Rechercher dans ce blog

Chargement...

dimanche 8 août 2010

Gulf Coast Sanford Fraser + tow translations


A la marée noire qui ravage depuis 50 ans le delta du Niger sans que Shell ne s'en émeuve http://www.collectif-sansf1.fr/spip.php?article505, est venu s'ajouter la pollution causée par BP au golfe du Mexique.

Ici, notre ami Sanford Fraser (USA) évoque à sa manière la marée noire suivent deux traductions , celle de Françoise Parouty et celle de Giulio-Enrico Pisani :

Gulf Coast
On empty beaches, lounge chairs wait
in front of a calm sea.
Tar balls wash up on my front lawn.
A plume of oil flows into my living room:
oil-soaked pelicans lie across the dining room table
a giant sea turtle floats in the kitchen sink.
Marée Noire sur la Côte du Golfe du Mexique
Sur les plages vides, les chaises longues attendent
devant une mer calme.
Devant la maison, des boulettes de goudron s'échouent sur la pelouse.
Un panache de pétrole se glisse dans la salle de séjour:
des pélicans englués de pétrole couvrent la table de la salle à manger
une tortue de mer flotte dans l'évier de la cuisine.
2010 Traduction: Françoise Parouty
Golfe du Mexique
Sur les plages vides, les chaises longues attendent
Face à la mer tranquille.
Devant la maison, des boulettes de goudron s'échouent sur la pelouse.
Une traînée de pétrole s’écoule dans mon living :
des pélicans englués de pétrole étalés sur la table de la salle à manger
une tortue de mer géante flotte dans l'évier de la cuisine.
Traduction Giulio-Enrico Pisani

lundi 2 août 2010

Toussaint Médine Shangô,


Grâce à son ami Pierre Poublan, le poète Toussaint Médine Shangô a désormais un site dédié à son oeuvre. http://www.toussaint-medine-shango.com/

Pour saluer cet événement, je remets en ligne ce texte que je lui ai consacré. Que ceux qui ont déjà lu ce texte ne m'en veuillent pas trop.

