glacial, la marche lente et difficile d’un personnage courbé sous le fardeau qu’il porte sur son épaule. C’est la nuit, la neige lui monte jusqu’aux chevilles, il porte un manteau de peau avec un capuchon lui couvrant la tête, une écharpe sur le visage, dans ce paysage hivernal, dans la campagne reculée. Il se trouve à l’orée d’un village car je distingue au loin un chemin, des lampadaires, quelques toitures parsemées, recouvertes de neige… Attends, Monsieur, où vas-tu ?
    Mais déjà, l’image se voile, tombe en lambeaux et s’évapore. A présent, il n’y a plus que le blanc qui n’est plus neige, même plus neige, plus que du blanc stérile et muet. Un blanc muet, couleur affreuse, le néant. Je la tenais pourtant, elle a disparu si vite. Reviens, Monsieur, … Un ricanement ! Celui de l’image qui me nargue et s’envole…
    Voici ce que je voulais éviter tout à l’heure ! C’est une malédiction ! Qu’ai-je fait pour mériter cela ? Quel crime ai-je commis ? J’avoue tout pourvu qu’on me laisse reprendre. Car ces images, une fois révélées, me hantent comme des fantômes blancs, vaporeux, traversant mon esprit à me rendre folle. Je les entends, les vois, là-haut, papillonnant, insaisissables. Mais arrêtez, arrêtez donc de me tourmenter en tourbillonnant sans cesse à m’en donner le tournis ! Non, je n’aurais jamais dû me laisser convaincre, c’est du temps perdu. Je savais que si je me laissais envahir par ne fût-ce qu’une seule image, je n’aurais de cesse de la pourchasser jusqu’au moment où je l’aurais épinglée sur le papier. Mais comme je le pressentais, aujourd’hui comme hier, le résultat est nul.
    J’aurais dû pouvoir terminer le tableau ou l’esquisser dans son ensemble. Un homme dans la neige, emmitouflé dans un manteau de peau, une écharpe sur le visage, le capuchon relevé. C’est la nuit, sur ce chemin, aux abords d’un village quelque part dans un endroit indéfini. Une charge indéterminée pour une mission inconnue. L’homme a juste eu le temps d’apparaître, à peine de faire un pas et l’image m’échappait déjà, le laissant dans son enfer sans aucune possibilité d’en sortir. Je ne me remets pas de la triste posture de cet homme dont je vais rêver maintenant, puisqu’il n’a pas fini sa course. Rêver dans la nuit noire apportera peut-être sa délivrance. Rêver dans le noir de la nuit vaut peut-être mieux que dans le blanc de la page.
    Je tenterai de te retrouver, Monsieur, pour que tu remplisses ta mission ou au moins que tu puisses rentrer chez toi ! Je reviendrai, c’est promis. Ne me rends pas responsable, je t’en prie.
    Il est en colère, je le comprends. Il est imposant comme bonhomme ! A demain, sinon gare ? Je n’ai pas le choix, semble-t-il. Alors à demain…
    

vendredi 5 août 2011

Angèle Paoli : Lalla ou le Chant des sables


Je relis d’une traite ce petit récit poétique (ou poème narratif) intitulé Lalla ou le Chant des sables d’Angèle Paoli (Editions Terres des femmes)

Au seuil du texte et du jour, Sarah se met en route. Elle laisse derrière elle son passé et son nom. Elle chemine pour éprouver la soif, le feu et tous les noms signifiant le désir. Elle chemine. Elle revoit son passé, entre dans cette zone où vivre est précédé de l’itératif « re » de « revivre ». Elle chemine. Elle s’affilie aux éléments et à leur nom. Dans une caverne, elle voit le soleil qui est en elle. Elle répète le nom des astres.
Perdue, elle se retrouve dans le vertige d’être soi-même.
Son corps est désormais sien, dans l’apesanteur que confère « le désir du désert » que je décline en « désir intransitif » (Rilke). Elle est aérienne dans cette extinction finale qui a tout d’une renaissance.

