mardi 16 août 2011

Reviens, Monsieur. Texte d'Isabelle Kronz. (extrait de son journal)







Reviens, Monsieur… !
Isabelle Kronz




    Logiquement, si j’attends suffisamment longtemps, il devrait se profiler le cadre d’une histoire. Mais je rechigne à colorier la page, car je sais d’expérience ce qui va se produire, que je redoute par-dessus tout. J’ai promis, je vais donc faire un effort et laisser venir une image.
    La page blanche, blanche comme neige…
    La neige, le vent glacial, la marche lente et difficile d’un personnage courbé sous le fardeau qu’il porte sur son épaule. C’est la nuit, la neige lui monte jusqu’aux chevilles, il porte un manteau de peau avec un capuchon lui couvrant la tête, une écharpe sur le visage, dans ce paysage hivernal, dans la campagne reculée. Il se trouve à l’orée d’un village car je distingue au loin un chemin, des lampadaires, quelques toitures parsemées, recouvertes de neige… Attends, Monsieur, où vas-tu ?
    Mais déjà, l’image se voile, tombe en lambeaux et s’évapore. A présent, il n’y a plus que le blanc qui n’est plus neige, même plus neige, plus que du blanc stérile et muet. Un blanc muet, couleur affreuse, le néant. Je la tenais pourtant, elle a disparu si vite. Reviens, Monsieur, … Un ricanement ! Celui de l’image qui me nargue et s’envole…
    Voici ce que je voulais éviter tout à l’heure ! C’est une malédiction ! Qu’ai-je fait pour mériter cela ? Quel crime ai-je commis ? J’avoue tout pourvu qu’on me laisse reprendre. Car ces images, une fois révélées, me hantent comme des fantômes blancs, vaporeux, traversant mon esprit à me rendre folle. Je les entends, les vois, là-haut, papillonnant, insaisissables. Mais arrêtez, arrêtez donc de me tourmenter en tourbillonnant sans cesse à m’en donner le tournis ! Non, je n’aurais jamais dû me laisser convaincre, c’est du temps perdu. Je savais que si je me laissais envahir par ne fût-ce qu’une seule image, je n’aurais de cesse de la pourchasser jusqu’au moment où je l’aurais épinglée sur le papier. Mais comme je le pressentais, aujourd’hui comme hier, le résultat est nul.
    J’aurais dû pouvoir terminer le tableau ou l’esquisser dans son ensemble. Un homme dans la neige, emmitouflé dans un manteau de peau, une écharpe sur le visage, le capuchon relevé. C’est la nuit, sur ce chemin, aux abords d’un village quelque part dans un endroit indéfini. Une charge indéterminée pour une mission inconnue. L’homme a juste eu le temps d’apparaître, à peine de faire un pas et l’image m’échappait déjà, le laissant dans son enfer sans aucune possibilité d’en sortir. Je ne me remets pas de la triste posture de cet homme dont je vais rêver maintenant, puisqu’il n’a pas fini sa course. Rêver dans la nuit noire apportera peut-être sa délivrance. Rêver dans le noir de la nuit vaut peut-être mieux que dans le blanc de la page.
    Je tenterai de te retrouver, Monsieur, pour que tu remplisses ta mission ou au moins que tu puisses rentrer chez toi ! Je reviendrai, c’est promis. Ne me rends pas responsable, je t’en prie.
    Il est en colère, je le comprends. Il est imposant comme bonhomme ! A demain, sinon gare ? Je n’ai pas le choix, semble-t-il. Alors à demain…
    

vendredi 5 août 2011

Angèle Paoli : Lalla ou le Chant des sables


Je relis d’une traite ce petit récit poétique (ou poème narratif) intitulé Lalla ou le Chant des sables d’Angèle Paoli (Editions Terres des femmes)

Au seuil du texte et du jour, Sarah se met en route. Elle laisse derrière elle son passé et son nom. Elle chemine pour éprouver la soif, le feu et tous les noms signifiant le désir. Elle chemine. Elle revoit son passé, entre dans cette zone où vivre est précédé de l’itératif « re » de « revivre ». Elle chemine. Elle s’affilie aux éléments et à leur nom. Dans une caverne, elle voit le soleil qui est en elle. Elle répète le nom des astres.
Perdue, elle se retrouve dans le vertige d’être soi-même.
Son corps est désormais sien, dans l’apesanteur que confère « le désir du désert » que je décline en « désir intransitif » (Rilke). Elle est aérienne dans cette extinction finale qui a tout d’une renaissance.

