vendredi 25 février 2011

Fulgurances d'un troubadour. Par Giulio-Enrico Pisani


Ahmed Ben Dhiab : fulgurances d’un troubadour au 21e siècle


Étrangement, c’est l’ineffable sourire de Siddhârta Gautama, le Bouddha Sakyamuni, qui semble nous accueillir sur la couverture de ce petit livre d’un poète aussi tunisien de naissance et arabe de coeur qu’il est chez lui près de Milan ou à Paris. Est-ce Michel Cassir, qui dirige la collection Levée d’ancre avec Gérard Augustin chez L’Harmattan Poésie (1), à qui ces poèmes ont inspiré ce sourire de Joconde orientale ? Et ce même Michel Cassir qui écrit « La voix d’Ahmed Ben Dhiab possède le clair-obscur des troubadours » ? Lui aussi pour qui « Fulgurances est une prise de possession de l’invisible qui fait tant défaut à nos esprits cernés par les mots d’ordre et les images calibrées » ?
Sans doute, car le mot troubadour (2) s’applique avec bonheur à cet artiste franco-tunisien tout à la fois peintre, poète, metteur en scène, compositeur et chanteur, dont la poésie titille tous les parfums, les mélodies, mais aussi les cris de cette immense culture qui embrasse l’Occirient. (3) Ahmed Ben Dhiab est en effet bien un fils de cette culture transcontinentale millénaire unissant l’Alhambra aux Bouddhas de Bâmiyân via Pétrarque, Les Misérables et les Droits de l’homme, que les barbares de l’histoire, de la politique, de la guerre et de l’intégrisme religieux ne sont jamais parvenus à étouffer. À l’instar de toute poésie authentique, les fulgurances d’Ahmed Ben Dhiab ne tiennent de la foudre ni vitesse, ni force de frappe destructrice, mais bien cette fulgurance qui, à l’opposé des projections d’un corps ardent, jaillit et brille dans les deux sens entre deux pôles en éruption : l’auteur et le lecteur. Leur éclat tient à l’art du poète de provoquer l’étincelle, l’arc électrique, ce passage interactif que sont les mots : atomes et briques fondamentales dont, au-delà des différences et des particularités culturelles, on bâtit ces ponts où l’on se rencontre.
La poésie d’Ahmed Ben Dhiab a beau être exprimée en français, l’arabité y est omniprésente et s’il affiche d’emblée la couleur de sa dualité occirientale (4), il ne s’en dissimule pas les difficultés. N’écrit-il pas dès son second poème : « ... loin de mon orient second / un cheval de légende / porte l’orage et la douleur d’autrui / je parle à deux absences / El-Maari (5) et Dante... ». Mais c’est un peu plus loin, aux pages 14 et 15, que nous trouvons déjà rassemblés les deux grands caractères, thèmes et lignes de force de tout l’ouvrage. D’un côté, l’élément pictural et graphique – toute la poésie de Ben Dhiab est autant peinture qu’écriture – dont mon ignorance de l’arabe ne me permet d’apprécier que l’esthétique, développe une imagerie allégorique récurrente à travers tout le recueil. De l’autre, le poème affirme son rêve de remise à zéro, de « da capo », de nouveau départ : « Je voudrais revivre / le cri premier de ma naissance / et celui de demain / pour me parfaire encore (...) je voudrais dire partager l’autre séisme / la sauvagerie de l’enfance... » Soixante-dix pages plus loin, c’est encore ce désir permanent de régénération qui s’exprime dans ces vers sublimes : « J’ai égaré mon chant / dans la maison de ma mère / car le soleil d’octobre / nous a fait ses adieux... »
Voilà qui me rappelle « Seul le vieux tapis fleurissait le sol » (6), l’un des plus bouleversants poèmes de Salah Al Hamdani, cet autre cosmopolite prisonnier de la liberté ! Mais si les deux poètes chantent l’un comme l’autre le cocon, le paradis perdu, chez Ahmed Ben Dhiab, aucune amertume n’est liée à l’image de la mère, qui reste à travers les âges cette terre que le géant Atlas doit toucher pour retrouver sa force. Et ce monde désiré de l’enfance, de l’innocence, de la naissance, de la renaissance, de la pureté, d’une nouvelle chance, de la mère, du recommencement, du regard d’enfant, nous accompagne tout au long de cette oeuvre somptueuse qui, après quelques tergiversations, s’embrase d’amour, connaît la tristesse, souffre du tragique et découvre la fureur… Par et grâce à l’écriture, bien sûr, qui, bien davantage qu’outil ou vecteur d’expression poétique, constitue avec la renaissance – dont elle sera l’instrument – les fondations de l’édifice poétique de Fulgurances. Et les mots langue, écrire, lettre, grammaire, alphabet, calame, encre, calligraphie, signe, chiffre, syllabe, qui y pullulent, sont autant d’éléments lisibles de cette « grammaire de l’invisible » où nous introduit le poète.
Ces deux thèmes majeurs – d’une part l’écriture et d’autre part l’enfance – se retrouvent dans la splendide dramaturgie de l’étudiant, l’enfant papier, de l’un des derniers poèmes du recueil : « écrire / l’hymne du printemps... » qui s’achève (ou renaît) en fanfare par l’« écrire / l’excès du rêve du jasmin / l’enfant pa-pier / la question / la distance du monde / alliée du cri du blé et de l’oeillet. ». Formidable prémonition, que ce chant écrit longtemps avant la révolution de jasmin qui vit les étudiants tunisiens soulever le peuple et renverser la dictature en chantant l’hymne du prin-temps arabe face à un monde qui garda prudemment ses distances !
La réponse au mystère de cette « voyance » nous serait-elle donnée par ce chantre d’un nouveau soufisme qu’est Ahmed Ben Dhiab à la page suivante, où les mots « écrire le moi peau / l’exil de l’orange / les braises du silence / l’incandescence / les souffrances de l’autre... » culminent neuf vers plus loin dans l’(auto ?)invocation : « O derviche / d’où te vient le poème / sinon du même lieu que la transe / et ton chant qui dit trop l’abîme la souffrance / a-t-il plus de rage et de lumière que le sang de ta danse » ? Notez, chers lecteurs, que ce point d’interrogation est le mien, car dans cette dernière strophe de ce dernier poème du recueil, le poète se répond à lui-même, comme s’il voulait nous faire comprendre, que chacun doit trouver en soi réponse à ses questionnements. Autre interrogation, est-il vrai, mineure : pourquoi, quand « le poème naît de toi de moi » page 38, a-t-il perdu le « soleil bleu sourire » qui l’éclairait encore dans sa première version, page 30 ? À vous de le découvrir tout en vous délectant de ce beau recueil et, si vous ne trouvez pas, de poser la question à l’auteur, dont le mail celebrazionefestival@alice.it figure d’ailleurs en première page de son très intéressant site http://bendhiab-peinture.wifeo.com/.

*** (1) Ahmed Ben Dhiab : Fulgurances, poèmes, 120 p. L’Harmattan Poésie, décembre 2010.
(2) Sur l’origine du terme Troubadour, du provençal (langue d’oc) trobador, Maria Rosa Menocal donne comme hypothèse du mot « Troubadour » le verbe arabe tarab, chanter, et le suffixe roman dour, tourner. Richard Lemay propose que l’origine de trobar et trobador viennent d’une racine arabe popularisée dans le dialecte roman espagnol du XIIe siècle pour désigner le chanteur-poète qui s’accompagne d’instruments de musique. (Wikipedia)
(3) Occirient : terme synthétisant l’Occident et l’Orient cher à l’essayiste, poéticien et poète Jalel El Gharbi.
(4) Voir note 3
(5) Sur El-Maari, lire notamment mon article sub www.zlv.lu/spip/spip.php ?article2262
(6) « ... Je t’ai trouvée enfin / dans un jardin nu / avec ton grand châle noir / l’esprit en dérive / enfilée dans tes prières / l’âge cousu sur le visage // J’ai cru serrer un palmier agonisant / Puis dans mes bras, / j’ai reconnu ma mère. » Sur Salah Al Hamdani, lire aussi mon article sub www.zlv.lu/spip/spip.php ?article2852
Giulio-Enrico Pisani

dimanche 20 février 2011

Tahrir Square by Sanford Fraser

February 11, 2011

Your sleek bicycle
wrapped with a thick chain
is locked to a bike rack
on the sidewalk.
Your lean, muscular body
inside the New York Sports Club
walks on a treadmill to
nowhere.

In Tahrir Square, thousands
of smiling, shouting men
women and children, stand
on your Abrams Tank
and wave the V-sign
at you.

.........................................................

Le 11 février 2011
Ta superbe bicyclette
est attachée sur le trottoir
par une lourde chaîne
au râtelier à vélos.
Au club Sportif New Yorkais
Ton corps svelte et musclé
avance sur un tapis
qui ne va nulle part.