jeudi 4 août 2011

Ce qu'écrit un journal luxembourgeois à propos de la Tunisie

Giulio-Enrico Pisani 
Luxembourg, août 2011-07-26
Zeitung Vum Lëtzbuerger Vollek

Tunisie : un nouveau phare pour la Méditerranée ?
Au huit partis ayant pignon sur rue en Tunisie avant la révolution se sont ajoutés 92 nouveaux partis, portant leur nombre à 100.[1]  Est-ce pour ce petit pays une garantie de démocratie, de lumières et de progrès?  Une garantie, non!  Une chance, oui!  À condition que sa révolution en soit vraiment une et ne s’arrête pas à mi-chemin, en conservant nombre de structures, idées et traditions archaïques et obscurantistes et que la Tunisie devienne le premier pays arabe à réaliser ce à quoi même l’Europe donneuse de leçons ne peut que rêver: un état libre et laïque reposant sur une véritable séparation de la religion et de l’état.  Mais commençons par le commencement.  En effet, la situation inédite, que le printemps des peuples arabes a crée au sud de la Méditerranée, exige, au-delà du rappel de certaines règles sans doute salutaires, une focalisation sur une problématique bien précise.  
Cette vaste région qui s’étend du Moyen-orient au Machrek et au Maghreb est en train de passer à travers une gésine incroyablement longue et douloureuse, c'est-à-dire d’une situation de fin de règne à un état de postmodernité.[2]  Pour l’heure, seule la Tunisie – là où tout à commencé – a su s’arracher à la dictature et être capable de se mouvoir tout à la fois dans et vers la postmodernité, grâce à son élan démocratique, à la prise de pouvoir du peuple.  Mais sur le long terme?  Ce petit pays saura-t-il aussi prendre la relève politico-culturelle de Tyr, d’Athènes, de Rome ou de Carthage et devenir le phare du monde méditerranéen arabe?  Ni belliqueux ni dominateur comme ses prédécesseurs, bien sûr, mais bien grâce au rayonnement d’un esprit d’ouverture, de tolérance, de liberté et de civisme qui lui permette de conquérir, non les terres ou avoirs des autres peuples, mais, par son exemple, leur estime et leurs coeurs.  Aussi, cet article veut-il tout à la fois rendre un fervent hommage aux Tunisiens,[3] et indiquer aux authentiques démocrates parmi eux une piste pouvant leur faciliter la lutte contre un grave péril qu’ils ne connaissent d’ailleurs que trop bien.
  Un sérieux danger guette en effet la nouvelle Tunisie et sa démocratie et risque de la faire retomber, d’une liberté chèrement conquise, dans l’obscurantisme des forces rétrogrades qui s’engouffrent dans le processus démocratique, guettent ses moindres faiblesses et essaient d’en tirer profit.  Le professeur Jalel El Gharbi de l’université de Tunis/La Manouba écrit dans son article «Révolution et poésie en Tunisie»(v. note 2): «Jusqu’au 14 janvier, ce fut l’affaire d’une jeunesse éprise de liberté n’ayant aucune référence idéologique, aucun ennemi politique autre que le pouvoir en place. (...) Toutes les frontières semblaient abolies, tous les systèmes annihilés: la postmodernité. Les partis politiques sont arrivés par la suite, tout essoufflés…»  Mais ils sont arrivés, bien sûr... Les uns secouent l’arbre et les autres ramassent les olives.  Rien de nouveau sous le soleil!  Mais de quel droit et en quelle qualité les ramassent-ils?  En producteurs ou en profiteurs?  Les deux généralement.  Il faudra en prendre son parti, question de proportions.  Mais ont également surgi ceux qui ne font que profiter, ceux dont les valeurs sont radicalement opposées à celles de la liberté de conscience et d’expression, de l’indépendance, de l’humanisme et de la démocratie, dont ils ne profitent un bout de temps que pour mieux la détruire. 
Et c’est ceux-là, ceux-là mêmes qui se disent orthodoxes, fidèles à la «parole» divine, champions de la lettre plutôt que de l’esprit, ceux-là qui, par pur opportunisme et volonté de pouvoir trahissent de leurs prophètes et la lettre et l’esprit.  C’est le cas des islamistes, dont l’idéologie – en fait une hérésie – est construite sur le mensonge et l’ignorance.  Hélas, Michel Renard, directeur de l'ex-revue Islam de France,[4] contate dans un article qui apparaît dans de nombreux sites Internet,[5] que «Alors que la sécularisation et la modernité affectent inexorablement le vécu religieux des musulmans partout dans le monde, l'islam qui se fait le plus entendre est soit fondamentaliste (obnubilé par la norme réactionnaire), soit islamiste (obsédé par le politique).»  Progression du mensonge, donc.  