jeudi 4 août 2011

Ce qu'écrit un journal luxembourgeois à propos de la Tunisie

Giulio-Enrico Pisani 
Luxembourg, août 2011-07-26
Zeitung Vum Lëtzbuerger Vollek

Tunisie : un nouveau phare pour la Méditerranée ?
Au huit partis ayant pignon sur rue en Tunisie avant la révolution se sont ajoutés 92 nouveaux partis, portant leur nombre à 100.[1]  Est-ce pour ce petit pays une garantie de démocratie, de lumières et de progrès?  Une garantie, non!  Une chance, oui!  À condition que sa révolution en soit vraiment une et ne s’arrête pas à mi-chemin, en conservant nombre de structures, idées et traditions archaïques et obscurantistes et que la Tunisie devienne le premier pays arabe à réaliser ce à quoi même l’Europe donneuse de leçons ne peut que rêver: un état libre et laïque reposant sur une véritable séparation de la religion et de l’état.  Mais commençons par le commencement.  En effet, la situation inédite, que le printemps des peuples arabes a crée au sud de la Méditerranée, exige, au-delà du rappel de certaines règles sans doute salutaires, une focalisation sur une problématique bien précise.  
Cette vaste région qui s’étend du Moyen-orient au Machrek et au Maghreb est en train de passer à travers une gésine incroyablement longue et douloureuse, c'est-à-dire d’une situation de fin de règne à un état de postmodernité.[2]  Pour l’heure, seule la Tunisie – là où tout à commencé – a su s’arracher à la dictature et être capable de se mouvoir tout à la fois dans et vers la postmodernité, grâce à son élan démocratique, à la prise de pouvoir du peuple.  Mais sur le long terme?  Ce petit pays saura-t-il aussi prendre la relève politico-culturelle de Tyr, d’Athènes, de Rome ou de Carthage et devenir le phare du monde méditerranéen arabe?  Ni belliqueux ni dominateur comme ses prédécesseurs, bien sûr, mais bien grâce au rayonnement d’un esprit d’ouverture, de tolérance, de liberté et de civisme qui lui permette de conquérir, non les terres ou avoirs des autres peuples, mais, par son exemple, leur estime et leurs coeurs.  Aussi, cet article veut-il tout à la fois rendre un fervent hommage aux Tunisiens,[3] et indiquer aux authentiques démocrates parmi eux une piste pouvant leur faciliter la lutte contre un grave péril qu’ils ne connaissent d’ailleurs que trop bien.
  Un sérieux danger guette en effet la nouvelle Tunisie et sa démocratie et risque de la faire retomber, d’une liberté chèrement conquise, dans l’obscurantisme des forces rétrogrades qui s’engouffrent dans le processus démocratique, guettent ses moindres faiblesses et essaient d’en tirer profit.  Le professeur Jalel El Gharbi de l’université de Tunis/La Manouba écrit dans son article «Révolution et poésie en Tunisie»(v. note 2): «Jusqu’au 14 janvier, ce fut l’affaire d’une jeunesse éprise de liberté n’ayant aucune référence idéologique, aucun ennemi politique autre que le pouvoir en place. (...) Toutes les frontières semblaient abolies, tous les systèmes annihilés: la postmodernité. Les partis politiques sont arrivés par la suite, tout essoufflés…»  Mais ils sont arrivés, bien sûr... Les uns secouent l’arbre et les autres ramassent les olives.  Rien de nouveau sous le soleil!  Mais de quel droit et en quelle qualité les ramassent-ils?  En producteurs ou en profiteurs?  Les deux généralement.  Il faudra en prendre son parti, question de proportions.  Mais ont également surgi ceux qui ne font que profiter, ceux dont les valeurs sont radicalement opposées à celles de la liberté de conscience et d’expression, de l’indépendance, de l’humanisme et de la démocratie, dont ils ne profitent un bout de temps que pour mieux la détruire. 
Et c’est ceux-là, ceux-là mêmes qui se disent orthodoxes, fidèles à la «parole» divine, champions de la lettre plutôt que de l’esprit, ceux-là qui, par pur opportunisme et volonté de pouvoir trahissent de leurs prophètes et la lettre et l’esprit.  C’est le cas des islamistes, dont l’idéologie – en fait une hérésie – est construite sur le mensonge et l’ignorance.  Hélas, Michel Renard, directeur de l'ex-revue Islam de France,[4] contate dans un article qui apparaît dans de nombreux sites Internet,[5] que «Alors que la sécularisation et la modernité affectent inexorablement le vécu religieux des musulmans partout dans le monde, l'islam qui se fait le plus entendre est soit fondamentaliste (obnubilé par la norme réactionnaire), soit islamiste (obsédé par le politique).»  Progression du mensonge, donc.  En effet, rien dans le Coran n’indique qu’il soit accordé au Prophète une quelconque tâche ou mission politique.  Bien au contraire: selon le livre sacré de l’Islam, Allah interdit au prophète et à ses successeurs et «apôtres» toute intervention religieuse en politique.  Exactement comme six siècles auparavant Jésus Christ, Mahomet distancie clairement la parole de Dieu et la religion des affaires de politique et de gouvernance.  «Aucun programme politique ne peut émerger du Coran», précise Michel Renard et conclut que «Le découplage du religieux et du politique, autrement dit la laïcité, s'impose aujourd'hui aux musulmans comme il s'est imposé il y a un siècle à d'autres».  Par d’autres, Renard sous-entend bien sûr les chrétiens et leur accorde un satisfecit... prématuré. 
Petite parenthèse.  En effet, si des progrès ont été réalisés en «Occident» sur le chemin de la laïcité et des droits de l’homme, il reste que les églises – surtout catholique – fourrent leur nez partout et prescrivent aux citoyens ce qui est bien ou qui est mal et leurs fondamentalistes ont partout le vent en poupe et font même du lobbying à Bruxelles.  En Europe et en Amérique on est donc encore loin d’une laïcité complète.  Or, selon l’enseignement de son fondateur, Jésus, la religion chrétienne est censée être parfaitement laïque, esprit dont elle a été privée au cours des siècles par des théocrates avides de puissance, méprisant le texte des Évangiles et le réinterprétant à leur manière.  Fermons la parenthèse. 
Pour en revenir au Coran, Renard nous fournit, en se référant au théologien égyptien Ali Abderraziq et à son livre L'islam et les fondements du pouvoir (1925), une dizaine d’exemples précis.  C’est ce qu’il appelle «les versets de la laïcité dans le Coran»; j’en cite ici les trois plus significatifs.  Il s’agit donc, selon la religion musulmane, d’Allah s’adressant à Mahomet par la voix de l’ange :
«... Nous ne t'avons point envoyé pour être leur gardien» (4: 80), rappel élargi du «la iqraha fi al-din», c'est-à-dire «Pas d’obligation/coercition en religion – 2e surate».
«Tu ne disposes pas sur eux de coercition» (50: 45) a quasiment la même signification, mais est encore plus impératif à l’égard du Prophète et de ses successeurs et des autorités religieuses en général.
«Tu n'es là que celui qui rappelle, tu n'es pas pour eux celui qui régit» (88: 22-23) définit clairement le rôle purement spirituel de la religion et de ses ministres, qui n’ont rien à prescrire ou interdire dans la vie sociale et politique (seulement à recommander).[6]
Et il en va de même pour Jésus-Christ, dont l’Église catholique se prétend le «Corps mystique», qui a affirmé clairement la laïcité.
«Je ne suis pas venu pour juger le monde (terrestre)», lit-on dans l’Évangile de St. Jean (12,47).  Ce que Jésus y affirme clairement par l’intermédiaire de Jean, c’est que la justice humaine n’est pas son affaire.  Elle ne doit donc pas non plus être affaire de l’Église ou de ses représentants.
 «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu», ordonne-t-il selon les trois Évangiles synoptiques: Matthieu (22,21), Luc (20,25), Marc (12,17).  Ici, c’est la gouvernance (politique, économie, finance) des hommes dont Jésus refuse de se mêler; aussi affirme-t-il aux pharisiens, qui veulent le piéger, la séparation entre religion et état
Lorsqu’il chasse les marchands du temple, (évènement relaté par les quatre Évangiles) le message est tout aussi clair: église et religion n’ont rien à voir avec l’économie et le commerce.  Que l’église s’abstienne de juger et diriger les hommes et leur commerce (au sens large du mot), mais qu’elle s’occupe, chez ceux qui le désirent et seulement parmi eux, exclusivement de leur «salut» spirituel.[7]
Si j’ai cité ces passages des Évangiles, ce n’est pas seulement parce que de soi-disant chrétiens n’ont pas encore compris et accepté la laïcité, mais aussi pour faire le joint avec l’esprit du coran.  Car celui-ci admet le bien-fondé de l’enseignement du prophète Jésus, que Mahomet a reconnu comme valable.  Deux siècles plus tard, Muhammad ben Jarîr at-Tabarî, l’un des historiens et exégètes majeurs de l’islam, le confirmera formellement.  Aujourd’hui seule une laïcité sans réserves permet, en libérant la politique, la gestion et la justice d’une nation des interférences sectaires,[8] son épanouissement et celui des religions qui y sont représentées, ainsi que la coexistence harmonieuse de ses citoyens croyants, agnostiques ou athées.



[1]  http://fr.wikipedia.org/wiki/Partis_politiques_tunisiens
[2]  Dans la revue en ligne BabelMed (www.babelmed.net/).. Termes employés par Jalel El Gharbi dans ses articles du 23/7/2011 : 1. La révolution tunisienne et sa littérature et 2. Révolution et poésie en Tunisie.
[3]  Voir aussi mes articles dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 26.1.2011 «Tunisie: Dis-moi, l’intellectuel! C’est quoi, une révolution?» (en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article4296) et du 1.2.2011 «2011: Le Printemps des Peuples… arabes...» (www.zlv.lu/spip/spip.php?article4332)   
[4]  Forum musulman pour un islam laïque (islamlaïque.canalblog.com)
[5]  Paru sous le titre «Les versets pour la laïcité sont dans le Coran» ou «Les versets de la laïcité dans le Coran», notamment dans le Forum musulman pour un islam laïque (www.islamlaique.canalblog.com), ou dans Le portail de la communauté Musulmane (www.Mejliss.com).
[6]  Vérification de ces trois textes par le critique littéraire, écrivain et traducteur du Coran en luxembourgeois Jean-Michel Treinen.
[7]  Laïcité confirmée 4 siècles plus tard justement en pays berbère, à deux pas de la Tunisie. Dans «Philosophie politique et théologie au Moyen-Âge», Cyrille Michon, professeur de philosophie à l’Université de Nantes, rappelle que, selon St. Augustin, évêque (berbère) d’Hippone et Docteur de l’église catholique (354-430), «... si "le salut éternel incombe à l’homme en tant qu’individu", le "bonheur humain" (terrestre) incombe à l’homme en tant que genre, "collectivement".  Dès lors, la théorie augustinienne (...) appelle (...)"une sortie de la religion hors du champ public", fondement de la séparation entre l’Église et l’État».   
[8]  Je dis bien sectaires, car ceux qui se réclament d’une religion sans en respecter les principes les plus fondamentaux sont au mieux des opportunistes hypocrites, au pire des obscurantistes sectaires.  

vendredi 29 juillet 2011

Philippe Trouvé par Giulio-Enrico Pisani







Le Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek publie ce matin ce compte-rendu de notre ami Giulio-Enrico Pisani :
Philippe Trouvé et ses « Mots d’Elles »

Samedi, le 2 octobre 2010,[1] vous avez pu découvrir dans ces colonnes un exceptionnel peintre poète que ne recensent point les grandes encyclopédies classiques, ce qui n’a rien d’étonnant de nos jours, où la culture dominante décide des renommées.  Mais il en va tout autrement chez nous, la devise de notre journal étant «Mir schreiwen do weider wou di aner ophalen», c'est-à-dire: «Nous continuons à écrire, là où les autres s’arrêtent».  Et cela n’est pas seulement vrai en politique, mais aussi dans la culture, où nos «découvertes» ne se comptent plus.  Vous souvenez-vous, amis lecteurs, de l’excellent site www.philippetrouvepeintrepoete.net/, que Florent Trouvé a consacré à la mémoire et à la reconnaissance de son père Philippe, décédé il y six ans, en pleine munificence créatrice?  Oui?  Non? Peu importe; de toute manière, ce n’est pas pour vous le rappeler que j’écris ces lignes, quoique... ce soit pour moi toujours et encore un véritable bonheur, que de plonger ou replonger dans l’univers pictural et poétique de Philippe Trouvé.  Mon but est cette fois simplement de vous annoncer la parution de «Mots d’Elles»,[2] son dernier livre. 
Eh oui, grâce à l’infatigable enthousiasme de son fils Florent, Philippe Trouvé continue de manifester sa présence sur la scène artistique et littéraire.  Un authentique bijou que ce petit ouvrage dédié à ses modèles et donnant à travers elles la parole (Mots d’Elles) à tous les modèles qu’il a admirées, aimées et anonymement immortalisées!  Anonymement?  Pas vraiment tout de même, car, selon la formule consacrée «Un bonjour à ceux qui se reconnaîtront», il ne fait pas de doute, que maintes jeunes femmes et autres aujourd’hui moins jeunes se retrouveront dans les beautés mi-vêtues, nues, silhouettées ou esquissées qui ont désiré être immortalisées par les pinceaux de l’artiste.  Ce sont elles qui animent aujourd’hui ce charmant flash-back qui, soulevant le voile du passé, rend au présent et nous permet d’approcher, d’apprécier davantage encore, l’œuvre et la personnalité de ce remarquable artiste.    

