jeudi 29 septembre 2016

Violences, racismes et religions en Amérique, Cornel West, une pensée rebelle Mahamadou Lamine Sagna, Essai, éditions Karan, 2016. Par Nicole Barrière


Mahamadou Lamine Sagna


A propos des Etats Unis d’Amérique, que savons-nous ? Que savons-nous de l’histoire et de la pensée des noirs américains ? 
Esclavage, guerre de sécession, violences du Ku Klux Klan, Black Panther, Malcom X.
Nous avons cette imagerie populaire et simple, mais que savons-nous réellement de la pensée de résistance qui s’est construite depuis l’esclavage dans les champs de coton et ensuite dans les villes et banlieues déshéritées?
En consacrant un essai au philosophe noir américain, Cornel West, Lamine Sagna nous restitue, d’une part le parcours atypique d’un intellectuel noir américain, ayant accompli tout un parcours d’intégration puisqu’il est professeur dans de prestigieuses universités comme Princeton ou Harvard, philosophe et spécialiste des religions, professeur de religion et d'histoire sur les Noirs américains à l'Université de Princeton, et en même temps il est un intellectuel engagé aux côtés des peuples opprimés, qu’ils soient noirs, ou amérindiens ou encore les femmes.
Le travail d’analyse de l’œuvre de Cornel West par Lamine Sagna, est minutieux, fouillé, documenté, et nous le tend ainsi que le souligne Stéphane Douailler « prends et lis »
La pensée rebelle que narre L Sagna s’articule autour d’un personnage étonnant Cornel West, qu’il qualifie de « romantique et conceptuel »
Après nous avoir donné un aperçu de sa biographie et des orientations de son travail de recherche, L Sagna entre dans le vif de la pensée de Cornel West, en développant des points de vue passionnants et éclairants sur la politique et la religion (Christianisme constantinien et christianisme prophétique) en nous montrant comment Cornel West s’émancipe lucidement de l’instrumentalisation des religions tout en conservant les valeurs chrétiennes, comment il met à jour des idées fondamentales pour comprendre l’Amérique d’aujourd’hui mais aussi de ce qu’elle diffuse au niveau mondial : un militarisme agressif, l’autoritarisme, le fondamentalisme économique et le nihilisme. 
A partir de cet état des lieux sans concession, Lamine Sagna déploie ensuite la pensée philosophique de Cornel West (de la révolte à la pensée rebelle) au travers de la pensée du blues. Cette analyse est à la fois puissante intellectuellement, artistiquement et se fonde sur la vie pour nous donner de magnifiques leçons d’art afro-américain.
Cette pensée à contre temps et à contre-courant de Cornel West ne se cantonne pas à une étude conceptuelle et figée, mais s’ancre dans le vivant des situations et des luttes dans lesquelles le philosophe rebelle s’engage.
Cet engagement est le moment où Lamine Sagna analyse les idéologies et les mécanismes d’aliénation et l’implication dans les conflits et mouvements de libération dans lesquels agit Cornel West inlassablement.
L’originalité de cette pensée philosophique, à partir de la pensée du blues et surtout à la posture qu’elle permet d’adopter et de vivre : face à toutes les souffrances, humiliations vécues par les noirs et les peuples opprimés depuis l’esclavage, c’est qu’elle y répond par le tragi-comique, comme un pied de nez à tous les autoritarismes, aux fondamentalismes et la violence. 
La lecture de ce livre donne une telle joie et une telle agilité qu’elle nous insuffle le rythme et la tension pour résister, ce qui est remarquable c’est que la pensée du blues et l’engagement de Cornel West, parle à tous, dans la globalisation à l’œuvre, c’est une pensée de l’espoir, la pensée de la vie, contre tous les stratégies mortifères du capitalisme mondialisé. 
Que l’on soit noir, amérindien, femme, exclus de tous bords, il nous donne des outils de réflexion, de posture et d’action, il adopte d’une certaine manière par sa pensée rebelle, ce courant intellectuel anarchiste et scientifique de Feyerabend (« contre la méthode »), pour nous donner des clefs pour être des citoyens du monde libres et vivants, et restitue à l’art sa vocation de transformation des esprits. 
Le personnage du philosophe Cornel West, griot afro-américain qui connait parfaitement les philosophies , capte outre les idées et les situations, la connaissance et l’action, il sait aussi distinguer les idéologies de la mort de celles de la vie, et Lamine Sagna a su capter toute la vigueur de ce personnage comme un frère et un ancêtre capable d’aller puiser aux origines des mythologies africaines et d’opérer dans la complexité des situations globalisées, les ressources magnifiques qui sont à l’œuvre dans une autre façon d’appréhender le chaos du monde, dans le blues, le rap, le hip hop et la poésie. 
Ce livre « Violences, racismes et religions en Amérique, Cornel West, une pensée rebelle » est un outil de pensée pour tous, et notamment les artistes. 
A lire à relire, livre de chevet au même titre que les mouvements d’avant-garde du siècle précédent, sa puissance s’ancre dans la souffrance de siècles d’esclavage pour ouvrir sur la vérité de la joie et de l’amour comme antidotes.

Nicole Barrière.

