dimanche 6 septembre 2015

Albertine retrouvée

Caroline Tillette ressemble à s'y méprendre à Albertine...

Scène du film A la Recherche du temps perdu de Nina Companeez où Caroline Tillette campe  le rôle d'Albetine Simonet.

lundi 24 août 2015

Poème de Giulio-Enrico Pisani


Toujours et encore ces livres
Toujours et encore cette fenêtre
si différente selon que l'on désire
l'intérieur ou ... l'infini.

Ma bibliothèque 

Giulio-Enrico Pisani La nuit est un autre jour. Editions Op der Lay

dimanche 23 août 2015

Laurent Fels lu par Giulio-Enrico Pisani


Cyclamen, un caïeu d’enfant mort ?


Simultanément à ce mini-recueil de poèmes de Laurent Fels, poète dont je présente les oeuvres dans nos colonnes depuis plus de dix ans, j’aimerais aujourd’hui vous parler de l’éditeur qui l’a publié. Quant à l’auteur, «qui / pardonnera // la dernière minute // le geste / d’une main // en contre- / plongée...», me pardonnera-t-il également l’irrévérence d’user à ce fin quelques-uns de ses mots portant «sur l’autre / versant // de la / page // l’haleine / tiède // souffle / effacé // - un présage / né d’une / promesse»? Est-ce donc cette promesse, que la micro-maison d’éditions La Porte veut tenir, en publiant dans sa collection «Terre à Ciel, Poésie d’aujourd’hui» ses petits livres de quelques 16 (parfois 24) pages, cousus-main, tirés et numérotés à 200 exemplairesi? Est-ce également entre les pétales de ces mini-réceptacles couleur crème que, à l’instar d’un horticulteur amoureux, Yves Perrine, leur directeur, couche les poèmes, ces bulbes gros des rêves dont il enrichit ses parterres bibliophiliques? Sûr! Et que Cyclamen Persicum Felsi y figure en bonne place n’a en soi rien d’étonnant.
Rien d’étonnant non plus, que nous soyons reçus dès les premières mini-pages de ce mini-livre, par des mini-vers mesurés avec une telle parcimonie, qu’elle pousse le désormais fameux minimalisme felsien jusqu’à économiser majuscules et ponctuation. Il ne vous reste plus qu’à l’imaginer, ami lecteur. Oh, non pas arbitrairement, bien sûr, ni, non plus, selon votre premier ressenti! Si vous y avez déjà gouté, vous n’ignorez plus que la poésie de Laurent Fels se livre et se déguste moins que toute autre de la façon prédigérée dont l’oiselle nourrit ses petits. Ses couplets, ses vers, ses mots finement choisis et précisément placés là, où vous les lisez, ne constituent pas des agapes artistement préparées selon les règles de la poétique avec les ingrédients de l’imaginé ou du ressenti d’un auteur-maître-queux. Loin de là! La magie est ailleurs. Par de simples indications, clefs enfilées sur un cordon que vous seuls pourrez dénouer, l’auteur vous encourage à devenir à votre tour le poète que la lecture de ses mots, mais aussi de ses non-dits, de ses points, points-virgules, ou points d’interrogation absents, pousse à placer selon son entendement, sa sensibilité et ses sentiments... Les vôtres?
Ce n’est pas chose aisée, sans doute. Mais elle se révèle vite d’autant plus gratifiante, qu’elle fait de vous un poète dans le sens complet du terme. Vous voilà, en effet, poète lisant le poète... «qui / pardonnera // la dernière / minute // le geste / d’une main // en contre- / plongée // encore / aimante /// où tressaille // l’ombre / d’un doute // comme / une enfance // enfouie / dans le regard // de deux / yeux // morts»! À moins qu’il y ait doute, bien sûr... Dans ce cas, vous percevrez ces deux premières pages plutôt comme interrogation, que, à défaut de ponctuation imposée, vous pourriez lire «Qui / pardonnera // la dernière / minute // le geste / d’une main // en contre- / plongée // encore / aimante /// où tressaille // l’ombre / d’un doute // comme / une enfance // enfouie / dans le regard // de deux / yeux // morts?». Vous n’avez que copié en majuscule la première