N’ai-je pas déjà écrit en octobre 2010 mon étonnement, que l’extraordinaire parcours artistique et poétique de Philippe Trouvé ne lui ait pas valu davantage de reconnaissance?  Une célébrité qu’il eût autant mérité sinon plus que bien d’autres?  Mais quelle importance?  La valeur ne se mesure pas à l’aune de la notoriété.  Je pense toutefois, que s’il avait encore la possibilité de joindre sa créativité au concert de ceux qui vivent de la beauté d’aimer et de l’amour du beau, le monde s’en porterait un tout petit peu mieux.  Je vous rappelle que Philippe Trouvé, né à Lisieux le 3 mars 1936 (le même jour que le poète André Laude), mourut à Caen le 2 août 2005.  Il a commencé à peindre très tôt, fréquenta, adolescent, les ateliers de Serge Poliakoff à Paris et de Nicolas de Staël à Antibes et rencontra au début des années soixante à Saint-Paul de Vence Marc Chagall, dont il dira qu’«il m’a appris à peindre le paysage qui habite mon âme».  Directeur de la maison des jeunes d'Epinal en 1963-64, Philippe Trouvé rencontre aussi le peintre et graveur lorrain André Jacquemin,[3] qui viendra à son tour titiller son esprit aussi boulimique de culture que de beauté, affiner son talent et parfaire son dessin.

Mais c’est bien plus tard, en 1995, depuis «La Source» et ses colombages à Coquainvilliers dans le Calvados, que le peintre-poète nous écrit, comme s’il avait veillé lui-même à la mise en musique de ce livre: «Ce n’est pas un poème / ni même des souvenirs / pas non plus un album érotique et voyeur / et pas encore un testament...». Et son fils de préciser, que ces écrits sont les «Textes de Philippe sur l'étrange rapport du peintre à ses modèles, illustrés de ses propres peintures, fruits de l'alchimie secrète de ces rencontres».  Poésie?  Pas toujours, mais ici et là.  De ses réminiscences qui surgissent en vrac, remontées mnémoniques jetées sur papier telles quelles, sans affinage parfois, poétisées ailleurs, Philippe Trouvé s’explique dans le second poème du recueil, L’Atelier de Véroniques:  «... Vos noms en souvenir / guirlande d’alphabet / sans rime ni raison versifiant ma mémoire / en mon automne / - il pleut ce soir - / Êtes-vous à l’abri? / Fait-il chaud dans ton coeur?  Véronique... / Véroniques! / comme chantent vos hier dans vos cadres...» 

Et voilà qui nous éclaire sur l’apparente erreur dans le titre du poème.  Véronique devient les Véroniques, plurielles donc, englobant toutes ses modèles, image tout à la fois de la femme désirable, désirée, désirante dans la pérennisation d’un moment bénit et portrait d’époque, où l’artste se retrouve lui-même «... comme chantent vos hier dans vos cadres / figés / me regardant vieillir / et m’observant oeuvrer... ».  Mieux encore, elles lui auront survécu.  Car il est juste qu’à l’instar de la «Liseuse» d’un Vermeer et de la «Vénus» d’un Botticelli, ses oeuvres, reflets de son esprit et de son interaction avec ses inspiratrices, survivent au peintre, au poète, au créateur.  Elles vivront en effet encore longtemps, les Véronique, Edwige, Nina, Doriane, Nancy, Céline, Nathalie, Adélaïde Sophie et autres Laura, dont l’aura entoure le poète de cette jeunesse qui vivra tant que femme sera.
Force est toutefois de reconnaître que les textes réunis dans ce recueil ne sont parfois ni des meilleurs ni des plus poétiques mesurés à ce qu’on peut lire par ailleurs sur le site de Philippe Trouvé.  Souvent érotiques, ils se sont sans doute retrouvés ici, comme pour une fête galante, tout étonnés en fin de compte de découvrir, une fois rassemblés et reliés, que les dessins et tableaux exposés étaient d’une sensualité exquise, dont la finesse exclut toute grivoiserie; tous capables, à une exception près,[4] de conquérir les musées et amateurs d’art les plus exigeants.  J’imagine le sourire quelque peu ironique de l’artiste qui, sur le point de prendre congé de nous, tend l’oreille et murmure: «... J’entends dans le lointain / les roues d’une charrette / c’est ici qu’elle s’arrête / – Allons monsieur il est temps!»
Ce sont ses derniers mots, ou mots d’elles, les derniers du recueil en fait.  Mais comme pour bien affirmer, au-delà de l’écriture, sa présence parmi nous à travers son oeuvre, au-delà du silence apparaît page 58 une ravissante terracotta.  C’est une jeune fille debout au bain à l’allure délicieusement timide.  Elle se tient un peu gauchement, sa tête légèrement surdimensionnée suggérant l’enfance,[5] les épaules puissantes l’hermaphrodite, le sein généreux la féminité, sa fermeté un fantasme, l’eau (?) où baignent ses jambes n’étant qu’esquissée.  Paradoxalement, le génie de cet émouvant chef-d’oeuvre frémissant de vie n’est pas sans rappeler son opposé, ce symbole de mort qu’est le «Guernica» du grand René Iché,[6] ce qui est d’autant plus remarquable, que Philippe Trouvé semble n’avoir effectué que de sporadiques incursions dans le domaine de la sculpture.  Adieu Philippe!  Ou, plutôt, au revoir, car nous n’avons pas fini de te découvrir!    





[1]  Cet article peut également être lu en ligne sur www.zlv.lu/spip/spip.php?article3583
[2]  Mots d’Elles, 60 pages, couverture et illustrations couleur, publié sur www.lulu.com. Livre/cahier: 10,80 € + frais d’expédition. Téléchargement/lecture (e-book): 0,79 €.- Visualisation sur www.philippetrouvepeintrepoete.net/.../MotsdElles   
[3]  André Jacquemin était depuis 1953 conservateur du Musée départemental d'art ancien et contemporain d’Épinal, ainsi que du Musée départemental des Vosges à Épinal.
[4]  Unique fausse note du recueil, à mon avis – affaire de goût et n’engageant que moi: «Le foulard bleu» qui illustre la page 21, figure en 1er de couverture (coin inférieur droit) et qui, quoique picturalement excellent, détonne par son côté, disons, pin-up, dans la poétique du tout.
[5]  Peut-être un peu aussi à la manière de ces personnages debout de la statuaire classique destinés à être vus d’en bas et dont les lois de la perspective amènent le sculpteur à grossir les parties supérieures qui, autrement, paraîtraient trop petites au spectateur.
[6]  Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 19.9.2009 - www.zlv.lu/spip/spip.php?article1298. Concernant Guernica (de René Iché), voir notamment http://fr.wikipedia.org/wiki/Guernica_(sculpture)

mercredi 20 juillet 2011

Giulio-Enrico Pisani présente Je te nomme Tunisie de Tahar Bekri.