En effet, rien dans le Coran n’indique qu’il soit accordé au Prophète une quelconque tâche ou mission politique.  Bien au contraire: selon le livre sacré de l’Islam, Allah interdit au prophète et à ses successeurs et «apôtres» toute intervention religieuse en politique.  Exactement comme six siècles auparavant Jésus Christ, Mahomet distancie clairement la parole de Dieu et la religion des affaires de politique et de gouvernance.  «Aucun programme politique ne peut émerger du Coran», précise Michel Renard et conclut que «Le découplage du religieux et du politique, autrement dit la laïcité, s'impose aujourd'hui aux musulmans comme il s'est imposé il y a un siècle à d'autres».  Par d’autres, Renard sous-entend bien sûr les chrétiens et leur accorde un satisfecit... prématuré. 
Petite parenthèse.  En effet, si des progrès ont été réalisés en «Occident» sur le chemin de la laïcité et des droits de l’homme, il reste que les églises – surtout catholique – fourrent leur nez partout et prescrivent aux citoyens ce qui est bien ou qui est mal et leurs fondamentalistes ont partout le vent en poupe et font même du lobbying à Bruxelles.  En Europe et en Amérique on est donc encore loin d’une laïcité complète.  Or, selon l’enseignement de son fondateur, Jésus, la religion chrétienne est censée être parfaitement laïque, esprit dont elle a été privée au cours des siècles par des théocrates avides de puissance, méprisant le texte des Évangiles et le réinterprétant à leur manière.  Fermons la parenthèse. 
Pour en revenir au Coran, Renard nous fournit, en se référant au théologien égyptien Ali Abderraziq et à son livre L'islam et les fondements du pouvoir (1925), une dizaine d’exemples précis.  C’est ce qu’il appelle «les versets de la laïcité dans le Coran»; j’en cite ici les trois plus significatifs.  Il s’agit donc, selon la religion musulmane, d’Allah s’adressant à Mahomet par la voix de l’ange :
«... Nous ne t'avons point envoyé pour être leur gardien» (4: 80), rappel élargi du «la iqraha fi al-din», c'est-à-dire «Pas d’obligation/coercition en religion – 2e surate».
«Tu ne disposes pas sur eux de coercition» (50: 45) a quasiment la même signification, mais est encore plus impératif à l’égard du Prophète et de ses successeurs et des autorités religieuses en général.
«Tu n'es là que celui qui rappelle, tu n'es pas pour eux celui qui régit» (88: 22-23) définit clairement le rôle purement spirituel de la religion et de ses ministres, qui n’ont rien à prescrire ou interdire dans la vie sociale et politique (seulement à recommander).[6]
Et il en va de même pour Jésus-Christ, dont l’Église catholique se prétend le «Corps mystique», qui a affirmé clairement la laïcité.
«Je ne suis pas venu pour juger le monde (terrestre)», lit-on dans l’Évangile de St. Jean (12,47).  Ce que Jésus y affirme clairement par l’intermédiaire de Jean, c’est que la justice humaine n’est pas son affaire.  Elle ne doit donc pas non plus être affaire de l’Église ou de ses représentants.
 «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu», ordonne-t-il selon les trois Évangiles synoptiques: Matthieu (22,21), Luc (20,25), Marc (12,17).  Ici, c’est la gouvernance (politique, économie, finance) des hommes dont Jésus refuse de se mêler; aussi affirme-t-il aux pharisiens, qui veulent le piéger, la séparation entre religion et état
Lorsqu’il chasse les marchands du temple, (évènement relaté par les quatre Évangiles) le message est tout aussi clair: église et religion n’ont rien à voir avec l’économie et le commerce.  Que l’église s’abstienne de juger et diriger les hommes et leur commerce (au sens large du mot), mais qu’elle s’occupe, chez ceux qui le désirent et seulement parmi eux, exclusivement de leur «salut» spirituel.[7]
Si j’ai cité ces passages des Évangiles, ce n’est pas seulement parce que de soi-disant chrétiens n’ont pas encore compris et accepté la laïcité, mais aussi pour faire le joint avec l’esprit du coran.  Car celui-ci admet le bien-fondé de l’enseignement du prophète Jésus, que Mahomet a reconnu comme valable.  Deux siècles plus tard, Muhammad ben Jarîr at-Tabarî, l’un des historiens et exégètes majeurs de l’islam, le confirmera formellement.  Aujourd’hui seule une laïcité sans réserves permet, en libérant la politique, la gestion et la justice d’une nation des interférences sectaires,[8] son épanouissement et celui des religions qui y sont représentées, ainsi que la coexistence harmonieuse de ses citoyens croyants, agnostiques ou athées.



