dimanche 6 février 2011

La poésie arabe aujourd'hui 1

Faire du beau avec la boue... Portrait de Mahmoud Darwich

(ce texte a d'abord été publié sur http://www.babelmed.net/)

Jalel El Gharbi

Comment transformer l’immonde du monde en splendeur? La réussite technique du poème suffit-elle à métamorphoser la souffrance lyrique en lyrique de la souffrance? Et surtout comment faire du terreau de la haine une inépuisable source d’amour? Aujourd’hui, j’ai tendance à penser que Darwich n’est pas mort d’une défaillance cardiaque seulement. La mort de l’homme suit celle des idées qui le soutiennent : le projet laïc arabe a échoué, le rêve d’une société œcuménique en Palestine longtemps brandi par la gauche palestinienne a fait place à l’ambition de quelques opportunistes. Oslo n’était pas seulement la fin de la résistance mais surtout celle du projet laïc.
Mahmoud Darwich est né en 1941 à Al-Birwa, village aujourd’hui disparu, près de Saint-Jean-d’Acre en Galilée. Mais tout commence en 1948, quand il est chassé de son village natal. Il a connu les prisons israéliennes. A dix-neuf ans, il publie son premier recueil Oiseaux sans ailes et en 1964, il écrit le texte qui fera de lui le poète de la résistance : «Inscris, je suis Arabe/ Carte d’identité numéro cinquante milles/ J’ai huit enfants/ Le neuvième viendra après l’été/ Cela ne te rend-il pas furieux ?...». Le poème est très vite lu, appris par cœur et chanté partout dans le monde arabe. La gauche, les nationalistes arabes ont leur poète. Mais ce sont surtout les communistes qui le porteront aux nues. Dès 1961, Darwich adhère au parti communiste d’Israël. C’est en prison qu’il écrivit le poème qui le consacrera comme l’un des poètes les plus connus dans le monde arabe, surtout après que Marcel Khalife l’a mis en musique «Je me languis du pain de ma mère/ du café de ma mère/des caresses de ma mère/jour après jour/l’enfance grandit en moi/j’aime ma vie/car si je meurs/j’aurai honte des larmes de ma mère…». Assigné à résidence en 1970, il finit par choisir l’exil et se rend à Moscou où il commence des études en économie politique, puis on perd sa trace et on le retrouve au Caire où il collabore au journal Al-Ahram. Commence ensuite la route de l’exil : Beyrouth, Tunis, Paris. En 1987, il est élu membre du comité exécutif de l’OLP et en 1988 un de ses poèmes suscite un tollé à la Knesset. Nous sommes le 28 avril 1988, quelques mois après le déclenchement de l’Intifadha. Ysaak Shamir monte à la tribune pour dénoncer un poème, il est furieux: «L’expression exacte des objectifs recherchés par les bandes d’assassins organisés sous le paravent de l’OLP vient d’être donnée par l’un de leurs poètes, Mahmoud Darwich, soi-disant ministre de la Culture de l’OLP… J’aurais pu lire ce poème devant le parlement, mais je ne veux pas lui accorder l’honneur de figurer dans les archives de la Knesset.» Voici un extrait de ce poème:
«Oh passants parmi les mots passagers/Prenez vos noms et partez /Retirez vos heures de notre temps et allez-vous-en/Prenez autant que vous voudrez du bleu de la mer et du sable de la mémoire/Prenez toutes les photos que vous voudrez pour savoir/Que vous ne saurez jamais/Comment une pierre de chez nous peut faire le toit du ciel/ Vous qui passez parmi les paroles passagères/Vous fournissez l’épée ; nous fournissons le sang/ Vous fournissez l’airain et le feu ; nous fournissons la chair/Vous fournissez un autre char ; nous fournissons les pierres/ Vous fournissez la bombe lacrymogène ; nous fournissons la pluie / Mais le ciel et l’air/Sont les mêmes pour vous et pour nous/Prenez alors votre part de notre sang et partez…»
Pourtant, ce serait une grande méprise que de réduire la poésie de Mahmoud Darwich à une poésie de combat. La Palestine est bien plus qu’une réalité historique, une réalité ontologique. Elle est bien plus qu’une réalité géographique, une réalité intérieure comme par la vertu de cette métamorphose qui fait que les territoires du bonheur peuvent ressusciter dans la mémoire de l’homme qui chemine. Le poète est dès lors celui qui chante. Darwich qualifie son lyrisme d’épique : «J’habite ma poésie et je choisis d’être Troyen car j’aimerais demeurer une victime. J’ai tant de fois souhaité être victorieux pour mettre à l’épreuve mon humanisme, ma capacité à être solidaire d’une victime qui, d’une certaine façon, a contribué elle-même à façonner mon propre destin» écrit-il dans La Palestine comme métaphore.
En 1993, la direction palestinienne signe les accords d’Oslo. Darwich démissionne du bureau exécutif de l’OLP suite à ce qu’il ressent comme une reddition mais il se gardera longtemps de s’exprimer sur la question sans doute pour ne pas susciter de discorde au sein des Palestiniens. Le 9 août 2008, il décède dans un hôpital de Houston. Il repose à Ramallah. Sur sa tombe, on peut lire l’ouverture de ce poème :
«Il y a sur cette terre
Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre : les hésitations d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, les débuts d’un amour, de l’herbe sur des pierres, des mères se tenant debout sur la ligne d’une flûte et la peur qu’éprouvent les conquérants du souvenir.
Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre, la fin de septembre, une dame qui franchit la quarantaine avec tous ses fruits, l’heure de la promenade au soleil en prison, un nuage mimant une nuée de créatures, les ovations d’un peuple pour ceux qui montent à la mort souriants et la peur qu’ont les tyrans des chansons.
Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre: il y a sur cette terre, la maîtresse de la terre, le commencement des commencements, la fin des fins, On l’appelait Palestine et on l’appelle désormais Palestine. Madame je mérite, parce que vous êtes ma dame, je mérite de vivre.»
On le voit ici, Darwich a opté pour une célébration des petits riens de la vie plutôt que pour une dénonciation des grands travers du monde. Cette attention pour l’infime, qu’on trouve aussi chez Hugo ou chez Supervielle, prend chez Darwich la forme d’un attendrissement face aux petites choses où habite le beau: un papillon, la neige dans une cour d’école, les tresses d’une jeune fille. Hédoniste à sa manière, Darwich insinue surtout que «tout» et «rien» ne sont pas des réalités antinomiques. Cela n’induit en rien une désaffection pour la question nationale. Dans un recueil comme Murale, recueil dont l’inspiration plonge dans la poésie antéislamique, le tragique de la condition humaine et celui de la condition palestinienne font un. Un mot «La Palestine» est mis pour un autre «Moi». Il y a un sublime propre à Darwich : il consiste à se détacher des horreurs de l’histoire et du vécu, d’où la fréquence des motifs de l’oiseau, de l’envol et du ciel. Comment faire du beau avec la boue? La question avait été posée par Baudelaire et elle ressurgit ici. La réponse de Darwich tient dans la refonte des coordonnées du réel : l’ailleurs est ici, l’ici est un ailleurs.
On pourrait invoquer encore cette autre ressource de la poésie qu’est la citation. Cela va du Coran jusqu’à la Bible en passant la poésie antéislamique (Tarafa et Imrou’l Qays) ou encore l’épopée de Gilgamesh. Le tout dans une entreprise qui insinue que l’autre n’est pas étranger. L’autre est en nous, dit Darwich, car être est un devenir autre. Et le poète peut s’ériger en compagnon des choses en devenir. Un des mots les plus utilisés dans cette poésie est «nuage», ce qui est protéiforme et se prête à la lecture et à l’habitat poétique. Dès lors, le poème peut devenir promesse d’un «jour féminin/aux métaphores transparentes/de constitution parfaite.» Poème inscrit dans le rêve d’un rêve, dans cela qui tient de l’essence poétique.
C’est le monde qui est à réécrire, insinue la poésie de Darwich. Il le dit lui-même de manière explicite : «Ce qui nous intéresse, c’est de briser ce regard sclérosé que nous portons sur la relation entre intérieur et extérieur sans craindre de dire que l’exil n’est pas toujours dans l’exil, que la patrie n’est pas toujours dans la patrie.»
A la question de Manuel Carcassonne : Votre poésie peut-elle aider à une meilleure connaissance du monde arabe, qui suscite une méfiance grandissante en Occident ? Mahmoud Darwich a eu cette réponse qui mérite d’être longuement citée : « L’Arabe est obsédé par l’identité. Le projet national laïc a été battu. La modernité arabe datant du début du siècle a été battue. Mais aucun Arabe ne peut vivre sans l’Occidental qui est en nous. Il y a un obscurantisme qui nous guette. Le conflit existe entre deux fondamentalismes, deux intégrismes. Comment ne pas être attentif au fondamentalisme américain ? Qu’un professeur de linguistique compare un discours de Bush avec un discours de Ben Laden: l’ange et le démon, le Bien et le Mal, les croisés contre la Djihad, cela se ressemble dangereusement. Il faut plus que jamais s’opposer à la montée de ces dangers. Les américains mènent leur Djihad. Il faut chercher les racines communes de l’Islam et de l’Occident. Le monde arabe a besoin du sentiment de la justice. Comment veut-on que l’Arabe de la rue réagisse à l’invasion de l’Irak par les Américains ? Il n’a pas la vision de la justice.»
Cette modernité arabe avortée essentiellement suite au revers humiliant de 1967 trouve son expression dans les lectures poétiques de Darwich qui ne se contente pas des classiques arabes notamment l’inégalable Ma’ari, mais aussi Abu Tamam, Moutanabi et plus près de nous Seyyeb. Il lit également Walcott, Ginsberg, Char, Tagore, Baudelaire, Lorca, Pound, Czeslaw Milosz, le Cantique des cantiques (il le lit en hébreu), des romans : ceux de Dostoïevski, par exemple. Mais il lit surtout des livres d’histoire, de philosophie, de politique. En cela, il était comme mû par un désir de réécrire la genèse (celle de l’être, de l’être au monde et celle du Verbe) : «Le désespoir peut recommencer la Création. Car il est capable de trouver les débris nécessaires, ceux des choses premières, des premiers éléments de la création». Refaisons le monde murmure tout poète. Mais il semble que l’histoire et la mort aient tendance à les démentir. Pourtant, nul ne voit ce qu’un poète peut voir. Darwich est le premier à avoir vu René Char, Heidegger et Al Ma’ari depuis leur mort. Il aura été le premier à avoir vu sa lignée.