Odyssée immobile de Toussaint Médine Shangô
Voici un ouvrage qui ne défrayera pas la chronique : il est trop poétique pour la prose ambiante. Même dans le champ poétique, les mièvreries l’emportent sur la profondeur. C’est une œuvre d’une grande teneur poétique, l’égal de Valéry. Il s’agit d’une trilogie du poète Toussaint Médine Shangô intitulée D’Abraham[1]. C’est « l’odyssée immobile » du poète, l’épopée d’un cheminement spirituel qui retrace aussi le parcours d’une vie qui a commencé près de l’Atlas dans le souffle océan du Maroc. Poète au nom œcuménique, Toussaint Médine Shangô[2] revendique trois traditions. Mais profondément musulman depuis 1973, Toussaint Médine a une connaissance parfaite de l’islam. Grand lecteur du Coran, des mystiques musulmans, surtout de Ibn Arabi.Le premier volet de la trilogie est consacré au judaïsme (celui de Meknès). Le deuxième au christianisme et le troisième à l’islam. « Je ne savais qui je serai, si doucement m’a pris l’islam/ Comme une terre fissurée de sécheresse/Ignore que déjà l’abreuve en profondeur/Une grâce invisible ».La grâce est ici synonyme de connaissance, de communion avec l’Etre unique pour l’amour duquel tout s’annihile. Il y a ce rêve de s’abîmer d’amour, de devenir néant pour tout (comme on dit pour rien). L’éloge du prophète, comme chez Al Boussiri, prend des dimensions cosmiques. Le chant célébrant le prophète Muhammad s’accompagne également d’une célébration du Coran. Ainsi, le poème se fait prière. A Médine où repose le prophète, le poète connaît un état d’extase mystique qui est peut-être l’essence même de sa démarche poétique. Ce qu’il y vit tient de l’épiphanie du divin mais aussi de la résurrection des images d’antan. La conscience de finitude que les lieux saints aiguisent s’accompagne d’un retour sur les sites de l’enfance. « J’ai souvenir de moi » se fait anaphore du poème dans une sorte de litanie qui égrène les souvenirs, dit la nostalgie et l’aspiration à un autre mode d’être qui serait la synthèse de la nostalgie, de l’amour et de la piété :« J’ai de moi souvenir : immobile et vivant/Dans la chambre des Livres/De moi j’ai souvenirHomme de grand chemin…/ Je regarde ma vie/Où tant d’ombre s’embrume…/J’ai souvenir de jours qui se fourvoient parmi/ La suborneuse profondeur, l’intermittence des enseignes/Homme de long périple, en moi-même épiant/Les replis de l’Enigme… »Allant vers Médine, le poète se rend dans la ville sainte mais aussi vers lui-même, vers Médine enfant dans les rues de Meknès où il a vécu jusqu’à l’âge de 30 ans. Mais à Médine, la ville où repose le prophète, le poète se trouve dans une contrée où source et embouchure se confondent, un pays où le mot seuil devient tout à la fois entrée et sortie. Là, le poète mesure la distance qui le sépare de lui-même et de Dieu. A Médine, le monde intelligible se fait sensible dans une entreprise qui fait penser à « une marche inconnue à franchir, vers un seuil invisible au plus haut de l’âme »L’univers de Toussaint Médine est celui de la jonction entre cognitif et ontologique. Il s’agit de faire du poème l’espace où le savoir est bien plus qu’une des dimensions de l’être. Il s’agit de ce savoir qui donne vue sur les limites, les siennes d’abord mais aussi celle de l’être. Il y a face au néant général qui se profile un tout, qui est d’abord l’Un. Un savoir singulier, celui que le Livre (celui qu’on se doit de majusculer) révèle : le Coran.« Le respir » (ce mot frappé d’apocope) du poème est dans ce souffle divin, celui du poème célébrant le Livre, la voie vers soi-même qui passe par la transcendance :« Je me vois sous l’or vert/De hauts micocouliers enivrés d’un Murmure:/Quel oiseau de désir aux paupières scellées/Gémit vers les faîtes graciles/Fléchis par une brise où l’âme du jasmin/Se livre à l’âme qui se grise/D’un léger et profond plaisir ?/Nulle fièvre, nulle mesure,/Nulle faille ici, nul miroir/Où se reflète un œil duplice ;/L’infini qui me tait son nom, de son odeur/Illumine ma transparence. »C’est à la faveur d’une quête du transcendant que le moi se révèle et qu’un « hortus deliciuarom » sacré, un Eden est possible.
[1] La trilogie D’Abraham comprend :
1) Menorah de l’Exil, préface de Pierre Poublan Barabacane 1995
2) Où se trouve le corps, les vautours se rassemblent, préface de Jean-Pierre Jossua. La Barbacane, 2004.
3) Au chevet de l’apôtre, préface de Abelaziz Kacem. La Barbacane, 2004.[2] Shangô est le dieu de la foudre au Bénin et dans le Vaudou haïtien.

mardi 27 juillet 2010

Stances du désir et de la piété


Stances du désir et de la piété

Quand je dis un peu c’est toujours beaucoup
Il faut que tout voisine avec rien

Le peu de foi que j’ai
Je l’ai misé sur le chemin
Le long chemin de l’Est
Où naissent les métaphores du soleil

J’ai peu prié
Très peu jeûné
Mais longuement aimé

J’ai fait un peu de mal autour de moi
Mais j’ai planté un palmier
Qui ne me donnera jamais rien
J’ai même planté un cerisier
Qui me donne chaque année
Un peu de vaines promesses

Le peu de foi que j’ai
Je le réserve à ce pèlerinage
J’irai de Kairouan à Kairouan
J’irai de Fez à Fez
J’irai de Jérusalem à Jérusalem

Je dois un peu changer la géographie
Mettre Damas sur mon chemin
Le Caire, Istanbul et les bars d’Ispahan

Je n’oublie pas Louvain
Où j’aurais tant aimé enseigner
L’empreinte du désir qui ne sert à rien
L’art d’aimer en Andalousie
Et la fièvre des frontières franchies
J’aurais un peu aimé ma meilleure étudiante
Elle m’aurait tant appris.