lettre, placé un point d’interrogation à la fin, et déjà tout change. Le poète qui pardonnera devient... des inconnus appelés à pardonner. C’est une interprétation. Mais qu’en est-il de la parole sous-tendue et des nombreuses idées sous-entendues, ou simplement possibles? Que ressentez-vous quand «... l’enfant // se retire / dans la // fosse /verte // vaincu / et comme // mort / d’avoir vécu»? Le Cyclamen ne manque pas de variantes, ni ses caïeux, mais ceux-ci reposent encore dans les non-écrits de Laurent Fels. À vous de les découvrir, les réveiller et les révéler!
L’une des caractéristiques essentielles de la poésie de Fels réside en effet non seulement dans l’immense liberté de lecture, d’interprétation et d’appréciation qui vous y est laissée, mais surtout dans son choix d’être plutôt votre inspirateur que votre précepteur, ou, si vous préférez, plutôt votre entraîneur que votre maître. Vu par le poéticien et poète Jalel El Gharbi, le minimalisme poétique de Fels et son abandon de l’exhaustivité en faveur d’une réduction quasi-binaire, peuvent nous faire «... penser (...) aux œuvres de Malevitch scindant l’objet en deux (dans ce qu’on pourrait appeler une poétique de la fissure». C’est pourtant Stéphane Mallarmé qui s’en approche – je pense – le plus, dans sa réponse à Jules Huret, qui la rapporte comme suit: «Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu; le suggérer, voilà le rêve!». Paradoxe, que celui de ce maître dispensant un conseil dont il faisait fi! Mais peut-être estimait-il que le temps n’en était pas encore venu.
Les mots qui importent seraient-ils donc ceux qu’on n’écrit point ni ne lit? me demandai-je déjà lors de ma précédente présentation de poésie felsienne. Ceux que j’appelais les non-dits? Et pourquoi, ce qui est si fréquent dans la vraie vie, le sous-entendu, la circonlocution, l’insinué, l’invisible, le «tourner autour du pot» ne serait-il pas possible en poésie, genre littéraire où, de nos jours, quasiment tout est permis? Laurent tournerait-il autour des mots? Oui, mais seulement pour mieux en définir d’aucuns, les situer – heureux élus – au milieu de la feuille (presque) blanche, des non-dits ou de leur résultante: son poème. Et pourquoi devrait-on décrire tout ce qui s’agite autour d’un feu de camp, lorsque, placé dans tel contexte, le terme «feu de camp» peut à lui seul définir la scène, tout comme, un peu plus loin, l’expression «braises fumantes» témoignerait du même camp sombré en quasi-léthargie? Lancez-vous donc et n’hésitez plus à découvrir entre les pétales du Cyclamen de Laurent Fels votre propre créativité poétique, et peut-être parviendrez-vous à dégager une lueur d’espoir de ce jardin à la normalité tragique!
Né à Esch/Alzette en 1984, Laurent Fels est enseignant-chercheur, écrivain, poète, professeur de littérature française et de latin, éditeur, lauréat de plusieurs prix, ainsi que membre et coopérant de tant d’académies et prestigieuses institutions à travers le monde, que je vous laisse le soin d’en découvrir le détail sub:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Fels
Giulio-Enrico Pisani
1) Pour commander Cyclamen, s’adresser soit à Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin, F-02000 Laon, ou se renseigner auprès de Laurent Fels, laurent.fels@education.lu. Prix : 3,80 EUR le livret (ou 6 numéros – abonnement à La Porte – à 21,- EUR) port compris... pour la France. (et le Luxembourg ???)
2) Jules Huret : Enquête sur l’Évolution Littéraire, Les Précurseurs, Stéphane Mallarmé, Bibliothèque-Charpentier,1891. En ligne, notamment sur ttps://fr.wikisource.org/wiki/Enquête_sur_l’évolution_littéraire
Zeitung Vum d'Lëtzbuerger Vollek
 Freitag 21. August 2015

vendredi 14 août 2015

Giulio-Enrico Pisani De l’Éternité et de l’Immortalité selon Sapphô(1) de Mytilène,