Place Tahrir, des milliers
d'hommes, de femmes et d'enfants
souriants, crient debout
sur ton Char Abrams :
c'est à toi qu'ils font
le signe de la victoire.
2011. Traduction: Françoise Parouty

mercredi 16 février 2011

Robert Cahen, vidéo art


 
Giulio-Enrico Pisani
Luxembourg, février 2011
Robert Cahen : « Vidéo art » du côté de chez Schweitzer
Né en 1945 à Valence, Robert Cahen vit et travaille à Mulhouse, mais aujourd’hui, ce pionnier de l’instrumentation électronique qui a déjà présenté ses films, musiques et installations dans le monde entier, occupera jusqu’au 2 avril l’espace de la galerie Lucien Schweitzer[1] avec son exposition
« d’un côté, de l’autre  ».
Voici tout d’abord un abrégé de ce que nous en dit le galeriste: «Artiste vidéo, réalisateur, compositeur de formation, Robert Cahen puise son esthétique dans les études de composition électroacoustique au Conservatoire national supérieur de musique (CNSM) à Paris, Cahen a su apporter à la vidéo son caractère expérimental tout en l’associant avec la musique concrète. Plus tard chercheur à l’O.R.T.F (Office de radiodiffusion télévision française), il exploite la potentialité des instruments électroniques. Son et image sont ses matières premières et sont traitées de concert. Cahen les organise, les synthétise et offre une vision maîtrisée de la possibilité d’échange entre genres, modèles, et supports. Particulière en son genre, l’esthétique vidéo de Cahen est fondée sur la simultanéité (ou quasi-simultanéité). Il y a confusion des différents fuseaux horaires, qui agissent en interaction les uns avec les autres. Certains éléments y sont récurrents: défilement d’images, ralentis et accélérés, relations animées – inanimées, juxtaposition d’images fixes et en mouvement, oscillation et multiplicité des points de vue... »
Tout cela peut bien sûr vous paraître bien savant, amis lecteurs, et je reconnais avoir eu quelque peine à comprendre, en lisant ces phrases, à quoi pouvait bien ressembler cette exposition.  Puis je me suis dit que «vidéo» n’étant après tout que la première personne de l’indicatif présent du latin «videre», c’est à dire je vois (comme amo = j’aime ou cogito = je pense), le mieux c’était d’y aller, justement, voir.  Et là, surprise!  C’est tout simple, en fait d’une simplicité déconcertante... du moins au premier degré, comme d’ailleurs n’importe quelle oeuvre d’art figurative, dont seul l’artiste et l’amateur éclairé connaissent complexité et symbolique.  Des tableaux donc, entre réalisme et surréalisme, mais qui peuvent être sonorisés et dont les scènes se déroulent sur des écrans vidéo ou sont projetés sur écran «mural».
Première salle: «Sept Visions», sept moniteurs diffusant chacun une séquence vidéo de 5 minutes en boucle sont installés au fond de sept caisses oblongues.  Celles-ci tiennent psychologiquement lieu de télescope et accroissent l’impression à la fois d’exotisme et d’incroyable proximité dans la découverte du quotidien de gens et de paysages lointains.  Toujours dans la salle 1, «Paysages de Chine» un tableau vidéo, muet cette fois, nous rapproche par des images à couper le souffle d’un monde chinois à l’immensité et aux couleurs féeriques.  Puis, étrange curiosité, mais de génie, nous découvrons dans le 1er couloir une projection «Tombe (avec les objets)», de 23 minutes en boucle représentant toute sortes de «choses» tombant au ralenti avec une grâce et un art consommé. C’est totalement zen.
Nous ne sommes cependant pas au bout de nos surprises.  Dans la salle 2, apparaît à notre droite «Attention ça tourne», cercle de bois recouvert de toile peinte par l’artiste Guido Nussbaum,[2] tournant grâce à un moteur et servant d’écran à une vidéo de 7 minutes en boucle.  Les «acteurs» y évoluent en flou artistique sur une carte géographique qui ressort par intermittence.  Une merveille et... mon préféré!  Toujours dans la salle 2, «Paysages d’hiver», deux films identiques pris en Antarctique sont projetés en parallèle avec un décalage de vingt secondes, ce qui a pour effet à la fois de relativiser le temps et de suspendre, du moins en partie, ses effets.  Ce binôme vidéo de 18 minutes est peut-être le film le plus caractéristique de l’oeuvre et de l’esprit de Cahen.  Sa spécificité réside en ce qu’il suggère la contraction, voire la suppression pour les êtres et les choses de l’écoulement du temps, qu’il semble vouloir réduire à une sorte de spot mobile éclairant successivement les espaces d’un présent omniprésent et illimité.[3]
Dans le couloir suivant trois nouvelles version de «Tombe (avec les mots)» cette fois, nous font vivre la lente descente en milieu liquide de paroles allemandes, italiennes ou françaises.  Tout comme «Tombe avec les objets», ces tableaux vivants quoique muets sont de véritables cours de méditation sur la beauté intemporelle des choses et des mots qui les désignent et qui conservent toute leur richesse même au sein du silence.  
Dans la salle 3 nous attend «Traverses», peut-être une ellipse de «Tu traverses l’écran... pour venir à nous», tableau encadré de blanc où s’approchent puis se retirent successivement dans un brouillard laiteux, comme pour montrer aux visiteurs ce qu’ils sont, pourraient être ou pourraient avoir été: femme, homme avec enfant, deux gamins, etc. ... Autre version de l’idée "les autres c’est moi" d’Arturo Brachetti, ou spectre versus spectateur?  Magique!
Peut-on s’étonner que Robert Cahen n’ait pas fait davantage usage de ses remarquables qualités musicales, donc de sa maîtrise de l’harmonisation image-mouvement-couleur-son?  Peut-être, de premier abord, mais, après réflexion, il appert vite que, pour paraphraser Groucho Marx et son célèbre oxymore "l'homme est une femme comme les autres", dans les oeuvres de Cahen, le silence est une musique comme les autres.[4]

[1] Lucien Schweitzer Galerie et éditions, 24 avenue Monterey, Luxembourg ville,  www.lucienschweitzer.lu. Mardi - Samedi: 11h - 18h ou sur rendez-vous. Expo Robert Cahen jusqu’au 2 avril.
[2] Outre Guido Nussbaum, d’autres artistes et techniciens ont secondé Robert Cahen. Citons Bernard Bats et Thierry Maury au montage de certaines vidéos ou Patrick Zanoli dans la série «Tombe (avec les mots)»
[3]  Lorsqu’il se réduit à l’instant dans notre perception courante, coincé entre passé et futur.
[4] Les visiteurs qui voudraient garder un souvenir de cette visite et, surtout, jouir tranquillement chez eux de ces joyaux de l’art vidéo peuvent acquérir le «coffret DUD réunissant 2 DVD (29 films – 313’) et 1 CD audio (6 oeuvres musicales inédites – 47’), ainsi qu'un livret de 80 p. d’analyses critique par Stéphane Audeguy et Hou Hanru.
 

mardi 8 février 2011

Ecrire après Mahmoud Darwich: le chant poétique de Tamim al-Barghouti

Dessin de Naji Al Ali offert à Tamim al-Barghouthi
Ecrire après Mahmoud Darwich: le chant poétique de Tamim al-Barghouti



Jalel El Gharbi (texte écrit pour http://www.babelmed.net/)