Notre ami l'écrivain Giulio-Enrico Pisani présente dans le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek le tout récent recueil de Tahar Bekri :
Tahar Bekri : Je te nomme Tunisie

La poésie, expression difficilement contrôlable de geysers subconscients, mystérieuses pulsions et sentiments spontanés, se prête mal à l’affirmation d’idéologies, aussi nobles soient-elles. Peu nombreux furent les poètes européens et américains – et des plus grands –, dont les idées et idéaux défendus en vers ne se pervertirent pas en images d’Épinal, plats dithyrambes ou autres baudruches déclamatoires. Les poètes du Proche Orient et du Maghreb me semblent pourtant mieux parvenir à éviter ces travers. Les Tawfiq Zayyad, Nazim Hikmet, Mahmoud Darwich, Jalel El Gharbi, Moncef Ghachem, Mokhtar El Amraoui, Ahmed Ben Dhiab, Salah al Hamdani, Abdellatif Laâbi et, justement, Tahar Bekri, pour ne citer que ceux-là, savent en effet poétiser les idéologies de la libération, du patriotisme, de la justice et de la fraternité sans s’empêtrer dans le pompier, l’héroïsation, la grandiloquence ou le chauvinisme.

Voilà un peu plus d’un an que je vous présentai dans ces colonnes (1) l’essayiste et poète Tahar Bekri à travers son livre-journal-pamphlet «Salam Gaza, carnets», paru aux Éditions Elyzad de Tunis. S’insurgeait-il encore à l’époque comme nous tous sur la razzia d’Israël contre Gaza et tonnait-il contre l’occupation indigne des villes et territoires palestiniens de Cisjordanie, qu’aujourd’hui il peut user d’accents plus optimistes. Ailleurs, bien sûr, car l’espoir ne point toujours pas en Palestine. Mais la chute des Ben Ali et des Moubarak, liés à Israël via la maffia des dictateurs et des multinationales du système néocolonialiste, lui entrouvre un soupirail, aussi, quand Tahar Bekri chante sa Tunisie libérée, il ne s’y limite pas, loin de là. La Tunisie qu’il nomme n’a que faire – peut-être malgré elle – des races, des haies, des frontières; elle a été au 3ème millénaire le flambeau et l’étendard de la liberté des peuples. Saura-t-elle devenir leur exemple? Mais l’auteur n’est pas ici dans l’évènement, qui ne saurait qu’être catalyseur; il s’explique (2):

«... j'ai commencé l'écriture (de ce recueil) en 2009, au Pouldu face à l'île de Groix, où vivait Gauguin et fut exilé Bourguiba. J'ai écrit les premiers poèmes, dont quelques extraits ont été publiés d'ailleurs au Liban, à Marseille, à Bruxelles, en Turquie... C'était à l'origine "Chants pour la Tunisie" où je reviens sur ma jeunesse éloignée, cette terre lointaine que j'ai toujours porté en mon coeur, en vivant dans l'exergue d'un poète turc Yunus Emre": au delà des mots est mon coeur". Dans ces "Chants" au début, il y'a certainement Chebbi car le verbe chanter est très fort en poésie, il est un hymne. Depuis le 17 décembre "décembre de la colère", je me devais en tant que poète nommer ce qui s'est passé à ma façon avec cette évocation des éléments naturels, sensibles, concrets et matériels y compris nos fleurs, nos plantes, et nos lieux d'une façon générale.»

Cependant, si dans «Je te nomme Tunisie» (3) sept lustres d’exil arrachent au poète des vers d’un lyrisme vibrant, empreints de patriotisme et d’une poignante nostalgie – l’oliveraie à perte de vue, le vol de la huppe, les étangs et les roseaux de sa terre natale – sa vision porte bien plus haut et plus loin. Est-il seulement conscient lui-même combien sa poétique est universelle et proche d’un Mahmoud Darwich écrivant «...Et je m’en suis allé chercher mon espace / Plus haut et plus loin / Encore plus haut, encore plus loin / Que mon temps…». En effet, au-delà de la terre, de sa terre, de celle que Tahar Bekri nomme Tunisie, sa Tunisie devient allégorie, se transfigure en Tunisie mystique, souffle de liberté dont le parfois hésitant, mais inéluctable crescendo explose dans son dernier poème: «Je t'aime / Dans les lueurs étincelantes / Dans l'envolée des rayons comme des rubis / Dis au soleil / Libère ta lumière / L'éclipse est sœur des potentats / Suppôts tapis dans les pliures sans relâche / Dis au soleil / La rumeur par-delà les haies / Paraphe nos désirs de pleine lune / Cyprès figuiers de barbarie et alfa / Pour tanner nos visages / Nulle peur ne se terre / Mais la torche neuve et résolue». Quant aux points de suspension absents, qui pourraient laisser le poème ouvert, il faudra vous les imaginer, amis lecteurs, car d’une part la poésie de Tahar Bekri se passe de ponctuation et d’autre part rien n’est achevé. Tout au plus peut-on se l’imaginer dire, comme Jean Sénac: «Et maintenant nous chanterons l’amour / Car il n’y a pas de Révolution sans Amour…»

«Né en 1951 à Gabès en Tunisie», lit-on un peu partout sur le net, Tahar Bekri vit depuis 1976 à Paris, qu’il a rejoint après deux séjours dans la prison de Borj Erroumi, et ne pourra pas revoir son pays natal avant 1989. «Je quittais la prison de Bordj Erroumi / La blessure béante / Sanguine comme un bourgeon charnu / Le mauvais sang serré entre les dents / Retourné dans l’infamie / Que des plumes perdues au rêve... », nous dit-il en effet au chant XIII. Et de nous rappeler du même coup, que le printemps tunisien pousse ses racines bien plus loin que le 4 janvier 2011 et jusqu’aux immortels vers de Chebbi, «Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, / Force est pour le destin de répondre / Force est pour les ténèbres de se dissiper, / Force est pour les chaînes de se briser...» (4) et au-delà. Chebbi, que je cite pour lui plus haut – Dans ces "Chants" au début, il y'a certainement Chebbi –, Tahar Bekri l’honore dans son chant XX: «Je te reconnais ami Aboulkacem Chabbi / Du côté des Chants de la vie / Tous ces rameaux se lèvent / Pour fleurir la Belle Tunisie / Voici ton poème sur le corps / De l’étoile entourée du croissant / Blanc et rouge pour les meilleures boutures» tout en le reliant au présent : «... Dis à la vilénie / Les despotes ne sont pas des nôtres / Ils prennent la poudre d’escampette / A toute barde leurs poches gonflées / Comme des voiles de corsaires...».

Retour donc à partir du chant XVIII aux vers de combat de la première partie. Il est vrai qu’entre- temps il y a eu interlude, douloureux, mais riche, l’exil, l’épreuve, la souffrance de l’éloignement, mais aussi, en XIV, l’apprentissage de la liberté, l’épanouissement de la poésie et du rêve punique sur les rivages bretons en face de l’île de Groix: «Dans la pénombre des océans / Où finit la terre / Loin de toi ma geôlière / J’écoutais Haendel...» et, en XV: «Si j’étais cantate de Jean-Sébastien Bach / Dans la forêt aux mille chênes / Pierre de chapelle / sans calvaire (...) Parmi les embruns nourris / Des ailes du goéland».

Tahar Bekri a publié une vingtaine d'ouvrages (poésie, essai, livre d’art) en français et en arabe. Sa poésie est traduite dans différentes langues (russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.) et fait l'objet de travaux universitaires. Son oeuvre, marquée par l'exil et l'errance, évoque des traversées de temps et d'espaces continuellement réinventés. Parole intérieure, elle est enracinée dans la mémoire, en quête d'horizons nouveaux, à la croisée de la tradition et de la modernité. Elle se veut avant tout chant fraternel, terre sans frontières. Tahar Bekri est considéré aujourd'hui comme l'une des voix importantes du Maghreb. Il est actuellement Maître de conférences à l'Université de Paris X - Nanterre».

Je m’en voudrais de clore cet article sans vous signaler que ce petit livre est illustré par Lawand, peintre d'origine syrienne, qui vit et travaille à Lille. Il en a illustré l'édition courante de dessins et son tirage de tête de peintures. Le photographe et galeriste Alain Rouzé dit de lui que «... Peuplé d’ombres sorties indemnes de la souffrance d’un monde ancien, son oeuvre est chargée d’hommes renaissants aux formes encore vagues escortés de silhouettes trépassées mais précieuses. Une cohérence chargée de l’essentiel d’un tout, d’une énergique puissance à nous faire tenir debout, d’un amour des hommes sans limite ou la tendresse s’impose avec force.» Alain Rouzé se doute-t-il seulement à quel point ses mots, destinés à Lawand, frôlent – sans toutefois la cerner – la poésie de Tahar Bekri?

1) Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 11.6.2010, Article intitulé «Tahar Bekri : Salam Gaza, carnets... d’un pogrom sur le ghetto & de camps-prisons en Palestine», en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article2937


2) Dans une interview accordée à Sarra Belguith, publiée dans Tunisie Soir du 2.6.2011-.