[1]  http://fr.wikipedia.org/wiki/Partis_politiques_tunisiens
[2]  Dans la revue en ligne BabelMed (www.babelmed.net/).. Termes employés par Jalel El Gharbi dans ses articles du 23/7/2011 : 1. La révolution tunisienne et sa littérature et 2. Révolution et poésie en Tunisie.
[3]  Voir aussi mes articles dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 26.1.2011 «Tunisie: Dis-moi, l’intellectuel! C’est quoi, une révolution?» (en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article4296) et du 1.2.2011 «2011: Le Printemps des Peuples… arabes...» (www.zlv.lu/spip/spip.php?article4332)   
[4]  Forum musulman pour un islam laïque (islamlaïque.canalblog.com)
[5]  Paru sous le titre «Les versets pour la laïcité sont dans le Coran» ou «Les versets de la laïcité dans le Coran», notamment dans le Forum musulman pour un islam laïque (www.islamlaique.canalblog.com), ou dans Le portail de la communauté Musulmane (www.Mejliss.com).
[6]  Vérification de ces trois textes par le critique littéraire, écrivain et traducteur du Coran en luxembourgeois Jean-Michel Treinen.
[7]  Laïcité confirmée 4 siècles plus tard justement en pays berbère, à deux pas de la Tunisie. Dans «Philosophie politique et théologie au Moyen-Âge», Cyrille Michon, professeur de philosophie à l’Université de Nantes, rappelle que, selon St. Augustin, évêque (berbère) d’Hippone et Docteur de l’église catholique (354-430), «... si "le salut éternel incombe à l’homme en tant qu’individu", le "bonheur humain" (terrestre) incombe à l’homme en tant que genre, "collectivement".  Dès lors, la théorie augustinienne (...) appelle (...)"une sortie de la religion hors du champ public", fondement de la séparation entre l’Église et l’État».   
[8]  Je dis bien sectaires, car ceux qui se réclament d’une religion sans en respecter les principes les plus fondamentaux sont au mieux des opportunistes hypocrites, au pire des obscurantistes sectaires.  

vendredi 29 juillet 2011

Philippe Trouvé par Giulio-Enrico Pisani







Le Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek publie ce matin ce compte-rendu de notre ami Giulio-Enrico Pisani :
Philippe Trouvé et ses « Mots d’Elles »

Samedi, le 2 octobre 2010,[1] vous avez pu découvrir dans ces colonnes un exceptionnel peintre poète que ne recensent point les grandes encyclopédies classiques, ce qui n’a rien d’étonnant de nos jours, où la culture dominante décide des renommées.  Mais il en va tout autrement chez nous, la devise de notre journal étant «Mir schreiwen do weider wou di aner ophalen», c'est-à-dire: «Nous continuons à écrire, là où les autres s’arrêtent».  Et cela n’est pas seulement vrai en politique, mais aussi dans la culture, où nos «découvertes» ne se comptent plus.  Vous souvenez-vous, amis lecteurs, de l’excellent site www.philippetrouvepeintrepoete.net/, que Florent Trouvé a consacré à la mémoire et à la reconnaissance de son père Philippe, décédé il y six ans, en pleine munificence créatrice?  Oui?  Non? Peu importe; de toute manière, ce n’est pas pour vous le rappeler que j’écris ces lignes, quoique... ce soit pour moi toujours et encore un véritable bonheur, que de plonger ou replonger dans l’univers pictural et poétique de Philippe Trouvé.  Mon but est cette fois simplement de vous annoncer la parution de «Mots d’Elles»,[2] son dernier livre. 
Eh oui, grâce à l’infatigable enthousiasme de son fils Florent, Philippe Trouvé continue de manifester sa présence sur la scène artistique et littéraire.  Un authentique bijou que ce petit ouvrage dédié à ses modèles et donnant à travers elles la parole (Mots d’Elles) à tous les modèles qu’il a admirées, aimées et anonymement immortalisées!  Anonymement?  Pas vraiment tout de même, car, selon la formule consacrée «Un bonjour à ceux qui se reconnaîtront», il ne fait pas de doute, que maintes jeunes femmes et autres aujourd’hui moins jeunes se retrouveront dans les beautés mi-vêtues, nues, silhouettées ou esquissées qui ont désiré être immortalisées par les pinceaux de l’artiste.  Ce sont elles qui animent aujourd’hui ce charmant flash-back qui, soulevant le voile du passé, rend au présent et nous permet d’approcher, d’apprécier davantage encore, l’œuvre et la personnalité de ce remarquable artiste.    