De l’Éternité et de l’Immortalité selon Sapphô(1) de Mytilène,

ou comment Daniel Aranjo se fond en une femme de 24 siècles son aînée en pénétrant son esprit et en mou’aradhant (2) sa poésie
Illustration de Janine Laval
« Au départ, » m’écrivit Daniel Aranjo, « il y a eu la lecture de Leopardi(3) et d’un ou plutôt deux poèmes de ses Canti : d’abord « Dernier Chant de Sapphô » (sur l’enfance perdue de Sapphô, l’enfance, la première chose que l’on perde et que l’on perd), « Ultimo Canto di Saffo », en italien, qui m’a inspiré le sous-titre de mon recueil... ». Dans un second mail, pris sans doute de pitié pour moi, qui pataugeais comme crapaud myope dans son pré poétique entre vers libellulaires et blancs fleurissants, il me confirma que rien n’était emprunté à Sapphô. Et je lisais, étonné, ébahi, époustouflé par la faculté de l’auteur à pénétrer l’esprit et l’écrit d’une poétesse d’il y a vingt-cinq siècles, ainsi qu’à ressentir, concevoir et rendre émotions, hésitations, doutes, érosion, lacunes et ruptures d’une oeuvre fragmentaire et fragmentée mieux qu’elle ne l’eût pu. Ah, poésie, quand tu nous nous tiens ! Qu’envierais-tu à l’histoire et aux légendes ?
Dire, que j’y avais tout d’abord cru voir oeuvre de restauration, de complétion ! Mais non, « Tout est de moi » m’écrivit donc Aranjo. « J’ai fait « du » Sapphô non sans humour ni tendresse et d’abord par les nombreux trous de mon texte aussi mutilé et énigmatique que ce qu’on a cru garder de Sapphô. Présenter un texte comme une traduction de l’antiquité est un canular classique. Leopardi en a fait (mais pas sur Sapphô), tout comme Pierre Louys avec sa célèbre Bilitis... ». Et pourquoi ne pas citer les fameux Poèmes d’Ossian, barde écossais du IIIe siècle, qui aurait été l’auteur d’une série de poèmes dits gaéliques, traduits et publiés en anglais au XVIIIe par le poète James Macpherson, qui eurent un énorme retentissement ? Ils étaient en fait des créations de Macpherson, inspirées de textes folkloriques anciens. Ce que l’histoire omet d’écrire, c’est que, le temps de ce type d’écriture, Mcpherson, Leopardi ou Aranjo deviennent eux-mêmes réellement ceux qu’ils rappellent sur le devant de la scène.
La genèse de ce recueil, si joliment illustré par l’artiste Janine Laval, étant ainsi sommairement posée – je dis sommairement, car il mériterait bien mieux –, nous pouvons nous pencher sur ce délicat bouquet de mou’aradhas au parfum lesbien. Ci et là du moins, entre deux brisures, grâce à la lucidité de l’auteur qui, « devenu une femme, et Sapphô, le temps d’un recueil », un peu comme Tolstoï dans Le Bonheur conjugal, Flaubert dans Madame Bovary ou Roddy Doyle dans La Femme qui se cognait dans les portes(4), l’auteur donc précise : « ... j’avais peut-être (...) réussi à faire un peu la même chose avec ce recueil saphique (...), procédé (qui) m’a (...) permis de dégager la douceur qui figurait déjà dans certaines de mes autres oeuvres, la part de féminité propre à chacun – ici, de double féminité puisqu’il s’agit de Sapphô (...), puisque je cache sous un nom d’emprunt la part de féminité que tout homme porte en soi... ».
Tenez ! Sous le titre De l’Immortalité (le même pour divers poèmes), le poète, mué en poétesse, « chante » page 22 « la jeune emphase de tes seins […] / large papillon monarque, / comme à Rhodes, sur une flaque / de quasi asiatiques nymphéas […] / / l’humanité peut disparaître, / il ne la verra pas ; comme / il ne voit déjà pas cette boue de / fleurs, ni le nénuphar, qu’il est ; / / et pourtant il se sait belle, comme toi, / puisqu’il fait la belle pour sa belle / de tout l’éclat de sa craie de couleurs / derrière une brume de prétextes puérils, / / hélas comme nous toutes. »
« Réinventer Sapphô », intitule Salah Stétié sa subtilement frappante préface et écrit : « ... Que faire d’autre face à des fragments intenses d’une œuvre éclatée et disparue ? Au silence de la poétesse, c’est notre propre silence (...) exalté par la volonté d’écoute (...) du murmure, du soupir presque indiscernable, du chant muet des lèvres qui se touchent (...) Se saisir de l’ombre, traquer l’évasif pour lui donner un fantôme de corps, toucher à son tour la peau des lèvres et le ruissellement des épidermes, les brûlantes rosées de l’amour. Sensualité et précision, attachement à la nuance la plus subtile au sein même d’un trouble diaphane, tel est le secret de la si pure expression saphique (...) sous la plume recréatrice de Daniel Aranjo ».