3)Aux Editions Al Manar, Casablanca; Bureau français: 96, bd. Maurice Barrès 92200 Neuilly.-

1.000 ex. tirés sur Bouffant édition. 15 €. (ISBN 2-978-2-36426-001-6, juin 2011), en librairie ou en ligne sub www.editmanar.com/

4) Abou el Kacem Chebbi (1909? – 1934) est considéré par les tunisiens comme leur poète national. Ces quatre vers, extraits de son poème «La Volonté de vivre», sont intégrés à la fin de l’hymne national tunisien. Mais il suffit d’un coup d’oeil à la blogosphère pour comprendre que Chebbi inspire la jeunesse dans tout le Maghreb et même au-delà.







mercredi 22 juin 2011

A Rimbaud. Mokhtar El Amraoui

A Rimbaud

Arthur,
Blanc Abyssinien,
Tes voyelles étouffant de lumière,
Embrasent ma solitude
Et éclairent ma tristesse
Qui râle sous le poids muet des mots inutiles.
Tu m’offris la couleur
Et rendis aux étoiles leur sève juvénile.
Inchoative ivresse
Créant l’univers
De mystères,
De questions nues.
Tu me reviens, ramage de baobab,
En transes de cithare,
Sur les flots scintillants de l’Oued Joumine !
Arthur,
Jeune âme
Mordant les éclairs de l’impossible !
Mokhtar El Amraoui : Arpèges sur les ailes de mes ans

dimanche 19 juin 2011

Ode en rouge et blanc. Par Mahdia Ben Guesmia


Notre amie Mahdia Ben Guesmia a publié cette lecture de mon poème "Ode en rouge et blanc". Qu'elle en soit vivement remerciée.

Ode en rouge et blanc - Jalel El Gharbi





Des dessous de mots en pétales de roses pour venir dou-ce-ment dormir ou mourir dans l’aimée

Le mot habille t-il le mot ? Ya t-il en poésie une tenue de soirée, une autre de tous les jours et une troisième pour se faire élégant, le soir venu, avant de venir dormir dans l’amour ou dans la mort ? Oui, car à lire Jalel El Gharbi dans son dernier poème « Ode en rouge et blanc »(1), on vient à reconsidérer la force infinie mais tranquille qui dort élégamment, j’allais dire pieusement, dans des mots qui signifient a priori la fragilité, la vulnérabilité ou l’épuisabilité , et qui font burlesquement rougir la vie devant cet attrait pour la mort quand dans l’amour elle sera dignement douce, dira aimablement notre poète.

Ce poème, dont je ne peux qu’admirer une beauté à la limite du rêve élégant que des mots prudes viennent murmurer, malmène pourtant ma vision du beau !
Qu’est-ce qui dans ce bout de texte de treize vers, peints en rouge et blanc, se cache dans ce murmure et plus loin encore que le murmure à mon regard étonné ? Voilà ce que je vais, par appétence de l’excès du beau, essayer de creuser car, comme le poète lui-même ne le cache pas à l’intelligence de son lecteur, « Un voyage commence toujours /A l’ instant où l’on voit des ruines »(2), d’autant plus que chez cet amoureux de la suggestion la plus folle, quand ça tombe, ça vole, pour retomber et reconstruire : « Dans le blé converti aux coquelicots /Un étrange frelon prit son envol. » « Et l’oiseau dans son envol /…Refaisait le toit et la fontaine »
« Voici qui est rouge, qui est bleu, qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs. » (3) écrit Albert Camus en peignant avec frénésie une terre née à l’aube des temps, l’Algérie, sa patrie de naissance. Et voici qui est « rouge et blanc » dit Jalel El Gharbi, mais pour peindre quoi ?

Je ne veux pas leurrer mon raisonnement et répéter que « ode en rouge et blanc » reproduit l’anecdote éluardienne « j’écris ton nom », même si le rouge et le blanc sont les deux couleurs nationales de notre poète – et on ne peut douter ici de l’amour qu’a le poète pour sa patrie -, car on ne peut associer ici ce qui meurt à ce dont on meurt, ou ce qu’on sacrifie à ce pourquoi on se sacrifie puisque les deux couleurs sont d’abord liées ici avec toute une traîne d’images à des objets qui s’affaissent, qui finissent et qui, plus, le font plus vite que tous les objets qui tombent . A moins que le poète de « Trouver le pain dans une miette », dans une imagerie prodigieuse, aurait voulu marier ses sens antithétiques comme il le fait dans ces couleurs « Je marie le tout avec mon désir et une coupole/ Dont le vert, le noir et le blanc donnent le rouge » et dissoudre le mortel dans l’absolu, et faire de ce qui finit, ce qui ne finit jamais , lui le soufi des élans les plus courageux dans l’amour du mot et ce qui va au-delà du mot, « Dis-moi le Grammairien … / Lequel prête son nom à l’autre /L’amour ou l’absolu …/ Ai-je le droit de trouver l’absolu / Dans le vermeil d’une fraise » , et dont l’anecdote intégraliste et symbiosiste « T’aimer est m’unir à moi » en est une preuve des plus tangibles.Qu’est-ce qui dans ce bout de texte de treize vers, peints en rouge et blanc, se cache dans ce murmure et plus loin encore que le murmure à mon regard étonné ? Voilà ce que je vais, par appétence de l’excès du beau, essayer de creuser car, comme le poète lui-même ne le cache pas à l’intelligence de son lecteur, « Un voyage commence toujours /A l’ instant où l’on voit des ruines »(2), d’autant plus que chez cet amoureux de la suggestion la plus folle, quand ça tombe, ça vole, pour retomber et reconstruire : « Dans le blé converti aux coquelicots /Un étrange frelon prit son envol. » « Et l’oiseau dans son envol /…Refaisait le toit et la fontaine »

Et pourtant je reste encore sur mes gardes dans la poésie d’El Gharbi car, si ROUGE et BLANC dans leur signification première pourraient signifier ses couleurs nationales, le rouge du coquelicot et le blanc de la marguerite auraient de toutes les façons camouflé un deuxième et un troisième et plus de sens. La fleur, plus précisément dans la mythologie gharbie, est liée à l’amour de la femme. N’écrit-il pas sans aucun ombrage dans son recueil prière du vieux maitre soufi le lendemain de la fête : « Avant d’entrer dans l’amour /Ce soir de feuilles, de fleurs et de fruits … J’étais léger. » et « Avant de naître je me disais /Que l’amour habille l’autre de fleurs / De baisers et de métaphores » ?

Ceci me donne presque la permission de me soustraire à toutes mes appréhensions et d’aller vérifier si ces fleurs qui tombent, ne tombent pas exprès, ou si le poète n’est pas en train de me dire : je tombe les fleurs comme je sème les fleurs ! J’emploie vérifier ici avec plus ou moins d’assurance car la suggestion que j’ai mise dans « semer » pour « tomber », le poète l’a rendue vérifiable à travers son premier vers déjà lorsqu’il s’est hasardé consciemment à employer l’adjectif, combien lourd de beauté, « douce » !

« Et ma mort sera douce », dit douce -ment, le premier vers avec toute l’attractivité de la saveur du doux qui parce que doux, chuchote, murmure, touche légèrement ou avec force doucement !

Peut-on aller dou-ce-ment comme on va dou-lou-reusement dans la mort ? Car combien douceur et douleur sont presque ici équivalentes en syntaxe ? Ou peut-on supposer adapter les mots les plus inadaptables les uns aux autres, les autres aux uns ? Comment le langage peut –il nous convaincre d’adapter la douceur à la douleur, la rose à la finitude, la beauté à la laideur des temps ?

Le deuxième vers, « Je tomberai comme un pétale de coquelicot », vient donc m’en persuader, en faisant doucement glisser ce sens à travers un verbe combien alors bruyant, « tomber », et confirmer encore une fois le pouvoir étonnant qu’a le mot poétique à détourner la force des mots forts en sa faveur, qu’il soit lui-même tout petit ou tout faible ou tout doux , mais surtout de la primauté du mot du début à mener la cadence des vers jusqu’à la fermeture du poème.