N’ai-je pas déjà écrit en octobre 2010 mon étonnement, que l’extraordinaire parcours artistique et poétique de Philippe Trouvé ne lui ait pas valu davantage de reconnaissance?  Une célébrité qu’il eût autant mérité sinon plus que bien d’autres?  Mais quelle importance?  La valeur ne se mesure pas à l’aune de la notoriété.  Je pense toutefois, que s’il avait encore la possibilité de joindre sa créativité au concert de ceux qui vivent de la beauté d’aimer et de l’amour du beau, le monde s’en porterait un tout petit peu mieux.  Je vous rappelle que Philippe Trouvé, né à Lisieux le 3 mars 1936 (le même jour que le poète André Laude), mourut à Caen le 2 août 2005.  Il a commencé à peindre très tôt, fréquenta, adolescent, les ateliers de Serge Poliakoff à Paris et de Nicolas de Staël à Antibes et rencontra au début des années soixante à Saint-Paul de Vence Marc Chagall, dont il dira qu’«il m’a appris à peindre le paysage qui habite mon âme».  Directeur de la maison des jeunes d'Epinal en 1963-64, Philippe Trouvé rencontre aussi le peintre et graveur lorrain André Jacquemin,[3] qui viendra à son tour titiller son esprit aussi boulimique de culture que de beauté, affiner son talent et parfaire son dessin.

Mais c’est bien plus tard, en 1995, depuis «La Source» et ses colombages à Coquainvilliers dans le Calvados, que le peintre-poète nous écrit, comme s’il avait veillé lui-même à la mise en musique de ce livre: «Ce n’est pas un poème / ni même des souvenirs / pas non plus un album érotique et voyeur / et pas encore un testament...». Et son fils de préciser, que ces écrits sont les «Textes de Philippe sur l'étrange rapport du peintre à ses modèles, illustrés de ses propres peintures, fruits de l'alchimie secrète de ces rencontres».  Poésie?  Pas toujours, mais ici et là.  De ses réminiscences qui surgissent en vrac, remontées mnémoniques jetées sur papier telles quelles, sans affinage parfois, poétisées ailleurs, Philippe Trouvé s’explique dans le second poème du recueil, L’Atelier de Véroniques:  «... Vos noms en souvenir / guirlande d’alphabet / sans rime ni raison versifiant ma mémoire / en mon automne / - il pleut ce soir - / Êtes-vous à l’abri? / Fait-il chaud dans ton coeur?  Véronique... / Véroniques! / comme chantent vos hier dans vos cadres...» 