25/09/2016

mercredi 14 septembre 2016

Leurs yeux se rencontrèrent

  En 2004, Folio publiait dans sa petite collection 2€ un petit volume intitulé "Leurs yeux se rencontrèrent..." Les plus belles premières rencontres, un florilège qui "emprunte" son titre à l'essai de Jean Rousset. On peut y lire des textes de Dumas, Giono, Higgins, Benigni, Proust, Aragon, Cohen, Japrisot, Baudelaire, Nabokov,Matheson, Duras, Schlink, Baricco, De Lorris, Shakespeare, Racine, Stendhal, Flaubert, Hemingway, Labro, Rufin et Sollers suivent 3 pages en pointillés laissées pour la contribution du lecteur sous le titre "Et vous?"

   J'ai pris l'habitude de noter sur ces pages la phrase du titre chaque fois que je la trouvais dans mes lectures. La phrase "Leurs yeux se rencontrèrent", je l'ai lue chez : Guy de Maupassant (Fort comme la mort), Fromentin (Dominique), Anatole France (Le Crime de Sylvestre Bonnard), Zola (Nana), V. Alexakis (La Langue maternelle), Marivaux (La Vie de Marianne 3 occurrences) J Aicard (Maurin des Maures), S Zweig (La Confusion des sentiments), Colette (Claudine en ménage). Mais cette phrase, je l'ai surtout trouvée chez Roger Martin du Gard dans Les Thibaut . (Ah ces volumes superbement illustrés par Jacques Thévenet !) J'ai relevé 20 occurrences dans les 5 volumes de l'oeuvre. Aujourd'hui, j'arrête de relever cette phrase : je viens de la trouver chez Schopenhauer qui dit tous les enjeux que cachent de telles rencontres.
Désormais, je cherche une autre expression avec "pan de mur"  + divers adjectifs de couleur.

mardi 6 septembre 2016

Sfax, capitale de la culture arabe 2016. Sfax capital of arab culture 2016


Voici une traduction du dialogue échangé entre le vieil homme et le petit garçon :
Le vieux : - Viens, l'ami, laissons tomber
Le jeune : - Ils sont vite passés ces 1200 ans ?
Le vieux : - comme un songe.
Le jeune :  Personne ne s'en est aperçu ?
Le vieux : Personne d'autre que nous deux. Mais ce soir, tout le monde le saura.
Haut-parleur : - Aujourd'hui 23 juillet, terre et mer se rencontrent au Bab Diwan.
Aujourd'hui, 23 juillet Orient et Occident se retrouvent au Bab Diwan.
Le Vieux, par haut-parleur : Aujourd'hui, 23 juillet, le monde entier est notre hôte (à l'enfant ) Allons, l'ami. Je m'arrête ici.

mercredi 31 août 2016

Urga, Sur les hauteurs de Mandchourie


De l'ivresse de la fête et de sa liesse surgissent, sublimes et idéalisées, les ardeurs du désir alimentant en silence l'ego. Le chant : voix de ce qui est tu.
Par ailleurs, les douleurs collectives peuvent resurgir, par la force de la voix qui chante, du corps qui danse , sous une forme idéalisée. Il y a une lyrique de la douleur qui est la forme subsumée de la douleur lyrique.
Ce chanteur est nietzschéen : deux divinités président à sa prestation d'abord quasi grotesque puis véritablement sublime. Il évolue sous la double égide d'Apollon et de Dionysos. 

Dionysos luttant contre les pirates et les monstres marins. Musée du Bardo.

 Nietzche posait comme préalable à l'art la rencontre de ces deux divinités : Apollon que cette statue du musée du Bardo montre alangui est le dieu de la poésie, du chant, de la beauté masculine et Dionysos,  dieu du vin. Le premier officie dans la mesure et le second préside à toutes les démesures. 

Apollon citharède. IIeme siècle, musée du Bardo


Cette scène est extraite du film Urga (ancien nom de Oulan-Bator, mais aussi la perche à  lasso utilisée
 pour capturer les chevaux), film qui date de 1991. La chanson divinement interprétée ici est une valse de Shatrov dont le texte évoque le conflit russo-japonais et les massacres de la Mandchourie. Rien de plus revigorant surtout quand on sort d'une lecture appliquée de Schopenhauer. 

samedi 9 juillet 2016

Pour décrire les fleurs des amandiers Mahmoud Darwich



Vincent Van Gogh, branches d'amandiers en fleurs
Pour décrire les fleurs des amandiers
Ni l’encyclopédie des fleurs
Ni le dictionnaire ne me sont d’aucun secours
La parole va me ravir dans  les rets de la rhétorique
Or la rhétorique écorche le sens et en flatte la blessure
Comme un masculin dictant au féminin ses sentiments
Comment donc les fleurs de l’amandier peuvent-elles resplendir dans ma langue
Moi qui en suis l’écho ?
Alors qu’elles sont la transparence d’un rire aquatique ayant poussé
Sur les tiges de la pudeur de la rosée
Et qu’elles ont la légèreté d’une phrase blanche et musicale
Elles qui sont faibles comme l’éclair d’une pensée
Qui se penche sur nos mains
Et que nous écrivons en vain
Elles qui sont denses comme  un vers que ne peuvent transcrire
Les lettres
Pour décrire les fleurs des amandiers il me faut des visites vers
L’inconscient pour m’orienter vers les conjonctions
Accrochées aux murs. Comment s’appelle-t-elle
Cette chose dans la poétique du rien
Il me faut transpercer l’attraction et la parole
Pour éprouver la légèreté des mots devenant
Ombre  qui murmure. Alors je deviens elle et elle moi-même
Transparents et blancs
Les mots ne sont ni patrie ni exil
Mais la prédilection de la blancheur pour la description des fleurs d’amandiers
Ni neige ni coton car il n’est pas dans le dédain des couleurs et des mots
Si l’auteur réussissait à écrire une strophe
Décrivant les fleurs d’amandiers, le brouillard se retirerait
Des collines et tout un peuple crierait
C’est cela
Ces paroles sont notre hymne national
Traduction Jalel El Gharbi

