jeudi 27 août 2009

Le Ramadan en Tunisie


Une des merveilles architecturales de la médina. La mosquée du dôme où, enfant, Ibn Khaldoun fit ses études. (rue Torbat El Bey)

Le Ramadan en Tunisie
Il y a deux ans, j’ai écrit ce texte pour le site www.babelmed.net qui en détient les droits. Pour l'essentiel, rien n'a changé. Pour ce qui est des feuilletons, je ne suis pas très au fait de ce que propose la TV cette année.

Ramadan est l’occasion de penser ce qu’est ce mois pour des millions de personnes. Ce n’est pas seulement le mois de la piété ou des bombances. Un des cinq piliers de l’islam, (avec la profession de foi, la prière, l’aumône, le pèlerinage pour qui en est capable) le jeûne est observé par la majorité des fidèles. Certaines estimations avancent le pourcentage de 60 à 70 % de pratiquants. Mais ce qui importe, c’est que le Ramadan dicte son rythme à tous, y compris aux non pratiquants. Bourguiba, qui voulut édicter une fatwa permettant la non observance du ramadan, échoua et, à Tunis, le Ramadhan est une institution fortement ancrée dans les mœurs et dans la culture du pays.
On dit vernaculairement Sidi Ramadhan. On dit Sidi comme pour un saint. Il est vrai que le Ramadhan est le mois saint de l’islam. C’est le mois de la révélation coranique et il comprend surtout la Nuit du Destin, vraisemblablement la nuit du 27 celle où tous les vœux adressés à Dieu peuvent être exaucés. Voici comment il est évoqué dans la sourate 97 Le destin dans ses versets 1, 2 et 3 : Nous l’avons révélé pendant la nuit du Destin 2. Et qui te dira assez ce qu’est la nuit du Destin. La nuit du Destin est meilleure que mille mois. Ce mois est l’occasion d’une grande piété qui, malgré toutes les incitations au travail, ne semble pas s’accommoder avec le rythme du travail dont les horaires sont aujourd’hui écourtés pour permettre aux ménages de préparer la table de la rupture du jeûne. Et les femmes y passent de longues heures. Tout le rythme de la vie s’en trouve changé. Le comportement des Tunisiens se transforme de manière radicale. Le moment clé de la journée est sans doute sa fin. C’est autour de la table, après l’appel à la prière du Maghreb (Coucher de soleil), la famille se retrouve autour de la même table. A l’indolence de la journée succède la ferveur, religieuse pour les uns, culinaire pour tous, ferveur dont le signe le plus évident est la manière avec laquelle les gens se saluent : Chahya Tayba ( Bon appétit) avant la rupture du jeûne et Saha Chribtek (approximativement : A votre santé ). On comprend qu’après une abstinence qui va du crépuscule au crépuscule l’on soit saisi de fringale.
Qu’y a-t-il sur cette table ramadanesque qui puisse être interprété comme signe culturel ? Ou mieux encore : quels sont les éléments communs aux mets du Ramadhan. Reconstituons ensemble les succulences de cette table, on ne manquera pas d’y mettre du lait et des dattes (pour perpétuer la tradition prophétique), du pain de campagne Tabouna (celui qu’on mange depuis 3000 ans en Tunisie et au Maghreb mais qu’on ne mange guère les autres jours), la chorba (soupe). La meilleure, c’est la plus ancienne, c’est-à-dire la chorba d’orge (qui n’est pas sans rappeler la fameuse Harira marocaine), les briks ; les tajines, les olives. Pour la soirée : des crèmes, du sorgho. Et pour le Shour (collation qu’on prend avant l’aube), du couscous au lait et aux dattes, ou du riz.
La table du mois de Ramadhan, réunit pratiquants et non pratiquants autour de ses motifs de la nostalgie. Le Ramadan rappelle le passé, comme dans le verset coranique prescrivant le jeûne pour tout musulman : « O vous croyants ! Le jeûne vous a été prescrit comme il le fut pour ceux d’avant vous. Puissiez-vous être pieux ! » (La Génisse 183).Bien plus que le mois de la commémoration, le Ramadhan est celui de l’identité culturelle. C’est sur l’écran de la TV qu’on guette impatiemment l’appel à la prière, annonçant pour tous la rupture du jeûne. La TV commence par diffuser des émissions religieuses, puis des versets du Coran puis l’appel à la prière, relayé en ville par un coup de canon. Juste après la rupture du jeûne, ce sont des chansons ou des chants religieux, puis une cascade de publicités tournant presque toutes sur des produits alimentaires. Le ramadan est l’affaire de la chaîne officielle (TV 7 dont l’audience bat tous les records au mois du Ramadhan). Même les familles qui ne regardent jamais cette chaîne rompent leur boycottage pendant le mois du Ramadan. Après un flot de publicités (yaourts, soupe, boissons gazeuses, chocolats, beurre, margarine, crèmes, levure, légumes en conserves) qui constituent une véritable incitation à la débauche alimentaire, c’est l’heure des feuilletons. TV 7 se prépare pour le Ramadhan qui semble réconcilier les Tunisiens avec la chaîne pour laquelle ils payent une redevance : longtemps à l’avance, on prépare les spots publicitaires et deux feuilletons de 15 épisodes chacun en plus d’un sitcom de 30 épisodes. Le héros est très populaire Sbou’i incarne le rôle d’un débile de bon cœur et très sympathique. Pendant le mois du ramadhan, les Tunisiens ne regardent quasiment plus les chaînes orientales : MBC, Rotana films ni les chaînes occidentales (françaises).
Les soirées télévisées sont le lot des milieux défavorisés. Ce sont surtout les femmes qui suivent ces feuilletons où il est question de mariage, de divorce et autres soucis. Les hommes préfèrent hanter les cafés où ils sont de plus en plus nombreux à s’adonner au jeu malgré l’interdiction religieuse et pénale du jeu avec mise et où l’on fume surtout le narguilé, cet attribut d’une noblesse aujourd’hui perdue. On a l’air d’un pacha avec le gargouillement de son narguilé. Les pratiquants vont dans les mosquées où ils prient. Dans les grandes villes, surtout à Tunis, le Ramadhan est le mois de la culture. Les soirées animées par le festival de la médina se déroulent essentiellement dans l’enceinte de la médina (autre signe de la nostalgie) et offrent des spectacles tout aussi nostalgiques : cela va des conteurs qu’on ne voit que pendant le mois saint jusqu’à la musique soufi. Pratiquants ou non, le Tunisien se découvre pendant le mois de Ramadhan une vocation soufie des plus profondes.
A la maison de la culture Bir Lahjar, entre la prestigieuse mosquée Zeitouna et le saint patron de la cité Sidi Mehrez, sidi Ramadhan prend une allure hautement culturelle. La médina s’anime. Tout se passe comme si le Tunisien trouvait une trêve à l’étouffante agressivité de la ville. Ramadhan Karim (généreux) dit-on au Moyen-Orient. Ce mois est magnanime qui prend les allures d’une fête. On y retrouve malgré tous les prêches prônant la modération, cette exubérance, ce gaspillage sans quoi la fête n’existe pas et on y trouve aussi une certaine tolérance sociale : même dans les milieux les moins émancipés, la femme peut sortir jusqu’à une heure tardive et, dernière illustration de ce côté festif du Ramadhan, c’est qu’on y oublie toutes les contraintes, de toutes sortes. C’est sans doute pourquoi, pratiquants ou non, les Tunisiens tiennent au Ramadhan, malgré la publicité à la télévision.
Jalel El Gharbi(18/10/2007)
 

mercredi 26 août 2009

Traduire saudade شَجوَ

Sérigraphie de Julio Pomar, artiste portugais.
Saudade : Ce mot portugais réputé intraduisible désigne la nostalgie mêlée de tristesse pour un passé qui peut revenir. Un de ces vagues à l’âme qu’on éprouve en écoutant le fado portugais. Selon le poète Fernando Pessoa « la saudade, c’est la poésie du fado. »
Récapitulons : c’est un sentiment bivalent et associé à la musique. Souvenir mélancolique, lyrique du bonheur. Comme une tristesse du bonheur ou une joie de la tristesse.
Le mot viendrait de la combinaison de deux termes latins : solitudinem ou solitatem (solitude) et salutatem (le salut). Une origine arabe ne serait pas à exclure d’autant plus que le mot « saudade » a été d’abord employé par le troubadour D. Sancho. Ce mot pourrait venir de سويداء qui désigne originellement la bile noire, une des humeurs de l’âme, puis la partie la plus intime de l’affect, du cœur, le coeur du coeur.
Comment traduire « saudade » en arabe ? Nous pensons à شَجوَ qui signifie tristesse recherchée comme celle qu’on recherche dans l’écoute musicale, dans le طرب .
Le شَجو serait à rendre par spleen si ce mot ne comportait pas que du dégoût, de la nausée, de ce que l’on nomme en Algérie et au Maroc زعا ف et que l’on chante si bien dans le rai de Ouejda.
Le شَجوَ résulte d’une douce nostalgie pour un ailleurs ou un autrefois dont on ne sait parfois rien. Ce n’est pas de la nostalgie parce que cette dernière sait ce qu’elle regrette, ce qu’elle désire. Le شَجوَ ne sait ni ce qu’il regrette ni ce qu’il désire. Il serait comme un désir à l’état pur, intransitif que seul l’art peut susciter. Le mot fait partie de cette catégorie de mots qui en arabe signifient la chose et son contraire. Tristesse mais aussi exaltation.
Le شَجوَ serait le désir des artistes, le désir se nourrissant de manque, de vide. Le désir donnant vue sur les sites du silence.