Et voilà qui nous éclaire sur l’apparente erreur dans le titre du poème.  Véronique devient les Véroniques, plurielles donc, englobant toutes ses modèles, image tout à la fois de la femme désirable, désirée, désirante dans la pérennisation d’un moment bénit et portrait d’époque, où l’artste se retrouve lui-même «... comme chantent vos hier dans vos cadres / figés / me regardant vieillir / et m’observant oeuvrer... ».  Mieux encore, elles lui auront survécu.  Car il est juste qu’à l’instar de la «Liseuse» d’un Vermeer et de la «Vénus» d’un Botticelli, ses oeuvres, reflets de son esprit et de son interaction avec ses inspiratrices, survivent au peintre, au poète, au créateur.  Elles vivront en effet encore longtemps, les Véronique, Edwige, Nina, Doriane, Nancy, Céline, Nathalie, Adélaïde Sophie et autres Laura, dont l’aura entoure le poète de cette jeunesse qui vivra tant que femme sera.
Force est toutefois de reconnaître que les textes réunis dans ce recueil ne sont parfois ni des meilleurs ni des plus poétiques mesurés à ce qu’on peut lire par ailleurs sur le site de Philippe Trouvé.  Souvent érotiques, ils se sont sans doute retrouvés ici, comme pour une fête galante, tout étonnés en fin de compte de découvrir, une fois rassemblés et reliés, que les dessins et tableaux exposés étaient d’une sensualité exquise, dont la finesse exclut toute grivoiserie; tous capables, à une exception près,[4] de conquérir les musées et amateurs d’art les plus exigeants.  J’imagine le sourire quelque peu ironique de l’artiste qui, sur le point de prendre congé de nous, tend l’oreille et murmure: «... J’entends dans le lointain / les roues d’une charrette / c’est ici qu’elle s’arrête / – Allons monsieur il est temps!»
Ce sont ses derniers mots, ou mots d’elles, les derniers du recueil en fait.  Mais comme pour bien affirmer, au-delà de l’écriture, sa présence parmi nous à travers son oeuvre, au-delà du silence apparaît page 58 une ravissante terracotta.  C’est une jeune fille debout au bain à l’allure délicieusement timide.  Elle se tient un peu gauchement, sa tête légèrement surdimensionnée suggérant l’enfance,[5] les épaules puissantes l’hermaphrodite, le sein généreux la féminité, sa fermeté un fantasme, l’eau (?) où baignent ses jambes n’étant qu’esquissée.  Paradoxalement, le génie de cet émouvant chef-d’oeuvre frémissant de vie n’est pas sans rappeler son opposé, ce symbole de mort qu’est le «Guernica» du grand René Iché,[6] ce qui est d’autant plus remarquable, que Philippe Trouvé semble n’avoir effectué que de sporadiques incursions dans le domaine de la sculpture.  Adieu Philippe!  Ou, plutôt, au revoir, car nous n’avons pas fini de te découvrir!    





[1]  Cet article peut également être lu en ligne sur www.zlv.lu/spip/spip.php?article3583
[2]  Mots d’Elles, 60 pages, couverture et illustrations couleur, publié sur www.lulu.com. Livre/cahier: 10,80 € + frais d’expédition. Téléchargement/lecture (e-book): 0,79 €.- Visualisation sur www.philippetrouvepeintrepoete.net/.../MotsdElles   
[3]  André Jacquemin était depuis 1953 conservateur du Musée départemental d'art ancien et contemporain d’Épinal, ainsi que du Musée départemental des Vosges à Épinal.
[4]  Unique fausse note du recueil, à mon avis – affaire de goût et n’engageant que moi: «Le foulard bleu» qui illustre la page 21, figure en 1er de couverture (coin inférieur droit) et qui, quoique picturalement excellent, détonne par son côté, disons, pin-up, dans la poétique du tout.
[5]  Peut-être un peu aussi à la manière de ces personnages debout de la statuaire classique destinés à être vus d’en bas et dont les lois de la perspective amènent le sculpteur à grossir les parties supérieures qui, autrement, paraîtraient trop petites au spectateur.
[6]  Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 19.9.2009 - www.zlv.lu/spip/spip.php?article1298. Concernant Guernica (de René Iché), voir notamment http://fr.wikipedia.org/wiki/Guernica_(sculpture)

mercredi 20 juillet 2011

Giulio-Enrico Pisani présente Je te nomme Tunisie de Tahar Bekri.

Notre ami l'écrivain Giulio-Enrico Pisani présente dans le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek le tout récent recueil de Tahar Bekri :
Tahar Bekri : Je te nomme Tunisie

La poésie, expression difficilement contrôlable de geysers subconscients, mystérieuses pulsions et sentiments spontanés, se prête mal à l’affirmation d’idéologies, aussi nobles soient-elles. Peu nombreux furent les poètes européens et américains – et des plus grands –, dont les idées et idéaux défendus en vers ne se pervertirent pas en images d’Épinal, plats dithyrambes ou autres baudruches déclamatoires. Les poètes du Proche Orient et du Maghreb me semblent pourtant mieux parvenir à éviter ces travers. Les Tawfiq Zayyad, Nazim Hikmet, Mahmoud Darwich, Jalel El Gharbi, Moncef Ghachem, Mokhtar El Amraoui, Ahmed Ben Dhiab, Salah al Hamdani, Abdellatif Laâbi et, justement, Tahar Bekri, pour ne citer que ceux-là, savent en effet poétiser les idéologies de la libération, du patriotisme, de la justice et de la fraternité sans s’empêtrer dans le pompier, l’héroïsation, la grandiloquence ou le chauvinisme.