jeudi 16 juin 2016

Pour Tunis


Pour Tunis
Au sud-est du mont Ichkeul calme frisson de menthe et calme lisière des champs de blé
Qui  traversent la plaine d’Utique d’anis d’asphodèle et tantôt de narcisse
Avant que ne s’envole un oiseau difforme loin du micro climat de l’amour Ô sirène
Viens que m’inondent ton sourire et ta salive. Je parle une langue qui donne un autre nom à la salive sur la blancheur des dents 
T’en souvient-il nous avons ranimé des flammes éteintes et d’anciennes lueurs
Derrière le voile des feuillages je vois les voiliers invisibles. Moi c’est près de Pompéi que mes amours ont été comme ensevelies
Je ne suis pas seul pourtant et je survis. Je sens des brises qui viennent du Cap blanc, du Cap Bon, du cap Angela et de tous les caps.
Au Bardo, j’ai vu  un échanson averti qui sait choisir des grappes comme des xénias ou comme le vers de Virgile qui trône au Bardo
Viens de rue en rue je t’emmène vers celle que je préfère. Il faudra marcher jusqu’au Borgel où tout finit comme dans toutes les vies comme dans toutes les villes
Si nous prenons à gauche, à l’est du jasmin nous finirons par trouver de vieux livres aux douces carnations   
Si nous continuons tout droit  au sud de la mosaïque nous trouverons le meilleur Plat tunisien du pays et du monde voici la recette du bonheur 
Sur une nappe de salade verte et méchouia des câpres et des olives et noires et vertes et de l’harissa et  des poivrons confits et du thon et des pommes de terre cuites à l’eau en fines lamelles et l’épanchement d’un œuf mollet sur un piment de cayenne couleur cerise
Un demi-litre de rouge pour qui n’est pas désargenté contente-toi de regarder à la dérobée la passante que tu es seul à voir et pleure tout ton saoul.
Jalel El Gharbi

lundi 13 juin 2016

Découverte archéologique à Carthage

Les archéologues tunisiens ont annoncé la découverte d'importantes catacombes chrétiennes dans la région de Carthage.

jeudi 9 juin 2016

Encore 20 jours avant le départ d'Hannibal à Rome

Plus que 20 jours pour pouvoir admirer le buste d'Hannibal au musée du Bardo. L'occasion de revoir les splendeurs de ce musée.


lundi 6 juin 2016

Laurent Fels par Giulio-Enrico Pisani, article du Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek


Quand Laurent Fels dit Les fissures de l’infini

Quand les fissures deviennent-elles ces étranges crevasses qui, au lieu d’écarter, d’éloigner, d’être brisure, «creusent / des ponts // entre / les silences // érigent / des abîmes // dans les / fissures / de l’infini»1 ? C’est avec ses propres vers que je poserai cette question à Laurent qui, lui, au contraire, affirme, péremptoire, dans le premier poème de ce petit recueil qui fait du moi, du nom, un caillou, des «cailloux / du souvenir» s’entassant par l’écriture «quelque part au bout du monde». Et cela avant même de devenir eux-mêmes souvenir et pierres d’un gué permettant d’inspiration en citation, transcription et réécriture, de prendre le temps de franchir pour un temps de pied sec le fleuve du temps, «où échoue / la patrie // en miettes / contre // un nom / à l’autre / bout / prononcé // en anathème».
La pensée du poète est-elle aussi pessimiste que semble le penser notre correspondant, le poéticien Jalel El Gharbi2, pour qui dans la poésie de Laurent Fels le «... monde est promis à la sclérose, à l’ankylose, à un devenir minéral comme le suggèrent ces «cailloux du souvenir»...»3 ? Je ne le pense pas, du moins, pas tout à fait. Ce franchissement du fleuve du temps verrait — il est vrai — l’affaiblissement des nations, ce qui, ma foi, serait loin d’être un mal. Cependant ce phénomène ne se produirait pas, comme espéré — autres causes, même effets —, grâce à une fraternité universelle et à la disparition des frontières. Non, le lot(h) de l’humanité serait qu’elle se voie pétrifiée par sa rétrospection vers son passé d’idéologies racistes et intégrismes religieux générateurs d’hégémonismes, de conflits, xénophobie, haine et, justement, d’anathèmes.
Que nous reste-t-il ? semble ensuite se demander Laurent, si «... le regard // n’est pas / regard // la main / n’est pas / main / au carrefour // de l’indifférence (...) comment / se chauffer / contre / le froid // des coeurs...»? Notez, amis lecteurs, le point d’interrogation est de moi, car le poète poussant jusqu’au bout le dépouillement de son texte, la parcimonie de phrases, de vers et de ces mots dont il fait ses hérauts, porteurs de significations pas toujours évidentes, vous abandonne le séquençage de sa poésie. Celui-ci n’a d’ailleurs rien d’absolument impératif et, tout comme l’interprétation des symboles, figures et allégories portées par ce peu de mots d’une infinie richesse, ne s’impose au lecteur que là, où une lecture au premier degré fait peu de sens. Et c’est page 35 que vous trouverez un bel exemple de cette liberté (ainsi que de l’incertitude y afférente) de lecture de la poésie felsienne : «coeur de / paille // dans / l’homme / de / paille // l’étincelle / sur // l’autre / versant // de la / page». Questionné à ce sujet, Jalel El Gharbi nous l’explique ainsi : «... «coeur de paille», préfigure/annonce «feu de paille» (il n’y a pas de figure spécifique pour le dire). Mais attention, il me semble que «coeur de paille» découle de «feu de paille» et non l’inverse. «Feu de paille» est une expression lexicalisée, (on parle aussi de figement lexical) et souvent les poètes s’attellent à restaurer ces expressions figées, lexicalisées en les investissant ailleurs, tout comme ici : «coeur de paille» restaure l’expression «feu de paille» (qui de ce fait s’en trouve rénové, comme rajeuni, ragaillardi)».
Et voilà qui semble battre en brèche ou, du moins, atténuer le pessimisme du poète dans la première partie du recueil et semble culminer page 31 dans un aphorisme «truistique» poétisé — «un homme / traîne (...) derrière lui / sa portion // congrue / d’humanité» — avec son image de chaîne de forçats partant vers le bagne, boulet et rancoeur de la société au pied. Mais ce culmen contient sa propre remise en cause. J’ai en effet l’impression que ne voir en Fels que le pessimisme de son inspirateur (?) Saint-John Perse, ignore — je pense — que traîner un fardeau ou un boulet ne signifie pas nécessairement s’y résigner. N’est-ce pas confondre constat et acceptation ?
D’autres poèmes aphoristiques suivent. Occupant généralement toute une page, mais parfois se chevauchant, se rattrapant ou se fondant, légers, dans des ensembles poétiques englobant plusieurs pages se suivant ou discontinues, ils finissent parfois même par suggérer un «da capo». Da capo ? Vers la reprise d’un poème ou du recueil entier ? Pourquoi pas ? Libre à vous en tout cas, car, si Laurent conclut par «écrire / c’est // aussi / cela // ajouter / au bas / d’une page / un // mot impair», son ami René Welter constate dans sa postface qu’«... écrire mène au moins à la fin d’un mot et (qu’) après c’est une autre question». Tout comme lire, quoi ! Enfin, du moins tant que le lecteur accepte de seconder le poète (dont il ne pourra pourtant jamais sonder l’âme) dans la réinterprétation permanente de son travail.
Certes, la poésie de Laurent n’est pas de toute facilité, mais reste néanmoins éminemment poétique. Et, ainsi que me l’a dit El Gharbi un jour que j’avais des doutes sur ma compréhension d’un texte, «Ne pas connaître la composition chimique d’un fruit n’empêche pas de l’aimer ni de le cultiver». A bon entendeur... Quant à la biographie du poète, je me contenterai ici de vous rappeler que, né à Esch/Alzette en 1984, Laurent Fels est enseignant-chercheur, écrivain, poète, professeur de littérature française et de latin, éditeur, lauréat de plusieurs prix, ainsi que membre et coopérant de tant d’académies et prestigieuses institutions à travers le monde, que je vous laisse le soin d’en découvrir le détail sub https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Fels.
(1) Les fissures de l’infini, recueil de poèmes de Laurent Fels, 62 p., Edit. Poiêtês, reliure cuir chez Joseph Ouaknine, par mail à jouaknine@orange.fr), ou reliure cartonnée souple, aux Editions Poiêtês (en ligne sur http:// poesie-web.eu/editions-poietes.html)
(2) Poète lui-même, Jalel El Gharbi est professeur à l’Université de La Manouba (Tunis)
(3) Présentation du livre par notre ami Jalel sur http:// jalelelgharbipoesie.blogspot.lu/2016/05/lecture-des-fissures-de-linfini-de.html.
Giulio-Enrico Pisani
 Freitag 3. Juni 2016

samedi 28 mai 2016

Le Maure et le Franc

Solliès-Ville, oeuvre de Carole de Montigny
Le Maure et le Franc

Reprenez vos hardes : la rancœur du sel,
le groin  du pouvoir  et  les vieilles houris.
O ganga couronné de nuages !
Me voici
Forêt  crèche viride par un sentier matinal  
Un vignoble enflammé par un vignoble prolongé
Comme les phalènes du désir et ses brûlots
Ici les naissances ont goût d’anis 
et d’étreintes humectées de  serments tristes
Je n’ai pas encore mon palindrome
Je sursois à l’inconnu.
J’ai compté les oiseaux
Et haleté à perdre sens
Il m’en souvient :
 l’ailleurs se disait Florence et j’ai pêché
Cent cinquante-trois fois.
-          Je ne suis pas l’homme d’un seul livre.
Un écho hurla dans le massif : Je suis un Maure
C’était en français dans le texte.
Et l’écho a repris derrière moi
Je suis Maure et Franc. Sait-il de quoi je parle ?
J’ai franchi peu à peu l’estrade du rêve
Me suis défait de tout hormis
la feuille et la flamme
Hormis le feu et la fraise
 la femme, la fleur et la fougasse.
J’ai baptisé mon rêve Florence et j’ai dévêtu
Mon rêve callipyge
Voici Vénus, le désir et son mont.
Et voici la source où  m'éteindre.
Jalel El Gharbi 

vendredi 27 mai 2016

Hannibal au Bardo

Le Bardo expose le buste d'Hannibal  trouvé à Capoue et faisant partie de la collection du palais présidentiel à Rome (Palazzo del Quirinale). Prêté à la Tunisie, il a été exposé au palais présidentiel de Carthage et il est actuellement  au somptueux musée du Bardo et ce jusqu'au 30 juin.