Je dois un peu changer la géographie
Mettre les gorges de Galamus
Si près de Baalbek sur la route du Hijaz

Et s’il y a une belle femme sur mon chemin
Ne serait-ce pas impiété de ne pas m’attarder
Et s’il y a un parchemin sur ma route
Ne serait-ce pas impiété de ne pas m’attarder un peu
Pour lire la beauté et serrer la calligraphie

Je dois un peu changer la géographie
Mettre le Yémen et Port Soudan
Tombouctou et Samarkand
Naples et un peu Saint-Pétersbourg
Sur le chemin de Médine la lumineuse

(Extrait de Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête. Editions du Cygne)

mardi 20 juillet 2010

Où l'on voit le vieux maître soufi tiraillé entre amour et Amour


Page des Illuminations mecquoises d'Ibn Arabi. première édition. Boulaq.

Dis-moi le Grammairien
Toi qui connais les déclinaisons
Les subordinations
La nature et la fonction
Et l’élision des choses
Lequel prête son nom à l’autre
L’amour ou l’absolu
Qu’il t’arrive de nommer Amour
J’ai cherché cet Amour
Dans les livres, sur les routes
Dis-moi le Grammairien
Ai-je le droit de trouver l’absolu
Dans le vermeil d’une fraise
J’ai sorti les plus beaux poèmes
Pour voir mon amour
Et ma plus belle chemise
J’ai oublié mes prières
Dis-moi d’où nous vient l’amour des sources,
Des dunes
Serait-ce une métaphore de la métaphore
Ou bien la métaphore n’est-elle qu’amour
Des sources, des dunes et des hanches

(Extrait de Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête. Editions du Cygne)

dimanche 18 juillet 2010

Cinéma Eldorado سينما الدورادو مصطفى نـــــصر



Cinéma Eldorado de Mustapha Nasr
Mustapha Nasr est un romancier égyptien. Dans Cinéma Eldorado (en arabe) ; il revient sur ses premiers émois de cinéphile. Il fait revivre les salles obscures d’Alexandrie qui étaient autant d’ouvertures sur le monde et sur soi. Féérie de l’autre et du même fraternisant. Or aujourd’hui, toutes ces salles ont fermé. Le corollaire lexical accompagnant l’évocation de ces salles, c’est le verbe « changer ». Tout semble avoir mué. Les cinémas ont été métamorphosés en atelier, en garage, en salle de fêtes ou en grande surface. Le texte est de facture autobiographique mais il laisse une grande marge à la fiction. C’est un roman qui pose la question de son propre genre : suite de nouvelles ou roman. Tout se passe comme si le roman était une somme de nouvelles tout comme la vie est une somme de films. C’est un roman qui porte l’inquiétude de son genre.

Mariam Fakhreddine, une des stars qu'évoque le roman.