Mais s’agit-il d’une recréation stricto sensu ? Ne sommes-nous pas davantage confrontés à une pénétration avec tentative d’absorption, de phagocytose, à l’essai d’un mariage d’amour total, symbiotique et quasi-incestueux, où le poète contemporain épouse, en se donnant sans réserve, une consoeur de jadis qu’il ressuscite pour mieux la posséder ? Hypothèses, certes, mais n’ont-t-elles pas aussi effleuré l’éditeur, qui a catalogué cet étonnant hybride poétique dans la « Catégorie : Essais / Recherche » plutôt que Poésie ? Que de questions, ma foi ! Utiles ? Oui. Indispensables ? Non. Goûter aux délices limpides de ces eaux poétiques n’est-il pas bonheur en soi ? Faut-il vraiment fouiller les profondeurs pour accéder au ciel ?
Daniel Aranjo, devant la statue de Toulet (île Maurice)
Né en 1950 à Pau(5), l’écrivain, dramaturge, essayiste et poète Français d’origine portugaise Daniel Aranjo passe le CAPES, l’Agrégation Lettres Classiques, thèse 3ème cycle littérature française à Paris IV, HDR littérature française et comparée, qualifié aux fonctions MC 9ème et 10ème sections du CNU(6), PR 10ème section, Prix de la Critique de l’Académie française 2003, lauréat de quatre autres prix (Maison de Poésie de Paris, Société des Poètes Français, et deux autres prix de l’Académie française). Professeur des Universités (théoriquement retraité, mais d’autant plus productif) en littérature française moderne (poésie), littérature comparée du Sud (Espagne, Portugal, domaine méditerranéen, Antiquité gréco-latine) et domaines comparés (musique-littérature, droit-littérature). Outre plusieurs centaines d’articles, mini-essais, recueils de poèmes et textes pour le théâtre, furent publiés ses ouvrages majeurs Paul-Jean Toulet (1867-1920) en 1981, Saint-John Perse et la musique en 1989, Salah Stétié, poète arabe en 2001, Tristan Derème, le télescope et le danseur en 2003, le premier et les deux dernier couronnés par des prix de l’Académie française(7).
**
Le recueil de poèmes, ou essai poétique, « De l’Éternité et de l’Immortalité selon Sapphô de Mytilène » de Daniel Aranjo, artistement illustré par les peintures de Janine Laval et préfacé par Salah Stétié, a été publié en 2007 aux Édition Poiêtês et l’éditeur m’assure qu’il en a encore quelques exemplaires(8). Il peut donc encore être commandé au prix de 15,- EUR sur le site http://poesie-web.eu/editions-poietes.html ou bien en écrivant à laurent.fels@cahiers-de-poesie.fr.st.
Giulio-Enrico Pisani (Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek)
***
1) Poétesse grecque ayant vécu à Mytilène sur l’île de Lesbos. Elle serait née vers 630 av. J.-C. à Mytilène ou Eresós et morte vers 580. Très célèbre durant l’Antiquité, son oeuvre poétique ne subsiste plus qu’à l’état de fragments. Tout (presque) sur Sapphô, sa vie, sa poésie, son milieu, ses rapports au milieu et à la mythologie de l’époque sur le très riche site www.saphisme.com
2) Verbe dérivé de mou’aradha, terme de poétique arabe désignant un poème inspiré d’un poème reconnu et écrit dans une thématique apparentée, afin de lui rendre hommage et surtout choisir sa propre lignée. Si le concept existait en français, on l’appellerait peut-être « para’poème » ( ?) par analogie à paraphrase.
3) Giacomo Leopardi, poète italien majeur (1798-1837)
4) Léo Tolstoï y écrit à la première personne, en se mettant dans la peau de l’héroïne de sa nouvelle, tout comme Roddy Doyle dans son roman, où l’on oublie, en le lisant, qu’il a été écrit par un homme. Flaubert, lui, n’écrit à la première personne (de l’héroïne), mais pénètre à tel point l’âme et l’esprit d’Emma, qu’on lui a fait dire (et peut-être l’a-t-il dit) « Madame Bovary, c’est moi ».
5) Pyrénées-Atlantiques
6) CNU = Conseil National des Universités
7) 2003 Prix de la Critique pour « Tristan Derème, le télescope et le danseur » 1989 Prix Biguet pour « Saint-John Perse et la musique » 1981 Prix Gustave Le Métais-Larivière pour « Paul-Jean Toulet (1867-1920) »
8) Il m’a parlé d’une dizaine d’exemplaires restants. Mais a-t-il vraiment compté ou simplement estimé ? Disons que l’amateur intéressé ne devrait pas trop attendre…
 jeudi 13 août 2015 