mardi 25 août 2009

رمضان Ramadhan


رمضان Ramadhan

Avant l’islam, les Arabes utilisaient un calendrier luni-solaire d’origine araméenne et qui remonte vraisemblablement à Babylone. Ce calendrier suivait le mois lunaire avec, tous les trois ans, un mois supplémentaire dit mois intercalaire qui permettait de rajouter les jours manquant au calendrier lunaire par rapport au calendrier solaire (11 jours par an).
L’année embolismique النسئ fut sévèrement condamnée par l’islam parce qu’elle donnait lieu à des manipulations : on changeait le calendrier selon que les notables voulaient guerroyer ou nom. Le mot CHAHARشهر vient du syriaque "Sahar" سهر (lune), qui a donné en arabe shahar شهر (mois) et sahar سهر (veillée).
Dans ce calendrier qui regroupait les mois par deux. On distinguait six saisons de deux mois chacune (Automne, premier printemps, hiver, deuxième printemps, été et canicule). Certaines régions d’Arabie connaissait l’année à quatre saisons. Ce calendrier fut réformé au Vème siècle. Le mois de Natik نَاتِق ( à maintes reprises cité dans la poésie préislamique), le neuvième mois, prit le nom de Ramadhan (Ramadha : chaleur, canicule) cette étymologie du mois lunaire se réfère en fait au calendrier solaire. Ramdhan ne doit son nom qu’à la canicule qu’il faisait en ce moment là.
Cette hésitation entre les deux calendriers se trouve même dans le Coran. A la Sourate La Caverne, on peut lire :
وَلَبِثُوا فِي كَهْفِهِمْ ثَلاثَ مِائَةٍ سِنِينَ وَازْدَادُوا تِسْعًا
(سورة الكهف 25)
Ce que je tente de traduire ainsi ;
Or ils demeurèrent trois cents ans à quoi s’ajoutent neuf [ans]. (XVIII-25)
Ainsi, les dormants sont restés endormis non pas trois cents neuf ans mais trois cents puisque
« trois cents ans et neuf » signifie « trois cents » années lunaires + neuf ans, la différence entre les deux calendriers.
Il est à remarquer que Ramadhan, l’ancien Natik, ne faisait pas partie des mois Harams pendant lesquels les Arabes s’interdisaient de guerroyer ( trêve de Dieu), ces mois étaient Moharem, Rajab, Dhou Al Qua’da, Dhou Al Hajja.

lundi 24 août 2009

Tabou ? الحرام

Edvard Munch : Le cri
Tabou ? الحرام
Le présent billet se propose surtout de soulever des questions, de susciter une réflexion. Mon point de départ est une question relevant de la traduction : comment traduire « tabou » en arabe ? La question revient à dire qu’est-ce qui est tabou dans cette culture et surtout ce qui définit l’interdiction ou le tabou musulman.
Le mot rapporté de Polynésie par James Cook a été arabisé et cela a donne tâbou, pluriel tabouhettes. Mais je ne pense pas que l'emprunt suffise.
Quelle est la nature du « tabou » dans la culture arabo-musulmane ? Quel est le sujet tabou par excellence ? Théologiquement, il y a un seul interdit : l’entité divineالذات الإلهية , c’est-à-dire l’essence de la divinité. C’est le seul sujet qui soit interdit parce qu’inconnaissable. La connaissance de Dieu, de l’identité divine, de son essence, de sa « nature » ne peut se faire que par les qualités de Dieu, c’est-à-dire ses noms. Dieu ne peut ni être représenté, ni même pensé. Il est nommé.
Et la sexualité ? Le pouvoir ? L’homosexualité ? L’inceste ? L’argent ?
Une première remarque, c’est qu’il s’agit d’interdits récents. Pour aller vite, ce sont des interdits qui remontent à la décadence. Tout laisse à penser qu’une société fragilisée multiplie les interdits. Les traités de sexologie sont légion dans la culture arabe et on entend aujourd’hui encore qu’il « n’est pas de sujet honteux en matière de religion ». Nous avons même une description détaillée de certains détails de la vie intime du prophète. Il serait donc intéressant de chercher à partir de quel moment le tabou s’est installé. Il est vrai que nous ne connaissons pas de représentation picturale, « d’images » ayant trait à la sexualité, à l’homosexualité. On peut avancer que pendant très longtemps l’interdit ne frappait pas les livres. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à lire le livre de Jahiz Les Animaux. On trouvera, par exemple des récits de zoophilie qu’il serait téméraire d’écrire aujourd’hui. Depuis quand les livres sont-ils entrés dans la zone de la censure ? Je remarquerai juste ceci : l’œuvre de Bachar a été publiée par Cheikh Tahar Ben Achour. Qu’est-ce qui fait que certaines universités (La Zeitouna, par exemple) était plus ouverte que d’autres ? D’où vient ce puritanisme exacerbé ? A quel besoin répond le wahabisme ?
L’homosexualité : il n’y a qu’à consulter le premier manuel de littérature arabe pour comprendre combien elle était répandue.
Le véritable tabou me semble être le statut des parents, notamment celui du père. On trouvera une évocation de l’inceste initial dans le Coran mais point de révolte contre le père.
Ni Œdipe Roi, ni Hamlet, ni les frères Karamazov ne sont pensables dans la culture arabo-musulmane. Le seul à s’être défié de la figure du père, c’est Maari. Dans le Coran, le père est une figure sacrée. Il ne vient même pas à l’esprit d’Ismaël de lui désobéir. Les frères de Joseph ne remettent à aucun instant leur père en question. C’est de leur frère qu’ils cherchent à se débarrasser mais jamais de leur père dont la responsabilité n’est à aucun moment invoquée.
Comment définir le tabou – j’entends celui qui est inhérent à la culture arabo-musulmane- celui frappant la figure paternelle.
Il m’est arrivé de proposer le terme الحرام HARAM. Non pas dans le sens de péché mais dans le sens de sacré « masjid haram », qui ne doit pas être profané « chahr haram », (plus vernaculairement, ce qu’on appelle dans un emploi dévoyé dans les pays du Golfe HORMA , femme qui ne peut être « abordée » parce que mariée. Le mot est ici péjoratif.)
La première caractéristique de ce qui ne doit pas être profané est d’être profane (ou tout au moins apte à être profané). Ainsi donc le propre du tabou musulman est de faire voisiner en lui sacré et profane. Dieu n’est pas un tabou (l’entité divine mise à part), le prophète non plus n’est pas un tabou, la sexualité n’est pas un tabou, l’argent n’est pas un tabou. Le tabou résulte de la contiguïté entre sacré et profane : la mère, le père.

dimanche 23 août 2009

الدينار Le dinar



D’où viennent nos dinars ?

دينار Dinar : monnaie en cours dans nombre de pays du Maghreb, du Moyen Orient et en Serbie. Du grec, δηνάριον. (dinarion) qui a donné en latin denarius aureus (denier d’or). Le denarius a été émis pour financer la deuxième guerre punique contre Carthage vers 212 avant J.C.
Le mot serait passé en arabe par l’entremise du pluriel denarii dont seule la désinence a été supprimée. A moins qu’il ne s’agisse d’un emprunt au grec par le biais du persan ce qui accréditerait la thèse d’Ibn Mandhour qui note dans son excellent Lissan Al Arabs que le mot est persan. Cette dernière hypothèse ne semble pas à exclure.
Le mot arabe (et persan) dinar est donc de la même origine que le mot français « denier ».
Selon Le Trésor de La langue Française ou le Larousse, le dinar remonte au VIIème siècle. C’est le calife Abdel Malek qui émit le dinar, pièce en or pesant un مثقال « Mithqal » soit 4,25 grammes. Cependant, il convient de remarquer que le mot est antérieur aux Omeyyades puisqu’il est cité dans le Coran (III, 75).

samedi 22 août 2009

الطغراء Le Tughra

Le tughra de Soliman le Magnifique.

الطغراء Tughra Tuğra, ou tugra : le mot est turc et il est utilisé également en persan. La langue arabe a tenté de lui substituer le mot طرة . Mais ce nom n’a pas connu la fortune souhaitée, il n’est plus employé dans ce sens et c’est le mot turc qui est resté. Le mot « tughra » désigne la signature des sultans ottomans, mamelouks, persans et tatares. Il s’agit du nom du sultan avec une brève formule glorifiant son règne qu’on trouvait sur les pièces de monnaies ou alors sur le sceau du sultan.
Aujourd’hui, cette signature ne se rencontre plus guère que sous la forme d’une calligraphie de la formule « au nom de Dieu clément et miséricordieux » بسم الله الرحمن الرحيم autocollant que de nombreux véhicules, taxis et camions, arborent.
Sur le plan calligraphique, la tughra (le féminin me semble mieux indiqué) est en écriture Tholoth ou diwani .
Le tholoth est une écriture douce, élégante et fluide. Elle semble être la mieux indiquée pour dire le mouvement. C’est le calligraphe Mustapha Rakem (1757- 1821) qui donne au Tughra sa forme définitive.
Alors que l’un des grands derniers maîtres en la matière est sans doute le calligraphe Hamed Amadi (1891-1982) auteur de trois tughras des plus connus : celle du roi Fayçal d’Arabie, Du Shah Mohamed Rida Pahlavi et du sultan Abdelhamid II.
Le corps de la calligraphie est constitué de cinq parties : la base, l’œuf, les bras, le corps, la fin. Le tout représente une main. Pour comprendre ce qu’est le Tughra, il faut tenir compte d’une différence essentielle entre peintre et calligraphe. Si le peindre reproduit ce qu’il voit (tout au moins dans le cas de la peinture figurative), le calligraphe reproduit ce à quoi il pense. Et en l’occurrence, il s’agit de la main : celle qui signe, qui laisse une empreinte mais surtout celle qui symbolise le pouvoir, exactement comme le signifie en français l’expression « avoir la haute main ». On serait tenté de voir dans le tughra une main stylisée. C’est plutôt la figuration avec des outils non figuratifs qu’il convient de voir.
La réussite du tughra vient de la complexité des impératifs auxquels il obéit beaucoup plus que de la complexité de la composition elle-même. Le tughra doit allier lisibilité et inimitabilité, le tout transcendé dans le besoin de dire la magnificence.

samedi 25 juillet 2009

Chebbi : Le chant du tonnerre انشودة الرعد



Abul-Kacem Chebbi. 1909-1934

Le chant du tonnerre

Dans le calme de la nuit
Quand le recueillement enlaça l’univers
Et que la voix de l’espoir disparut
Derrière les horizons de la rémission
Le tonnerre psalmodia un chant
Que tous les êtres reprirent
Telle la voix de la vérité
Exhortant les profondeurs de la vie
Cheminant avec vacarme
Dans les replis des fleuves
Comme le maître des djinns
Au fond de l’abîme
J’ai alors demandé à la nuit
A la nuit mélancolique et effroyable
Fasciné par la nuit, la belle et étrange nuit,
«Le chant du tonnerre serait-il gémissement et nostalgie
Que chante dans le recueillement l’esprit de l’univers triste
Ou est-ce la force qui chemine
Tyrannique et bruyante
Laissant entrevoir dans les replis de sa voix l’humeur de la souffrance »
Mais la nuit est restée inerte et figée
Silencieuse comme l’étang de la plaine déserte, sans écho
Traduction de Jalel El Gharbi
انشودة الرعد
في سكون الليل لما عانق الكون الخشوع
واختفى صوت الأماني خلف آفاق الهجوع
رتل الرعد نشيدا رددته الكائنات
مثل صوت الحق إن صا ح بأعماق الحياة
يتهادى بضجيج في خلايا الأودية
مثل جبار بني الجن بأقصى الهاوية
فسألت الليل والليل كئيب ورهيب
شاخصا بالليل والليل جميل وغريب
أتُرى أنشودة الرعد أنين وحنين
رنمتها بخشوع مهجة الكون الحزين؟
أم هي القوة تسعى باعتساف واصطخاب
يترآى في ثنايا صوتها روح العذاب
غير أن الليل قد ظل ركودا جامدا
صامتا مثل غدير القفر من دون صدى

lundi 20 juillet 2009

Ne sommes-nous pas tous des migrants ?