mercredi 2 février 2011

Le printemps des peuples arabes. Giulio-Enrico Pisani

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent
Tunisie, Algérie, Egypte, Jordanie, Yémen... L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle se répète. Et si trop de facteurs différents la déterminent entre ici et là, entre un siècle et l’autre, rendent unique chacun de ses évènements, tourments, pulsions, sursauts, bouleversements, assez d’éléments, de causes et d’effets se ressemblent, pour que l’on en tire d’utiles leçons. Aussi, pour n’être que lointaine, la parenté entre le Printemps des Peuples en 1848 et les évènements qui, partis de Tunisie, secouent aujourd’hui le monde arabe, n’en est pas moins évidente. Et les enseignements que l’on peut tirer au sud de la Méditerranée de ce qui se passa il y a 163 ans à son septentrion, sont nombreux, le premier à retenir étant que ceux qui animent les peuples ne doivent jamais relâcher l’attention et la pression. Trop facilement en effet, dès quelques satisfactions mineures (alimentaires et culturelles) obtenues, les masses inertes, égoïstes et craintives, galvanisées un instant, refluent, pour laisser aux renards occuper l’espace ouvert par les nouvelles libertés de circulation et d’alimentation dans le « poulailler » national. 1
C’est en novembre 1847 qu’éclata dans l’un de plus petits pays d’Europe, la Suisse, où les forces progressistes se soulevèrent contre la dictature des conservateurs, une révolution qui, flammèche tombant sur la poudrière sociale du continent, explosa en ce qu’on allait appeler le Printemps des Peuples. Et lorsque cette « Guerre du Sonderbund » s’acheva dès février 1848 par l’accession des helvètes à une constitution démocratique (pour l’époque), le feu révolutionnaire des forces libérales et sociales se propagea comme une traînée de poudre à travers l’Europe. En fait faudrait-il plutôt dire : se ralluma. Car, dans plusieurs pays, le feu, entretenu par la misère de l’industrialisation naissante, ne s’était jamais vraiment éteint depuis la dernière décade du 18e siècle. Tout au plus avait-il été étouffé. Tour à tour, les peuples de France, d’Autriche, de Hongrie, d’Italie, de Pologne, de la Confédération Germanique et de Roumanie s’enflammèrent, renversèrent ici leur gouvernement, obtinrent là quelques concessions, firent partout chanceler l’ordre monarchique, mais payèrent cette ouverture sur l’avenir par des flots de sang.
À Paris, en février 1848, les « Trois glorieuses » entraînent la chute de Louis Philippe et de sa monarchie de juillet ; le même mois, Karl Marx et Friedrich Engels publient le Manifeste du Parti communiste. Mais – avertissement de taille en 2011 au peuple tunisien – « déroutée par la facilité de sa victoire, l’opposition parlementaire ne sait que faire de sa République (...) Subrepticement, à Paris, les revendications sociales ont pris le pas sur les idéaux politiques. Plusieurs signes pourraient éclairer les contemporains (...) C’est la Seconde République ; elle échouera sur la question sociale (...) et ouvrira, (sous l’oeil navré de Victor Hugo et de tant d’autres), la voie au Second Empire ». 2 Et c’est Victor Hugo qui met en garde dans un terrible poème les forces vives des nations contre ce que j’appelais plus haut « les masses inertes, égoïstes et craintives », mais aussi lâches, opportunistes, ne faisant ni le bien ni le mal. Partiellement entendu ( ?) en 1848, son avertissement fut hélas oublié en 1851 et en 1871. C’est qu’il n’est pas tendre, Victor Hugo, avec cette engeance qui traverse toutes les classes du lumpenprolétariat à la cour impériale et dont nous n’avons nous-mêmes, hélas, par lassitude, indifférence, égoïsme ou peur, que trop souvent tendance à faire partie. Dans son poème « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent », il loue, c’est vrai, avant tout les vaillants ; mais lisez la suite, amis lecteurs, cette suite qui désigne les fautifs de l’étiolement, du fourvoiement et de l’échec de tant de justes soulèvements et révolutions !
« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont / Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front. / Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime. / Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime. // Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour, / Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour. / C’est le prophète saint prosterné devant l’arche, / C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche // Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins. / Ceux-là vivent, Seigneur ! … ». Et autant pour les louanges accordées aux braves !
Suit la dure stigmatisation des égoïstes, des lâches, des veules. Fleuri pour, avec et sur la révolution de 1848, le poème accuse dans sa deuxième partie ceux qui ne font ni le bien ni le mal, sinon par hasard, faiblesse, suivisme ou inadvertance et dénonce tous ceux dont le non-engagement et l’attentisme prudent coûteraient même aux « Trois glorieuses » la pleine victoire3 et des rivières de sang. Et, tout comme moi-même, le lecteur lucide (et Hugo quinze ans plus tard) de se demander si, en d’autres temps ou circonstances, ils ne risqueraient pas d’être eux-mêmes pusillanimes et trop prudents. Mais alors impitoyable et fort de sa fougue juvénile, le grand poète n’hésite pas à vouer aux gémonies les non-héros que le commun des mortels peut souvent être.
De par sa fureur moins fin, ironique e gouailleur qu’il ne sera bien des années plus tard par la voix de Gavroche, plus féroce qu’Henri de Régnier et bien plus sévère que de nos jours Darwich, Hugo devient ici le justicier dantesque. Difficile de ne pas voir surgir de ses vers furibonds le fantôme du comte Ugolin4 vengeur, s’en prenant cruellement au crâne de l’archevêque Ruggeri Ubaldini. Mais étrangement, si la parenté de ton avec l’oeuvre de Dante Alighieri nous mène au chant XXIII de l’Enfer dans la Divine Comédie, ce n’est pas ici que l’on retrouve les vers dont Hugo aurait pu s’être inspiré. Non, c’est au chant III, 31-69, qu’à Virgile et Dante s’offre en spectacle « Le misérable sort des âmes sans courage, / De ceux qui sans opprobre et sans gloire ont vécu… ». Plus loin Dante précise : « Dans le monde leur nom n’a pas laissé de trace ; / Trop bas pour la Justice et trop bas pour la Grâce ! » et définit ces êtres qu’il considère méprisables comme « Ces lâches, qui jamais ne vécurent ». Plus de cinq siècles passèrent après cette écriture, dont, après avoir loué ceux qu’il estime, Victor Hugo retrouve quasi-inchangés les sinistres acteurs dans son « Ceux qui vivent, sont ceux qui luttent » et dont les vers se poursuivent, colériques :
« ... ... ... Les autres, je les plains. Car de son vague ennui le néant les enivre, Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre. Inutiles, épars, ils traînent ici-bas Le sombre accablement d’être en ne pensant pas. Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule. Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule, Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non, N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ; Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère, Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère, Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus, Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus. Ils sont les passants froids sans but, sans nœud, sans âge ; Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ; Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas, Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas. L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule ; Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule, Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit, Ils errent près du bord sinistre de la nuit. »
À bon lecteur salut !