jeudi 30 juillet 2015

Mohamed al-Sghair Ouled Ahmed, poète... par Giulio-Enrico Pisani

Giulio-Enrico Pisani
Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek
Luxembourg, 29 juillet 2015

Mohamed al-Sghair Ouled Ahmed,

poète et... « mauvais garçon »

C’est grâce à un brin de poème trouvé il y a à peine quelques jours sur le Net, que j’ai pu découvrir cet exceptionnel poète tunisien, dont les mots, le rythme et la versification tout à la fois percutante et rustique m’ont littéralement fasciné.  Je ne pense pas m’aventurer bien loin en affirmant qu’il me rappelle certains écrits de ces mauvais garçons de la poésie, de cette poésie qui vomit les pouvoirs établis, poésie de Villon à Brassens en passant par Verlaine et Rimbaud.  Autant par son absence de fioritures que par son rythme martelé, parfois lancinant, un peu «à la Pink Floyd dans The Wall», cet extrait est magistralement rendu dans sa traduction par mon ami Jalel El Gharbi, qui l’a inscrit dans son blog et dédicacé «À Sghair Ouled Ahmed avec mes voeux les plus affectueux!»[1], sous-entendu «de guérison».  En effet, Sghair Ouled Ahmed[2] est très malade et souffre depuis longtemps d’un cancer,[3] sombre tunnel de souffrance dont il semble parfois vouloir, comme il l’écrit en toutes lettres, voir le bout:

« Je dis adieu à ce qui fut et à ce qui ne sera plus / Je dis adieu à ce qui est bas et à ce qui est altier / Je dis adieu aux causes et aux effets  / Je dis adieu  à la voie et aux méthodes / Je dis adieu aux cervidés et aux larves / Je dis adieu aux embryons, aux individus et aux collectivités / Je dis adieu  aux pays et aux patries / Je dis adieu aux religions / (...) / Je dis adieu à ma plume et à mon horloge / Je dis adieu à mes livres et à mes cahiers / Je dis adieu aux péchés véniels et aux péchés mortels / Je dis adieu à mes cigarettes / Je dis adieu aux menottes et aux chaînes / Je dis adieu aux fantassins et aux frontières / (...) / Je dis adieu au mouchoir qui fait adieu / Je dis adieu aux mouchoirs qui font adieu / Je dis adieu aux larmes qui me font leurs adieux / Je dis adieu aux adieux

Né en 1955 à Sidi Bouzid, Sghaier Ouled Ahmed travaille d’abord comme animateur culturel, puis connaît le chômage de 1987 à 1991.  Dans les années quatre-vingt-dix, à Paris, il rêve de créer une maison de la poésie en Tunisie et ne cesse de travailler à la réalisation de ce projet.  Peu porté sur le clinquant et la quincaillerie, il refuse en 1992 une décoration nationale d’art et de culture.  Mais en 1993, il verra sa constante détermination récompensée par l’inauguration à Tunis de la Maison de la poésie.  Le 17 janvier 2013 il participe à l’Université de La Manouba (qui affrontait alors depuis sept semaines les bandes des nervis salafistes de Nahdha), à une soirée poétique dans le cadre du colloque « Commémorer la Révolution Tunisienne ».  Je ratai malheureusement cet évènement, car trop focalisé sur les agressions salafistes que subissait à l’époque le campus et que je rapportai dans ces colonnes[4].