Le Zeitung vum Lëtzeburger Vollek publie dans sa livraison du 10 juillet un article de Michel Schroeder consacré à Nous sommes tous des migrants ouvrage dirigé par Giluio-Enrico Pisani et auquel ont contribué Anita Ahunon, Afaf Zourgani, Laurent Fels, Laurent Mignon et moi-même.


Ne sommes-nous pas tous des migrants ?

Il nous faut, dès aujourd’hui et non pas demain, ouvrir toutes nos frontières, non pas par crainte que l’autre viole un jour notre territoire (au fait, aucun territoire ne nous appartient !), mais dans un élan commun de fraternité humaine et universelle.
Aucun territoire ne nous appartient, peu importe notre origine ou notre lieu de naissance, car nous sommes, chacun et chacune, de naissance et d’essence universelle, donc par définition, nous avons « droit de cité » sur la planète entière. Il nous incombe impérativement, et, sans discussion ou discours creux, le devoir d’ouvrir nos portes à nos voisins et voisines, si souvent malmenés par le colonialisme et par la crapuleuse société du profit.
Giulio-Enrico Pisani (et ses ami(e)s) nous invitent à un poignant voyage au pays de la tolérance et de l’ouverture, avec le généreux ouvrage Nous sommes tous des migrants, publié aux Editions Schortgen. (editions@schortgen.lu / www.edi tions-schortgen.lu). Un livre que nous avons le devoir de lire, tant il prend aux tripes, tant il participe à l’humanisation de la race humaine.
Giulio prétend que NOUS SOMMES TOUS DES MIGRANTS, car comment nier, en effet, que sur cette terre tout le monde soit, ou ait été, un migrant, ou bien descende de migrants. Combien a-t-il raison, ce poète, ce philosophe ! Car nous sommes bel et bien de partout, de tous les lieux, de toutes les patries, de tous les territoires, de toutes les forêts, savanes et jungles, de toutes les villes, cités, mégalopoles, de tous les trous perdus, de tout village, cité-dortoir ou encore de chaque lieu-dit. Penser ainsi, est déjà aller vers le respect total et global de l’autre, de la planète mère, de la terre, ce fœtus de la race humaine, cette matrice de la vie et des générations à venir.
Au quotidien, nous assistons, impuissants, au drame et aux tragédies de ceux et celles qui fuient leur pays, afin d’échapper à la misère, à la famine, ou à des conflits. Ces tragédies se jouent au quotidien, en Méditerranée et ailleurs.
Mario Hirsch, Directeur de l’Institut Pierre Werner, dans sa préface au livre Nous sommes tous des migrants, salue ce témoignage, cet échange épistolaire passionnant et passionné entre des gens qui sont des littéraires et des poètes, ce témoignage qui va droit à l’essentiel, beaucoup plus que les comptes-rendus journalistiques et les analyses des spécialistes universitaires. Oui, sur la problématique des migrants, cette publication apporte un éclairage riche, en déclinant tous les aspects de ce drame.
Il est tout à fait exact, comme l’écrit dans sa préface, Mario Hirsch, que les migrations pourraient être un vecteur de dialogue d’enrichissement et de rapprochement entre les peuples, alors qu’au contraire, elles se sont transformées en source de tensions et de malentendus sans qu’on n’y prenne garde. Les migrations, qui auraient pu être, qui auraient dû être une chance pour les pays d’accueil, sont en train de se refermer sur elles comme un piège. C’est à peine qu’on commence à se rendre compte vers quels précipices nous mènent les dérobades, l’inaction, la politique de l’autruche, la mentalité d’assiégé qui se répand un peu partout dans ce qui est devenu la Forteresse Europe, mais aussi la dictature des bons sentiments.
Le livre Nous sommes tous des migrants, publié aux Editions Schortgen, nous propose ainsi des échanges de lettres, d’idées, de missives, entre des personnages et des personnalités du monde des lettres. Qu’ils soient poètes, ethnographes de l’accompli poétique, ou journalistes, les idées et opinions qu’ils véhiculent à travers ce livre sont d’un triste et grave réalisme.
Giulio prétend – et ma conscience lui donne mille fois raison – que ce n’est pas en priant pour les migrants, ni en se donnant bonne conscience par quelques lectures et publications engagées ou manifs symboliques contre les expulsions, que nous parviendrons à une communauté de vision, à ce dialogue fort qui conduit à une prise de conscience ultime et tenace, qui mène à une politique humaine.
Giulio-Enrico Pisani a connu, très jeune, le sort du migrant. Mais à ce sujet, il écrit et dit ou dit et écrit : quoique la pauvreté, la peur, les frustrations, les humiliations que je vécus, ne soient en rien comparables aux indicibles souffrances endurées par bien des migrants d’Afrique, je leur suis très proche. Petit émigrant italien en Suisse, j’étais tout naturellement dans mon égocentrisme d’enfant ma propre mesure du drame que je souffrais.
Oui, les chagrins et déconvenues de Gulio lui semblèrent immenses. Pourtant, loin de l’abattre, cette souffrance tendait à lui donner un sentiment d’excellence vis-à-vis de ses petits camarades autochtones à l’existence douillette et bien réglée. Il a eu un peu l’impression de participer à une aventure, sinon extraordinaire, du moins pas tout à fait commune. Il lui arrivait de s’identifier au Petit Prince, à Mowgli, à Huckleberry Finn, ou à Giorgio, le petit Tessinois et à d’autres petits héros du déracinement.
Certes, avec le temps, une certaine maturité aidant et grâce à des circonstances heureuses, il a pu s’insérer, voire, il le reconnaît, s’embourgeoiser. Mais si les cicatrices anciennes ne font normalement plus mal, elles peuvent se rouvrir devant les souffrances d’autrui. Le journaliste Pisani explique que, aucune époque n’a été tendre avec les migrants. Certes, en d’autres temps, réunis en grand nombre, ils se mettaient en marche vers des terres plus nourricières ou autres eldorados réels ou imaginaires : c’étaient alors les grandes migrations et les invasions barbares et les conquêtes et les colonisations. Des populations entières migraient, mouraient en route ou à l’arrivée. Certains peuples, porteurs de guerre, pillaient, brûlaient, massacraient et se faisaient massacrer à leur tour. Beaucoup crevaient sur place dans les décombres de leurs espoirs évanouis. Certains survivaient, se fondaient dans le milieu local, s’assimilaient ou fondaient de nouvelles civilisations.
Les poètes ont souvent chanté leurs gestes et leurs destins. Mais les voyageurs sans bagages, les exilés sans fortune et les aventuriers sans fortune et les aventuriers de la faim esseulés et quémandeurs eurent rarement droit aux honneurs de la poésie épique. Giulio-Enrico constate que ces migrations là semblent bien être du passé. La géographie politique du monde a changé, s’est figée, comme un vaste champ de terre argileuse mais fertile, tout fendillé par la sécheresse, brisé en milliers de mottes inégales et profondément divisées. La sécheresse, c’est les lois politico-économiques et les cœurs des politiciens, que le sang des persécutés et les larmes des déshérités n’attendrissent pas. Les hommes n’ont pas foncièrement changé. Il y en des bons, de moins bons et des mauvais, mais dans leur majorité, ils ne sont pas si mauvais que ça, seulement terriblement égoïstes et bornés.
C’est justement cette majorité (celle des bornés et des égoïstes) que représentent les décideurs politiques dans nos démocraties que nous croyons si enviables. Elles valent sans doute mieux que les tyrannies, mais que de calcul, que de sécheresse !
Le pouvoir politique en place ces dernières années, pratiquait une politique de l’exclusion.
Les demandeurs d’asile ont été déboutés en nombre. On les renvoyait vers les pays du Sud, alors que nous sommes responsables de bien des situations économiques et politiques désastreuses dans les pays du Sud.
Nous profitons largement des richesses des pays du Sud, nous les avons exploités tout au long de l’histoire de l’humanité et nous les exploitons encore. Nous avons soumis les pays du Sud, à tel point qu’aujourd’hui bien des pays du Sud ont versé dans des dictatures innommables.
Ne nous faudrait-il pas ouvrir nos frontières de plein gré, offrir l’asile au plus grand nombre, si nous voulons éviter qu’un jour prochain nous ne soyons envahis par des centaines de milliers, par des millions d’individus menacés de famine, menacés par des gouvernements militaires radicaux, menacés par le manque d’eau potable !
Quel bonheur pour nos enfants d’apprendre une partie de la culture de ces enfants venus d’ailleurs, de pays où coutumes et traditions sont différentes des nôtres. Le mélange des races et des cultures a été de tous temps un bienfait pour l’humanité. Si nous refusons cela, alors retranchons-nous dans nos villes et nos villages, fermons les frontières, occultons nos fenêtres, barricadons-nous derrière nos portes.
Une question me hante : que deviennent ces enfants qui ont été renvoyés dans leur pays d’origine avec leurs familles respectives ?
L’avenir et le devenir de ces enfants est-il assuré ? Comment vivent-ils la scolarité dans leur pays d’origine, surtout pour ceux et celles qui ont suivi plusieurs années de scolarité dans notre pays.
Que pensent-ils aujourd’hui du Luxembourg ? Le plus grand nom-bre a gardé un bon souvenir de l’accueil chaleureux qu’ils ont connu de la population. Mais en ce qui concerne les décisions politiques prises à leur encontre, alors là, je pense qu’ils vont bouffer du politicard luxembourgeois pendant encore bien des décennies.
A juste raison d’ailleurs !
A quel point leur psychisme n’a-t-il pas été fragilisé à cause de cette dramatique situation ?
N’oublions jamais, que de tous temps, nous avons eu besoin de l’autre, de l’étranger. L’étranger participe à notre édification, tout comme nous participons à la sienne. Ce que l’étranger nous transmet de sa culture, n’a pas de prix.
Les auteurs de ce livre collectif sont :
Alaf Zourgani, née le 23/12/1973 à Casablanca. Cette universitaire (Licence puis DEA en langue et littérature françaises) travaille dans la galerie marocaine d’Art contemporain Al Manar. En 2000, elle a rejoint l’équipe du magazine féminin « Femmes du Maroc ». Elle alimente régulièrement un blog de poésie créé en 2007, Kalam Fil Medina (Paroles dans la Ville) : www.mencasa.blog spot.com
Anita Ahunon, fille d’exilé espagnol, a vécu à Paris, puis dans la région de Perpignan. Elle consacre le plus clair de son temps à soutenir les immigrés, surtout par l’alphabétisation. Elle est membre du bureau national du Groupe Français d’Education Nouvelle. Elle a publié un recueil portant le titre Demain, je serai poète…(Editions Vicenta & Bernard).
Jahel El Gharbi est un universitaire tunisien qui œuvre pour une utopie qu’il nomme Orcident ou Occirient. Il est fortement engagé dans le dialogue des cultures, tout en étant poète, traducteur et essayiste. Il est notamment l’auteur de Claude Michel Cluny, des figures et des masques (Editions de La Différence). http://jalelelgharbipoesie.blog spot.com
Laurent Fels est mem-bre titulaire de l’Académie Européenne des Sciences, des Arts et des Lettres. Enseignant dans notre pays, il consacre la plus grande partie de son temps à la recherche en littérature (poésie française des XX° et XXI° siècles, poésie et philosophies d’Asie et littératures ésotériques). Il est aussi membre du Comité d’Honneur du Courrier International de la Francophilie et collaborateur scientifique des French Studies de l’Université d’Oxford. En 2007, l’Académie Nationale de Metz lui a décerné le Grand Prix de Littérature pour ses recueils Le Cycle du Verbe et Comme un sourire.
Laurent Mignon a appris dès son plus jeune âge que les frontières sont des aberrations de l’histoire. Mignon n’est-il pas fils des deux Luxembourg. (Au fait Luxembourg avec s ou sans s après le g). Spécialiste en philologie orientale, il a bourlingué de Bruxelles à Amman et d’Istanbul à Londres. Avocat d’un humanisme pluriel et engagé, il a collabore a diverses publications en Angleterre, en Belgique, au Luxembourg et en Turquie. Il est l’auteur de plusieurs livres : Neither Shiraz Nor Paris / Lettres de Turquie et d’ailleurs / Pierres et poètes.
Giulio-Enrico Pisani est né en 1943, à Rome. Dès 1951, il a connu le destin de ceux qui vont s’installer ailleurs. Ce qui lui rend plus proche et plus compréhensible le destin de ceux qui fuient aujourd’hui, pour tenter un ailleurs meilleur. Giulio-Enrico Pisani a ainsi vécu en Suisse, puis en Belgique, pour enfin atterrir, en 1964, au Luxembourg. Ce dont nous n’avons pas à nous plaindre, parce que Giluio contribue largement à la scène culturelle de notre pays. Auteur de romans, recueils de poèmes, d’un essai politique, ainsi que d’une essai biographique, son travail littéraire a été distingué à deux reprises au Concours littéraire national. Entre 1990 et 2008, ont été publiés plus de 600 de ses nouvelles, articles, textes courts, poèmes dans la presse et dans des anthologies ou ouvrages collectifs. Giulio-Enrico est entré en politique voici quelques années. www.lsv.lu/lsv_pisani.htm.
Nous sommes tous des migrants de Giulio-Enrico Pisani & C° a été publié aux Editions Schortgen. (editions@schortgen.lu / www.editions-schortgen.lu).
Michel Schroeder
vendredi 10 juillet 2009