(1) Même en Europe occidentale, la maxime selon laquelle « le libéralisme, c’est la liberté du renard libre dans le poulailler libre » se vérifie toujours davantage depuis une trentaine d’années, et ce en dépit des pauvres combats d’arrière-garde des sociaux-démocrates. (2) Lire l’article complet sur www.Hérodote.net (3) Victoire en effet fort mitigée, puisque – nous l’avons vu plus haut – aboutissant à l’éphémère 2e république et au second empire. (4) Hugo aurait-il été influencé par sa parenté anthroponymique avec Ugolin ? Sans doute. Comment en effet son immense culture lui aurait-elle permis de l’ignorer ?



Giulio-Enrico Pisani

mercredi 26 janvier 2011

Tunisie : dis-moi, l'intellectuel ! C'est quoi une révolution.

Notre ami l'écrivain Giulio-Enrico Pisani pubie dans le Zeitung Vum Lëtzebuerger cet article :
Comment n’aurais-je pas été profondément choqué par l’évidente blessure – une parmi tant d’autres – infligée par certains membres de l’autoproclamée intelligentsia européenne en général et française en particulier, au merveilleux sursaut révolutionnaire en Tunisie : celui de son peuple et, surtout, de sa jeunesse ? Mais quelle blessure ? J’y viens et – une fois n’est pas coutume – je n’en veux même pas plus que ça à la connerie de certains politiciens de bas étage qui encombrent l’avant-scène internationale et dont le silence tonitruant est le plus brillant des diplômes es veulerie. On a l’habitude. Et, de toute façon, ils sont désapprouvés par l’écrasante majorité des citoyens européens et français.(1) Cette fois je tiens surtout à dénoncer la lâcheté de ceux qui se considèrent plus ou moins comme l’élite pensante, le sel de la terre, ces intellectuels au sujet desquels nous interpelle un blogueur tunisien plus attristé qu’outré :
« Peut-on appeler révolution ce qui se passe en Tunisie ? Pourquoi en Europe il y a t-il des intellectuels qui refusent cette appellation et disent que ce n’est pas une révolution, mais une révolte, de simples émeutes...? »
Je vous dirai ma réponse, amis tunisiens, mais permettez-moi d’abord une brève digression sur ces fameux intellectuels ! « Nés » à l’époque du « J’accuse » de Zola, lors de l’affaire Dreyfus, en tant que force de remise en question sinon d’opposition aux pouvoirs établis, ils sombrent peu à peu à leur tour, depuis une quarantaine d’années, dans le convenu et le « convenable », le mainstream et le présentable mondain. Naguère marxistes, trotskistes, libertaires, anarchistes, communistes révolutionnaires, maoïstes et que sais-je encore, tous ces universitaires exaltés auxquels leurs parents bourgeois réactionnaires payaient souvent de confortables prébendes, n’ont pas hésité à jeter le bébé avec l’eau du bain pour retrouver la sécurité bourgeoise et la pensée convenue. C’est-à-dire qu’en même temps que du côté brouillon de leur agitation, ils se sont débarrassés de sa générosité, pour rejoindre le confort de leur classe et le chacun pour soi des bobos(2) bien-pensants.
Effectivement, avant les évènements qui ont bouleversé la Tunisie, sur son ignoble dictature, c’était motus et bouche cousue. Quelques ONG mises à part, quelques journalistes en marge des grands médias, rien qui puisse inquiéter le couple Ben Ali. Et le droit d’ingérence cher à Kouchner ? Oh, pas vis-à-vis de politiciens amis, comme Ben Ali, Bouteflika ou autres Moubarak. Les droits de l’homme en Tunisie ? « Ne brusquons rien ». « Tout cela finira par s’arranger ». « N’imposons pas notre idée d’une démocratie à l’occidentale ». « Il y a pire que Ben Ali ». Et caetera et caetera. Et quand ce n’était pas l’opportunisme, la veulerie, c’était au mieux le silence du grand bleu... blanc rouge et, au pire, une abjecte insulte au peuple tunisien qui a osé suivre la voie chantée par la Marseillaise.
Lorsque ce peuple courageux s’est enfin soulevé contre la dictature, après avoir longtemps inutilement scruté l’horizon démocratique européen et français à la recherche d’appuis politiques, au lieu de l’encourager, les autorités sarkoziennes proposent de l’amener à la raison, grâce à l’expérience de leurs forces de police spéciales. Mais tous connaissent aujourd’hui ces propos infâmes, les ont critiqués et commentés. Ce n’est pas la peine d’y revenir. Par contre, l’indifférence des intellectuels est autrement plus inquiétante pour l’âme de la jeunesse tunisienne. Elle n’a pas besoin d’eux, direz-vous ! C’est vrai qu’elle ne les a pas attendus. Heureusement. Mais il n’y a pas que ça. Je citais tantôt la Marseillaise ; mais c’est en fait tout un héritage culturel révolutionnaire et contestataire européen et français qui a inspiré les étudiants tunisiens et maghrébins.