A bien y réfléchir, il y a derrière l’évocation parfois jubilante du passé des inflexions tristes, un je-ne-sais-quoi d’amer qui vient sans doute de ce que le roman se situe dans cette zone intermédiaire entre roman et autobiographie que l’on nomme « autofiction ». Ce qui lui confère « l’inflexion des voix chères qui se sont tues ». Le roman mêle fiction et souvenir tant et si bien que cinéma et réalité deviennent choses inextricables. Par moments, il est ardu de démêler les écheveaux de la narration dans ce qui ressemble à la cacophonie du réel. On se demande parfois s’il s’agit du personnage regardant le film ou du film. Les noms s’entremêlent : ceux des personnages du roman, ceux du film et ceux des acteurs, le tout dans une entreprise qui suggère que le monde est un : ses images, ses réalités, ses déceptions forment un tout. Ici, le monde imite l’image. Cinéma Eldorado peut être lu comme l’affirmation de la primauté de l’image tant la vie y imite le cinéma. A la fin du roman, une jeune fille rêvant d’aller aux USA pour étudier le cinéma entraîne son amie dans une fugue qui échoue lamentablement. L’échec est un thème sous-jacent et fréquent dans le roman. Il dit surtout cette inaptitude à dépasser la contiguïté entre le monde et ses images, entre la vie et l’art, entre le réel et l’aspiration. Il y a un réel transcendant toutes les dichotomies que la littérature signifie sans pouvoir lui donner jour. Peut-être que l’échec est la condition sine qua non de la récidive, de la pérennité.

mercredi 14 juillet 2010

Praise for what remains Angelo Verga Eloge pour ce qui reste


ANGELO VERGA
ELOGE POUR CE QUI RESTE

Traduit par Christian Garaud

Voici un extrait d'un long poème du poète new-yorkais Angelo Vergo dans sa version anglaise et dans la version traduite par le poète Christian Garaud. Cette traduction a été publié en mai par la revue Gros Texte - Art et Résistance. Mai 2010. Gros Texte nous a aimablement autorisé à reprendre ce texte.


Angelo Verga est un poète new-yorkais qui vit à la pointe de Manhattan, un œil sur la statue de la Liberté. Ses poèmes ont été publiés, aux Etats-Unis et dans d'autres pays, dans plusieurs anthologies et dans de très nombreuses revues, y compris, en France dans "Liqueur 44" (81) 2006 et (75) 2008. "Eloge pour ce qui reste" ("Praise for What Remains") a été publié sous forme de livre par Three Rooms Press en 2009. Parmi ses autres livres figurent 33 New York City Poems (Booklyn, 2005), 3 Poets 4 Peace (Against The Tide, 2003), A Hurricane Is (Jane Street, 2002), The Six O?clock News (Wind, 1999) and Across The Street from Lincoln Hospital (New School, 1995).


Christian Garaud est né en 1937 à Poitiers, il a enseigné dans plusieurs pays (Irlande du Nord, Suède, Canada, Chine, Etats-Unis), il vit actuellement à New-York. On lui doit des essais sur Victor Segalen et sur Jean Paulhan. Il vient de publier un recueil de poèmes : Les pommes clochards, Gros Textes (Polder 141) 2009, une petite édition qui recèle une grande passion pour la poésie.
Voir ma note du 5 décembre 2009 où je présente un de ses recueils.
Eloge pour ce qui reste

Quel ange puissant il me faut, ma chérie!
Et quel ange puissant tu es!

Et elle dit: quoi que tu me fasses,
Je l'aimerai, je n'y verrai pas
Un manque de respect, j'y prendrai plaisir.
Ne me fais pas plus mal que tu ne dois
Pour m'obliger à la soumission, je dois obéir,
Je n'ai d'autre désir que d'être à toi.

***

Visages dénués de toute expression,
Visages vidés de toute ferveur ou intention,
Visages qui font savoir que le porteur
Du masque est mort, négligeant
Seulement jusqu'ici de tomber sur le ventre, Visages de l'empire, d'un empire
Pourrissant, esclaves vampires,
Photos de police de damnés.