Et comment ne pas tendre ici aussi l’oreille au tintement délicieux que crée le poète dans des verbes qui tonnent ? car tomber ici n’est pas tomber ailleurs mais dans cet espace combien intangible, insaisissable et jusqu’à la discrétion douloureuse du verbe qui marche sur la pointe des pieds, pour ne pas offenser ou heurter la pudeur de ce qui se cache pour mourir ; et « tomber » « comme un pétale de coquelicot » vient dorloter la chute ou angéliser le départ et faire des deux autres verbes du mourir « éteindre » et « fermer » (Je m’éteindrai sans peine(v.4) , Je fermerai les yeux facilement (v.8) Je m’éteindrai chaudement (v.10) des synonymes au premier degré d’ « adoucir » et d’« apaiser ».

Mais ces verbes, j’allais dire ces bruissements que l’adjectif »douce » du premier vers vient renforcer (j’ai presque envie de confondre ici « endurcir » et « adoucir »), ne sont –ils pas déjà, depuis les adverbes qui les désignent « sans peine », « facilement » et « chaudement », des verbes « féminins » ? Non seulement parce qu’ils désignent la mort mais parce qu’ils représentent ce qui féminise la mort au-delà du genre déjà établi, c’est à dire ce qui la rend belle, attrayante et jusqu’à désirable pour la facilité qu’elle lance comme une corde au poète pour monter jusqu’à elle et pour la chaleur qu’elle lui prépare et l’en dissuade pour aller s’éteindre en elle.

Mais voyons ! Est- il possible de se chauffer en s’éteignant ? Ici, les sens se percutent comme des passants dans les rues encombrées d’une mégacité vieille de renom car, autrement, comment sortir du sens du doux quand de l’adjectif qui l’annonce, aux adverbes qui le nuance, aux verbes qui le ré -agence, j’atterris encore avec douceur, toujours dans un petit ( j’aurais dit doux si la redondance ne m’obligerait –elle pas à fauter, même par beauté !) poème de treize marches , dans les mots et les choses mais d’un autre Foucault !

Les mots et les choses de Jalel El Gharbi comme coquelicot parce que rouge, marguerite parce que blanche, cerise et melon parce que mi- rouges et mi-blancs (« une cerise qui roule sur la blancheur du melon ») et oreiller et drap parce que tant ou ton rouge sur ton et tant blanc (« un oreiller rouge sur un drap blanc ») sont des choses qui inventent les mots et des mots qui s’inventent des mots. Les mots telles les choses d’El Gharbi sont des couleurs, des tissus, des fleurs et des fruits, auxquels il rajoute des intentions.

Tout dans ce poème si « éclatant », dans tous les sens qui s’opposent ou s’homonymisent dans cet adjectif, « tombe », tout s’éteint et tout ferme pour se lever et dire étrangement plutôt que la mort, l’amour. Et du coup, je réalise combien, lorsqu’on est de sages lecteurs, on viendrait à être enjôlés (le pire c’est de le rester) par la suave tranquillité du doux initial qui pourtant est faux ici car aucune mort n’est réellement douce ! Aucune mort n’est douce qu’en mots, et les mots qui désignent cette douce mort –ci sont plutôt destinés à aimer qu’à mourir, d’autant plus que tout le poème est monté sur un futur, donc une éventualité du fait de finir avec douceur au moins. Mais ce qui persiste ici à travers cette éventuelle image heureuse du mourir, c’est un présent continuel d’un amour intense et indéterminé que le poète du mot distillé coule dans l’adverbe « tant ». Là, je me rends compte que le thème du poème n’est pas la mort mais l’amour, et tout le poème, paraît-il, est plutôt de la fin car, si « ma mort sera douce », c’est parce que « tant je t’aime » dit le final en duo du poème ! De là le poème reprend en spirale la montée, et du dernier vers au premier le sens se remplit d’une nouvelle essence florescente du doux qui maintenant va servir de pont à cet aller-retour dans l’aimée !
Essoufflée ? Pas encore, ou du moins je n’ai pas le droit de l’être tant que le fil que j’ai en main me conduit encore bienveillamment dans les dédales du labyrinthe gharbi, et tant que le Minotaure de notre poète est lui-même hypnotisé par ce langage amène qui adoucit même la mort !

En m’accrochant à cette grappe de mots qui s’éveillent à l’amour à travers pourtant un chant combien douloureux, même si exemplairement doux, mais parce que exemplairement doux, je remonte la pente du sens et j’ouvre, pour venir à l’idée que j’ai délicatement déposée dans le titre, la porte de ce chant où la couleur habile le mot, et celui-ci, par saveur exagérée, dévoile ses formes en une ravissante tenue de nuit.

Je suis ici dans un poème comme dans une maison ou plutôt dans un jardin en -chanté où les fleurs en rouge et blanc viennent habiller le poète d’amour, j’ai même envie de lui rajouter propre pour le rouge de l’amour et le blanc qui l’innocente ! Mais, n’est –il pas si propre cet amour ! Oui ! et propre dans tous ses sens possibles et débordants : propre pour la noblesse du poète qui tombe « comme un pétale de coquelicot que personne n’a cueilli. » ou « Comme les pétales des marguerites », et qui discrètement souffre en répétant « « elle ne m’aime pas » Ou « un peu », sans pour autant s’abaisser ou crier son amour sur les toits. Et combien cet amour « propre » épouse puissamment le sens de la noblesse lorsqu’il est rejoint par les deux couleurs du rouge et du blanc, couleurs essentielles qui font naître les couleurs, dit le poète, car : le rouge est du « quirmiz et des tons qu’il a enfantés /Celui des cerises que chantent les poètes/De la coccinelle dans le silence de son envol/…/De l’homme épris d’autres lendemains » , mais surtout couleurs de la parfaite outrance quand dans son versant idéal, le « Le blanc est synonyme de meilleur /Le rouge dit plus belle », et sur le chemin du désir, le rouge est celui « De l’horizon et des joues de mon amour »et le blanc rejoint « la blancheur des nuits amoureuses ».

Et les fruits et les soieries apportent leur autre histoire : « Je fermerai les yeux facilement / Comme une cerise qui roule sur la blancheur du melon /Je m’éteindrai chaudement /Comme un oreiller rouge sur un drap blanc », disent les vers de huit à onze.

Je monte à présent d’un étage le secret du doux et je songe au coquelicot et ses pétales satinés jusqu’au rouge défendu et à la marguerite et ses pétales légers jusqu’au blanc immaculé car de pétale à pétale le poète meurt sous différentes conceptions du doux, et je compare avec le lisse de la cerise et le moelleux du melon. Mais je m’aperçois que tout le doux dissimulé à l’œil apprêté n’est pas dans la cerise ou le melon, c’est-à-dire dans leurs attributs liés aux sens physiologiques, mais dans le verbe et l’adverbe qui désignent cette douceur du mourir reconverti en amour. C’est « fermer facilement les yeux » qui est représenté ici par la douceur, mais cette relation est d’une complication combien alors fascinante que je ne peux m’en détacher sans l’avoir conclue ; et là j’aurais besoin, me semble –t-il, de quelques notions képlériennes au moins pour parvenir à démêler ce nœud de mots. Car le poète emploie moins ici la cerise et le melon pour la couleur, le satiné - et non le lisse qui servira en fait de solution à ce problème- ou la succulence, c’est à dire moins pour le regard ou le toucher, ou le goûter que pour un sens qui les cumule et les dépasse, un extra sens en fait ou un super sens qui ferait du « fermer les yeux doucement pour mourir » un exercice d’une précision esthétique jamais imaginée.

C’est cette relation liée à la forme physique roulée de la cerise, du melon et de l’œil en tant qu’organe plus ou moins rond, qui est mise en exergue ici. C’est le calcul de la relation de la forme arrondie au temps quand il s’agit de faire glisser un objet de cette forme ronde et lisse sur une autre forme ronde et lisse que le poète viendrait exploiter en relation avec le temps, ou autrement dit : en combien de temps pourrait-on fermer les yeux pour mourir avec douceur en songeant à l’aimée infiniment aimée ? Là ça dépendra aussi de la force naïve ou sournoise (peut –on être sournois au bord de la mort ?) qu’on utiliserait pour parvenir à ça et que le poète renferme dans l’adverbe doucement et qui merveilleusement viendrait supposer la lenteur de cette fermeture dans l’écueil que le lisse de la cerise trouvera à rouler sur le visqueux du melon. Mais attention ! Ici ce n’est pas sur le coulé du melon précise le vers du poète mais sur sa blancheur !

Comment calculer mathématiquement ou physiquement la relation du touchable à l’intangible car dans cet espace cartésien du vers, il est presque recommandé, pour affranchir le sens, d’aller calculer le temps du tomber lisse (rouler dit le poète, et ne peut rouler ici que ce qui est rond et lisse) cerise sur blancheur melon !