Lorsque, à la mort de Darwich, Tamim al-Barghouti rédige un faire-part, il s’est trouvé plus d’une personne pour s’émouvoir devant la piété filiale. Plus d’un trait rapproche les deux hommes. Cela va de l’identité palestinienne, de l’attachement à la cause du peuple jusqu’aux références intertextuelles en passant par la force de la déclamation. Mais qui est Tamim al-Barghouti?
Fils de Mourid Al-Barghouti, poète et militant palestinien réfugié au Caire et de la romancière égyptienne Radwa Ashour, il a grandi parmi les livres mais aussi dans le tumulte des tracasseries administratives allant jusqu’à l’exil de son père. Tamim est diplômé en sciences politiques de l’université de Boston. Il enseigne à l’université américaine du Caire et à l’Université Libre de Berlin. Il est professeur associé à Georgetown et il a occupé diverses fonctions au sein de l’ONU. Par rapport à Darwich, c’est une première divergence : en communiste, l’aîné est allé chercher le savoir du côté du Moscou et c’est vers l’Ouest qu’est parti Tamim. Comme Darwich, ce dernier, aiguillonné par le sentiment d’injustice qu’il ressent, commence à écrire très jeune, à l’âge de douze ans. Il s’initie à la musique et en applique les rythmes et les tempos au vers arabe classique. Il commence par écrire dans les deux dialectes égyptien et palestinien. En 2007, il participe à une émission de télévision à Abu Dhabi «Le Prince des poètes», un concours de poésie ouvert à tous les poètes arabes. Son succès est fulgurant bien qu’il n’ait obtenu qu’un petit cinquième prix !
Comme Darwich, il réussit par la diction, par sa déclamation qui enflamme l’auditoire. Ainsi donc, la poésie semble mieux portée par la voix, par la présence. Du jour au lendemain, ce jeune homme très peu connu même au Caire est admiré partout où l’on parle arabe. Le 15 octobre 2010, Al-Jazira consacre une émission à la famille Barghouti où la star était Tamim. Les extraits que le père, Mourid, lit de sa propre poésie sonnent comme une pâle imitation de Darwich alors que ceux du fils, Tamim comportent des inflexions autres. Mais commençons d’abord par le poème lu à la télévision d’Abu Dhabi. Le texte s’intitule «A Jérusalem» et comporte une centaine de vers dont nous traduisons les deux premières strophes :
«Voulant me rendre chez mon amour, j’en fus dissuadé
Par les lois des ennemis et leur mur
Alors je me suis dit c’est peut-être une bénédiction
Car que peut-on voir à Jérusalem
Quand du sentier on en aperçoit les maisons
On ne voit que l’insoutenable
Et il n’est pas dit que rencontrer son amour
Soit toujours un bonheur ni que toute distance soit néfaste
Si l’on est heureux de retrouver son amour alors qu’on doit se dire adieu
C’est son bonheur même qu’on devrait redouter
Quand on a vu l’antique Jérusalem une seule fois
Où que l’on regarde, c’est elle qu’on aperçoit
Il y a à Jérusalem un marchand de légumes de Géorgie
Las de son épouse, il pense à ses vacances ou à repeindre la maison
Il y a à Jérusalem un homme de Manhattan Uptown
Qui enseigne à de jeunes Polonais les préceptes de la Torah
Il y a à Jérusalem un policier éthiopien interdisant l’accès au souk
Une mitrailleuse sur l’épaule d’un colon de moins de vingt ans
Un chapeau qui s’incline devant le mur des lamentations
Des touristes français blonds qui ne voient absolument rien de Jérusalem
Se contentant de se prendre en photo avec une femme qui toute la journée vend des radis sur la place
A Jérusalem les soldats marchent avec leurs bottes sur les nuages
A Jérusalem nous avons prié à même l’asphalte
A Jérusalem, il y a tout le monde excepté Toi»
La nouveauté ici c’est le caractère classique du poème s’inspirant de la poésie antéislamique. Certes, de telles références ne sont pas rares chez Darwich mais ici elles sont plus explicites. L’image du poète passant avec ses compagnons devant la maison de la bien-aimée remonte à Imrou’l Qays, le prince errant né vers l’an 500 et mort vers 540 à Ankara. Après Imrou’l Qays, s’arrêter devant les vestiges laissés par la famille de la bien-aimée est devenu un topos qui ne sera remis en question que par Aboû Nouwâs (762- 813). Pour aller vite, il semble que la (post) modernité à laquelle on peut rattacher la poésie de Darwich et celle de Barghouti ait comme expression un retour vers des formes poétiques anciennes. Le paradoxe d’une modernité puisant dans le classicisme le plus évident n’est qu’apparent. Entendons par (post)modernité la remise en question des notions de modernité et de ce classicisme. La distinction entre Darwich et Barghouti réside ailleurs. Si tous les deux se réfèrent aussi bien à l’islam qu’au christianisme entendu comme composante fondamentale de l’identité palestinienne. Par moment, il n’est pas aisé de dire si Darwich est musulman ou chrétien, ce qui n’est pas le cas chez Barghouti. On peut soutenir que la poésie de Barghouti ne heurte pas les valeurs de la tribu.
On trouve dans ses textes un imaginaire plus classique que celui de Darwich. Ce dernier est le poète d’une époque où les révolutionnaires pensaient que l’on pouvait s’approprier les valeurs occidentales pour la libération de la Palestine et pour la création d’un état laïc où musulmans, chrétiens et juifs pourraient vivre ensemble. Tamim est malgré lui le témoin de l’échec de ce projet. Même pour un non islamiste, force est de constater que seuls les islamistes ont su tenir tête à Israël. Cette idée gagne du terrain dans le monde arabe.
Chez Barghouti, les valeurs identitaires sont affirmées avec vigueur. Faut-il voir en cela l’expression d’un paradoxe de la jeunesse arabe actuelle menant un train de vie occidental et en même temps fermement attachée à ses valeurs ? L’ombre du passé est désormais fortement présente. Et c’est une ombre apaisante, bienfaisante. Ecoutant Barghouti, je pense à «la cruauté de [s]es vers réguliers» (Aragon). Voici un extrait d’un poème de Tamim au charme irrésistible :
Laisse-moi mes péchés car les nuits sont parcimonieuses
Dis, ma providence, depuis quand les conseils m’ont-ils servi ?
Il y en moi un jeune homme facile à vivre et bon
Qui taquine une époque renfrognée et peu portée sur la plaisanterie
Qui chante souvent la guerre et non pas l’amour
Parce que, comparée à la guerre, l’amour est cinglant
En toute guerre, il y a un parti de droit et un parti injustice
Or en amour on ne peut les démêler
S’il dit qu’il n’aime pas, ce n’est que pur mensonge
Et s’il dit « j’aime », il en a honte à cause des massacres
Il y a dans sa poésie un sens éloquent et obscur
Et dans sa poitrine un cœur résident et en exode
Un peuple vivant sous des tentes qu’on dirait
L’ombre de la poésie de jadis qui nous hante
La force de Barghouti est d’avoir su faire place à cette ombre et d’avoir réussi la prouesse d’extraire d’un lexique commun des vers si singuliers. Personne n’a mieux réussi non plus à associer les topoï de la poésie la plus classique à une vision contemporaine de la réalité. Avec Barghouti, ce sont de nouvelles inflexions qu’on retrouve. C’est Imrou’l Qays rajeuni ou tout autre poète d’antan portant un regard inflexible sur l’indécence du réel. Ne préjugeons pas du devenir de cette poésie. Nous croyons y avoir décelé les signes d’une aptitude à faire du poème le lieu d’une réflexion sur la poésie.
Barghouti semble s’inscrire dans la filiation de Darwich non pas parce qu’il est dans sa lignée mais parce qu’il s’en écarte et qu’il le renie, à sa manière, c’est-à-dire pieusement.



dimanche 6 février 2011

La poésie arabe aujourd'hui 1

Faire du beau avec la boue... Portrait de Mahmoud Darwich

(ce texte a d'abord été publié sur http://www.babelmed.net/)