Avant l'aube: le bourdonnement d'ailes dans la nuit,
Les lumières, la brume, le brouillard: une lumière solitaire
Dans un nuage - hélicoptère? avion de reconnaissance?
Dans le port, les canons
D'un cuirassé gris pointés
Vers le parc, les tentes de l'armée rompent Le vert des arbres avec le vert du camouflage,
Et le globe des Tours Jumelles
Qui en a pris un coup est illuminé
Par une ampoule d'un million de watts
[1].
Les sirènes de police annoncent l'aube en hurlant,
La fumée s'élève des plaques couvrant les bouches d'égout,
Les faisceaux lumineux sur les toits, les bateaux-pompes
Sur les deux fleuves, à l'est, à l'ouest,
Au nord, au sud, les abeilles, les bourdonnements,
Les abeilles qui font prospérer la ville,
Les abeilles, les abeilles sont sur le point
D'arriver, retournant à la ruche.

***

Le chant d'un coq dure plus longtemps que ses ailes,
C'est pourquoi nous écrivons des poèmes, supportons les bébés,
Cherchons l'immortalité pour aller au-delà du corps,
Du temps, de la géographie, de la tribu, pour nous unir à l'univers
Tandis qu'il chante en zigzaguant
Loin, loin, jusqu'au plus lointain tourbillon.
Pas d'ère nouvelle, pas maintenant, pas encore, seuls les gémissements
De l'aube viennent pendant la nuit; la joie arrive avec la lumière du jour,
N'est-ce pas, ma chérie, ma beauté?
Mais voici seulement le reflet de l'aube,
D'où une joie pâle, un lever de soleil squelettique
Contrôlé par le ciel, mon amour.

Donne-moi la main, ma Douleur, et viens avec moi,
Mets mes chaussures, mes sneakers, mes sandales, mes bottes.

L'ignorance ne cesse de croître, prospèrent
La folie et l'erreur, la mesquinerie et le vice.
Le vent et les nuages torturent les gratte-ciel,
Leurs milliers d'yeux fermés dans l'angoisse de l'acquiescence,
Une petite chose, peut-être aussi petite
Que la déchirure d'une feuille sèche entre le pouce et le doigt,
La torsion d'un mamelon de chair mûre,
Un petit crime, une petite annihilation
Complète, totale, rapide.
[1] Il s'agit du globe qui reposait entre les deux tours du World Trade Center avant le 11 septembre 2001. Ce globe est maintenant placé à la pointe de Manhattan, à Battery Park.


PRAISE FOR WHAT REMAINS
Invocation
What a strong angel I seek, my darling
And what a strong angel you are
And she says if you do it to me
I’ll like it, whatever it is,
I won't take it as a reprimand I’ll enjoy it
Don’t hurt me more than you must
To compel submission, I need to obey
I yearn for no choice but to be yours
**
Faces erased of all emotion
Faces devoid of fervor or intent
Faces that convey that the wearer
Of the mask is dead, neglecting
Only to face down fall as of yet
Faces of the empire, the empire
In decay, the vampire slaves
Mug shots of the damned
Predawn: drone of wings in dark
Lights, mist, fog: one lone light
Inside a cloud, helicopter? scout?
In the harbor, a gray
Battleship’s guns pointed in
At the park, army tents break green
Of trees with green of camouflage
And the globe from the towers
Punched hard is spotlighted
With a million watt bulb
Police sirens scream dawn
Smoke rises from manhole covers
Search beams on rooftops, fire
Boats on both rivers, east west
North south, the bees, the drones
The bees who make the city thrive
The bees, the bees are about
To arrive, returning to the hive
**
A rooster’s song lasts longer than his wings
That is why we write poems, suffer babies,
Seek immortality, to go beyond the body,
Time, geography, tribe, to join the universe
As it sings through its twists and turns
Out, out, into the far-flung whirlwind
No new era, not now, not yet, only the dawn
Moans come during the night; joy arrives with daylight
Isn’t that right? My darling, my lovely one
But here only the reflection of dawn arrives,
Hence a pale joy, a skeletal sunrise
Restrained by the sky, my sweetheart
Give me your hand, Sorrow, and come with me
Walk inside my shoes, my sneakers, sandals, boots
Since ignorance is increasingly on the rise
Folly and error, pettiness and vice thrive
The wind and clouds torture the towers
Their thousand eyes closed in anguish of acquiescence
A small thing, as small perhaps
As the breaking of a dry leaf between thumb and finger
The tweaking of a ripe nipple of flesh
A small crime, a small annihilation
Complete and inclusive, though swift