jeudi 26 mai 2016

Tahar Bekri par Giulio-Enrico Pisani (Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek)

Tahar Bekri : Mûrier triste dans le printemps arabe

« La poésie, expression difficilement contrôlable de geysers subconscients, mystérieuses pulsions et sentiments spontanés, se prête mal à l’affirmation d’idéologies, aussi nobles soient-elles », écrivis-je en présentant en 2011, le recueil « Je te nomme Tunisie » de Tahar Bekri, combatif en diable. Le temps des luttes, le temps des printemps ! Tout au long du XXe siècle et jusqu’à cette fatidique année 2011, les Hikmet, Zayyad, Darwich, Ghachem, Al Hamdani, Laâbi, Ouled Ahmed et, justement, Tahar Bekri, pour ne citer qu’eux, poétisent les idéologies de la libération, de la justice et de la fraternité. Mais, depuis quelques années, tribalismes, communautarismes, nationalismes, intégrismes religieux sont en pleine recrudescence et semblent près de triompher. Que sont devenues les idéologies de la libération, du patriotisme, de la justice et de la fraternité ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui, hormis une profonde désespérance ? Que peut exprimer Tahar par les mots de ses brillantes poésies, moins chargées de symboles hermétiques qu’il n’est d’usage dans cet art et que le néophyte lit en poète – interaction oblige – comme autant d’explorations géopolitiques émaillées de réflexions et sentiments ?
J’ai toutefois l’impression – c’est nettement moins clair et ne commence à apparaître que dans la dernière partie du recueil, ses chants pour Europe – que Tahar se pose et la question du pourquoi de cet échec et de sa prévisibilité. Je peux bien sûr me tromper, ce que je saurai au plus tard après parution de cet article et réception d’un éventuel message outré de l’auteur. Tant pis, je cours le risque. Il l’a bien couru, lui, en citant Métis(1) en liaison avec le mûrier. En effet, selon les « Emblèmes », recueil d’allégories de l’écrivain italien Andrea Alciato (2), le mûrier symbolise la prudence et la sagesse. On est apparemment loin des rêves enfantés par le « printemps arabe », dont les fleurs mort-nées témoignent d’un avortement qui alimente chez le sage une immense tristesse. Celle-ci nous accompagne tout au long de ces poèmes, témoins et guide du chagrin de Tahar Bekri. Son « Mûrier triste dans le printemps arabe » devient parcours et voyage constatant l’agonie de ce qui fut. « Nous bâtissions Carthage Ur Babylone et Sumer... », loue-t-il ces prouesses, dont Jonathan stigmatisa l’outrecuidance et exila le mûrier, qui voulait être chêne, au milieu d’Océan, où, joignant son ambition au mordant de la rusée Métis, il donna à l’Occident le « devenir » et laissa à l’Orient l’« avoir été ».
Dès lors, le poète, navré, constate que l’essentiel des richesses d’Orient et d’Afrique est allé vers l’Europe, richesse humaine comprise. L’Orient et l’Afrique vivent aujourd’hui le dernier ( ?) acte de cet abandon, où leurs « ... damnés de la terre / D’exil en exil leurs baluchons comme des fardeaux / jamais reposés... » émigrent en masse. « Princesse Europe / Fallait-il à mon pauvre coeur / vieilli avant
l’heure / Essuyer l’insoutenable distance / Quand il aimait te revoir parmi les hirondelles / Caressant Métis (...) Les guitares mêlées aux luths dessinant la toile / Tissée par nos mille brises de jadis / Danube Tage Seine Volga Guadalquivir Rhin Meuse (...) Sublime navigateur le vent a-t-il jamais choisi les voiles ? »
Bon, je sais ; excusez-moi, amis lecteurs. J’ai commencé par la fin du recueil, enfin, presque. Et ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Retour au début donc, en Tunisie : « Souviens-toi hiver », écrit Tahar, « ... ils tiraient sur nos rêves de vingt ans le vent bâti par nos souffles chargés de pollen nos cris confondus avec la saison... ». Puis, dans « Retour à Tunis », la colère : « ... Fallait-il toutes ces barbes menaçantes / Ces femmes drapées de l’opprobre / Dans l’allure des bannières travesties / pour enchaîner ton amour (...) Pourras-tu voir ces chariots / sans penser à Bouazizi (3) / au feu qui l’emporta / Rêve et rébellion résolus... ». Et le poète de nous dire ici le poème « Mûrier triste dans le printemps arabe », qui a peut-être nommé le recueil (4) afin de pouvoir poser les questions qui tuent : « ...Dis mûrier / C’est de soie vermeil qu’il s’agit / Ou de vers qui rongent la saison // Dis mûrier / C’est d’aube écarlate que tu te nourris / Ou de chenilles dévorant tous ces papillons ».
Ensuite, avec ses poèmes « Basilic » et « Comme une forêt en marche », Tahar s’approche de la conclusion de son pèlerinage tunisien pour s’élever dans « L’exil rebelle » au-dessus de sa Méditerranée outragée par l’histoire des hommes. Et sogeant au grand poète turc révolté, emprisonné et exilé, Nazim Hikmet, il crie : « Mieux vaut être étranger / Que chien fidèle avec laisse / Coquillage perdu sur les rivages / Que poisson mort dans les filets du sultan (...) Est-ce la nuit qui sombre sans étoiles (...) Les rêves volés avant l’heure... ». Mais déjà dans le poème précédent, « Comme une forêt en marche », se tournant vers ceux qui restent au pays, il les critique durement car la majorité n’a ni l’énergie, ni la foi en soi leur permettant de défier le sort de « l’avoir été » jeté par Jonathan (5). Je pourrais continuer longtemps comme-ça, mais il est certain que mon rôle ne consiste pas à vous conduire à travers tous les poèmes du recueil, d’autant plus qu’après que Tahar nous ait fait prendre de la hauteur, on est encore loin de voir la fin son voyage poétique.
Je me contenterai donc désormais d’un simple survol. Tahar nous mène à Palmyre, puis dans le désert, revient sur la tragédie des migrants, poétise en passant Lampedusa, rencontre Senghor au cimetière de Belair (6), retrouve Césaire à Fort de France, pleure la soif du Mali et de la Mauritanie, maudit Aqmi et Ansar Dine, puis quitte l’Afrique de l’ouest. Il traverse l’océan, et c’est Cuba avec sa version très symbolique de l’Albatros : « ...Comme un acrobate il se releva / Confia à la mer marâtre / Il est né albatros en face des canons ». C’est vrai, j’ai dit plus haut « un simple survol ». Mais pardonnez-moi, car j’ai un faible tout à la fois pour Baudelaire et pour Cuba. De là le poète nous amène à Haïti avec sa colère et ses détritus, puis tout à fait étonnamment, nous fait repasser l’océan et traverser l’Europe jusqu’à Leipzig, héritière de Weimar, Bach et Goethe (avec son Divan occidental-oriental ?). Solutions Occident-Orient ? De nos jours ? Faut pas rêver. Et le recueil de s’achever sur cinq chants consacrés à l’Europe, que j’ai effleurés au début de cet article. Da capo ? À vous de savoir...
Né en 1951 à Gabès en Tunisie, Tahar Bekri vit à Paris depuis 1976, a publié une trentaine d’ouvrages (e.a. poésie, essais, carnets et récits) en arabe et en français, dont j’eus le plaisir de présenter dans ces colonnes le réquisitoire poétique « Salam Gaza » et « Je te nomme Tunisie ». Sa poésie est traduite dans différentes langues (russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.) et fait l’objet de travaux universitaires. Son oeuvre, marquée par la douleur de l’exil et de l’errance, évoque des traversées de temps et d’espaces continuellement réinventés. Parole intérieure, elle est enracinée dans la mémoire, en quête d’horizons nouveaux, à la croisée de la tradition et de la modernité. Poésie d’un homme engagé, elle se veut avant tout chant fraternel, terre sans frontières. Tahar Bekri est considéré aujourd’hui comme l’une des grandes voix du Maghreb. Il est actuellement Maître de conférences à l’Université de Paris X - Nanterre.
Giulio-Enrico Pisani