Mais, avais-je besoin de toute cette taquinerie de l’esprit pour dire ce « fermer les yeux doucement » d’El Gharbi ? Oui ! Et là je prends conscience d’une chose : combien c’est dans la poésie que se joue l’avenir du monde, pour la conception de l’ultra-humain au moins !

Si Einstein était aussi sémanticien qu’équationnel, si Newton aurait été aussi sensible à l’épaisseur esthétique de la pomme qui tomba et lui suggéra la loi de la gravité, le monde serait peut- être autre ! Et s’il n’aurait été meilleur, il aurait sans doute au moins gagné en profondeur, en épaisseur du « vivre », du « aimer » comme il en est dans le « mourir » !
J’ai cependant, après cette déduction, une vision plus aigüe de cette approche que j’ai imaginée au départ à étages préétablis. Arrivée à ce stade de l’appréhension des mots, je suis émue par ce sens du « tomber » qui pourrait rejoindre, dans un sens caché même à son poète, qui pourtant l’évoque crument, un sens de l’universel car tout en effet tombe dans l’univers , tout descend, sans pour autant s’arrêter de tomber ou de descendre et là ça dépend du descendre ici qui peut monter là-bas ; nous serons dupes de croire que les mots ont leurs sens arrêtés.

Après ces révélations du secret du doux « du tomber d’amour ou de mort » , le « s’éteindre chaudement comme un oreiller rouge sur un drap blanc » s’ouvre de lui-même au sublime de son autre doux posé maintenant et étonnamment dans le verbe éteindre et son contraire suggéré a priori dans son attribut adverbial « chaudement ». Et là, comme pour le vers précédent, s’il est toujours question de couleurs (rouge et blanc) et d’étoffes (l’oreiller et le drap), il est toutefois à considérer toute l’ampleur de ces images poétiques hautement développées.

J’arrive au dernier étage de cette exaltante considération de « l’aimer » et j’ouvre sur l’épanouissement inattendu du sens du poème, et le poète fait miraculeusement son apparition dans cet allongé imaginaire que l’oreiller, le drap et la chaleur suggèrent dans un lit ! Là, plus que dans les images des fleurs et des fruits, l’homme est visible dans son mot.

Ce poème est miraculeux car il imagine à la place de son poète et plutôt que dans le mot, c’est dans l’humain lui-même que l’image se crée dans son entier. Le mot imagine à ma place ; le mot me crée l’occasion de le vivre ou le faire vivre comme le poète donne l’occasion au mot de le réaliser. Mot et homme confondus, qu’est-ce que l’oreiller et de qui lui viendrait la chaleur qui épouse ici le sens du doux, et qu’est-ce que la blancheur du drap dont est désignée la douceur et non dans son satin, s’il ne leur sont pas posé ou au moins suggéré cet amoureux qui dans sa présence en eux les dit et les valorisent ?

Ce sont là les dessous de mots en Rouge et blanc pour des sens accomplis qui au lieu de naître, renaissent -en considérant le sens d’El Gharbi, défini dans ces vers : « Dans le grand livre de l’amour… J’ai donné ma vie pour un signe/D’avant le point initial »-, ressuscitent depuis la mort vers le désir de vivre puis aimer, mais aimer intensément jusqu’au doux exagéré d’un mourir au futur. Mais aussi et surtout des dessous de mots en pétales de roses qu’un sens transparent est venu allouer à cette poésie de deux façons différentes pourtant : quand tombe le poète comme des pétales de roses pour mourir d’amour intensément fort jusqu’à la douceur exagérée, c’est à cette brise toute frêle que fait ouïr la chute délicate de ces papiers de soie que le langage cède cette fois-ci, c’est à cette palpitation du cœur du mot qu’il est donné maintenant d’aller habiller l’aimée de ces pétales car dire « je t’aime » est un dessous de mot que seules les fleurs savent bien habiller.

Dire « je t’aime » déshabille le mot pour l’essentialiser, pour l’originaliser, pour l’affranchir de tout ce qui est inutile, de trop, superflu.

Mais ce n’est là encore qu’apparence car même déshabiller ainsi le mot pour bien et mieux le voir n’atteint pas la force que le poète a déployé en endurance pour épurer ses mots et jusqu’au transparent œil du verbe qui aime jusqu’à la mort et qu’elle soit douce !

Des dessous de mots en pétales de roses, et en fruits pour apprêter le goût à cette lecture et en satins pour confectionner le nid douillet du mot poétique… Telle était d’abord et enfin la prétention esthétique que j’ai mise dans mon titre, tout en songeant pourtant en même temps à des mots –fleurs -femmes que le poète avait dissimulés au cœur de son mot.

Langage a priori habillé élégamment parce que poétique, je me suis donné une liberté de lui dévoiler une de ces facettes, la plus celée peut-être car la plus envisagée par son poète peut-être aussi et étrangement alors la moins exposée aux fouilles archéo-poétiques.

Avant de venir à cette lecture, les premiers mots qui me l’ont suggérée, et que je notais dans un brouillon à la première lecture du poème, étaient : les mots de Jalel El Gharbi vivent en communauté de partage et d’amour : le mot aime le mot, le premier mot aime fortement les suivants.

Et si les mots d’El Gharbi étaient réellement des êtres vivants !





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(1) Poème publié sur le site du poète en date du 24 mai 2011 et traduit dans quatre langues : l’espagnol, l’italien, l’arabe et l’allemand.
(2) Jalel El Gharbi, Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête, Éditions du Cygne, 2010, Paris. Tous les vers cités entre guillemets et n’appartenant pas à l’ « Ode en rouge et blanc » sont tirés de ce recueil. (3)Albert Camus, Noces suivi de L’été, Éditions Gallimard, Paris, 1959, p. 15.

vendredi 17 juin 2011

Liberté pour chacun et prospérité pour tous !

Liberté pour chacun et prospérité pour tous !


La révolution tunisienne est un mouvement post-moderniste en ceci qu'elle s'est distinguée par son refus de tout système de pensée et qu'elle a constitué un déni pour toutes les frontières. Or, il n'est pas possible qu'un tel mouvement soit relayé par les partis à idéologie pesante, de l'extrême droite à l'extrême gauche.

L'avenir en Tunisie est aux partis qui ont très tôt refusé les dérives antidémocratiques du PSD. Seuls ces partis, qui n'ont pas de système idéologique contraignant comme celui de Nahda ou du Poct ou autres, pourront garantir l'avenir de la Tunisie qu'on pourrait résumer en un seul slogan : liberté pour chacun et prospérité pour tous.

Jalel El Gharbi

vendredi 10 juin 2011

Jean Kobs par Giulio-Enrico Pisani

Notre ami Giulio-Enrico Pisani vient de publier dans le Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek cet article.
Le Dernier Voeu de Jean Kobs