mardi 13 juillet 2010

Arithmétique des couleurs


OEuvre de Bonnard

Arithmétique des couleurs

Et le vieux maître soufi répondit
Prenons la plus parfaite des formes,
L’alpha et l’oméga
Le Alif et le ya
La coupole
Celle dont s’inspirent l’œil et le ciel
La terre et le sein
Ajoutons-y une des couleurs relevées
Par le Grand maître de Murcie
Pour qui toute couleur est un superlatif
Le vert veut dire plus noble
Le noir signifie plus grave
Le blanc est synonyme de meilleur
Le rouge dit plus belle
Et je peins ma coupole en rouge
Non pas celui qui sied aux douaniers et aux gendarmes
Mais celui du Caravage
Celui du quirmiz et des tons qu’il a enfantés
Celui des cerises que chantent les poètes
De la coccinelle dans le silence de son envol
Celui qu’on dit de Florence ou du gingembre
De l’homme épris d’autres lendemains
De l’horizon et des joues de mon amour
Je marie le tout avec mon désir et une coupole
Dont le vert, le noir et le blanc donnent le rouge
Sur cette terre qui est moins bleue qu’il n’y paraît

(Extrait de Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête. Editions du Cygne)

vendredi 9 juillet 2010

Poésie pour tous, toujours et partout (2) Par Giulio-Enrico Pisani


John Singer Sargent : Street in Venice

Poésie pour tous, toujours et partout(2)
Nous sommes tous des passants
Dans mon article du 19 février 2010, intitulé avec une sorte d’à-propos anticipé « La passante de l’Occirient »(1), je vous présentais le recueil de poèmes de Jalel El Gharbi, « Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête », dont j’extrais pour vous notre première passante : « Il y avait la passante / Si sombre en sa beauté / Rachid al-Hallaaq Abû Shâdi, / Le dernier conteur de Damas / Ne pouvait pas savoir que la passante avait pris mon âme ». Je vous rappelais alors qu’El Gharbi voguait fort loin de la cruelle légèreté française de la célèbre passante de Baudelaire et que ses vers nous découvraient une autre cruauté, celle du multimillénaire fatum méditerranéen. Ainsi que l’ai expliqué dans la première partie de cet article, que je terminai en pointant sur la multiplicité des significations possibles d’une métaphore, il n’y a là aucune contradiction.
La passante est belle. Marcel Proust évoque dans « À l’ombre des jeunes filles en fleur », prose, certes, mais combien poétique : « ... la beauté dont on serait parfois tenté de se demander si elle est en ce monde autre chose que la partie de complément qu’ajoute à une passante fragmentaire et fugitive, notre imagination surexcitée par le regret ».
Elle est cruelle. C’est dans le recueil « Les Fleurs du mal » de Charles Baudelaire que nous retrouvons « La passante » la plus célèbre, dont l’immense poète nous dit qu’il ne la verra plus qu’« Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! / Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, / Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! »
Moi-même, pourtant peu porté sur le spleen, dans mon premier recueil, « Amours d’un soir fin septembre »(2), j’ai reconnu cette douleur dans le poème « En passant par Paris », tout en l’allégeant, sinon en la guérissant par le bonheur saisi dans l’instant (carpe diem). En voici la dernière strophe : « Mais le flirt suggéré, gratuite connivence, Le sourire en passant, dénudant mais pudique, Appuyé aux Tuileries et envolé à La Défense, est baiser éternel au souvenir magnifique » . Ici, la permanence du souvenir, source de joie, console de la perte. C’est tout ce qui reste. C’est tout ce qui peut subsister. Mais n’est-ce pas là l’essentiel ?