Jalel El Gharbi

Comment transformer l’immonde du monde en splendeur? La réussite technique du poème suffit-elle à métamorphoser la souffrance lyrique en lyrique de la souffrance? Et surtout comment faire du terreau de la haine une inépuisable source d’amour? Aujourd’hui, j’ai tendance à penser que Darwich n’est pas mort d’une défaillance cardiaque seulement. La mort de l’homme suit celle des idées qui le soutiennent : le projet laïc arabe a échoué, le rêve d’une société œcuménique en Palestine longtemps brandi par la gauche palestinienne a fait place à l’ambition de quelques opportunistes. Oslo n’était pas seulement la fin de la résistance mais surtout celle du projet laïc.
Mahmoud Darwich est né en 1941 à Al-Birwa, village aujourd’hui disparu, près de Saint-Jean-d’Acre en Galilée. Mais tout commence en 1948, quand il est chassé de son village natal. Il a connu les prisons israéliennes. A dix-neuf ans, il publie son premier recueil Oiseaux sans ailes et en 1964, il écrit le texte qui fera de lui le poète de la résistance : «Inscris, je suis Arabe/ Carte d’identité numéro cinquante milles/ J’ai huit enfants/ Le neuvième viendra après l’été/ Cela ne te rend-il pas furieux ?...». Le poème est très vite lu, appris par cœur et chanté partout dans le monde arabe. La gauche, les nationalistes arabes ont leur poète. Mais ce sont surtout les communistes qui le porteront aux nues. Dès 1961, Darwich adhère au parti communiste d’Israël. C’est en prison qu’il écrivit le poème qui le consacrera comme l’un des poètes les plus connus dans le monde arabe, surtout après que Marcel Khalife l’a mis en musique «Je me languis du pain de ma mère/ du café de ma mère/des caresses de ma mère/jour après jour/l’enfance grandit en moi/j’aime ma vie/car si je meurs/j’aurai honte des larmes de ma mère…». Assigné à résidence en 1970, il finit par choisir l’exil et se rend à Moscou où il commence des études en économie politique, puis on perd sa trace et on le retrouve au Caire où il collabore au journal Al-Ahram. Commence ensuite la route de l’exil : Beyrouth, Tunis, Paris. En 1987, il est élu membre du comité exécutif de l’OLP et en 1988 un de ses poèmes suscite un tollé à la Knesset. Nous sommes le 28 avril 1988, quelques mois après le déclenchement de l’Intifadha. Ysaak Shamir monte à la tribune pour dénoncer un poème, il est furieux: «L’expression exacte des objectifs recherchés par les bandes d’assassins organisés sous le paravent de l’OLP vient d’être donnée par l’un de leurs poètes, Mahmoud Darwich, soi-disant ministre de la Culture de l’OLP… J’aurais pu lire ce poème devant le parlement, mais je ne veux pas lui accorder l’honneur de figurer dans les archives de la Knesset.» Voici un extrait de ce poème:
«Oh passants parmi les mots passagers/Prenez vos noms et partez /Retirez vos heures de notre temps et allez-vous-en/Prenez autant que vous voudrez du bleu de la mer et du sable de la mémoire/Prenez toutes les photos que vous voudrez pour savoir/Que vous ne saurez jamais/Comment une pierre de chez nous peut faire le toit du ciel/ Vous qui passez parmi les paroles passagères/Vous fournissez l’épée ; nous fournissons le sang/ Vous fournissez l’airain et le feu ; nous fournissons la chair/Vous fournissez un autre char ; nous fournissons les pierres/ Vous fournissez la bombe lacrymogène ; nous fournissons la pluie / Mais le ciel et l’air/Sont les mêmes pour vous et pour nous/Prenez alors votre part de notre sang et partez…»
Pourtant, ce serait une grande méprise que de réduire la poésie de Mahmoud Darwich à une poésie de combat. La Palestine est bien plus qu’une réalité historique, une réalité ontologique. Elle est bien plus qu’une réalité géographique, une réalité intérieure comme par la vertu de cette métamorphose qui fait que les territoires du bonheur peuvent ressusciter dans la mémoire de l’homme qui chemine. Le poète est dès lors celui qui chante. Darwich qualifie son lyrisme d’épique : «J’habite ma poésie et je choisis d’être Troyen car j’aimerais demeurer une victime. J’ai tant de fois souhaité être victorieux pour mettre à l’épreuve mon humanisme, ma capacité à être solidaire d’une victime qui, d’une certaine façon, a contribué elle-même à façonner mon propre destin» écrit-il dans La Palestine comme métaphore.
En 1993, la direction palestinienne signe les accords d’Oslo. Darwich démissionne du bureau exécutif de l’OLP suite à ce qu’il ressent comme une reddition mais il se gardera longtemps de s’exprimer sur la question sans doute pour ne pas susciter de discorde au sein des Palestiniens. Le 9 août 2008, il décède dans un hôpital de Houston. Il repose à Ramallah. Sur sa tombe, on peut lire l’ouverture de ce poème :
«Il y a sur cette terre
Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre : les hésitations d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, les débuts d’un amour, de l’herbe sur des pierres, des mères se tenant debout sur la ligne d’une flûte et la peur qu’éprouvent les conquérants du souvenir.
Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre, la fin de septembre, une dame qui franchit la quarantaine avec tous ses fruits, l’heure de la promenade au soleil en prison, un nuage mimant une nuée de créatures, les ovations d’un peuple pour ceux qui montent à la mort souriants et la peur qu’ont les tyrans des chansons.
Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre: il y a sur cette terre, la maîtresse de la terre, le commencement des commencements, la fin des fins, On l’appelait Palestine et on l’appelle désormais Palestine. Madame je mérite, parce que vous êtes ma dame, je mérite de vivre.»
On le voit ici, Darwich a opté pour une célébration des petits riens de la vie plutôt que pour une dénonciation des grands travers du monde. Cette attention pour l’infime, qu’on trouve aussi chez Hugo ou chez Supervielle, prend chez Darwich la forme d’un attendrissement face aux petites choses où habite le beau: un papillon, la neige dans une cour d’école, les tresses d’une jeune fille. Hédoniste à sa manière, Darwich insinue surtout que «tout» et «rien» ne sont pas des réalités antinomiques. Cela n’induit en rien une désaffection pour la question nationale. Dans un recueil comme Murale, recueil dont l’inspiration plonge dans la poésie antéislamique, le tragique de la condition humaine et celui de la condition palestinienne font un. Un mot «La Palestine» est mis pour un autre «Moi». Il y a un sublime propre à Darwich : il consiste à se détacher des horreurs de l’histoire et du vécu, d’où la fréquence des motifs de l’oiseau, de l’envol et du ciel. Comment faire du beau avec la boue? La question avait été posée par Baudelaire et elle ressurgit ici. La réponse de Darwich tient dans la refonte des coordonnées du réel : l’ailleurs est ici, l’ici est un ailleurs.
On pourrait invoquer encore cette autre ressource de la poésie qu’est la citation. Cela va du Coran jusqu’à la Bible en passant la poésie antéislamique (Tarafa et Imrou’l Qays) ou encore l’épopée de Gilgamesh. Le tout dans une entreprise qui insinue que l’autre n’est pas étranger. L’autre est en nous, dit Darwich, car être est un devenir autre. Et le poète peut s’ériger en compagnon des choses en devenir. Un des mots les plus utilisés dans cette poésie est «nuage», ce qui est protéiforme et se prête à la lecture et à l’habitat poétique. Dès lors, le poème peut devenir promesse d’un «jour féminin/aux métaphores transparentes/de constitution parfaite.» Poème inscrit dans le rêve d’un rêve, dans cela qui tient de l’essence poétique.
C’est le monde qui est à réécrire, insinue la poésie de Darwich. Il le dit lui-même de manière explicite : «Ce qui nous intéresse, c’est de briser ce regard sclérosé que nous portons sur la relation entre intérieur et extérieur sans craindre de dire que l’exil n’est pas toujours dans l’exil, que la patrie n’est pas toujours dans la patrie.»
A la question de Manuel Carcassonne : Votre poésie peut-elle aider à une meilleure connaissance du monde arabe, qui suscite une méfiance grandissante en Occident ? Mahmoud Darwich a eu cette réponse qui mérite d’être longuement citée : « L’Arabe est obsédé par l’identité. Le projet national laïc a été battu. La modernité arabe datant du début du siècle a été battue. Mais aucun Arabe ne peut vivre sans l’Occidental qui est en nous. Il y a un obscurantisme qui nous guette. Le conflit existe entre deux fondamentalismes, deux intégrismes. Comment ne pas être attentif au fondamentalisme américain ? Qu’un professeur de linguistique compare un discours de Bush avec un discours de Ben Laden: l’ange et le démon, le Bien et le Mal, les croisés contre la Djihad, cela se ressemble dangereusement. Il faut plus que jamais s’opposer à la montée de ces dangers. Les américains mènent leur Djihad. Il faut chercher les racines communes de l’Islam et de l’Occident. Le monde arabe a besoin du sentiment de la justice. Comment veut-on que l’Arabe de la rue réagisse à l’invasion de l’Irak par les Américains ? Il n’a pas la vision de la justice.»
Cette modernité arabe avortée essentiellement suite au revers humiliant de 1967 trouve son expression dans les lectures poétiques de Darwich qui ne se contente pas des classiques arabes notamment l’inégalable Ma’ari, mais aussi Abu Tamam, Moutanabi et plus près de nous Seyyeb. Il lit également Walcott, Ginsberg, Char, Tagore, Baudelaire, Lorca, Pound, Czeslaw Milosz, le Cantique des cantiques (il le lit en hébreu), des romans : ceux de Dostoïevski, par exemple. Mais il lit surtout des livres d’histoire, de philosophie, de politique. En cela, il était comme mû par un désir de réécrire la genèse (celle de l’être, de l’être au monde et celle du Verbe) : «Le désespoir peut recommencer la Création. Car il est capable de trouver les débris nécessaires, ceux des choses premières, des premiers éléments de la création». Refaisons le monde murmure tout poète. Mais il semble que l’histoire et la mort aient tendance à les démentir. Pourtant, nul ne voit ce qu’un poète peut voir. Darwich est le premier à avoir vu René Char, Heidegger et Al Ma’ari depuis leur mort. Il aura été le premier à avoir vu sa lignée.