Marie-Thérèse Boulanger, l’exécutrice testamentaire de Jean Kobs confiait dans son avant-propos au « Dernier Voeu » (1), ce recueil posthume de poèmes que le poète lui avait adressé en 1964 : « Il était littéralement possédé par le démon de la poésie... ». Elle ne croyait pas si bien dire en évoquant un démon, plutôt qu’une muse, comme génie inspirant ces chants qui malgré leur prudent enfermement dans une décence chrétienne et un conservatisme de bon aloi, fleurent parfois bon le soufre de Prométhée et la passion du docteur Faust. Celui que Marie-Thérèse Boulanger appelait le « Prêtre-poète » et Ferdinand Stoll le « Prince du sonnet (...) curé de campagne », naît à Hayange (2) en 1912. Il séjourne à Houffalize (Luxembourg belge) des débuts de la Première Guerre mondiale jusqu’en 1919, étudie les humanités gréco-latines et la théologie au Petit Séminaire de Bastogne (1923 à 1932), puis au Grand Séminaire de Namur (1932 à 1936). Ordonné prêtre, il devient en 1937 vicaire à Barvaux-sur-Ourthe puis curé à Dinez-Houffalize et à Dave-sur-Meuse jusqu’en 1977. Il décède le 29 août 1981 à Godinne et nous laisse plus de 1600 poèmes.(3)
Mais revenons en à ce recueil, à ce « Dernier Voeu » donc, qui aura exigé presque un demi-siècle et vingt ans après la mort du poète pour se voir exaucé. Enfin, mieux vaut tard que jamais, et il est vrai qu’il aura fallu les constants efforts de nombreux poéticiens aussi persévérants que clairvoyants (4) pour arracher Jean Kobs à l’oubli dans lequel il semblait craindre devoir glisser post mortem. « Car les plus beaux présents que tu puisses m’offrir / au lieu de déposer sur ma tombe des roses / Sont des vers grâce auxquels tu ne peux pas mourir », voyons-nous en effet cité à la fin de l’avant-propos, tercet où Kobs nous prépare déjà à cette étrange schizophrénie poétique qui le pousse parfois à être une autre personne et ailleurs à offrir son moi à une chose quelconque qu’il anime et en laquelle il s’incarne – métempsychose avant terme – le temps d’un sonnet.
Mais comment pourrai-je tenter d’éclairer les mystères que je découvre dans ce recueil à travers les quelques lignes dont je dispose pour le présenter, mystères au-dessus desquels Laurent Fels lève dans son introduction et dans sa postface une lanterne lumineuse mais pas vraiment critique ? (5) Au mieux puis-je donc me contenter d’en effleurer l’un ou l’autre questionnement, tout en me limitant à la présentation de ce remarquable petit ouvrage. Notons d’abord que les poèmes qui y figurent sont soit inédits soit extraits des recueils de Kobs « La Mémoire du Silence » et « Le Kobzar de l’Exil », tomes 1 et 2. Kobzar !? Voilà qui nous mène à l’origine de sa poésie, dont Laurent Fels écrit dans son introduction, qu’« En tant que descendant imaginaire d’un ancêtre ukrainien mythique qui aurait accompagné ses chants des accords de sa kobza (6), le poète se croit naturellement prédisposé à l’écriture de vers ».
Reste à voir si c’est la découverte de ce mythe généalogique qui est à l’origine de sa vocation poétique, ou bien si cette dernière a engendré le mythe au hasard de la découverte d’une homonymie patronymique. Il me paraît en effet difficile de croire à une simple casualité, quand la poésie kobsienne peut puiser dans cette vaste culture humaniste et cette longue éducation classique que Laurent Fels met clairement en exergue. « S’inscrivant dans une lignée de poètes occidentaux (Ronsard, Du Bellay, Heredia), mais aussi (...) orientaux (Hafiz, Saâdi, Khayâm), il est l’enfant de deux cultures et de deux croyances... ». Voilà où sourdraient ses sources, mais là aussi, d’où naît sans doute petit à petit le grand drame de sa vie. Immensément cultivé, érudit nous dit-on, il me paraît impensable que ce poète qui manie le vers comme Hugo ou Proust la prose et qui pénètre la nature comme le pinceau de Segantini ou la pensée de Lucrèce, impossible même qu’il n’ait pas souffert des carcans de la morale bourgeoise et des dogmes ecclésiastiques. L’histoire en connaît des centaines, voire des milliers, de ces prêtres-poètes qui, adolescents idéalistes puis hommes généreux, ne voyant pas, de par leur éducation, d’autre moyen d’exceller dans le bien que le sacerdoce, louvoyèrent leur vie durant entre les bornes de leur ministère et les grands espaces chers au poète. Chacun d’eux résolut (ou ne résolut pas) le paradoxe à sa manière. Kobs semble – mais je n’en suis pas trop sûr – avoir réussi cette quadrature du cercle sans efforts apparents.
À l’un ou l’autre mot près, inséré par ci, par là, généralement sans grande importance, ses poèmes n’ont que peu ou rien à voir avec la religion et me semblent à la limite plutôt panthéistes, un peu à la manière du « Deus sive natura » de Baruch Spinoza. Sans aller, bien sûr – prêtrise oblige –, jusqu’à l’appel lancé il y a 1000 ans par le poète agnostique El-Maari : « Réveillez-vous, ô égarés ! Vos religions sont subterfuges des anciens », car, loin de savoir s’en libérer, Jean Kobs composera – a minima, en quelque sorte et seulement par ci, par là, mais tout de même ! – avec ces « subterfuges ». Aussi, la souvent somptueuse, sensuelle et grandiose beauté de ses sonnets ne souffre que peu de ces chaînes et, à part quelques faiblesses comme le débile poème « Croix ancrée » (7), nous offre des dizaines de chants aussi inoubliables que « L’offrande », « Côte à côte », « Ombre au soleil », « Maison hantée », « Ravissement », « L’écu », ou autres « Visiteurs du soir ». Que dites-vous par exemple de cette passion, amis lecteurs ? « Quand je cerne tes yeux qui sont déjà cernés / par le désir de voir au-delà de la vie, / Si ma langue est parfois par ta langue ravie... » et, plus loin : « Quand souvenir j’ai senti se glisser dans mes veines / Le rythme de ton sang dont avait soif mon coeur... », mais aussi « Et si je puis toujours lire en tes yeux la flamme, / Qui seule peut ici ranimer ma vigueur... »
Et comment ne pas s’émerveiller devant ces objets, ces choses et ces « autres parlants » ou avatars dans lesquels il pénètre pour mieux qu’ils chantent son chant, comme dans « Le vignoble » ? Oyez les amis, car c’est la plante (plutôt que Lǐ Bái ou Omar Khayyám) qui parle, prenant sur elle l’ivresse des sens du curé-poète : « Il n’est pas surprenant qu’aujourd’hui je te donne / Ces présents chaleureux, au retour de l’automne ; / Cueille, et flaire déjà ton ivresse au travers... ». Ailleurs c’est l’escalier, le viaduc, la lampe, une galerie et bien d’autres choses encore auxquelles (ou à qui) le poète prête sa voix et sa vie. Mais il n’hésite pas à redevenir homme quand la contemplation de la vie le ramène à l’amour qui l’engendre : « ... Toi qui connais des peines la morsure, / mes plaisirs fugitifs et mes plus doux émois, / et ne peux pas vieillir en dépit de longs mois, / continue à bercer mon âme et sa blessure... »
Pour conclure et aussi répondre à cette autre question : « Pourquoi le sonnet ? Pourquoi une forme de poésie que la majorité des poètes ont abandonnée depuis un siècle ? », la réponse est : poésie populaire. En effet, malgré quelques traces d’élitisme, la poésie de Kobs se veut accessible à tous, agréable à lire et (parfois) à chantonner comme les comptines, rondes et berceuses de son enfance et ces vers rimés que nous retenions si bien. Il s’en explique d’ailleurs lui-même : « Si j’écrivis des vers de préférence aux proses / C’est parce que le coeur retient mieux leur chanson / (...) / Et j’ai préféré ces quatrains, ces tercets / Des sonnets dont les chants très graves me berçaient, / C’est qu’ils disaient bien mieux mon âme et mon haleine. » Et c’est ainsi que l’un des plus remarquables poètes belges de notre grande région nous offre post mortem sa délicieuse poésie qui marie le visible au sensible, à peine ombrée par ci par là d’étranges paradoxes, ainsi que par l’élitisme désuet et évanescent de certaines évocations. À aborder sans délai pour s’en délecter sans retenue !
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(1) Jean Kobs : Dernier Voeu, poèmes, 106 p., Éditions Joseph Ouaknine, 54, rue du Moulin à vent, F-93100 Montreuil-sous-bois, tel. 003314870 0659, mail : joseph@ouaknine.fr – commande en ligne : www.ouaknine.fr/commande_livres.htm ou www.artistasalfaix.com/revue/IMG/pdf Jean KOBS_-_Dernier_Voeu.pdf.
(2) À l’époque Hayingen (Elsass-Lothringen).
(3) cf. Wikipedia, Service du livre luxembourgeois, Laurent Fels.
(4) Marie-Thérèse Boulan-ger, Renée Van Coppenolle, Ferdinand Stoll, Michel Ducobu, Michel Pirson, Laurent Fels (détail de leurs contributions en fin d’ouvrage et sur Wikipedia/ Jean Kobs).
(5) Tant qu’à citer Laurent Fels, autant signaler ici son édition et présentation aux Éditions Poiêtês du formidable ouvrage « Oeuvres complètes » en 5 volumes de Jean Kobs, dont le 1er (268 p) a paru fin 2009 et peut être commandé en librairie ou sur http://poietes.poesie-web.eu. Le 2e volume devrait paraître fin 2011/début 2012.
(6) Kobza : instrument à cordes. Le kobzar était en Ukraine un barde itinérant qui chantait en s’accompagnant de sa kobza. « Kobzar » est également le titre d’un recueil du grand poète ukrainien Taras Chevtchenko (1814-1861).
(7) Où il mélange rêve, astronomie et gymnastique avec le signe commémoratif du supplice de Jésus.
Giulio-Enrico Pisani