mercredi 15 juillet 2009

La donna é mobile (français / italien)


Poèmes de Giulio-Enrico Pisani

GIARDINO APERTO

La donna é mobile,
l’uomo irrequieto,
destino fragile,
giardino aperto.

Va pure, vieni,
alma curiosa,
passati i fieni
lei si riposa
dal volo estivo
vers’orizonte,
che sempre schivomai troverá.

Stanca di fuori,
un po’ delusa,
torna tra i fiori,
che mai oblió.

JARDIN OUVERT


La femme va et vient,
l’homme est sans trêve,
destins fragiles,
hors du jardin.
Va, viens, voyage,
âme curieuse !
Après les foins
repos, repose
du vol estival
vers l’horizon
toujours fugace,
pis, introuvable.

Las du voyage,
sens déçus, sans sous,
sens dessus dessous,
reviennent aux fleurs
jamais oubliées.

mardi 16 juin 2009

Après le colloque, le livre... Sur "L'identité européenne et les défis du dialogue interculturel"


L'abbaye Neumünster où s'est tenu le colloque.

Après le colloque, le livre (1) ... sur
«L’identité européenne et les défis du dialogue interculturel»

Giulio-Enrico Pisani.

Huit mots et deux brèves journées pour dépasser, grâce à la prise de conscience de la vitale symbiose des cultures d’Occident et d’Orient, du Nord et du Sud, ces particularismes, frilosités et replis identitaires qui finissent toujours par devenir, comme le craint Amin Maalouf, meurtriers!(2) Et ce n’est pas le seul défi qui se posait aux organisateurs, auteurs et orateurs de ce colloque des 21 et 22 septembre 2007. Focalisé à l’époque sur les interventions de Jalel el Gharbi et de Laurent Mignon (les seules auxquelles j’eus l’occasion d’assister), je ne sus pleinement saisir la formidable dimension culturelle d’un symposium obligé de transcender clivages idéologiques et approches politiciennes. Dimension respectée, disons, à peu d’exceptions près. Heureusement, ces exceptions ne réduisent en rien la valeur d’une grande majorité des interventions ni de l’ouvrage dans son ensemble. On ignorera simplement les pages 12 à 56, (prosélytisme + auto-encensement) et 211-217 (philippique) qui n’ont rien à faire dans un ouvrage souhaité respectueux et cofondateur d’une oekoumène culturelle. Autre petit bémol: seulement trois ou quatre des participants, sur une bonne quinzaine, peuvent être considérés représenter le monde musulman. Aussi, quelque ouverts et universalistes soient presque tous les intervenants européens chrétiens ou agnostiques et généreuse leur approche, l’optique qui prévaut est occidentale. C’est dire combien une réédition de cette notable expérience s’impose, mais qu’elle devra compter davantage de participants du sud et de l’est méditerranéens.
Bon, assez bavardé. Ouvrons donc l’ouvrage sur l’excellent avant-propos de Roberto Papini et de Mario Hirsch. Destinée à lancer un projet plus qu’ambitieux, leur intelligente mise en route pose notamment la question: «Qu’est-ce qu’aujourd’hui l’Europe?». Mais dresse aussi un constat navré: «Le processus de Barcelone qui devait promouvoir la collaboration des sociétés civiles plus que des gouvernements n’a pas tenu ses promesses». Et elle s’achève en posant une importante prémisse: «La Méditerranée fait partie de notre horizon».
J’ignore les trois avant-propos suivants (superflus), une introduction générale qui n’introduit pas grand-chose et dont la plupart des intervenants ne tiendront aucun compte, ainsi qu’une première intervention qui frôle le ridicule et entre dans le vif du sujet. Et ce sujet tellement vaste, polyculturel et diversifié, que d’éminents intellectuels mirent deux journées entières à en présenter quelques aspects, a été parfaitement introduit par Pietro Adonnino. Il serait bien entendu vain de vouloir le cerner en quelques colonnes. Aussi limiterai-je ma présentation de sa brillante intervention, comme des suivantes, à quelques phrases et mots-clés.
Et celle de Pietro Adonnino l’est particulièrement, intéressante. Il pose en effet la pierre angulaire du colloque en exaltant le dialogue interculturel et en essayant de définir les particularismes, identités et traditions, reconnaître leur importance, mais aussi leurs dangers. «La définition que j’ai proposée (de l’identité européenne) englobe la culture en tant qu’expression des diversités, des dépassements des connexions qui divisent et de la recherche de ce qui est commun», dit-il. Il n’évite toutefois pas certaines contradictions.
L’orateur suivant, Traugott Schoefthaler, n’hésite pas, lui, à mettre les «bâtisseurs» et «capitaines» de l’Europe face à leurs responsabilités devant le fossé qui s’est creusé entre les citoyens et les dirigeants européens. Plus porté à faire confiance à l’homme qu’à la religion, il affirme que la concorde entre les cultures passe par l’abandon de leurs prétentions sur un monopole de la vérité par les religions, source permanente de courants violents. Et il stigmatise ceux «qui favorisent, conscients ou non, un repli identitaire de l’Europe, visé par un courant clérical qui cherche à rétablir une identité de "l’Occident chrétien" au détriment de la vision d’une Europe ouverte sur le monde.
Nathalie Galesne, montre de son côté avec une belle clarté, qu’une Europe de dialogue des cultures doit commencer par se voir dans le regard des autres. «Après la chute du mur de Berlin», affirme-t-elle, «cet universalisme (dont se réclamait l’Europe) est mort au profit de l’identitaire et du relativisme culturel qui laisserait entendre que certaines cultures seraient supérieures à d’autres.» Mais aussi «La mondialisation techno-économique s’avère être une balkanisation politico-culturelle (...) L’Europe se montre de plus en plus incapable de décliner sa relation à l’autre, de fédérer les énergies et les diversités autour d’un grand projet dont elle serait la force motrice. Autocentrée, autoréférentielle, profondément ignorante des autres systèmes de pensée (...) sourde aux raisons de l’Autre...».
À son tour, Jean-Jacques Subrenat, qui nous présente «L’Union Européenne dans son voisinage», dresse un tableau assez critique, mais peut-être un peu «soft» des politiques et attitudes européennes de voisinage. Il examine en détail les nombreux problèmes soulevés par les élargissements successifs de l’UE et leurs variantes futures. Pour ce qui est du rapprochements culturel, il propose des solutions basées sur une laïcité tolérante et des limites à la fois géographiquement et culturellement raisonnables, terme qui n’exclut pas une certaine frilosité et quelques réticences..
Quant à Mohamed Arkoun, son «L’Islam face aux défis de l’Europe et de la modernité» est un discours extrêmement intéressant, mais qui m’apparaît trop complexe, savant et perdant part de son effet dans l’abstraction. Il eût gagné à être plus accessible. Et ce d’autant plus que le principe de «solidarité historique» porté par Arkoun est primordial et donne à ce français kabyle d’Algérie la dimension d’un pont entre les cultures à l’instar de ces «européens» d’ailleurs que sont Amin Maalouf, Omar Ba, Slimane Zeghidour, Hamid Skif et bien d’autres.
Jalel El Gharbi, présente alors «Les nourritures de l’incompréhension», que mon article dans la Zeitung du 28.9.2007 a pu vous faire connaître. El Gharbi ne peut à son tour que tristement constater: «Le projet humaniste qu’était la construction de l’Europe s’est transformé en projet identitaire...» Conséquence de cette évolution et du manque de compréhension occidental de l’importance d’une entité arabe laïque et progressiste: «... Aujourd’hui, seul les intégristes ont un projet». Faut-il s’y résigner ? Non, mais l’espoir vient peut-être d’ailleurs. Aussi, dans un tout autre registre, mais toujours dans un cadre éminemment humaniste, c’est la perception poétique du voyage, de l’élan vers l’autre, qui permet à l’homme de transcender ses différences et différends. C’est d’ailleurs cette poétisation des migrations qu’il exprima à l’époque, qui m’inspira l’essai poétique collectif «Nous sommes tous des migrants» paru en mars dernier.(2)
De son côté, Giuseppe Motta nous fait quitter un moment les rives de la Méditerranée vers la mer noire et plus au nord et à l’est encore, pour nous plonger dans le grand casse-tête russe. Après un brillant scorcio sur l’histoire de ce grand peuple il examine avec pertinence les rapports d’amour-haine/Hassliebe entre l’Europe occidentale et la Russie. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Tous les accords seraient possibles et souhaitables, mais toute idée de fusion resterait utopique.
Laurent Mignon, dont l’intervention a fait également l’objet de mon article du 28.9.2007, nous montre avec «L’orientalisme revisité» toute l’ambiguïté du mouvement orientaliste qui, historiquement, sous des abords orientophiles serait, comme l’affirmait Ahmed Mithad Efendi, l’aspect scientifique d’un projet visant à conquérir et dominer l’orient. Un engouement romantique – à la Pierre Loti – de l‘Orient serait du même ordre. Selon Mignon, une approche moderne et constructive des orientaux devrait comprendre en Europe notamment l’identification, le décryptage et l’analyse des préjugés et stéréotypes sur l’Islam, ainsi que l’étude de leur émergence.
Penchons-nous pour finir sur l’excellente conclusion de Paul Valadier s.j., dont le texte progressiste s’inscrit en faux contres les approches bigotes de certains intervenants cités, mais non nommés, plus haut. Selon lui les cultures ne dialoguent pas, mais des personnes s’en réclamant le peuvent: «Ces personnes constituent des ponts». Revoilà l’appel de Schoefthaler, de Maalouf qui les qualifie de passerelles, ainsi que du "collectif" de «Nous sommes tous des migrants»(3)! Valadier stigmatise les tendances à l’uniformisation et de soumission à la pensée dominante. Dialogue interculturel et recherche de convergences ne doivent «pas aboutir à un nivellement, mais au contraire à l’estime et la valorisation des différences enrichissantes pour tous...». Mais il ne faut pas que cette ouverture permette d’«entretenir au sein des cultures de redoutables formes de fondamentalisme ou d’intégrisme en réaction à ce que certains considèrent comme de nouvelles et subtiles formes d’impérialisme...»
Et ma conclusion à moi, amis lecteurs, c’est que «L’identité européenne et les défis du dialogue interculturel» est un formidable ouvrage qu’il faut avoir lu. À l’exception de quelques superfluités mineures que leur parti pris vous fera écarter d’un haussement d’épaules, les textes qu’il contient ont tout ce qu’il faut pour favoriser la promotion et le rapprochement des civilisations.