Voilà un peu plus d’un an que je vous présentai dans ces colonnes (1) l’essayiste et poète Tahar Bekri à travers son livre-journal-pamphlet «Salam Gaza, carnets», paru aux Éditions Elyzad de Tunis. S’insurgeait-il encore à l’époque comme nous tous sur la razzia d’Israël contre Gaza et tonnait-il contre l’occupation indigne des villes et territoires palestiniens de Cisjordanie, qu’aujourd’hui il peut user d’accents plus optimistes. Ailleurs, bien sûr, car l’espoir ne point toujours pas en Palestine. Mais la chute des Ben Ali et des Moubarak, liés à Israël via la maffia des dictateurs et des multinationales du système néocolonialiste, lui entrouvre un soupirail, aussi, quand Tahar Bekri chante sa Tunisie libérée, il ne s’y limite pas, loin de là. La Tunisie qu’il nomme n’a que faire – peut-être malgré elle – des races, des haies, des frontières; elle a été au 3ème millénaire le flambeau et l’étendard de la liberté des peuples. Saura-t-elle devenir leur exemple? Mais l’auteur n’est pas ici dans l’évènement, qui ne saurait qu’être catalyseur; il s’explique (2):

«... j'ai commencé l'écriture (de ce recueil) en 2009, au Pouldu face à l'île de Groix, où vivait Gauguin et fut exilé Bourguiba. J'ai écrit les premiers poèmes, dont quelques extraits ont été publiés d'ailleurs au Liban, à Marseille, à Bruxelles, en Turquie... C'était à l'origine "Chants pour la Tunisie" où je reviens sur ma jeunesse éloignée, cette terre lointaine que j'ai toujours porté en mon coeur, en vivant dans l'exergue d'un poète turc Yunus Emre": au delà des mots est mon coeur". Dans ces "Chants" au début, il y'a certainement Chebbi car le verbe chanter est très fort en poésie, il est un hymne. Depuis le 17 décembre "décembre de la colère", je me devais en tant que poète nommer ce qui s'est passé à ma façon avec cette évocation des éléments naturels, sensibles, concrets et matériels y compris nos fleurs, nos plantes, et nos lieux d'une façon générale.»

Cependant, si dans «Je te nomme Tunisie» (3) sept lustres d’exil arrachent au poète des vers d’un lyrisme vibrant, empreints de patriotisme et d’une poignante nostalgie – l’oliveraie à perte de vue, le vol de la huppe, les étangs et les roseaux de sa terre natale – sa vision porte bien plus haut et plus loin. Est-il seulement conscient lui-même combien sa poétique est universelle et proche d’un Mahmoud Darwich écrivant «...Et je m’en suis allé chercher mon espace / Plus haut et plus loin / Encore plus haut, encore plus loin / Que mon temps…». En effet, au-delà de la terre, de sa terre, de celle que Tahar Bekri nomme Tunisie, sa Tunisie devient allégorie, se transfigure en Tunisie mystique, souffle de liberté dont le parfois hésitant, mais inéluctable crescendo explose dans son dernier poème: «Je t'aime / Dans les lueurs étincelantes / Dans l'envolée des rayons comme des rubis / Dis au soleil / Libère ta lumière / L'éclipse est sœur des potentats / Suppôts tapis dans les pliures sans relâche / Dis au soleil / La rumeur par-delà les haies / Paraphe nos désirs de pleine lune / Cyprès figuiers de barbarie et alfa / Pour tanner nos visages / Nulle peur ne se terre / Mais la torche neuve et résolue». Quant aux points de suspension absents, qui pourraient laisser le poème ouvert, il faudra vous les imaginer, amis lecteurs, car d’une part la poésie de Tahar Bekri se passe de ponctuation et d’autre part rien n’est achevé. Tout au plus peut-on se l’imaginer dire, comme Jean Sénac: «Et maintenant nous chanterons l’amour / Car il n’y a pas de Révolution sans Amour…»