mercredi 2 février 2011

Le printemps des peuples arabes. Giulio-Enrico Pisani

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent
Tunisie, Algérie, Egypte, Jordanie, Yémen... L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle se répète. Et si trop de facteurs différents la déterminent entre ici et là, entre un siècle et l’autre, rendent unique chacun de ses évènements, tourments, pulsions, sursauts, bouleversements, assez d’éléments, de causes et d’effets se ressemblent, pour que l’on en tire d’utiles leçons. Aussi, pour n’être que lointaine, la parenté entre le Printemps des Peuples en 1848 et les évènements qui, partis de Tunisie, secouent aujourd’hui le monde arabe, n’en est pas moins évidente. Et les enseignements que l’on peut tirer au sud de la Méditerranée de ce qui se passa il y a 163 ans à son septentrion, sont nombreux, le premier à retenir étant que ceux qui animent les peuples ne doivent jamais relâcher l’attention et la pression. Trop facilement en effet, dès quelques satisfactions mineures (alimentaires et culturelles) obtenues, les masses inertes, égoïstes et craintives, galvanisées un instant, refluent, pour laisser aux renards occuper l’espace ouvert par les nouvelles libertés de circulation et d’alimentation dans le « poulailler » national. 1
C’est en novembre 1847 qu’éclata dans l’un de plus petits pays d’Europe, la Suisse, où les forces progressistes se soulevèrent contre la dictature des conservateurs, une révolution qui, flammèche tombant sur la poudrière sociale du continent, explosa en ce qu’on allait appeler le Printemps des Peuples. Et lorsque cette « Guerre du Sonderbund » s’acheva dès février 1848 par l’accession des helvètes à une constitution démocratique (pour l’époque), le feu révolutionnaire des forces libérales et sociales se propagea comme une traînée de poudre à travers l’Europe. En fait faudrait-il plutôt dire : se ralluma. Car, dans plusieurs pays, le feu, entretenu par la misère de l’industrialisation naissante, ne s’était jamais vraiment éteint depuis la dernière décade du 18e siècle. Tout au plus avait-il été étouffé. Tour à tour, les peuples de France, d’Autriche, de Hongrie, d’Italie, de Pologne, de la Confédération Germanique et de Roumanie s’enflammèrent, renversèrent ici leur gouvernement, obtinrent là quelques concessions, firent partout chanceler l’ordre monarchique, mais payèrent cette ouverture sur l’avenir par des flots de sang.
À Paris, en février 1848, les « Trois glorieuses » entraînent la chute de Louis Philippe et de sa monarchie de juillet ; le même mois, Karl Marx et Friedrich Engels publient le Manifeste du Parti communiste. Mais – avertissement de taille en 2011 au peuple tunisien – « déroutée par la facilité de sa victoire, l’opposition parlementaire ne sait que faire de sa République (...) Subrepticement, à Paris, les revendications sociales ont pris le pas sur les idéaux politiques. Plusieurs signes pourraient éclairer les contemporains (...) C’est la Seconde République ; elle échouera sur la question sociale (...) et ouvrira, (sous l’oeil navré de Victor Hugo et de tant d’autres), la voie au Second Empire ». 2 Et c’est Victor Hugo qui met en garde dans un terrible poème les forces vives des nations contre ce que j’appelais plus haut « les masses inertes, égoïstes et craintives », mais aussi lâches, opportunistes, ne faisant ni le bien ni le mal. Partiellement entendu ( ?) en 1848, son avertissement fut hélas oublié en 1851 et en 1871. C’est qu’il n’est pas tendre, Victor Hugo, avec cette engeance qui traverse toutes les classes du lumpenprolétariat à la cour impériale et dont nous n’avons nous-mêmes, hélas, par lassitude, indifférence, égoïsme ou peur, que trop souvent tendance à faire partie. Dans son poème « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent », il loue, c’est vrai, avant tout les vaillants ; mais lisez la suite, amis lecteurs, cette suite qui désigne les fautifs de l’étiolement, du fourvoiement et de l’échec de tant de justes soulèvements et révolutions !
« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont / Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front. / Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime. / Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime. // Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour, / Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour. / C’est le prophète saint prosterné devant l’arche, / C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche // Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins. / Ceux-là vivent, Seigneur ! … ». Et autant pour les louanges accordées aux braves !
Suit la dure stigmatisation des égoïstes, des lâches, des veules. Fleuri pour, avec et sur la révolution de 1848, le poème accuse dans sa deuxième partie ceux qui ne font ni le bien ni le mal, sinon par hasard, faiblesse, suivisme ou inadvertance et dénonce tous ceux dont le non-engagement et l’attentisme prudent coûteraient même aux « Trois glorieuses » la pleine victoire3 et des rivières de sang. Et, tout comme moi-même, le lecteur lucide (et Hugo quinze ans plus tard) de se demander si, en d’autres temps ou circonstances, ils ne risqueraient pas d’être eux-mêmes pusillanimes et trop prudents. Mais alors impitoyable et fort de sa fougue juvénile, le grand poète n’hésite pas à vouer aux gémonies les non-héros que le commun des mortels peut souvent être.
De par sa fureur moins fin, ironique e gouailleur qu’il ne sera bien des années plus tard par la voix de Gavroche, plus féroce qu’Henri de Régnier et bien plus sévère que de nos jours Darwich, Hugo devient ici le justicier dantesque. Difficile de ne pas voir surgir de ses vers furibonds le fantôme du comte Ugolin4 vengeur, s’en prenant cruellement au crâne de l’archevêque Ruggeri Ubaldini. Mais étrangement, si la parenté de ton avec l’oeuvre de Dante Alighieri nous mène au chant XXIII de l’Enfer dans la Divine Comédie, ce n’est pas ici que l’on retrouve les vers dont Hugo aurait pu s’être inspiré. Non, c’est au chant III, 31-69, qu’à Virgile et Dante s’offre en spectacle « Le misérable sort des âmes sans courage, / De ceux qui sans opprobre et sans gloire ont vécu… ». Plus loin Dante précise : « Dans le monde leur nom n’a pas laissé de trace ; / Trop bas pour la Justice et trop bas pour la Grâce ! » et définit ces êtres qu’il considère méprisables comme « Ces lâches, qui jamais ne vécurent ». Plus de cinq siècles passèrent après cette écriture, dont, après avoir loué ceux qu’il estime, Victor Hugo retrouve quasi-inchangés les sinistres acteurs dans son « Ceux qui vivent, sont ceux qui luttent » et dont les vers se poursuivent, colériques :
« ... ... ... Les autres, je les plains. Car de son vague ennui le néant les enivre, Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre. Inutiles, épars, ils traînent ici-bas Le sombre accablement d’être en ne pensant pas. Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule. Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule, Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non, N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ; Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère, Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère, Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus, Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus. Ils sont les passants froids sans but, sans nœud, sans âge ; Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ; Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas, Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas. L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule ; Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule, Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit, Ils errent près du bord sinistre de la nuit. »
À bon lecteur salut !

(1) Même en Europe occidentale, la maxime selon laquelle « le libéralisme, c’est la liberté du renard libre dans le poulailler libre » se vérifie toujours davantage depuis une trentaine d’années, et ce en dépit des pauvres combats d’arrière-garde des sociaux-démocrates. (2) Lire l’article complet sur www.Hérodote.net (3) Victoire en effet fort mitigée, puisque – nous l’avons vu plus haut – aboutissant à l’éphémère 2e république et au second empire. (4) Hugo aurait-il été influencé par sa parenté anthroponymique avec Ugolin ? Sans doute. Comment en effet son immense culture lui aurait-elle permis de l’ignorer ?



Giulio-Enrico Pisani

mercredi 26 janvier 2011

Tunisie : dis-moi, l'intellectuel ! C'est quoi une révolution.

Notre ami l'écrivain Giulio-Enrico Pisani pubie dans le Zeitung Vum Lëtzebuerger cet article :
Comment n’aurais-je pas été profondément choqué par l’évidente blessure – une parmi tant d’autres – infligée par certains membres de l’autoproclamée intelligentsia européenne en général et française en particulier, au merveilleux sursaut révolutionnaire en Tunisie : celui de son peuple et, surtout, de sa jeunesse ? Mais quelle blessure ? J’y viens et – une fois n’est pas coutume – je n’en veux même pas plus que ça à la connerie de certains politiciens de bas étage qui encombrent l’avant-scène internationale et dont le silence tonitruant est le plus brillant des diplômes es veulerie. On a l’habitude. Et, de toute façon, ils sont désapprouvés par l’écrasante majorité des citoyens européens et français.(1) Cette fois je tiens surtout à dénoncer la lâcheté de ceux qui se considèrent plus ou moins comme l’élite pensante, le sel de la terre, ces intellectuels au sujet desquels nous interpelle un blogueur tunisien plus attristé qu’outré :
« Peut-on appeler révolution ce qui se passe en Tunisie ? Pourquoi en Europe il y a t-il des intellectuels qui refusent cette appellation et disent que ce n’est pas une révolution, mais une révolte, de simples émeutes...? »
Je vous dirai ma réponse, amis tunisiens, mais permettez-moi d’abord une brève digression sur ces fameux intellectuels ! « Nés » à l’époque du « J’accuse » de Zola, lors de l’affaire Dreyfus, en tant que force de remise en question sinon d’opposition aux pouvoirs établis, ils sombrent peu à peu à leur tour, depuis une quarantaine d’années, dans le convenu et le « convenable », le mainstream et le présentable mondain. Naguère marxistes, trotskistes, libertaires, anarchistes, communistes révolutionnaires, maoïstes et que sais-je encore, tous ces universitaires exaltés auxquels leurs parents bourgeois réactionnaires payaient souvent de confortables prébendes, n’ont pas hésité à jeter le bébé avec l’eau du bain pour retrouver la sécurité bourgeoise et la pensée convenue. C’est-à-dire qu’en même temps que du côté brouillon de leur agitation, ils se sont débarrassés de sa générosité, pour rejoindre le confort de leur classe et le chacun pour soi des bobos(2) bien-pensants.
Effectivement, avant les évènements qui ont bouleversé la Tunisie, sur son ignoble dictature, c’était motus et bouche cousue. Quelques ONG mises à part, quelques journalistes en marge des grands médias, rien qui puisse inquiéter le couple Ben Ali. Et le droit d’ingérence cher à Kouchner ? Oh, pas vis-à-vis de politiciens amis, comme Ben Ali, Bouteflika ou autres Moubarak. Les droits de l’homme en Tunisie ? « Ne brusquons rien ». « Tout cela finira par s’arranger ». « N’imposons pas notre idée d’une démocratie à l’occidentale ». « Il y a pire que Ben Ali ». Et caetera et caetera. Et quand ce n’était pas l’opportunisme, la veulerie, c’était au mieux le silence du grand bleu... blanc rouge et, au pire, une abjecte insulte au peuple tunisien qui a osé suivre la voie chantée par la Marseillaise.
Lorsque ce peuple courageux s’est enfin soulevé contre la dictature, après avoir longtemps inutilement scruté l’horizon démocratique européen et français à la recherche d’appuis politiques, au lieu de l’encourager, les autorités sarkoziennes proposent de l’amener à la raison, grâce à l’expérience de leurs forces de police spéciales. Mais tous connaissent aujourd’hui ces propos infâmes, les ont critiqués et commentés. Ce n’est pas la peine d’y revenir. Par contre, l’indifférence des intellectuels est autrement plus inquiétante pour l’âme de la jeunesse tunisienne. Elle n’a pas besoin d’eux, direz-vous ! C’est vrai qu’elle ne les a pas attendus. Heureusement. Mais il n’y a pas que ça. Je citais tantôt la Marseillaise ; mais c’est en fait tout un héritage culturel révolutionnaire et contestataire européen et français qui a inspiré les étudiants tunisiens et maghrébins.
Il ne s’agit pas que de 1789, 1848, 1871, de la Résistance ou de mai 68. C’est aussi Babeuf, Saint-Simon, Hugo, Vallès, Zola, Jaurès et j’en passe. Les luttes sont celles de chaque peuple particulier, mais les idées sont à tous. Les idées se renouvellent, évoluent ; de nouveaux penseurs les proclament et les transmettent. Mais qu’en est-il aujourd’hui des brillants soixante-huitards, comme le révolutionnaire l’ancien maoïste André Glucksmann, comme l’élève de Derrida et d’Althusser Bernard-Henri Lévy, ou comme l’adhérent de l’Union des étudiants communistes que fut Bernard Kouchner et tant d’autres ? Ne nous reste-t-il plus qu’à nous demander comme naguère Pete Seeger : « Que sont devenus les gars du temps qui passe ? / Que sont devenus les gars du temps passé » ?(3)
Jacques Dion non plus (4) n’est pas tendre dans Marianne pour ces intellectuels, que le PCF et la plupart des ouvriers avaient déjà démasqués en 1968. « Il y a des gens qui font profession d’indignation permanente, », écrit-il ; « des acharnés de la pétition, prêts à se mobiliser pour la moindre cause ; des professeurs de morale sans frontières ; des esthètes intransigeants de la cause humanitaire, surtout quand l’objet de leur courroux est géographiquement éloigné de l’hexagone. Or personne ne les entend à propos de ce pays très proche qu’est la Tunisie, ce pays francophone où un dictateur sénile agonise sous nos yeux, emporté par un peuple qui refuse de se coucher ».
Mais il y a eu heureusement quelques exceptions. En 2009, Daniel Cohn-Bendit fut de ceux qui dénoncèrent l’indifférence du gouvernement français face aux violations des droits de l’homme en Tunisie. Et, toujours en 2009, Nicolas Beau et Catherine Graciet publiaient aux Editions La Découverte « La régente de Carthage », où (je cite l’éditeur) « dans une atmosphère de fin de règne, la Tunisie du général président Zine el-Abidine Ben Ali a vu son épouse, Leila Trabelsi, jouer depuis plusieurs années un rôle déterminant dans la gestion du pays. Main basse sur la Tunisie : telle semble être l’obsession du clan familial de la « présidente », comme le relatent en détail les auteurs de ce livre, informés aux meilleures sources et peu avares en révélations. Du yacht volé à un grand banquier français par le neveu de Leila à la tentative de mainmise sur les secteurs clés de l’économie, les affaires de la famille Trabelsi se multiplient sur fond de corruption, de pillage et de médiocrité intellectuelle ».
Que le livre ait été interdit en Tunisie n’étonne personne ; qu’il ait révélé la surdité (pardon, malentendance) et la cécité (pardon, malvoyance) de la plupart des politiques est intéressant, mais qu’il ait été passé sous silence par les principaux intellectuels et par les médias autoproclamés « libres », est un comble. Décidemment, ni l’Europe ni la France, ces grandes donneuses de leçon urbi et orbi en « droits de l’homme », ne sortiront grandies de cette page d’histoire, même si elle est encore loin d’avoir été tournée. Car le peuple tunisien n’est pas dupe et comprend suffisamment qu’une révolution aboutissant à un cocktail Ghannouchi façon Kerenski n’en est pas une.
Alors, voilà ce que je réponds au blogueur choqué cité plus haut : « Ceux qui traitent ces remarquables semaines d’histoire tunisienne et humaine de simples émeutes, soulèvements ou révoltes populaires, sont des imbéciles. Mais il faut aussi considérer qu’une vraie révolution constitue par définition même un changement sociétal complet. Vous n’en êtes hélas pas encore là, amis tunisiens. Ce n’est qu’après coup, que l’on pourra juger s’il s’agit d’une révolution ou d’une tentative de révolution, pouvant avoir été étouffée dans le sang, soit implosée dans ses contradictions, soit récupérée par les forces réactionnaires moyennant quelques concessions. N’oubliez jamais que, si la démocratie peut vous paraître le nec plus ultra après 22 ans de dictature, elle n’est pas une fin en soi. Elle ne doit être qu’un moyen de garantir les libertés fondamentales et la justice sociale. Atteindre la démocratie est remarquable, mais ce n’est encore que la moitié du chemin ».
Et ce chemin est très long, plein d’embûches, de remises en cause rechutes. Voyez donc l’histoire de cette pauvre Europe depuis la révolution française. Rien n’est jamais acquis. Après avoir su éviter les récupérations pourries genre Directoire, il faut encore éviter de plonger dans les bras de nouveaux Napoléons, lorsque d’autre part, une radicalisation de la « révolution de jasmin » vers une véritable justice sociale risque d’appeler sur scène l’OTAN et les USA. Les États-Unis auraient en effet déjà fait pression pour que les communistes ne soient pas invités à participer au gouvernement provisoire et verraient d’un mauvais oeil un gouvernement trop progressiste remplacer la clique précédente.