1) 268 pages, Édit. Saint-Paul, 2008, 20,- EUR., comm. en librairie ou à l’Institut Pierre Werner, Centre Culturel de Rencontre Abbaye de Neumünster, Bâtiment Robert Bruch, 2e étage, 28 rue Münster, L-2160 Luxembourg, tel. 490443-1 ou mail info@ipw.lu
2) sur Amin Maalouf : «Les identités meurtrières», essai auquel se réfère également Traugott Schoefthaler, lire mon article «Le Pont Maalouf II. Un auteur visionnaire» - Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 9.5.2009 (en ligne sur http://www.zlv.lu/)
3) «Nous sommes tous des migrants» essai poétique épistolaire coécrit par Jalel El Gharbi, Laurent Mignon, Anita Ahunon et Afaf Zourgani et moi-même, 102 pages, 12,- EUR., Éditions Schortgen.


Roberto Papini est membre du Comité Scientifique de l’Université LUMSA, Rome et Secrétaire Général de l’Institut International Jacques Maritain
Mario Hirsch, ancien rédacteur en chef du Lëtzebuerger Land, est directeur de l’Institut culturel européen Pierre Werner et la cheville ouvrière de ce colloque
Pietro Adonnino a été professeur à l'Istituto Universitario Navale di Napoli, est professeur à l’Université “La Sapienza” à Rome et Président de l’Institut International Jacques Maritain
Traugott Schoefthaler a été Secrétaire Général de la Commission à l’UNESCO et directeur de la Fondation Euro-Méditerranéenne pour le dialogue entre les Cultures Anna Lindh
Nathalie Galesne est directrice pour la France et Rédactrice en chef du magazine méditerranéen Babelmed.net
Jean-Jacques Subrenat, ambassadeur de France de 1995 à 2005, est actuellement Président du Conseil scientifique (2007~) de l'Institut Pierre Werner
Mohamed Arkoun, lauréat du Giorgio Levi Della Vida Award 2002 de l’Université de Californie, Los Angeles, est professeur à l’Université La Sorbonne, Paris II
Jalel El Gharbi, qui dirige sur le site du magazine Babelmed la rubrique régulière de poésie Les Transports poétiques, est poète, professeur de littérature à l'Université de la Manouba et l'un des meilleurs critiques de poésie française contemporaine.
Giuseppe Motta, professeur d’histoire d'Europe orientale à la Faculté de Langues e Littératures étrangères à l’Université des études de Bergame, s’occupe particulièrement de la défense des minorités ethniques en Europe centre-orientale.
Laurent Mignon, poète et professeur adjoint à l’Université Bilkent d’Ankara en littérature turque et ottomane du 19è et 20è siècle et littérature comparée turque et arabe, entrera sous peu comme maître de conférence en langue et littérature turque et ottomane à l’Institut Oriental de l’Université d'Oxford.
Paul Valadier s.j. est philosophe, professeur à l'Université catholique de Lyon, ancien professeur émérite au centre Sèvres (Paris), ancien rédacteur en chef de la revue «Études».

lundi 1 juin 2009

Pourquoi écrire ?


Pourquoi écrire ?
Lancinante question qui, semblant interroger la raison d’être des choses, confine au silence et touche à ces zones où commence le néant. Ci-dessous la réponse de mon ami Laurent Fels, poète luxembourgeois, à cette question.

La question se trouve au centre même du processus créateur. Doit-on dire avec Saint-John Perse : « À la question toujours posée : 'Pourquoi écrivez-vous ?' la réponse du Poète sera toujours la plus brève : 'Pour mieux vivre' » ? Personnellement, je pense que l’écriture n’aide pas à mieux vivre. Au contraire. C’est autour de la névrose que se cristallise le symbole qui, dans une phase ultérieure – c’est-à-dire après être passé par le kaléidoscope de l’inconscient – constitue le premier fragment d’une œuvre à venir. Il faut avoir vécu beaucoup de moments de solitude et de désespoir pour que le premier vers d’un poème, voire le premier mot d’un vers puisse s’écrire. Et encore. Avec le temps, on mûrit et on devient plus sélectif. On élimine certaines choses dérangeantes. On se rapproche de plus en plus d’une poétique du dépouillement. Car c’est lorsque le cœur éclate en silences que l’œuvre prend forme dans les tréfonds subliminaux et jaillit – à des instants très rares dans une vie humaine – comme un geyser à la frontière d’un désert de glaciers. Ce moment n’existe peut-être qu’une seule fois dans la vie d’un écrivain et c’est à ce moment-là qu’il produit un chef-d’œuvre.
Laurent Fels

samedi 30 mai 2009

Voir Naples...



Université de Naples. Vue de son prestigieux Palazzo Du Mesnil. Photo Risotto al Caviale.


Un grand merci aux autorités académiques de l’Università degli Studi di Napoli L’Orientale, notamment au Professeur Agostino Cilardo.
Un grand merci à mes collègues et amis : l’éminent Professeur Mario Petrone, l’éminent Professeur Bartolomeo Pirone, Madame Maria Cerullo.
Mes remerciements vont également aux étudiants de mes collègues italiens.
Un grand merci au consul de Tunisie qui a tenu à être représenté par notre dynamique attaché culturel, Mr Mohamed Ben Youchaa.
Un grand merci pour leur accueil et leur exceptionnelle qualité d’écoute.
En les assurant de mon dévouement amical.

dimanche 24 mai 2009

Hergla de Lorand Gaspar


Le cimetière marin de Hergla

Hergla
Petit village blanc aux portes bleues sur un balcon de mer. Au bout des maisons, sous une mosquée équarrie dans la même blancheur, un cimetière descend de ces tombes de chaux, toutes semblables, escalier riant jusqu’à la mer. Là l’écume des vagues et celle de la mort se confondent. Pas un arbre, pas une ombre. Tout est clair, plus clair que jour, c’est la nuit, le néant passés à la chaux. Rien de ces méandres, de ces marbres aux inscriptions dorées, toutes ces coulisses qui nous cachent l’étendue, de nos cimetières. Ici l’inconnu est aveuglant. Comme si l’opacité battue par le soleil devenait aérée, lucide. Cette légèreté qui reste de nos secrets – ferments qui bougent au-dedans de la pesanteur, images brûlées dont la lumière est d’eau et de cailloux - , de ces paroles dans le vent quand s’use le contour d’une chose.
Lorand Gaspar : Feuilles d’observation. Editions Gallimard. P. 159

vendredi 22 mai 2009

Quelques villages 1 Hergla



Quelques villages 1
Hergla : La mer. Le cimetière marin. Ici, sur cette côte qui va de Hergla jusqu’à Mehdia en passant par Lamta on apprécie de mourir près de l’étendue bleue. On ajointe ainsi éternité et bleu, éternité et mer.
La mer a conservé sa teneur en silence, malgré le rythme des vagues et un moteur lointain. La place du village rappelle ses origines berbères. Ici on travaille l’alfa qu’on va chercher dans les lointaines steppes. On travaille la poterie. Quelques beaux restaurants.
Et une belle mosquée qui surplombe le village. Et partout des fleurs, des bougainvilliers surtout. Tout est fleuri. Lorsque le poète Lorand Gaspar visita ce village qui l’a beaucoup charmé, il n’était pas fleuri.
Ici le bleu est de rigueur.
Récapitulons : Hergla voisine avec l’étendue, le bleu, les fleurs et le sourire.

vendredi 15 mai 2009

José Ensch, Glossaire d'une oeuvre.