***

1) Du grec ancien Μῆτις. Dans la mythologie grecque archaïque, Océanide, fille d’Océan et de Téthys. Elle personnifie la sagesse et l’intelligence rusée (extr. Wikipedia).
2) Alzate Brianza 1492 - Pavie 1550.
3) Premier martyr de la révolution tunisienne, Bouazizi s’est immolé par le feu.
4) À moins que le recueil n’ait parrainé le poème. Rare, mais allez savoir !
5) Damnation dont les mollahs, imams et autres gourous islamistes sont aujourd’hui les continuateurs.
6) À Dakar, Sénégal.
 mardi 24 mai 2016

GORGES SAINT-CLAIR UNE NUIT, EN SEPTEMBRE. (texte très peu connu)



Van Gogh : Sentier de bois.

            J'écris ces lignes dans la nuit du 4 septembre.
            Hier on abattait un grand arbre qui remplissait trop ma fenêtre. Un grand arbre : c'est nommer de façon trop vague celui qui fut bien des fois le refuge de mon enfance. Que La Fontaine dise que les arbres parlent peu, on pouvait le croire avant la venue des Grands Romantiques. Depuis, nous savons que les objets, les arbres, les lieux parlent beaucoup aux poètes. Ce vieil arbre aurait su vous parler de moi, comme le saurait encore le pauvre sentier rural qui limite mon angulus pontacquais. Tenez ! il me parle à la minute même, et je vous traduis : "Saint-  Clair ! les médaillons, les bronzes, les squares que tu énumères au début de cet hommage, je crois que rien de tout cela ne pourrait convenir demain à ta mémoire, mais plutôt ma petite veine de terre brune étouffée de fougères. Car, après tout, qui m'empêche de soutenir que bien mieux que sur ton pupitre d'étude, c'est tout au long de mon fil rural que sont éclos en esprit tes poèmes et que, sous le vent d'octobre, ce sont mes fougères sèches qui t'accompagnent du bruit du papier froissé - ce bruit que connaît si bien le poète. "J'accepte. Oui  comme il parle juste ce petit sentier où, depuis cinquante ans, je me promène souvent à la tombée de la nuit et toujours comme dans une fable de La Fontaine qu'animerait le hérisson, le lapin, la couleuvre, et mon frère ici présent ne me démentira pas si j'ajoute le renard. Car ne disons pas que les bêtes s'éloignent. Jamais n'y furent nos rencontres plus fréquentes qu'aujourd'hui.
            C'est là que j'ai appris et que je continue à l'apprendre, l'art très noble de laisser mes poèmes peu à peu s'achever tout seuls, et comme pas à pas : pedetentim pauca. C'est un sentier de petite sagesse, vous dis-je, bon pour Jean-Jacques Rousseau - à une époque où les Rois eux-mêmes marchaient, où Maine de Biran marchait, où Goethe marchait. Un petit sentier de lenteur, inconcevable à notre époque qui tout de suite réclame un résultat. Un petit sentier aux vérités paysannes, qui vous rappelle sagement que le blé par exemple semé à l'automne se moissonne l'été suivant, comme du temps d'Hésiode. Hésiode ! Les Travaux et les Jours de nos humanités, vous souvenez-vous ? Comment ne pas aimer ce beau titre terreux : les Travaux et les Jours, si l'on est poète et que l'on sache que les mots, comme les blés, commandent le labeur souterrain des nuits, pour éclore ? Rilke ne l'ignorait pas, qui proclame : Je crois aux nuits.