*** 1) Démonstration dans « Mots Croisés » sur Télé France 2, où Henri Guaino, (conseiller spécial de Nicolas Sarkozy) a été durement pris à parti par Laurent Fabius, Cécile Duflot (Verts), François Lenglet (La Tribune), Radhia Nasraoui (Avocate, militante des Droits de l’Homme tunisienne) et même Laurence Parisot (Présidente du MEDEF).
2) bobos : contraction de « bourgeois bohèmes », proche du concept de « gauche caviar ».
3) tiré de la version française de « Where have all the flowers gone ? » de 1956 reprise plus tard par plusieurs chanteurs français sous le titre « Que sont devenues les fleurs ? ».
4) www. marianne2. fr/ Tuni sie-les-intellectuels-ne-pipent-mot_a201655.html

Giulio-Enrico Pisani

samedi 22 janvier 2011

Jamais révolution n'aura autant pensé à un poète أبو القاسم الشابي

يا ابــــــــن أمــــــــــــي

خلقت طليقا كطيف النّسيم وحرّاكنورالضّحى في سماه
تغرّد كالطيرأين اندفعت وتشدوبما شاء وحي الإلــه
وتمرح بين ورود الصباح وتنعم بالنور أنّـــــى تــــــراه
وتمشي كما شئت بين المروج وتقطف وردالربى في ربـــاه
كذلك صاغك الله ياابن الوجود وألقتك في الكون هذي الحياة
فمالك ترضى بذلّ القيود وتحنـــــــي لمن كبلوك الجبـــاه
وتسكت في النفس صوت الحياة القوي إذاماتغنى صـــــــداه
وتطبق أجفانك النيّرات عن الفجر والفجرعذب ضيــــــــــاه
وتقنع بالعيش بين الكهوف فأين النشيد وأين الايـــــــــــاه
أتخشى نشيد السماء الجميل أترهب نورالفضا في ضحــاه
ألا انهض وسرفي سبيل الحياة فمن نام لم تنتظره الحياة
ولاتخش مما وراء التلاع فما ثمّ إلا الضحى في صبــــاه
وإلا ربيع الوجود الغرير يطــــرّز بالورد ضافــــي رداه
وإلا أريج الزهور الصباح ورقص الأشعّة بين الميــاه
وإلا حمام المروج الأنيق يغرّد منطلقا في غنــــــــاه
إلى النّور، فالنورعذب جميل إلى النور،فالنورظل الإله

Mon semblable


Chebbi (1909- 1934) Traduction Jalel El Gharbi

Tu es né pour être libre comme l’ombre du zéphyr
Libre comme lumière céleste dans le jour
Pour fredonner comme un oiseau où que tu ailles
Pour déclamer ce que le Ciel t’a inspiré
Pour t’évader parmi les roses du matin
Pour jouir de la clarté où qu’elle soit
Pour marcher, comme tu l’entends, dans les prairies
Pour cueillir des fleurs sur les coteaux fleuris
Dieu t’a conçu ainsi ô cher enfant de l’existence
Ainsi la vie t’a-t-elle jeté dans l’univers
Pourquoi acceptes-tu les chaînes qui avilissent ?
Pourquoi plies-tu l’échine
Devant les tyrans qui enchaînent ?
Pourquoi étouffes-tu la puissance de ton cri
Quand l’écho en résonne ?
Pourquoi fermes-tu les paupières devant l’aube
Alors que sa lueur est douce ?
Pourquoi te contentes-tu de vivre dans les cavernes ?
Où sont tes chants, tes élans ?
Craindrais-tu le bel hymne du ciel ?
Redouterais-tu la lumière en plein jour ?
Allons lève-toi et marche vers demain
La vie n’attend jamais celui-là qui s’endort
Ne crains pas ce qu’il y a par delà des collines
Il n’y a rien d’autre que le jour grandissant
Et le jeune printemps
Brodant de fleurs son ample pèlerine
Rien que des senteurs florales
Des rayons miroitant à la surface de l’eau
Et les pigeons roucoulant des prairies
Dans l’élan de leur chant
À la lumière si douce et belle !
À la lumière, cette ombre du Ciel !






lundi 17 janvier 2011

Une pensée

Une pensée très forte pour mes étudiant(e)s. Nous nous retrouverons bientôt. En attendant, je vous espère au mieux. N'arrêtez pas de lire, n'arrêtez pas d'aimer ce pays.
La démocratie vaincra.
Bien à vous

samedi 15 janvier 2011

Le cri du coeur صرخة حرية

Avenue Habib Bourguiba. Hier, sous le couvre-feu, un homme sort dans la rue. Il lance un de ces cris intraduisibles qu’on n’oublie jamais. J'essaie de  le traduire tel quel pour lui dire mon amitié.