Le 8 mai 2009, Ian de Toffoli publie un article dans le d'Lëtzebuerger Land (Luxembourg) où il présente le dernier ouvrage de la grande poétesse José Ensch ainsi que l'essai que je lui ai consacré. Le titre reprend un mot que j'ai eu le plaisir de lui adresser.



« On ne peut parler du poème que poétiquement »


Les Façades, le dernier recueil, posthume de José Ensch, et José Ensch : Glossaire d’une œuvre. De l’amande… au vin de Jalel El Gharbi
Ian de Toffoli
José Ensch est morte il y a plus d’un an. Mais les hommages, les témoignages d’admiration, les gages d’amitié continuent à se multiplier. Un an après sa mort, la douleur reste inconsolable.En février ont paru Les Façades (éditions Estuaires), un recueil des derniers poèmes de José Ensch, écrits entre septembre 2007 et janvier 2008, et José Ensch : Glossaire d’une œuvre. De l’amande… au vin, un livre qui allie commentaires, interprétations et réflexions poétiques sur l’œuvre de la poétesse luxembourgeoise, écrit par Jalel El Gharbi, professeur à l’Université de Tunis, essayiste qui s’est déjà plus d’une fois intéressé à des textes luxembourgeois, et proche ami de José Ensch.
À la question de sa première rencontre avec la poétesse (c’est par hasard qu’il a lu un de ses poèmes ; il est interpellé ; il lui écrit une lettre, lui faisant part de sa lecture du poème) il répond : « Un jour, nous nous sommes rencontrés chez elle. Et c’est comme si nous nous étions toujours connus. Nous avons parlé de poésie. À un certain moment, le mot ‘silence’ est venu dans la discussion. Nous étions au bord du silence. Cette impression d‘avoir tout dit. Depuis, ce fut une amitié à toute épreuve. »
Son livre, son glossaire, son dictionnaire comme il dit dans l’avant-propos, se veut donc moins une grille de lecture qu’un carnet de notes, accompagnant le texte de la poétesse plus que ne l’expliquant. Bien sûr qu’il s’agit d’analyses et d’interprétations, mais dans cet ouvrage se décèle surtout quelque chose comme une connivence poétique. La méthode est la suivante : chaque entrée (par ordre alphabétique, de la lettre A à la lettre V) est un mot ou une expression tirée d’un texte de José Ensch. Ceux qui connaissent ses poèmes s’attendent à certains mots-clés : bleu, chant d’oiseau, la préposition de, la conjonction et, mer, mort, voici. Ils seront surpris par d’autres entrées : lucioles, palimpsestes, tour magne, vert-de-grisé, viride.
Il est intéressant de voir que l’auteur du glossaire s’est autant passionné pour les grands sujets que José Ensch a travaillés, repris, répétés tout au long de ses recueils (ne dit-on pas que les vrais grands auteurs sont ceux qui ressassent un même sujet dans tous leurs livres ?) que pour les mots et expressions plus rares ou frappantes, archaïsmes, mots composés, échos, résonances et renvois poétiques (à Hugo, à Rimbaud, à Supervielle) que le lecteur n’identifie pas toujours. D’autres entrées auraient pu être ajoutées à la liste : enfant, ciel, etc. On s’imagine aisément la difficulté du choix pris par l’auteur.
La grande force de ce glossaire est la mise en œuvre de l’idée qu’ « on ne peut parler du poème que poétiquement ». José Ensch : Glossaire d’une œuvre. De l’amande… au vin est, sans au­cun doute, un travail académique, un ouvrage de critique littéraire.
Jalel El Gharbi rend compte de l’œuvre de José Ensch en se servant de la rhétorique, en expliquant par exemple la prédilection de la poétesse pour les figures du zeugma (contigüité de choses distantes ou hétéroclites), de l’oxymore, de l’hypallage (la qualité d’un objet attribuée à un autre), de l’hendiadyn (figure difficile à décerner qui transforme par exemple un substantif et son épithète et deux substantifs coordonnées ; voir le premier vers de l’Enéide : « Je chante les armes et l’homme qui… »), et autres figures. L’auteur montre comment, chez José Ensch, le mot désigne souvent à la fois son référent et se désigne lui-même en tant que signe. « Dit autrement, écrit Jalel El Gharbi, la pomme – tout comme le pain – se donne à déguster jusque dans sa réalité phonique », et morphologique d’ailleurs, faudrait-il ajouter. Les notes en bas de page, les renvois aux textes et recueils de la poétesse luxembourgeoise ainsi que les renvois aux auteurs qu’elle admire ou cite, sont nombreuses.
Mais « si académique veut dire prosaïque, répond encore Jalel El Gharbi à la question de la langue et du ton très poétique de son glossaire, la recherche ne peut rendre compte du poétique. On ne peut parler du poème que poétiquement ». D’où cette langue très loin de toute austérité académique, parfois légèrement énigmatique elle aussi, comme si elle avait mue au contact avec la poésie de José Ensch, usant de figures elle aussi, comme par exemple l’antimétabole (une inversion de mots) dans cette phrase sur le caractère livresque du monde dans les textes de José Ensch : « Ce qui se trouve affirmé ainsi, c’est l’essence textuelle de la nature, l’essence naturelle de l’écriture. » Le résultat est un ouvrage qui allie poésie et académisme de façon tout à fait remarquable.
Mais n’oublions pas le dernier recueil, posthume, de José Ensch, Les Façades, paru en même temps que le glossaire. Le livre ouvre sur une description de la poétesse, assise dans un jardin, dans le soleil matinal. Lieu de prédilection. On pense aux oiseaux dans ses textes, aux nombreuses évocations du ciel. Et en effet, certains sujets, méditations, thèmes et motifs, reviennent dans ces ultimes poèmes, écrits durant les derniers cinq mois de la vie de la poétesse. Il y a la présence des instruments de musique, cette invitation à une poésie de plus en plus orale, souffle presque, air, mélodie.
Certaines hantises reviennent aussi : souvent les textes apostrophent un enfant inconnu. Plusieurs poèmes sont accompagnés de reproductions de pages manuscrites, petites pages arrachées à des agendas, remplies de ce petit gribouillis qu’est son écriture, avec les habituelles ratures, corrections, traits ou flèches censées lier ou inverser l’ordre des vers.
José Ensch a encouragé l’ouvrage de Jalel El Gharbi. C’est elle qui a proposé l’artiste Iva Mrázková, pour les illustrations du livre. Elle a pu lire certaines des entrées. Le glossaire aura finalement été achevé sans elle. Ainsi de ses derniers poèmes. Ces deux livres sont de très beaux hommages. Le vide que sa voix a laissé en se retirant se ressent tout à coup plus brutalement.
José Ensch, Les Façades, Éditions Estuaires, février 2009, 68 p., ISBN 978-2-9599704-9-8
Jalel El Gharbi, José Ensch : Glossaire d’une œuvre. De l’amande… au vin. Institut Grand-Ducal, Section des Arts et des Lettres, février 2009, 120 p., Conception et réalisation du livre : MediArt, ISBN 2-9599749-9-9

Pour commander le Glossaire :
http://www.mediart.lu/index.php?id=6

samedi 9 mai 2009

Réaction de Gaspard Hons


Nicolas Poussin : L'Inspiration du poète

Je reçois à l'instant la réaction de notre ami Gaspard Hons à mon billet et aux réactions de CP et de Giulio-Enrico Pisani. Merci Gaspard.

Voici quelques fragments “ramassés” dans le beau désordre par un esprit ne suivant aucune piste, un rien coq-à-l’âne. La matière est tellement dense pour “ esprit “ qui vagabonde.
Méditation sur la pensée en la pensant. Je me vois en train de penser. Suis-je déjà hors de moi, me suis-je sorti de moi-même? Je suis parfois le moteur, d’autrefois je suis lancé par le moteur. Le moteur propulse-t-il, suis l’objet propulsé. Le mouvement, la matière ? Comme pour le “vide”, le mouvement, la matière sont-ils habités? Cette question Juarroz la pose dans ses poèmes. Je voudrais toucher comme je touche la matière, le mouvement.
La réaction de CP, corps-mémoire, sa trace invisible ne va-t-elle pas en ce sens, il rejoint l’ami Jalel. Se passer d’alibi. Ne rien rejoindre, en rejoignant (en me rejoignant). Quelque chose fait signe, la pensée me fait signe, elle est déjà signe.

Le bonheur de la pensée, écrit encore Jalel l’ami lointain, pourtant si proche, je l”enferme dans ma cabane intérieure, qui déjà m’enferme. Je suis prétentieux, de là je parle au monde, tout en me parlant. Je parle en silence.
Giulo (j’ai marché longuement à Rome), j’y ai tracé un sillon avec ma charrue archaïque et imaginaire (comme les frères Rémus et Romulus) Ritte était là, je l’ignorais, je n’en avais pas conscience. Giulo a fait le rapprochement (j’en suis ému) ( il me reste quelques exemplaires de ma traversée labyrinthique de Rome - je donne à qui le désire avec plaisir)

Je trace sans arrêt le sillon qui est déjà devant moi. Je m’inscris actuellement dans la recherche de la rose du temps. Le temps, la rose, le sillon, la charrue bien-aimée, l’être.
Je déteste parler en JE, je préfère le TU. J’ai abusé du JE, je m’en excuse.
Que dire, merci et amitié.
Gaspard

mercredi 6 mai 2009

L'Esprit du boeuf de Gaspard Hons

Temple de Natamandir (Inde)

L’Esprit du bœuf est un petit recueil de moins de vingt pages publié par Gaspard Hons ; c’est une grande méditation sur la pensée. Cela tient de la pensée pronominale, je veux dire la pensée tout à la fois sujet et objet. Son propre objet. Tout est dans ce mouvement immobile qui permet à la pensée de se penser, de se voir en train de se penser. Or le propre de l’esprit étant d’être imprévisible, on le voit ici prendre d’autres formes, revêtir les traits de son allégorie : le mouvement.
Tous les aphorismes constituant ce recueil comportent un mot référant au mouvement, au cheminement :
« la pensée meut la roue de l’existence comme la roue d’un char invisible joint le fini à l’infini » dit le premier aphorisme.
Le mouvement en question est celui de la roue. La roue fascine le poète. Son mouvement ne la mène nulle part ; il ne « fait » que la roue. Elle ne tourne pas pour elle-même. La roue est transitive : elle est mouvement pour l’autre. Il y a de l’abnégation dans son faire :
« toute pensée est vaine où une roue ne tourne que pour elle-même et non pour faire tourner »
Plus loin, le poète reprend la définition que donne Malevitch de l’esprit : « mouvement de la matière ». Ce que Gaspar Hons apporte de plus, c’est que ce mouvement doit se passer d’alibi comme le suggère l’aphorisme final : « même s’il n’y a rien à franchir, jette un pont. »
Il y a autre chose que ce recueil ne dit pas : le plaisir de la pensée. Son bonheur. Le bonheur qu’il y a à retrouver çà et là un trait d’esprit de Khayyam, de Maître Eckhart ou de Lao-Tseu. Tout cela suggérant que la pensée est une et que le bonheur de la pensée, multipliée à l’infini, est un.