«Né en 1951 à Gabès en Tunisie», lit-on un peu partout sur le net, Tahar Bekri vit depuis 1976 à Paris, qu’il a rejoint après deux séjours dans la prison de Borj Erroumi, et ne pourra pas revoir son pays natal avant 1989. «Je quittais la prison de Bordj Erroumi / La blessure béante / Sanguine comme un bourgeon charnu / Le mauvais sang serré entre les dents / Retourné dans l’infamie / Que des plumes perdues au rêve... », nous dit-il en effet au chant XIII. Et de nous rappeler du même coup, que le printemps tunisien pousse ses racines bien plus loin que le 4 janvier 2011 et jusqu’aux immortels vers de Chebbi, «Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, / Force est pour le destin de répondre / Force est pour les ténèbres de se dissiper, / Force est pour les chaînes de se briser...» (4) et au-delà. Chebbi, que je cite pour lui plus haut – Dans ces "Chants" au début, il y'a certainement Chebbi –, Tahar Bekri l’honore dans son chant XX: «Je te reconnais ami Aboulkacem Chabbi / Du côté des Chants de la vie / Tous ces rameaux se lèvent / Pour fleurir la Belle Tunisie / Voici ton poème sur le corps / De l’étoile entourée du croissant / Blanc et rouge pour les meilleures boutures» tout en le reliant au présent : «... Dis à la vilénie / Les despotes ne sont pas des nôtres / Ils prennent la poudre d’escampette / A toute barde leurs poches gonflées / Comme des voiles de corsaires...».

Retour donc à partir du chant XVIII aux vers de combat de la première partie. Il est vrai qu’entre- temps il y a eu interlude, douloureux, mais riche, l’exil, l’épreuve, la souffrance de l’éloignement, mais aussi, en XIV, l’apprentissage de la liberté, l’épanouissement de la poésie et du rêve punique sur les rivages bretons en face de l’île de Groix: «Dans la pénombre des océans / Où finit la terre / Loin de toi ma geôlière / J’écoutais Haendel...» et, en XV: «Si j’étais cantate de Jean-Sébastien Bach / Dans la forêt aux mille chênes / Pierre de chapelle / sans calvaire (...) Parmi les embruns nourris / Des ailes du goéland».

Tahar Bekri a publié une vingtaine d'ouvrages (poésie, essai, livre d’art) en français et en arabe. Sa poésie est traduite dans différentes langues (russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.) et fait l'objet de travaux universitaires. Son oeuvre, marquée par l'exil et l'errance, évoque des traversées de temps et d'espaces continuellement réinventés. Parole intérieure, elle est enracinée dans la mémoire, en quête d'horizons nouveaux, à la croisée de la tradition et de la modernité. Elle se veut avant tout chant fraternel, terre sans frontières. Tahar Bekri est considéré aujourd'hui comme l'une des voix importantes du Maghreb. Il est actuellement Maître de conférences à l'Université de Paris X - Nanterre».

Je m’en voudrais de clore cet article sans vous signaler que ce petit livre est illustré par Lawand, peintre d'origine syrienne, qui vit et travaille à Lille. Il en a illustré l'édition courante de dessins et son tirage de tête de peintures. Le photographe et galeriste Alain Rouzé dit de lui que «... Peuplé d’ombres sorties indemnes de la souffrance d’un monde ancien, son oeuvre est chargée d’hommes renaissants aux formes encore vagues escortés de silhouettes trépassées mais précieuses. Une cohérence chargée de l’essentiel d’un tout, d’une énergique puissance à nous faire tenir debout, d’un amour des hommes sans limite ou la tendresse s’impose avec force.» Alain Rouzé se doute-t-il seulement à quel point ses mots, destinés à Lawand, frôlent – sans toutefois la cerner – la poésie de Tahar Bekri?

1) Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 11.6.2010, Article intitulé «Tahar Bekri : Salam Gaza, carnets... d’un pogrom sur le ghetto & de camps-prisons en Palestine», en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article2937


2) Dans une interview accordée à Sarra Belguith, publiée dans Tunisie Soir du 2.6.2011-.

3)Aux Editions Al Manar, Casablanca; Bureau français: 96, bd. Maurice Barrès 92200 Neuilly.-

1.000 ex. tirés sur Bouffant édition. 15 €. (ISBN 2-978-2-36426-001-6, juin 2011), en librairie ou en ligne sub www.editmanar.com/

4) Abou el Kacem Chebbi (1909? – 1934) est considéré par les tunisiens comme leur poète national. Ces quatre vers, extraits de son poème «La Volonté de vivre», sont intégrés à la fin de l’hymne national tunisien. Mais il suffit d’un coup d’oeil à la blogosphère pour comprendre que Chebbi inspire la jeunesse dans tout le Maghreb et même au-delà.