Marquée par les années noires de la Tunisie (dictature de Ben Ali et ensuite poussée islamiste de Nahdha), sa poésie dit le désenchantement et les peines, tout comme l’esprit de liberté et de révolte de toute une génération.  Selon Jalel El Gharbi, Sghaier Ouled Ahmed «... est un poète aux écrits subversifs, qui pour s'opposer à la corruption et à l'intégrisme a chanté l'amour du pays.  Il s'inscrit dans la continuité de cette jeune poésie née dans les années 1970 qui a vu la naissance d'une génération affranchie des règles de versification, de la morale pudibonde, de la pensée théologique et qui est assoiffée de libertéLe cancer dont il est atteint aujourd’hui réjouit bien entendu ses ennemis intégristes, mais sa popularité est désormais telle que même les dirigeants du parti islamiste Nahdha se sont rendus à son chevet, (ainsi que divers ministres envoyés par le président de la république, Beji Caid Essebsi,) tout comme d’autres officiels...».  Ces pouvoirs pour lesquels il manifeste une franche aversion et qu’il n’épargne guère dans ses vers, le courtiseraient-ils?  Et voilà qui me fait penser à cet article entrevu sur Canal Académie[5] et dont l’intitulé lui irait comme un gant: «Aimé Césaire: le poète courtisé qui n’aimait pas les courtisans»!  «Bizarre, comme c'est bizarre», commenterait sans doute Louis Jouvet. 

Un hommage plus populaire lui a été cependant rendu ce 24 juillet lors d’une soirée poétique intituléee «J'aime le pays» dans le cadre du Festival international de Gafsa (21.7–12.8.2015), sur la scène du Théâtre Antique.  Quant à moi, j’ai franchement beaucoup de mal à comprendre, amis lecteurs, comment j’ai pu couvrir quatre années durant la révolution tunisienne, semaine par semaine depuis décembre 2010 jusqu’aux premières élections vraiment démocratiques fin 2014 et passer à côté d’un tel flamboiement politico-poétique.  Cela s’explique peut-être en partie par la langue de sa poésie: il écrit exclusivement en arabe.  Ses traductions françaises étant très rares, mes chances de découvrir ses écrits, ainsi que leur auteur, étaient tellement minces, que je ne sais même plus par quel hasard j’ai pu tomber dessus.  Dès lors, bien sûr, petit à petit, j’ai trouvé d’autres poèmes, les uns traduits par Tahar Bekri[6], d’autres par Ahmed Amri et encore d’autres par Jalel El Gharbi, qui me conseilla également quant à la filiation littéraire de ce poète.

Dans un premier temps, j’avais en effet cru pouvoir lui trouver une certaine parenté avec Abou el Kacem Chebbi[7], le grand poète national tunisien, dont il me semblait reconnaître chez lui le souffle révolutionnaire et cet esprit nationaliste[8] qui s’oppose de nos jours à l’internationalisme islamiste.  Mais Jalel El Gharbi, mon meilleur conseiller en la matière, est plus nuancé et me fit aussitôt observer que «Chebbi avait réussi ce tour (de force) d'être tout à la fois un classique et en rupture avec la tradition.  On peut dire que Ouled Ahmed, qui s'inscrit dans la continuité de ce mouvement littéraire de gauche des années 1970 appelé «l'Avant-garde littéraire» est en rupture avec la tradition tout en en reprenant les motifs, le lexique, parfois dans une entreprise satirique.  Mais Chebbi reste sublime, quand Ouled Ahmed demeure un mauvais garçon révolté et tant aimé par la jeunesse révoltée.  Ce qu'on pourrait hasarder comme rapprochement, c'est que Chebbi était poétiquement révolutionnaire là où Ouled Ahmed est poète et révolutionnaire».

Voici donc un extrait du poème qui l'a rendu célèbre en Tunisie et dont Jalel El Gharbi nous traduit une première rafale de vers fort significatifs: «Nous aimons ce pays comme personne; nous y faisons pèlerinage / Avec les exilés / Matin / Et soir / Même dimanche / Et si on nous tuait / Comme on l’a déjà fait / Si on nous exilait / Comme on l’a déjà fait / Si on nous bannissait / Au diable vauvert / Nous reviendrions en conquérants / Vers ce pays / Par Dieu qui / Fit le ciel / Sans colonnes / S’il y avait sur terre / Un lieu de pèlerinage / Autre que celui / Du Hedjaz / Je me serais orienté / Vers ce pays / La nuit je dors avec en tête / La faim des orphelins / L’orphelinage des affamés / Et la frustration de celle / Qui éleva des hommes / Sans chevaux / ........»