                                                                                  Nuit du 4 septembre 1994.

mercredi 25 mai 2016

HOMMAGE AU PRÊTRE-POÈTE GEORGES SAINT-CLAIR par Daniel Aranjo - universitaire, poète.


HOMMAGE AU PRÊTRE-POÈTE GEORGES SAINT-CLAIR
disparu le 20 mai dernier

Daniel ARANJO
Prix de la Critique de l’Académie Française 2003


Je voudrais tant être à Pontacq avec vous tous, mais le 20 mai je me trouvais dans l’avion entre Francfort et Montréal pour un colloque canadien, sans quoi, j’aurais évidemment annulé ce voyage. Quand j’avais été en 2013 au Mozambique (un mot qui pour l’Abbé ne valait que par ses sonorités et le souvenir d’un vers de Francis Jammes), j’avais tenu à amener en avion et à lire, entre l’île Maurice du poète Paul-Jean Toulet (sans oublier Virginie, si chère à Saint-Clair) et l’Afrique du Sud de personne, une lettre de l’Abbé où il me disait qu’il fallait se circonscrire et ne pas bouger de chez soi.
L’Abbé était une part essentielle, constitutive de chacun d’entre nous, avec son univers propre, précis, méticuleux, servi par une mémoire d’historien pour les dates et d’acteur de théâtre pour les vers, capable d’en redire des dizaines, parfois peu connus, et ce jusqu’à ses derniers jours. C’est un immense poète, d’autant plus admirable en ses moindres subtiles, profondes, indéfinies nuances qu’il n’avait rien fait pour se faire connaître ; mais les enthousiasmes et les amitiés (et les amitiés d’amitiés) suscités par sa poésie et sa personnalité (sans oublier son humour, inépuisable, souvent surréaliste et comme enfantin et pur) surgissaient tout seuls, indéfectibles, militants dès qu’on y tombait dessus ou y était conduit. C’est ainsi qu’il a été Grand Prix de Poésie de l’Académie Française en 1993, l’équivalent du Goncourt pour la poésie. Et j’ai eu l’immense joie de le voir enfin convaincu de la valeur de ses vers ces derniers mois à François-Henri : cela ne lui arrivait guère avant.
Je l’y ai vu le 18 mai entre deux voyages et deux colloques, l’un au Portugal et le présent au Québec. Il parlait avec difficulté, mais ce fut pour me dire son amitié pour un de nos amis poètes, un familier nostalgique de Pontacq, Michel Bulteau, ancien éditeur à Paris : amitié « toujours neuve », m’avait-il répété trois fois, pour que je la lui transmette le 9 juin, à Paris où je devais le voir. Cette amitié « toujours neuve » est celle qu’il réservait à ses amis, et que ses amis lui vouaient, ravis par sa culture encyclopédique elle aussi toujours neuve (combien de découvertes ne lui devons-nous, et de dévotions littéraires fécondes, définitives pour Pierre Benoit, Erckmann-Chatrian, les frères Tharaud en ce qui me concerne ?). Ravis par sa vertu d’enfance, par la fraîcheur de son regard, les couleurs vives de sa mémoire pour Ravenne par exemple où il n’avait jamais été mais dont il gardait un souvenir verni, brillant et où, moi, du coup j’ai tenu à aller quand je passais enfin par là ; parfois je lui téléphonais d’un coin de sa chère, mythique Espagne, celle d’avant les autoroutes, et dernièrement à François-Henri de la manuéline Batalha au Portugal où il avait été et qui, à ce seul nom, ressurgit à l’évidence intacte et ciselée de sa millimétrique mémoire. Son dernier mot, quand je le quittai pour toujours, sans le savoir, à François-Henri, concernait la date de ce jour 18 mai qui lui rappela je ne sais plus quel fait napoléonien. Outre l’amitié « toujours neuve » dont il me parla alors, je tiens à mentionner qu’il eut alors le même qualificatif pour « l’espérance », vertu théologale comme on sait. Car le christianisme de l’Abbé, à qui il a voué toute une vie de pauvreté heureuse et consentie dans le fond d’un collège contraignant et mythique, dans le fond d’un Béarn humble et paysan et familial, à Lys, Lucgarier et Gomer, entre de saints chats de presbytère et ses chiens de Pontacq, ce christianisme, sans tambour ni trompette ni beaucoup de clochettes, et qui dut lui coûter tant de renoncements, de sacrifices, de violences sans doute contre lui-même, valait par son exemple existentiel et pouvait faire regretter de n’être pas chrétien à ceux de ses amis qui ne l’étaient plus guère. Je ne saurai omettre de mentionner l’un de ses derniers grands réconforts : qu’un nommé François ait été élu et s’avérât aussitôt le Pape assisien que l’on sait.
Merci cher Béga, cher abbé Bégarie, cher Jean, immense Georges Saint-Clair digne neveu du grand et jeune poète gascon Jean-Baptiste Bégarie (1892-1915), ici présent aussi, merci pour ce que vous êtes.