Ce recueil peut être obtenu auprès de la revue La Porte. Poésie, art et littérature.
Adresse : Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin, 02000 Laon

jeudi 30 avril 2009

Traduit du matin


OEuvre de Jérôme Bosch


Où chercher l’amande
Pouvant loger les loups
Qui nagent
Les poissons de Bosch
Qui volent
Et dans la hâte
Ne pas dégrafer l’été du songe
Ne pas défaire la tresse
Qui tient les cheveux de la nuit
Et voir vaguement
Le rêve hypertrophié
Sous les traits du cauchemar.

jeudi 23 avril 2009

Julio Pomar : portrait d'un peintre.


Sérigraphie de Julio Pomar

Pomar

Depuis qu’il est entré en peinture, Julio Pomar, peintre portugais né en 1926, n’a eu de cesse de relever ce défi d’être tout à la fois fidèle à lui-même et en perpétuel changement. Sa peinture, une mutation permanente qui, à aucun moment, n’induit un déni de soi, s’inscrit dans la perspective mallarméenne de l’être se muant en lui-même. Pomar sera toujours resté un puissant coloriste. Je pense surtout à la force du rouge en quoi je vois comme un écho d’un de La Tour ou d’un Rembrandt ou encore à son traitement de l’ombre. D’où viennent ces couleurs ? Ils sont moins souvenirs d’autres palettes qu’expression d’une propension à donner à voir les couleurs sous une forme immaculée, comme ce bleu des portraits qu’il a fait de Frida Kalho. Pomar la dévêtit pour la mettre dans un bleu paradis (pour penser au « vert paradis » baudelairien). Pour parler de ce peintre, il convient d’évoquer les poètes au moins tout autant que les peintres.
Pomar s’inscrit dans une filiation qui se veut non datée. C’est sans doute pourquoi l’horloge qu’il représente dans « Le temps de cuisson » (1992) affiche une heure illisible. Si l’on postule que l’horloge est figure d’une mise en abyme de l’oeuvre, cela signifie que Pomar ne se rattache à aucune lignée ou tout au moins pas à une lignée autre que celle de ses modèles. Ce sont les modèles qui font le peintre. Dans son ouvrage, Les Mots de la peinture, Pomar se dit la « proie » de ses modèles, « les beaux rapaces ». Une précision : ils le font ou le défont, ce qui dans les deux cas signifie qu’ils le refont.
Dans la galerie de figures à quoi il donne vie, figurent surtout les poètes : Fernando Pessoa, l’homme aux mille noms, Stéphane Mallarmé, Charles Baudelaire et, plus près de nous, Claude Michel Cluny. C’est en portraitiste que Pomar ressemble le plus à lui-même. Dans tous ces portraits, le trait est abstrait, le détail vient d’un je-ne-sais-où d’inquiétant mais le tout est réaliste et a un je-ne-sais-quoi de rassurant. Chacun des modèles demeure reconnaissable. Baudelaire par Pomar demeure Baudelaire ; Cluny par Pomar demeure Cluny, surtout celui qui rend hommage au peintre du Portugal et d’ailleurs dans un poème qui s’ouvre ainsi : «Agacer la gueule rose du tigre / d’une simple mouche fauve / Et clore la cage des barreaux de sa robe : / solitude fauve. »

A lire : Julio Pomar : Fables et portraits, texte de Claude Michel Cluny. Editions Ramsay, 1994. A lire également : Claude Michel Cluny Le Livre des Quatre corbeaux. Illustrations de Julio Pomar.
Voir le portrait qui fait la couverture de mon livre Claude Michel Cluny : des figures et des masques. Editions de la Différence.

dimanche 19 avril 2009

Editorial du Passe-Muraille par Jean-Louis Kuffer


Léon-François Comerre : La Belle liseuse


Le temps de la vraie lecture

Jean-Louis Kuffer

Editorial du Passe-Muraille, No 77, avril 2009.


Le sentiment dominant de l’époque est à l’égarement et au désarroi sous l’effet de ce qu’Amin Maalouf appelle Le dérèglement du monde dans son bel essai où il se demande avec lucidité «si notre espèce n’a pas atteinte, en quelque sorte, son seuil d’incompétence morale, si elle va encore de l’avant, si elle ne vient pas d’entamer un mouvement de régression qui menace de remettre en cause ce que tant de générations successives s’étaient employées à bâtir».Cette interrogation portée sur la «compétence morale» de notre espèce pourrait sembler simpliste, mais la lecture attentive de cet essai limpide et grave d’un écrivain assumant le double héritage de la culture occidentale et de son homologue arabo-musulman, porte au contraire à examiner les nuances de la complexité et à dépasser les anathèmes et les exclusions réciproques ; demain, nous aimerions parler d’un tel ouvrage avec le professeur et écrivain tunisien Jalel El Gharbi, que nous accueillons dans cette livraison avec reconnaissance. Parce que c’est un vrai lecteur, un vrai passeur aussi, qui prend le temps de lire avec attention et respect.Une fois de plus, Le Passe-Muraille tente d’assumer la vocation première qu’annonçait son titre en 1992. À la fuite en avant d’un monde énervé, à l’obsession du succès et au panurgisme, à l’emballement passager d’un «coup» éditorial à l’autre, nous continuons d’opposer, selon le goût librement affirmé de chacun, notre attachement à la littér
ature qui est à la fois une et infiniment diverse, moins préservée du monde qu’attentive à celui-ci, poreuse autant qu’il se peut sans se diluer dans le n’importe quoi.Le Passe-Muraille se refuse aux replis et aux rejets identitaires qui ne pallieront aucun dérèglement. Aujourd’hui sur papier, demain sur un site ou des blogs, nous nous efforcerons d’en assurer la survie avec nos lecteurs. (jlk)
La nouvelle livraison du Passe-Muraille, No77, d'avril 2009, vient de paraître. Commandes: Passemuraille.admin@gmail.com


Le Passe-Muraille sera présent au prochain Salon du Livre et de la presse de Genève, à Palexpo, du 22 au 26 avril. Rue Kafka 38.


Retrouvez l’écrivain suisse Jean-Louis Kuffer sur http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

mardi 14 avril 2009

Poème


Charles Degroux : Regrets (Musées Royaux des Beaux-Arts Bruxelles)



Pour Evelyne Boix-Moles

Comment être de l'autre côté
Au-delà des frêles limites
Démêlant
l'arc de son ciel
Réconciliant
L'étoile et sa mer
L'orange et son bleu
Le rouge et son baiser
Le ver et sa terre
Comment être de l'autre côté
Du désir et de moi-même
Dans ce point où se métamorphose la caresse
Où le blanc de l'image est perverti
Et où je suis si loin de toi
De l'ombre
Si près de ce qui n'a point de nom

lundi 13 avril 2009

Lorand Gaspar 3 (fin)


Ce qui est indivis, ce sont les différentes appréciations sensorielles. Le monde de Lorand Gaspar est un monde synesthésique. Chez lui aussi “ les parfums, les couleurs et les sons se répondent ”. Un fragment d’Héraclite dit “ tout ce dont il y a vue, ouïe, apprentissage par les sens, moi, je le préfère ”. Je pense à ce fragment 59 à la lecture de ce passage de Gaspar où le poète réapprend par les sens confondus et transcendés en perception par l’esprit l’univers de son enfance :
“ Nuits d’hiver transparentes au désert de Judée, d’une densité, d’une compacité difficiles à expliquer. Sentiment de toucher du doigt, d’ausculter les pulsations d’un “ corps ” qu’aucun extérieur ne vient limiter. Toucher des yeux, des doigts et de l’esprit une “ loi ” éternelle, un rythme unique qui lie les pierres de ce désert, quelques herbes, mon corps et les aiguilles glacées des étoiles. Crissement de la neige des nuits claires des hivers de mon enfance ” (Feuilles d’observation p. 13).
Ce qui est là, ce qu’il y a est invitation au toucher c’est-à-dire à un questionnement, à une auscultation. Et le toucher est révélation de l’abîme :
“ oui, oui, tant d’esprit dans les doigts,
l’abîme muet du toucher
cueilli sur les choses et les corps ” (Patmos. P. 69)
C’est sans doute pourquoi le toucher aime à s’exercer sur les roches, les cailloux. Qu’est-ce qu’un caillou ? C’est-à-dire que font les cailloux ? — Ils résistent. Ils désirent se maintenir dans l’indivis mais ils s’offrent à la caresse. Ils semblent se donner sans donation surtout quand il s’agit de galet :
“ J’ai sur la table à portée de la main
des cailloux longuement travaillés par la mer
les toucher, c’est comme si les doigts
pouvaient parfois éclairer la pensée ” (Patmos. P. 126)
Les cailloux font autre chose : ils convoquent ce passage de Heidegger : “ La pierre est sans monde. La pierre se trouve, par exemple, sur le chemin. Nous disons : la pierre exerce une pression sur le sol. En cela, elle “ touche ” la terre. Mais ce que nous appelons là “ le toucher ” n’est nullement tâter. Ce n’est pas la relation qu’a un lézard avec une pierre lorsqu’au soleil il est allongé sur elle. Ce contact de la pierre et du sol n’est pas, a fortiori, le toucher dont nous faisons l’expérience lorsque notre main repose sur la tête d’un être humain…La terre n’est pas pour la pierre donnée comme appui, comme ce qui la soutient elle — la pierre….La pierre, dans son être de pierre, n’a absolument aucun accès à quelque autre chose parmi quoi elle se présente, en vue d’atteindre et de posséder cette autre chose comme telle ”[1].
Le premier toucher, celui de la pierre, est le mode d’être de la pierre. Dans son être, la pierre est redevable à la terre exactement autant que le caillou de Lorand Gaspar est redevable à la table. Le caillou de Lorand Gaspar touche à la table du poète. Il a affaire à la poésie. Mais la pierre ne touche pas à la poésie, c’est la poésie qui y touche. Elle qui s’empare des objets et de leur monde pour se les approprier, pour les intégrer dans sa sémantique. Peut-être convient-il de ne pas trop se hasarder sur les questions ayant trait au sens. Jean-Luc Nancy nous rappelle que le sens du monde est justement dans l’absence de sens. Et il me plaît de citer ce passage du philosophe : “ En un sens, mais quel sens, le sens est le toucher. L’être-ici, côte à côte, de tous les êtres-là (êtres jetés, envoyés, abandonnés au là).
Sens, matière se formant, forme se faisant ferme : exactement l’écartement d’un tact.
Avec le sens, il faut avoir le tact de ne pas trop y toucher. Avoir le sens ou le tact : la même chose ”[2].
La présence du caillou sur la table n’est pas un indice de proximité mais de distance. Il s’agit de l’abîme de ce qui se dérobe et qui est pourtant là , comme un signe :
“Il y a toujours un soir où tu t’arrêtes
insuffisant devant la mer.
Etroit.
Tant de mouvements foliés,
gestes profonds qui cherchent l’air.
Alors le seul silence d’être là
étonne la terre, congédie les lois.
Acquitté
évident par cette brusque liberté en toi du large ”
Ce qui structure le poème, c’est cette scène de confrontation entre le fini de l’homme et l’infini de la mer comme avant que Baudelaire n’inverse les termes de ce syntagme. Mais la poésie est là. L’hypallage surtout, qui finit par conférer à l’homme un des attributs de la mer : “ cette brusque liberté en toi du large ” réalisant de la sorte cette union, cette prédilection pour le “ tout ” qui passionna tant Empédocle , poète et médecin. L’hypallage est ici cette figure par quoi le manque se trouve pallié. La béance, le manque, l’insuffisance ne se résolvent que poétiquement, par un emprunt poétique.
[1] Heidegger : Les Concepts fondamentaux de la métaphysique, trad . D. Panis. Paris, Gallimard, 1992, p. 293.
[2] Jean-Luc Nancy : Le Sens du monde. p.104. Galilée 2001.