La passante peut être légère. Dans « Soeur inconnue », encore un poème de mon recueil « Amours d’un soir fin septembre » elle reste éphémère tout en s’inscrivant dans la durée : « Toi la passante, dont le chemin, / jour après jour, toujours le même, / croise ma route, certes, en vain, / depuis trente ans, inconnue, je t’aime. // De ton sourire – c’est tout ce que j’ai – les frôlements distants je chéris. / Tu es comme un sœur, mais un jour, qui sait, / dans l’au-delà ou au paradis / l’amour que nous n’avons pas fait / vêtu d’inceste nous sera permis. »
Elle ne promet rien. Nettement moins pessimiste, Charles Trenet, lui, propose gentiment à sa passante : « Vous, qui passez sans me voir, Sans même me dire bonsoir, Donnez-moi un peu d’espoir, ce soir... » . Le « carpe diem » est ici essentiel, quitte à ce que le « di » (jour) devienne soir...
Elle provoque (plus inconsciente que coquette). Afin de ne pas laisser s’envoler la chance, la belle, notre passante donc, Victor Hugo, dans « L’Âme en fleur » de ses « Contemplations », la provoque à son tour : « Si vous n’avez rien à me dire, / Pourquoi venir auprès de moi ? / Pourquoi me faire ce sourire / Qui tournerait la tête au roi ? / Si vous n’avez rien à me dire, / Pourquoi venir auprès de moi ? » et, plus loin, allant jusqu’à se voir lui-même comme passant, « Si vous voulez que je m’en aille, Pourquoi passez-vous par ici ? / Lorsque je vous vois, je tressaille : / C’est ma joie et mon souci. »
Éphémère, elle ne fait que passer. Dans ses Odelettes, Gérard de Nerval croise la passante en gaieté, celle qu’il évoque dans « Une allée du Luxembourg », un peu comme chez Trenet ou même chez moi, mais la ramène tôt fait à une métaphore de sa propre jeunesse qui s’achève, du temps qui passe, du bonheur qui fuit : « Elle a passé, la jeune fille, / Vive et preste comme un oiseau ; / A la main une fleur qui brille, / A la bouche un refrain nouveau. (...) Mais non, ma jeunesse est finie... / Adieu, doux rayon qui m’as lui (3), / Parfum, jeune fille, harmonie... / Le bonheur passait, il a fui ! »
Elle est parfois tragique. « La passante » mystérieuse du poète canadien Emile Nelligan, revêt le même sens métaphorique que celle de Nerval, mais annonce d’emblée la couleur ou, plutôt, le deuil de son état. Voici donc ce sonnet, si beau que je ne peux l’amputer : « Hier, j’ai vu passer, comme une ombre qu’on plaint, / En un grand parc obscur, une femme voilée : / Funèbre et singulière, elle s’en est allée, / Recélant sa fierté sous son masque opalin. // Et rien que d’un regard, par ce soir cristallin, / J’eus deviné bientôt sa douleur refoulée ; / Puis elle disparut en quelque noire allée / Propice au deuil profond dont son coeur était plein. // Ma jeunesse est pareille à la pauvre passante : / Beaucoup la croiseront ici-bas dans la sente / Où la vie à la tombe âprement nous conduit ; / Tous la verront passer, feuille sèche à la brise / Qui tourbillonne, tombe et se fane en la nuit ; / Mais nul ne l’aimera, nul ne l’aura comprise. »
Elle est insaisissable. Ainsi dans « Les Passantes » d’Antoine Pol, dédicace au fugitif phantasme de l’éternel féminin, mis en musique et chanté par Georges Brassens, la consolation du souvenir n’empêche pas le regret. Je la chantonnais parfois, jeune frontalier, dans le train entre Luxembourg et mon boulot à Troisdorf : « Je veux dédier ce poème (...) À la compagne de voyage / Dont les yeux, charmant paysage / Font paraître court le chemin / Qu’on est seul, peut-être, à comprendre / Et qu’on laisse pourtant descendre / Sans avoir effleuré sa main (...) Alors, aux soirs de lassitude / Tout en peuplant sa solitude / Des fantômes du souvenir / On pleure les lèvres absentes / De toutes ces belles passantes / Que l’on n’a pas su retenir »