Daniel Aranjo
Résidence universitaire Est, Université du Québec à Montréal (UQAM)
22 mai 2016 *


 * texte envoyé par Daniel Aranjo à la famille de l’abbé Jean Bégarie, Georges Saint-Clair en littérature, décédé le 20 mai 2016, à l’occasion de ses obsèques le 24. Pontacq est le nom de la petite ville, à 15 km de Lourdes, où vécut l’Abbé et «François-Henri» celui de la maison de retraite pour vieux prêtres de Pau (Pyrénées-Atlantiques) où il s’est éteint.

dimanche 22 mai 2016

En lisant Jacques-Emmanuel Bernard

De son séjour à Jérusalem entre 1992 et 1996, Jacques Emmanuel Bernard ramène un livre Jérusalem, mi-figue, mi-raisin. Un livre à l'humour désabusé, attentif à la différence et empathique. Le livre se termine sur ce passage qui se termine sur un oxymore, la figure la mieux habilitée à dire  cette région du monde :



"Arabesques
Dans le silence vespéral, les hululements de la vallée de Silwann se firent l'écho des muezzins, là-bas à l'orée du désert, lorsque la prière de l'Islam s'épanche sur les vallons de sable et de rocaille, triste et lancinante.
A cause de l'espacement de sa réfraction sur les immenses pentes désertiques qui conduisent à la mer Morte, le scintillement de Jérusalem enguirlandée à ses alentours des lumières des villages arabes, offrait le rare sentiment de sa beauté. Il semblerait que la Voie lactée, voulant profiter de la fraîcheur fugace de l'ombre, à l'heure où les hommes consentaient à s'apaiser enfin, eût quitté les hauteurs du Ciel pour s'ensabler nonchalamment dans l'obscurité lumineuse de la nuit"
Jacques Emmanuel Bernard,  Jérusalem, mi-figue, mi-raisin. Editions l'Aube 2008 (réédition)

lundi 16 mai 2016

Hommage au Prof. Ahmed Ibrahim

La Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba rend hommage à feu Ahmed Ibrahim, jeudi 26 mai 2016 à 15h30. Paix à son âme !

mardi 3 mai 2016

Lecture des Fissures de l’infini de Laurent Fels

Lecture des Fissures de l’infini de Laurent Fels
                                                           Jalel El Gharbi


            Dans Les Fissures de l’infini, son dernier recueil en date, Laurent Fels donne à lire – dans ce style minimaliste au dépouillement tout cistercien qui est le sien depuis des lustres déjà – une somme de textes où le réel est opposé à son propre mystère, le vivre à ses propres méandres et le mot à cela même qu’il désigne. Pourtant, nous sommes dans un univers régi par les figures de l’effacement : ellipse, aposiopèse… Ici, le monde est promis à la sclérose, à l’ankylose, à une devenir minéral comme le suggèrent ces « cailloux du souvenir ». Il n’est pas jusqu’à l’infini qui ne soit assimilé à une pierre aux fissures multiples. Fissures i.e. ruptures, parfois aussi douloureuses que ces fossés qui s’établissent entre la chose et elle-même, entre la chose et ce qu’elle est : « Là ⁄ le regard ⁄⁄ n’est pas ⁄ regard⁄⁄La main ⁄ n’est pas ⁄⁄  main ⁄ au carrefour ⁄⁄ de l’indifférence ». Ainsi donc, il y a dans ce recueil un air  de détachement, de fissures, de failles ou plus poétiques de hiatus. Et le dégel ne semble pas possible car « comment ⁄ se chauffer ⁄ contre⁄ le froid⁄⁄des cœurs ».  Aucun recours – autre que le nom, seule réalité habitable comme le rappelle l’exergue empruntée à Perse – n’est possible car il s’agit d’une faille ontologique : « un homme ⁄ traine ⁄⁄ comme ⁄ un supplice ⁄⁄ comme un fardeau ⁄⁄derrière lui ⁄ sa portion ⁄congrue ⁄⁄ d’humanité ». Dès lors, c’est être même qui est un fardeau. Il est une faille, une absence qui n’a pas de nom et que la poésie approche. On le voit, c’est aux bords du silence que le poème se ressource. Le silence, matérialisé ici par la blancheur de la page, n’a jamais été aussi perceptible dans la poésie de Laurent Fels. Jamais cette expression minimaliste qui préfère le dissyllabique ou tout au plus le trisyllabique à l’alexandrin ou au décasyllabe, n’a été aussi expressive sous sa plume, aussi nécessaire. J’étais parti pour dire que ce silence avait plus d’une expression. On peut lui trouver plus d’un correspondant métaphorique : « main froide » ou « fin d’un mot ». A la réflexion, ce n’est peut-être pas de silence qu’il s’agit. Je soupçonne ce silence d’être un euphémisme de cela qui rétrécit comme peau de chagrin. Imparable destinée qui fait de toute prise de parole un « mot impair ». Je lis « impair » comme écho verlainien de la musique. Mais « impair » ne réfère pas uniquement au rythme, bien que le vers « mot impair » soit trisyllabique ; impair signifie aussi « erreur » (comme erreur de lecture) ou plus plausible encore : l’être relève de l’impair, du ratage – comme celui dont parle Fred Uhlman.