Puis il y a cet autre poème, brillamment traduit par Tahar Bekri, où l’on trouve, au-delà de la verve patriotique d’Ouled Ahmed, l’esprit de la rue et le pessimisme fataliste d’un Villon dans sa «Ballade des pendus».  Il s’intitule «Je n’ai pas de problème» et en voici quelques vers: «Je n’ai pas de problème / Tout chat que je vois seul errant / Je l’embrasse (...) // Jamais / Je n’ai de problème / Après dix bouteilles vertes / Dont je ferai les bases de ma cité parfaite / Et nommerai mon commensal à sa tête / Puis ma poésie dictera sa loi / Je ramènerai les soldats à leur devoir sentimental / Et m’en irai / À mon verre oublié // Je n’ai pas de problème // Quand je serai mort / Seuls auront marché derrière moi ma plume / Mes chaussures / Et le rêve des bourreaux / ..........»
Et encore un pour la route, amis lecteurs?  Quelques strophes où le poète renvoie, à l’instar des Villon, Rutebeuf et Al Maghout, religion et pouvoirs finement dos à dos?  Et pourquoi pas quelques extraits de «Mon Dieu, aidez-moi contre eux» traduit par Ahmed Amri sur son très beau blog de poésie[9]?  Voilà: «Mon Dieu, / les billets classe Élus / du jour dernier / ont été tous vendus / je n'ai trouvé / ni l'argent ni le temps/ ni l'excuse qualifiante / pour en acheter un / Daignez déchirer / Seigneur / leurs faux bons de Trésor // Votre Dit est la raison / Seigneur / les rois comme les présidents / incarnation de la nocivité  / quand ils investissent une cité / y sèment la corruption / Alors détruisez les palais des rois / pour que les affaires des cités / au plus tôt soient réparées // Seigneur / faites qu'au lieu des dattes / des vers, des mille-pattes / poussent en régimes / sur les dattiers! // nous sommes allés tous / maintes fois aux élections / et pas une fois les urnes / n'ont retenu notre sélection // .........» 





[1] http://jalelelgharbipoesie.blogspot.com/2015/07/a-sghair-ouled-ahmed-avec-mes-voeux-les.html
[2] Son prénom est Mohamed al-Sghair (Mohamed le jeune). On ajoute cette précision, car son père ou son frère aîné devaient aussi s'appeler Mohamed. Ouled Ahmed est le nom de famille (type de nom rare en Tunisie, il se réfère au nom d'un grand-père, patriarche d'une tribu (ouled = enfants d’) Ahmed. En Tunisie on l'appelle couramment Sghair Ouled Ahmed, on omet Mohamed (Jalel El Gharbi)
[3] Il est soigné depuis avril à l’hôpital militaire de Tunis.

[4] Sur cet affrontement, lire mon article «Tunisie : L’heure de vérité (2) La lutte reprend», mis en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article6496 

[5] http://www.canalacademie.com/ida6768-Aime-Cesaire-le-poete-courtise-qui-n-aimait-pas-les-courtisans.html
[6] Sur le poète Tahar Bekri, lire mes articles sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article5372 et www.zlv.lu/spip/spip.php?article2937
[7] Chebbi (1909 - 1934) peut être considéré comme l’un des premiers poètes modernes de Tunisie. Fortement influencé par le romantisme européen du XVIIIe et XIXe siècles, celui qu’on a pu surnommer le Voltaire arabe, se penche sur des thèmes comme la liberté, l’amour et la résistance, notamment dans son fameux Ela Toghat Al Alaam qui s’adresse «aux tyrans du monde» et qu’il écrit en plein protectorat français sur la Tunisie.
[8] Nationalisme ô combien légitime en Tunisie!  Car s’il a pris pour nous en Europe un goût délétère souvent associé aux guerres impérialistes du passé et aux chauvinismes d’extrême droite présents, il a représenté dans ce pays, à l’indépendance si jeune, la libération du colonialisme français au temps de Chebbi puis de Bourguiba et qui représente actuellement plutôt la lutte contre l’internationale islamiste.
[9] On pourra lire le poème en entier sub http://amriahmed.blogspot.com/2010/10/mon-dieu-aidez-moi-contre-eux-poeme-de.html

mardi 28 juillet 2015

Poèmes saphiques de Daniel Aranjo (suite et fin)