Il ne s’agit pas que de 1789, 1848, 1871, de la Résistance ou de mai 68. C’est aussi Babeuf, Saint-Simon, Hugo, Vallès, Zola, Jaurès et j’en passe. Les luttes sont celles de chaque peuple particulier, mais les idées sont à tous. Les idées se renouvellent, évoluent ; de nouveaux penseurs les proclament et les transmettent. Mais qu’en est-il aujourd’hui des brillants soixante-huitards, comme le révolutionnaire l’ancien maoïste André Glucksmann, comme l’élève de Derrida et d’Althusser Bernard-Henri Lévy, ou comme l’adhérent de l’Union des étudiants communistes que fut Bernard Kouchner et tant d’autres ? Ne nous reste-t-il plus qu’à nous demander comme naguère Pete Seeger : « Que sont devenus les gars du temps qui passe ? / Que sont devenus les gars du temps passé » ?(3)
Jacques Dion non plus (4) n’est pas tendre dans Marianne pour ces intellectuels, que le PCF et la plupart des ouvriers avaient déjà démasqués en 1968. « Il y a des gens qui font profession d’indignation permanente, », écrit-il ; « des acharnés de la pétition, prêts à se mobiliser pour la moindre cause ; des professeurs de morale sans frontières ; des esthètes intransigeants de la cause humanitaire, surtout quand l’objet de leur courroux est géographiquement éloigné de l’hexagone. Or personne ne les entend à propos de ce pays très proche qu’est la Tunisie, ce pays francophone où un dictateur sénile agonise sous nos yeux, emporté par un peuple qui refuse de se coucher ».
Mais il y a eu heureusement quelques exceptions. En 2009, Daniel Cohn-Bendit fut de ceux qui dénoncèrent l’indifférence du gouvernement français face aux violations des droits de l’homme en Tunisie. Et, toujours en 2009, Nicolas Beau et Catherine Graciet publiaient aux Editions La Découverte « La régente de Carthage », où (je cite l’éditeur) « dans une atmosphère de fin de règne, la Tunisie du général président Zine el-Abidine Ben Ali a vu son épouse, Leila Trabelsi, jouer depuis plusieurs années un rôle déterminant dans la gestion du pays. Main basse sur la Tunisie : telle semble être l’obsession du clan familial de la « présidente », comme le relatent en détail les auteurs de ce livre, informés aux meilleures sources et peu avares en révélations. Du yacht volé à un grand banquier français par le neveu de Leila à la tentative de mainmise sur les secteurs clés de l’économie, les affaires de la famille Trabelsi se multiplient sur fond de corruption, de pillage et de médiocrité intellectuelle ».
Que le livre ait été interdit en Tunisie n’étonne personne ; qu’il ait révélé la surdité (pardon, malentendance) et la cécité (pardon, malvoyance) de la plupart des politiques est intéressant, mais qu’il ait été passé sous silence par les principaux intellectuels et par les médias autoproclamés « libres », est un comble. Décidemment, ni l’Europe ni la France, ces grandes donneuses de leçon urbi et orbi en « droits de l’homme », ne sortiront grandies de cette page d’histoire, même si elle est encore loin d’avoir été tournée. Car le peuple tunisien n’est pas dupe et comprend suffisamment qu’une révolution aboutissant à un cocktail Ghannouchi façon Kerenski n’en est pas une.
Alors, voilà ce que je réponds au blogueur choqué cité plus haut : « Ceux qui traitent ces remarquables semaines d’histoire tunisienne et humaine de simples émeutes, soulèvements ou révoltes populaires, sont des imbéciles. Mais il faut aussi considérer qu’une vraie révolution constitue par définition même un changement sociétal complet. Vous n’en êtes hélas pas encore là, amis tunisiens. Ce n’est qu’après coup, que l’on pourra juger s’il s’agit d’une révolution ou d’une tentative de révolution, pouvant avoir été étouffée dans le sang, soit implosée dans ses contradictions, soit récupérée par les forces réactionnaires moyennant quelques concessions. N’oubliez jamais que, si la démocratie peut vous paraître le nec plus ultra après 22 ans de dictature, elle n’est pas une fin en soi. Elle ne doit être qu’un moyen de garantir les libertés fondamentales et la justice sociale. Atteindre la démocratie est remarquable, mais ce n’est encore que la moitié du chemin ».
Et ce chemin est très long, plein d’embûches, de remises en cause rechutes. Voyez donc l’histoire de cette pauvre Europe depuis la révolution française. Rien n’est jamais acquis. Après avoir su éviter les récupérations pourries genre Directoire, il faut encore éviter de plonger dans les bras de nouveaux Napoléons, lorsque d’autre part, une radicalisation de la « révolution de jasmin » vers une véritable justice sociale risque d’appeler sur scène l’OTAN et les USA. Les États-Unis auraient en effet déjà fait pression pour que les communistes ne soient pas invités à participer au gouvernement provisoire et verraient d’un mauvais oeil un gouvernement trop progressiste remplacer la clique précédente.