Mais toutes ces passantes, et ce depuis Malherbe avec sa « Consolation à M. Du Périer » jusqu’au poète irakien Maarouf Roussafi et son poème « La veuve donnant le sein » ne sont pas chantées par le mot « passante ». Certains poètes préfèrent en effet suivre la réflexion de Mallarmé selon lequel « nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner à peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve ! ». Ceux-là aiment sous-entendre, circonscrire, métaphoriser jusqu’aux métaphores. Passants ou passantes n’y apparaissent qu’entre les lignes et jaillissent du contexte poétique, ou du « non dit », comme dans le fameux « … rose, elle a vécu ce que vivent les roses, / L’espace d’un matin… » de Malherbe. Même absence dans « Angine de Poitrine », de Nazim Hikmet(4), où ce poète communiste turc se projette, sempiternel passant lui-même, dans tous les engagements du monde, « Si la moitié de mon coeur est ici, docteur, / L’autre moitié est en Chine, / Dans l’armée qui descend vers le Fleuve Jaune. // Et puis tous les matins, docteur, / Mon coeur est fusillé en Grèce » . Autre passante non dite : celle de Maarouf Roussafi, que le poète regrette ne pas avoir approché. « Ah que ne l’ai-je pas rencontrée ! / Elle marchait le pas alourdi par la misère... » (5). Elle a passé, certes ; mais, le poète, n’a-t-il pas passé son chemin ? Un passant !
Qu’en est-il en effet des passants, au masculin donc, amis lecteurs ? Ils ne sont pas trop fréquents, convenons-en. Notez, j’en ai évoqué un moi-même dans un poème intitulé « La raquette », un passant de l’amitié, dont je vous fais l’économie pour des raisons d’espace rédactionnel. Pour cette même raison je ne saurais hélas citer plus que les six premiers vers du poème d’« Où est la maison de l’ami ? » de Sohrâb Sepehri, poète et peintre iranien dont le passant cherche l’ami : « C’était l’aube, lorsque le cavalier demanda : “Où est la maison de l’ami ?” / Le ciel fit une pause. / Le passant confia le rameau de lumière / qu’il tenait aux lèvres / à l’obscurité du sable... » (6). Mentionnons aussi les beaux vers dans le « Le Passant fabuleux »(7) de la poétesse belge Béatrice Libert, qui contemple une « Vie brisée / en miettes sur la table / en éclats de jours tordus // Face-à-face entre le Destin / Et le Passant magique / Dont la main sait / Rompre le cou à la folie / Sans lui casser les ailes ».
Bien d’autres « passants » peuplent sans aucun doute le patrimoine poétique. Admettons simplement qu’ils ne crèvent pas l’écran géant de la poésie mondiale. Cependant, quelque soit la signification que l’on donne à ces passantes et passants, elles ou ils restent, comme l’écrit avec perspicacité Jean-Pierre Longre sur la pièce de Queneau « En Passant », « des êtres fugitifs » . Et nous voilà de retour à la « case » Baudelaire : « ...Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté... »
Giulio-Enrico Pisani
***
1) www.zlv.lu/spip/spip.php ?article2252 2) Éditions Schortgen, Esch/Alzette, 1996 3) Lui : participe passé du verbe luire (dans le sens d’éclairer) 4) Éditions Gallimard, 2002, page 89 5) Vers traduits par Jalel El Gharbi 6) Poème traduit par Jalâl Alaviniâ, source : « La Revue de Téhéran » 7) Dans « Il neige dans la nuit et autres poèmes », Édit. Autres Temps, Marseille, 2003