BERCEUSE SAPHIQUE TRIPLE


vœux d’heureuse traversée


I.         [strophe α]

Presse, amie, dans ton sommeil bienheureux d’enfant, le globe pâle de ton sein contre mon sein bruni
et dors, encore dors, puisque c’est moi qui veille et que

ah las ! et dire que dans trois jours tu partiras, à l’aurore, pour profiter de la brise obscure de terre
vers ton archipel obscur, en faisant brève relâche autour d’un phare et de sa belle eau à Chio -
mais Sapphô sur ses mules diffuses t’aura longuement accompagnée de la main, depuis notre infini rivage,
courant soudain pieds nus vers toi à travers le grain contraire, et lançant cette prière à l’outre oblongue du Notos :

" Or vous donc, vents rhodiens d’après-demain, donnez belle poupe à mon amie qui dort ci présentement entre mes bras,
puisque périr en mer, c’est y perdre d’un coup et corps, et âme, et sépulture, et que le ventre fin à cordelette et coquillage veineux (divulguant partout notre passion) de cette vierge
que je suis la seule à avoir jusqu’ici au monde après sa mère infiniment bercée doit rester intact et pur et im-

mortel à jamais pour moi (et pour l’honneur saint de notre Aphrodite à toutes deux, qu’aucun dieu jamais n’enterrera) ! "


II.        [antistrophe α’]

[En sorte que] cette belle eau où tu vas boire à Chio, hors salins dorés et noire violette, on la montrera, et y boira encore dans vingt siècles
en souvenir de ce subrécargue de ses cousins à qui Sapphô aura confié ton heureuse et presque rapide traversée. […]


III.      [strophe β]

(Ah, mais quand tiendras-tu, enfant, ce poëme sous tes longs yeux clairs et ton fichu turquoise
à dos d’ânesse, entre tes roses profondes de Rhodes, à mi-pente vers la campagnarde kasbah de Lindos où tu vis ?)

D’abord, le recopier ; puis attendre jusqu’à la fin tenace de l’hiver tueur d’oiseaux et à la pacifiante reprise de la navigation entre nos îles,
prompte comme la pensée, pour enfin t’y en expédier la strophe triple et l’ambassade ;

et te dire aussi - d’abord - surtout - ceci :
sois-moi jusque là-bas fidèle (je t’offrirai à ton retour un laineux tapis d’Asie, et la nacre vineuse d’une conque) ; que je sois bien ta dernière et ton dernier ; sinon je meurs. " […]


SONS


les raisonnements silencieux que je me fais
(le langage qui naquit, jadis, autour d’un feu obscur),
et me refais soudain
(naissance obscure du langage, jadis, sous l’étoupe de l’origine, autour d’un feu luisant, bien avant l’éternité obscure de Saturne),
tes jeunes seins (ferme raisin vert muscat), les bords de ton âme belle (oui, tu es mieux formée que Mnasidika mais ne lui répète pas),
le jeune poids de tant de choses que je n’aurai pas tenu

et l’hiver mytilénien qui vient.


SON, PARFUM


Musique, son, parfum tout est plus lent et long la nuit, comme une torche maintenue au pôle tout un hiver six mois durant sur
                                               tes seins
                                               tes fesses
                                               ton cirque
                                               obscur à
                                               demi velu
paisible comme l’or et le brasillement de baisers de mes lèvres sur l’égratignure d’une filiale peau que ce simple contact anesthésie.


CRI


Ah laisse, encore, amie,

ah laisse encore moi
de loin

represser
de la paume tiède de ma main

ton sang tiède, sang pâle, sang noir - tiède chair
et ta drapante et éclatante nudité

barrée d’un bref triangle, noir,

ah et encore de loin
moi

y regoûter
l’alcool atroce de tes cuisses, le sel brun de leur pli

où, seule, moi je sais

et, sein contre sein, une fois dans les bras l’une de l’autre brisées,
encore soupeser l’astre électrique et noir de tes cheveux

en aspirant

ton âme
ton souffle
ta langue

jusqu’au sa-ang

sous la fresque enneigée de notre ultime soir

et cet amour, amie,
telle une salamandre, se nourrir du feu de néant de notre absence !!


SUPPLIQUE


Et puis, maintenant, étends-toi, longuement, sur le ventre
que

je puisse plaquer mes seins contre la griffure tiède de tes côtes
en te serrant jusqu’au supplice contre le bois dur et froid du lit,

fêter ta nuque (oh non, toi tu ne la verras jamais)
à petits coups de langue à la racine même du cheveu

et de leur raie, même (cruelle, écartée, ouverte, nue !)
et puis perdre enfin sans fin tête et patrie

dans les cheveux tièdes et infinis de ton infinie tête
            chaude, et close.