Vidéo visible sur le lien ci-dessous : صرخة حرية


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Personne ne nous l’a donnée
Nous l’avons arrachée notre liberté
Le peuple tunisien a arraché sa liberté
Le peuple tunisien s’est payé sa liberté
Vive le grand peuple tunisien
Vive la grande Tunisie
Vive la Tunisie libre
Vive la grande Tunisie
Hommes libres de Tunisie
Vous voilà affranchis
Il n’y a plus de criminel du nom de Ben Ali
Ce criminel de Ben Ali a pris la fuite
Ce chien de Ben Ali
N’ayez plus peur de personne
Redressez la tête
Nous nous sommes libérés
Le peuple tunisien est libre
Le peuple tunisien est éternel
Ce grand peuple tunisien
Vous Tunisiens exilés
Vous Tunisiens détenus en prison
Vous Tunisiens torturés
Vous Tunisiens opprimés
Vous Tunisiens persécutés
Vous Tunisiens spoliés
Respirez la liberté
Le peuple Tunisien nous a offert la Liberté
Vive le peuple tunisien
Vive la grande Tunisie
Ben Ali a fui le peuple tunisien
Ce meurtrier de Ben Ali a sévi et il est parti
(Inaudible)
Oh mon bon peuple
Oh mon doux peuple
Nous voilà affranchis
Grâce aux martyrs tunisiens
Grâce à chaque goutte de sang versée hier et aujourd’hui
La Tunisie est libre
Où sont donc les voitures et les youyous que Ben Ali a achetés
Où sont les voitures
Où sont leurs voitures
Vive le peuple Tunisien
Vive la liberté
Abdelhamid, je suis à l’avenue
Je fête la liberté
(Youyous)

lundi 20 décembre 2010

contre le mur. Anne Calife


Anne Calife près de Ramallah
Une Américaine avec plein de cheveux et de dents, m'offre du raisin. Elle habite Ramallah et veut tourner un documentaire sur la Palestine. Elle ne quitte pas sa caméra et porte, pourquoi, des mitaines en velours noir.
On entend déjà le raclement des machines. Un bulldozer jaune et noir racle la terre dans un bruit de chaînes. Deux oliviers gisent déracinées, racines encore noircies de terre. Les cadavres des arbres déclenchent des cris dans le groupe et une série d'appareils photos a surgi des sacs à dos. L'Américaine filme. Par précaution, je me recule.
A côté d’un immense cône de sable gris se trouve, ce que je veux toucher, voir, comprendre : le MUR… Je m’approche assez lentement, comme on approcherait un ennemi plus fort que soi. Si j'avais pu ramper, je l'aurais fait ; si j'avais pu l'insulter, je l'aurais fait aussi. Parce que lui, il s'en fout éperdument, tête dans le ciel avec au-dessus de sa tronche, les nuages qui s'étirent lentement.

Je l'ai touché, humé, reniflé. Il est immense, sans fin, éternel et silencieux. Un dragon fait de lames de béton. Je le contourne, l’examine : les planches mesurent un mètre de large, quarante bons centimètres de largeur, vingt mètres de haut. De toutes mes forces, je me suis adossée contre lui espérant percevoir une vibration ne serait-ce que minime. Il m’a semblé entendre le monstre de béton glousser du fond de ses fondations de fer. Beau travail. Du bon béton, bien frais, bien propre, bien charnu avec toutes les qualités de l’isolant parfait, qui ne laissera transpirer pas un son, pas un souffle ni une odeur.

samedi 18 décembre 2010

Les moments fugaces de Markus Anton Huber. Par Giulio-Enrico Pisani


"Reise in den Winter" (voyage en hiver) inspiré du  cycle de Lieder « Winterreise » de Schubert.
La Zeitung Vum Lëtzeburger Vollek vient de publier ce texte de Giulio-Enrico Pisani où il présente une grande découverte picturale
Les moments fugaces de Markus Anton Huber aux cimaises de la Galerie Lucien Schweitzer

« Momenta fugitiva », voilà un titre d’exposition qui me fait penser tout à la fois au « temps qui fuit irréparablement » de Virgile et au « carpe diem ! », saisis le jour (ou l’instant), d’Horace ! Et c’est bien d’une saisie au vol qu’il s’agit dans cette splendide expo de saut de l’an chez Schweitzer. (1) C’est ce que j’ai perçu d’emblée ; mais ici le fugace, le fugitif, l’instant, l’éphémère, ne se contentent pas de fuir et de passer. Non. Saisis au vol par l’artiste, lors de leur jaillissement de son bouillant et volcanique subconscient, ces flashs sont capturés au passage et projetés sur toile de lin ou papier de cuve du Népal comme autant de sarabandes, rhapsodies, lieder, concerts, sonates ou symphonies d’une incroyable richesse et profondeur. Des fragments d’infini !
Chaque tableau de Markus Anton Huber contient un univers à lui tout seul avec son temps de vie et la musique de ses courants, de ses vibrations et de sa fuite éperdue. L’abstraction de sa peinture est quasiment partout totale, absolue et pourtant non dépourvue de signification. Aussi, les intitulés (ou clés) de ses séries de féeries graphiques et chromatiques plus proches de la raison pure que de la raison cartésienne, rappellent ceux de certaines pièces musicales : « formation de l’espace », « voyage en hiver » (2), « rituels », « locus iste » (3), « moments fugaces ». Le titre de cette série (en même temps celui, si caractéristique, de l’exposition), m’évoque notamment la « Toccata et fugue » de Bach, dont la somptueuse universalité épouse parfaitement le ballet graphique des oeuvres de Markus Anton Huber.

D’autres titres sont tout aussi significatifs. Je pense à « silent wing », rappelant une chanson d’Aki Misato et à « non confundar » inspiré de la 7e symphonie de Bruckner (non confundar in aeternum). Quant à « sperandum » (espérant), ça explose en une sorte de galaxie de feu et pourrait signifier le tout commencement, l’immédiat après-big-bang, lorsque l’invraisemblable contenait déjà en germe tous les possibles, que tous les espoirs étaient encore permis. On pourrait bien sûr se demander, dans quelle mesure nous sommes en présence de pures abstractions, ce qui sous-entend la libération de toute correspondance figurative. Du point de vue optique, la réponse est oui. Mais il en va tout autrement des émotions esthétiques d’ordre quasi-musical qui font appel à une sensibilité plus subtile, nichée au plus profond de nous-mêmes et qui, arrachée à sa passivité dormante, se voit soudain réveillée et confrontée à l’incommensurable beauté de l’infini.

Une seule exception : la série de cinq tableaux carrés (1 x 1 m) dans la deuxième salle de la galerie, intitulée « alpha on the way to omega ». Sans rien perdre de la liberté d’expression qui illumine les autres oeuvres de Huber, ces techniques mixtes peintes à l’encre de chine, au graphite, à la craie et au charbon sur un papier de cuve du Népal plus épais, ne sont pas exactement abstraites. Elles représentent un cheminement visuel, une progression, pas vraiment figurative, cependant au moins aussi vériste que le serait, pour notre perception émotive, le puissant et inéluctable crescendo d’un boléro de Ravel, ou celui d’une existence qui, née en beauté, ne déclinerait pas, mais finirait en fanfare. N’y aurait-il pas là de quoi remonter le moral de tous ceux qui, comme moi, commencent à entrevoir le bout de la route ?

Et voici ce que nous en dit le galeriste en quelque mots qui eussent pu être les miens : « Dans les toiles de Huber les matières s’affrontent, se combattent et se réconcilient pour donner naissance aux existences et aux cycles. D’un côté agit la matière, de l’autre côté l’immatériel, le fuyant, le « fugitiva ». Peintures à l’huile char-gées ou dessins plus épurés au graphite, à l’encre, au charbon ou au fusain, les toiles de Huber se forment à l’image du macrocosme : fourmillement de lignes, entrelacs de tracés, réseaux stratifiés, formations de matiè-res, entrecroisements, intersections, égarements, croisées, tissages entortillés à l’infini, distanciement puis rapprochement des éléments ».

Ma première impression fut en effet de comparer Markus Anton Huber à un Jackson Pollock converti au graphisme : créateur d’un chaotique lacis de fils d’Ariane sans commencement ni fin. Mais la ressemblance avec le peintre américain est toute superficielle, car le labyrinthe de taches et de traits jaillissant de la fureur de Pollock n’est pas comparable à la subtile recherche « musicale » sur les ensembles de lignes et nébuleuses échafaudés par Huber. Si parenté il y a, elle réside tout au plus dans la libération, dans la subséquente captation et dans l’expression picturale des énergies subliminales de l’artiste. Ainsi, lorsque Pollock en reste, disons, au jet de peinture à l’état naturel, Huber ajoute aux résurgences de son subconscient un puissant facteur culturel et une élaboration raffinée.

À présent, deux mots sur l’homme : Markus Anton Huber est né en 1961 à Königswiesen, en Autriche. Après des études de médecine à l’université de Vienne et une formation de chirurgien, notre génial artiste suit des cours en auditeur libre à l’École d’arts appliqués de Vienne. Depuis 1994, il s’établit à Linz et se consacre pleinement à l’art et plus spécialement à une création autodidacte. Autodidacte ? Normal. Qu’est-ce que l’intemporel pourrait-il emprunter au passé, si ce n’est la constante génération du futur à partir de causalités n’exigeant d’apprentissage que par leurs propres déchirements ?

Et deux mots de plus à la galerie Schweitzer qui nous offre cette fois vraiment une exposition unique, qu’il ne faudrait manquer sous aucun prétexte. C’est en effet une exposition à la beauté qui frôle l’absolu, grâce à des oeuvres dont l’abstraction est libérée de toute servitude matérielle, mais conçue et affinée par un talent supérieur. Je vous le dis sans retenue, amis lecteurs : le génie de Markus Anton Huber vaut largement celui d’un Philippe Ségéral ou autre Vladimir Velickovic. Et si je me réfère – di-sons émotionnellement – à ces deux maîtres du figuratif, c’est que je ne vois pas d’équivalent à Markus Anton Huber dans la peinture abstraite contemporaine.
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1) Galerie Lucien Schweitzer, 24 avenue Monterey, Luxembourg (entre Parc et boulevard Royal), mardi à samedi de 10 à 18 h, exposition Markus Anton Huber jusqu’au 29.1.2011.