*** 1) Démonstration dans « Mots Croisés » sur Télé France 2, où Henri Guaino, (conseiller spécial de Nicolas Sarkozy) a été durement pris à parti par Laurent Fabius, Cécile Duflot (Verts), François Lenglet (La Tribune), Radhia Nasraoui (Avocate, militante des Droits de l’Homme tunisienne) et même Laurence Parisot (Présidente du MEDEF).
2) bobos : contraction de « bourgeois bohèmes », proche du concept de « gauche caviar ».
3) tiré de la version française de « Where have all the flowers gone ? » de 1956 reprise plus tard par plusieurs chanteurs français sous le titre « Que sont devenues les fleurs ? ».
4) www. marianne2. fr/ Tuni sie-les-intellectuels-ne-pipent-mot_a201655.html

Giulio-Enrico Pisani

samedi 22 janvier 2011

Jamais révolution n'aura autant pensé à un poète أبو القاسم الشابي

يا ابــــــــن أمــــــــــــي

خلقت طليقا كطيف النّسيم وحرّاكنورالضّحى في سماه
تغرّد كالطيرأين اندفعت وتشدوبما شاء وحي الإلــه
وتمرح بين ورود الصباح وتنعم بالنور أنّـــــى تــــــراه
وتمشي كما شئت بين المروج وتقطف وردالربى في ربـــاه
كذلك صاغك الله ياابن الوجود وألقتك في الكون هذي الحياة
فمالك ترضى بذلّ القيود وتحنـــــــي لمن كبلوك الجبـــاه
وتسكت في النفس صوت الحياة القوي إذاماتغنى صـــــــداه
وتطبق أجفانك النيّرات عن الفجر والفجرعذب ضيــــــــــاه
وتقنع بالعيش بين الكهوف فأين النشيد وأين الايـــــــــــاه
أتخشى نشيد السماء الجميل أترهب نورالفضا في ضحــاه
ألا انهض وسرفي سبيل الحياة فمن نام لم تنتظره الحياة
ولاتخش مما وراء التلاع فما ثمّ إلا الضحى في صبــــاه
وإلا ربيع الوجود الغرير يطــــرّز بالورد ضافــــي رداه
وإلا أريج الزهور الصباح ورقص الأشعّة بين الميــاه
وإلا حمام المروج الأنيق يغرّد منطلقا في غنــــــــاه
إلى النّور، فالنورعذب جميل إلى النور،فالنورظل الإله

Mon semblable


Chebbi (1909- 1934) Traduction Jalel El Gharbi

Tu es né pour être libre comme l’ombre du zéphyr
Libre comme lumière céleste dans le jour
Pour fredonner comme un oiseau où que tu ailles
Pour déclamer ce que le Ciel t’a inspiré
Pour t’évader parmi les roses du matin
Pour jouir de la clarté où qu’elle soit
Pour marcher, comme tu l’entends, dans les prairies
Pour cueillir des fleurs sur les coteaux fleuris
Dieu t’a conçu ainsi ô cher enfant de l’existence
Ainsi la vie t’a-t-elle jeté dans l’univers
Pourquoi acceptes-tu les chaînes qui avilissent ?
Pourquoi plies-tu l’échine
Devant les tyrans qui enchaînent ?
Pourquoi étouffes-tu la puissance de ton cri
Quand l’écho en résonne ?
Pourquoi fermes-tu les paupières devant l’aube
Alors que sa lueur est douce ?
Pourquoi te contentes-tu de vivre dans les cavernes ?
Où sont tes chants, tes élans ?
Craindrais-tu le bel hymne du ciel ?
Redouterais-tu la lumière en plein jour ?
Allons lève-toi et marche vers demain
La vie n’attend jamais celui-là qui s’endort
Ne crains pas ce qu’il y a par delà des collines
Il n’y a rien d’autre que le jour grandissant
Et le jeune printemps
Brodant de fleurs son ample pèlerine
Rien que des senteurs florales
Des rayons miroitant à la surface de l’eau
Et les pigeons roucoulant des prairies
Dans l’élan de leur chant
À la lumière si douce et belle !
À la lumière, cette ombre du Ciel !