dimanche 12 avril 2009

Lorand Gaspar 2



Qu’est-ce que l’excès ? Définissons-le rapidement, comme étant ce qui est à l’origine des horreurs du monde. Il y a une frénésie que le poète relève et à laquelle il n’adhère pas. Le poème auquel je me réfère mérite d’être amplement cité :
“ tu vas et tu viens
tu attends tu es comblé
tu désespères et tu tombes
tel qu’en toi-même
dans la clarté brutale—

tu cours encore à une faille
vérifier, comprendre, nommer
ce vent, saisir une chose
un regard qui t’ensanglante
et tu creuses la douleur
sous l’amas de boîtes vides
l’oxygène dans la fumante
épaisseur mal brûlée —

souviens-toi de l’agrafe d’or
d’un feu qui augmente
et l’eau tremble dans l’œil
penché sur un geste si simple
qui déchire un temps un lieu
la fièvre d’un vert allumé
aux fonds si jeunes du toucher —” (Patmos p. 21)
Serait-ce la démesure du désir courant à sa perte, ce désir qu’Empédocle, autre présocratique, stigmatise ainsi :
“Etroites sont les puissances diffuses au corps des hommes,
et nombreux les maux qui les assaillent émoussant leur attention soucieuse.
Ils n’aperçoivent qu’une part brève de la vie,
hommes d’un rapide destin, fumée que le vent agite et dissout.
Ils n’ont de foi qu’à ce vers quoi les porte leur désir,
jouets de toutes les impulsions, se glorifiant chacun de connaître le tout,
mais en vain (…) ”
La locution “ il y a ” s’accommode mieux du passé que du présent. D’où la fréquence de son emploi adverbial :
Il y a des années (Egée Judée p. 87)
Il y a si longtemps (Patmos 23)
Il y a vingt ans (Feuilles d’observation p 74)
“ Il y a ” n’est pas une unité de mesure, mais locution par laquelle se dit le constat d’une béance. Et la béance a presque toujours une épaisseur temporelle.
Quand la locution “ il y a ” n’est pas employé adverbialement, elle est surdéterminée par un adverbe de temps du type “ Il y a encore ” ou, autre exemple “ il y a toujours un soir ”.
Dans son emploi adverbial, “ il y a ” se mue en adjuvant du souvenir dont le corollaire est le constat de distance, de cet exil qui nous mène loin dans le temps. Dans son emploi adverbial, “ il y a ” donne à voir ce qui n’est plus, donne la mesure de cela qui passe inexorablement et qui se dérobe à la saisie, à l’appréhension, à la sensation tactile. Or, l’être au monde se signale d’abord par une possibilité d’appréhension. L’exister se vérifie, se mesure à l’aune des mains. Dans un certain sens, le monde ne demande qu’à être pris.
Mais l’être là est indivis dit un poème de Patmos :
“ flocons, pétales, duvets
d’un être là indivis
irriguant cailloux et figues (…) ” (Patmos p. 177)

samedi 11 avril 2009

Lorand Gaspar 1


"Il y a "dans l’œuvre de Lorand Gaspar.
Dès que je dis “ Il y a ”, je convoque un substantif. “ Il y a ” est toujours subordonné à un nom déterminé. Ce qu’il y a après “ il y a ” est voué à la détermination, à la nomination. Ainsi donc, la locution semble faire sens puisqu’elle est révélation d’une évidence qui, nous le verrons, va au-delà même de l’apparence évidente. Un mot d’Anaxagore (VIe siècle avant J.-C.) répondant à une question fondamentale : qu’est-ce que le phénomène ? dit “ opsis ton adelon ta phainomena ” (Les phénomènes donnent vue sur le non patent). Ainsi entendu, le phénomène a comme correspondant médical le symptôme, c’est-à-dire ce par quoi la maladie se fait visible, comme un phénomène. “ Il y a ” est toujours symptôme. Ainsi donc, tout est symptomatique.
“ Il y a ” n’est pas constat d’une simple phénoménalité mais seuil d’une incursion dans ce que recèlent les apparences. “ Il y a ” est l’outil par quoi le visible donne vue sur le non visible. La locution met en œuvre le battement observable / non observable. Ce sont apparitions disparaissant et disparitions apparaissant dans un vertige qui n’a rien de ludique, celui de l’être se déclinant en sa négation et celui de la négation se présentant sous les traits d’un être. C’est encore le détour par lequel un sens se révèle. “ Il y a ” tient de l’épiphanie. Il s’agit d’une épiphanie d’ordre ontologique. Ce qu’il y a après la locution “ il y a ” tient de la dimension intérieure. Après la locution, il n’y a rien d’autre que de l’être. De ce point de vue, “ il y a ” est intransitif comme l’insinue ce passage de Feuilles d’observation :
“ C’est en vain que nous accusons de tromperie les apparences. Ce travail de nos yeux, de nos doigts, de nos cerveaux, de notre pensée qui produit l’univers des images et des idées, des plus simples aux plus chimériques, aux plus anti-images, est lié à des mouvements en nous qui existent réellement. Fragments et mélanges de fragments d’une vérité ou d’une réalité inaccessibles ”[1]
Ce qui se situe derrière “ il y a ” outrepasse l’être-là d’une chose pour rejoindre la question du sens. Ce qu’il y a là est toujours signe. Et il y a une sémiologie de l’être-là qui me semble caractéristique de la poésie de Lorand Gaspar. Cela induit l’existence d’un mode de lecture gaspardien. Ce qui fait phénomène chez Lorand Gaspar s’offre à un décryptage qui passe par la sensation tactile. Saisir, appréhender, com-prendre, c’est déterminer ce à quoi les choses touchent, ce à quoi elles tiennent et en quoi elles se laissent saisir par le poème. A quoi tiennent les choses ? Ici le verbe “ tenir ” a aussi une signification tactile.
Ce qu’il y a dans l’œuvre de Lorand Gaspar est souvent problématique car l’être se signale par le questionnement permanent qui l’aiguillonne, le pousse sur les sentiers du monde. Le phénomène importe moins par ses attributs que par ce qu’il recèle. Ce qui fait phénomène donne à réfléchir et le monde se présente comme l’équivalent de la somme des questions qui s’y rapportent. Le monde se mesure à l’aune de notre ignorance. Or que signifie être là, avoir lieu pour un poète qui mesure l’étendue de l’ignorance à laquelle nous sommes condamnés ? Je répète que l’être se résume à la somme des questions qu’il soulève. Cela explique pourquoi la locution “ il y a ” est souvent affecté d’un coefficient d’interrogation ou de négation. Il semble que la poésie de Lorand Gaspar affectionne davantage des formules comme “ il n’y a pas ” ou “ y a-t-il ? ” plutôt qu’ “il y a ”. L’être au monde n’est pas fruit de donation, comme celle qu’évoque Husserl. Rien n’est évident, pour maintes raisons : le prétendu sens caché, le vrai non-sens et la lapalissade de l’absence.
Employé au passé , la locution “ il y a ” dit cette tragique métamorphose par quoi l’être se mue en événement relégué au passé. Il y eut n’est pas à entendre en “ il y a au passé” mais plutôt en équivalent d’un “ il n’y a plus ” aux accents tragiques. Il y a de la négation, partout. Là encore, ce qui importe, c’est moins l’événement en soi que la distance qui nous en sépare.
“ Il y a ” est souvent indice d’absence. La locution a une nette prédilection à se décliner à la forme négative ce qui suggère qu’il y a dans l’œuvre de Lorand Gaspar comme une diffraction, comme une fracture qui caractérise l’être :
“épeler lentement sur la table rugueuse
ces images dont sombre le dessin
ceci n’est pas, cela est.
Et tout ce que ta parole avait pouvoir
de lier se délite, se fragmente, se sépare.
Peu de choses, débris.
Règne tout autour la sereine démesure.
Tu réchauffes encore dans ta voix émue
toutes choses s’abreuvant à soif et à sel —
le sifflement sur les crêtes de lumière
toujours même quand s’éteint le jour
la migration des sources, cette part
nomade de l’âme levée dans la pierre
dans les fosses et les failles impensées.
Et c’est une eau tranquille lavant le corps
vin qui éveille l’inconnu d’un visage —
cela est. ”[2]
Le poème parle de démesure. Le mot suggère à l’esprit un fragment d’Héraclite selon lequel “ il faut éteindre la démesure plus que l’incendie ”. Il ne faut pas que l’être fasse preuve de débordement, d’excès.

[1] Feuilles d’observation, p. 24.
[2] Patmos.p. 12.

mercredi 8 avril 2009

La tulipe blanche


Mon jardin : ma première tulipe sur son lit de giroflées


La tulipe blanche

Sais-tu que ma tulipe
Vient de chez Maurice

Fleur d’Orient ouvrant ses volets en Occident

Ce matin tu fais un chiasme
Occident en Orient
Fleur de chez Carême

Voici l’étymologie de tes pétales

Où ai-je rencontré ton comparant
A Damas au café de la Fontaine
Où elle était si près de l’ipomée
Ou alors à Bruges la lointaine