2) Inspiré du cycle de Lieder « Winterreise » de Schubert.

3) Titre d’un motet pour 4 voix « a capella » d’Anton Bruckner.

Giulio-Enrico Pisani

mercredi 15 décembre 2010

Aller-retour

Aller-retour
A G. et à C. Pisani

Je pensais que ni la verveine, ni la valériane, ni le curcuma, ni la camomille, ni le romarin, ni la reine-des-prés, ni même le vin rouge n’en effaceraient le souvenir.
Vous le saviez, dans ma valise qui était dans le golfe,
Il y avait comme un sillon
Depuis ont changé : le goût du thé matinal et la saveur de la lointaine beauté
C’est pourquoi je n’ai pas compris ce que mon corps me murmurait
Si près de la grande dune
Devant la petite nappe de vie
Lorsque derrière le rideau
Comme une sirène près d’un lac étendue
La dame venant de loin
De jaune et de noir vêtue
Comme une guêpe presque nue
Posa le dard du désir
Et je n’ai pas compris ce que mon corps me voulait
Si près du grand oiseau
Lorsque derrière son bureau
La belle qui fait penser au biscuit, au lait matinal et à une fontaine sans fin
Me dit que l’avion ne partirait pas.
J’ai donc déposé ma valise ici à bel air
J’ai gravi les escaliers
J’étais sain et sauf
Adossé au mur des lectures
Je me suis dit
Je ne penserai pas à la belle de Doha
J’ai pour ce soir d’autres images
Vous le saviez
Le vin andin et le velouté étaient si bons
Et il neigeait mais pas dans mon cœur






lundi 13 décembre 2010

Séquelles du désamour ordinaire. Giulio-Enrico Pisani

Il y a quelques jours la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek publiait ce texte de notre ami Giulio-Enrico Pisani :
Séquelles du désamour ordinaire
Anne Calife. Meurs la faim
Elles sont destructrices, ces séquelles, sont plus fréquentes qu’on ne le pense et – il n’y a pas vraiment de quoi pavoiser – pas toujours létales ; du moins pas ici. Mais Ici où ? Ici quoi ? Dans ce roman ? Est-ce seulement un roman, ce bouquin que m’ont envoyé les éditions «  The Menthol House  », ou bien une biographie, ou plutôt une autobiographie romancée ? Réponse de l’auteure dès la fin du livre : «  Maud et tous les personnages de ce roman ont existé, parlé, hurlé, crié. Ou n’ont rien dit (...) Rien n’est pire que le silence (...) Maud a guéri... en parlant  ». Ouf, il était temps. Mais la réponse d’Anne Calife tient-elle la route ? Comment savoir avec Anne Calife, cette virtuose de l’analyse psychologique romanesque, qui nous présente avec «  Meurs la faim  »(1) un nouvel échantillon d’un savoir-faire que j’avais déjà pu apprécier (et vous aussi peut-être) en lisant «  Et, le mail s’envole comme un oiseau  », son dernier roman ?(2)

Et c’est aussi en souvenir de cette pétillante, pétulante, brillante et prenante performance qui à l’époque me tint en haleine trois heures durant, que je surmontai mes idées reçues. Sur quoi ? Sur «  Meurs la faim  », bien sûr, ce titre sibyllin, mais évocateur de maints lieux communs... Il est vrai qu’on en a un peu ras le bol de ces sempiternelles masturbations pseudopsychologiques de prétendues écrivaines qui envahissent les étals des librairies avec leur bla-bla tour de taille, volume, minceur, sous- et surpoids, vergetures, cellulite, régimes, boulimie, anorexie et j’en passe. Alors, en attendant d’avoir mené à bien une autre critique de livre et trois présentations d’expos, je prêtai le bouquin à ma femme, qui m’aide plus qu’à son tour à comprendre la «  littérature  » dite féminine. Eh bien, c’est à croire qu’elle mourait de faim, tant elle l’a dévoré d‘une traite – en moins de deux heures – ce «  Meurs la faim  ». Généreuse, elle m’en a laissé un bon bout... le tout en fait, avec le sourire entendu de celle qui me connaît : «  Tu aimeras  ».
Bon, je m’y mets, pénètre en douceur dans une famille d’intellectuels libres-penseurs «  progressistes  » perclus de tradition républicaine. Un père «  Fachidiot  »(3) au pire sens du terme, mathématicien de haut vol et amateur de voile, une mère prof, plutôt littéraire, elle, mais aussi maman, ménagère, cuisinière résignée et enfin Maud, une petite fille frustrée de tout ce qui réjouit une gosse, mais à laquelle ne manque rien d’essentiel. Rien d’essentiel ? C’est à voir. L’affection, la tendresse, la couleur, les petites attentions, tout cela est-il négligeable ? Naît encore Isabelle, la petite soeur, dont Maud craint tout d’abord qu’elle lui volera une partie des miettes d’amour qui tombent quasiment par hasard ci et là de la table maternelle. Maud se trompe. Personnage secondaire du livre, Isabelle ne lui enlève rien et pourrait même – moins sensible qu’elle, tranquille et fidèle omniprésence – l’avoir inconsciemment soutenue dans sa traversée du désert de solitude, de blancheur, de silence et de leurs dou­loureuses conséquences.
Idem au collège : «  Dans la cour, je suis souvent seule  », écrit Anne Calife pour Maud et «  C’est fini la période où je m’entendais rire  ». Car outre le fait de se sentir mal-aimée par un père qui ne parle qu’à sa femme et pour qui les enfants (parce que filles ?) sont un corollaire socio-familial nécessaire, mais sans intérêt, Maud est éduquée et habillée autrement. C’est-à-dire fort modestement attifée par une mère aimante, mais faible et grippe-sou, car – étrange pour une prétendue féministe – dominée par un mari qui préfère dépenser dans la navigation de plaisance qu’en alimentation convenable et vêtements décents. Ainsi, d’isolation en rejet subis, de frustration en morosité, Maud en arrive à se détester. «  Je suis du vide avec de la peau autour  », s’écrie-t-elle, désespérée. Puis surviennent les premières règles, manifestations, qu’elle ressent comme sales, gluantes, perturbantes, d’une sexualité qu’elle refuse, tout comme elle se rejette elle-même. Elle se déteste de plus en plus, se réfugie dans la gourmandise, la gloutonnerie, la boulimie ; parfaitement lucide, elle s’abhorre. Autre variante de Dorian Gray : «  En face de la glace, la créature pleure maintenant. Elle a découvert à quel point on pouvait ne plus s’aimer  ».
Commence la descente aux enfers, indescriptible, ou, plutôt, brillamment décrite par l’auteure, guère néophyte, comme démontré dans «  Conte d’Asphalte  », cette étude es déchéance humaine. Photo souvenir : à Marseille, rue d’Aubagne, une jeune fille de bonne famille : «  Maud, regarde-toi, qu’est-ce que tu fais là, sur le trottoir, avec ces volatiles et ce clochard (qui cuve son vin) à côté de toi ? Oh, après tout il n’y a guère de différence entre lui et moi  ». Soit dit entre nous : en écrivant ces mots, l’auteure eut sans doute une pensée pour Marion.(4) Maud se résigne ; la descente se poursuit. Jusqu’où ? Tu parles d’une «  littérature  » dite féminine ! Bien sûr, si on y range Phèdre, La Dame aux camélias ou la Reine Margot, ces chef-d’oeuvres tragiques, d’accord. Mais on est à des lieues du roman rose genre Julia Quinn ou autres Elizabeth Hoyt.
Quant à l’histoire même de Maud, notre héroïne, il n’est pas question que je vous dévoile ici, amis lecteurs, la suite des évènements, péripéties et rebondissements qui vous attentent dans ce «  roman  ». Sans recourir à une véritable action, donc seulement par la magie des mots, du style, la fraîcheur de l’écriture et son rythme trépidant, Anne Calife nous décoiffe ; nous offre un véritable «  suspense  ». Et c’est après une brève entrée en matière tranquille, descriptive et faussement inoffensive, qu’elle nous entraîne en un crescendo dramatique infernal dans les tréfonds de l’âme d’une fillette puis jeune fille dont les vicissitudes et contradictions du corps et de l’esprit forment une trame digne des plus grand(e)s. Virginia Woolf et Amélie Nothomb n’ont qu’à bien se tenir ! Quant aux frères Goncourt, ils se retournent sans doute dans leur tombe de ne pas encore vu goncourabiliser Anne Calife.

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1) Anne Calife : «  Meurs la faim  » (réédition en version intégrale), éditions The Menthol house, 293 p., 19,- € en librarie
2) Présenté le 4.11.2008 dans ces colonnes. Outre Et, le mail s’envole comme un oiseau, (The Menthol house, 2008), Anne Calife, née en 1966 et vivant en Lorraine, a également publié Paul et le Chat, (Mercure de France, 2004), Conte d’asphalte (Albin Michel 2007), ainsi que, sous son véritable nom d’Anne Colmerauer, Meurs la faim (1ère édition, Gallimard, 1999) et La Déferlante, (Balland, 2003).
3) Fachidiot : Terme allemand intraduisible, qui signifie +/- «  spécialiste compétent, mais renfermé dans son domaine et ne s’intéressant pratiquement à rien d’autre  ».
4) Personnage de «  Conte d’Asphalte  »
Giulio-Enrico Pisani