lundi 17 janvier 2011

Une pensée

Une pensée très forte pour mes étudiant(e)s. Nous nous retrouverons bientôt. En attendant, je vous espère au mieux. N'arrêtez pas de lire, n'arrêtez pas d'aimer ce pays.
La démocratie vaincra.
Bien à vous

samedi 15 janvier 2011

Le cri du coeur صرخة حرية

Avenue Habib Bourguiba. Hier, sous le couvre-feu, un homme sort dans la rue. Il lance un de ces cris intraduisibles qu’on n’oublie jamais. J'essaie de  le traduire tel quel pour lui dire mon amitié.

Vidéo visible sur le lien ci-dessous : صرخة حرية


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Personne ne nous l’a donnée
Nous l’avons arrachée notre liberté
Le peuple tunisien a arraché sa liberté
Le peuple tunisien s’est payé sa liberté
Vive le grand peuple tunisien
Vive la grande Tunisie
Vive la Tunisie libre
Vive la grande Tunisie
Hommes libres de Tunisie
Vous voilà affranchis
Il n’y a plus de criminel du nom de Ben Ali
Ce criminel de Ben Ali a pris la fuite
Ce chien de Ben Ali
N’ayez plus peur de personne
Redressez la tête
Nous nous sommes libérés
Le peuple tunisien est libre
Le peuple tunisien est éternel
Ce grand peuple tunisien
Vous Tunisiens exilés
Vous Tunisiens détenus en prison
Vous Tunisiens torturés
Vous Tunisiens opprimés
Vous Tunisiens persécutés
Vous Tunisiens spoliés
Respirez la liberté
Le peuple Tunisien nous a offert la Liberté
Vive le peuple tunisien
Vive la grande Tunisie
Ben Ali a fui le peuple tunisien
Ce meurtrier de Ben Ali a sévi et il est parti
(Inaudible)
Oh mon bon peuple
Oh mon doux peuple
Nous voilà affranchis
Grâce aux martyrs tunisiens
Grâce à chaque goutte de sang versée hier et aujourd’hui
La Tunisie est libre
Où sont donc les voitures et les youyous que Ben Ali a achetés
Où sont les voitures
Où sont leurs voitures
Vive le peuple Tunisien
Vive la liberté
Abdelhamid, je suis à l’avenue
Je fête la liberté
(Youyous)

lundi 20 décembre 2010

contre le mur. Anne Calife


Anne Calife près de Ramallah
Une Américaine avec plein de cheveux et de dents, m'offre du raisin. Elle habite Ramallah et veut tourner un documentaire sur la Palestine. Elle ne quitte pas sa caméra et porte, pourquoi, des mitaines en velours noir.
On entend déjà le raclement des machines. Un bulldozer jaune et noir racle la terre dans un bruit de chaînes. Deux oliviers gisent déracinées, racines encore noircies de terre. Les cadavres des arbres déclenchent des cris dans le groupe et une série d'appareils photos a surgi des sacs à dos. L'Américaine filme. Par précaution, je me recule.
A côté d’un immense cône de sable gris se trouve, ce que je veux toucher, voir, comprendre : le MUR… Je m’approche assez lentement, comme on approcherait un ennemi plus fort que soi. Si j'avais pu ramper, je l'aurais fait ; si j'avais pu l'insulter, je l'aurais fait aussi. Parce que lui, il s'en fout éperdument, tête dans le ciel avec au-dessus de sa tronche, les nuages qui s'étirent lentement.

Je l'ai touché, humé, reniflé. Il est immense, sans fin, éternel et silencieux. Un dragon fait de lames de béton. Je le contourne, l’examine : les planches mesurent un mètre de large, quarante bons centimètres de largeur, vingt mètres de haut. De toutes mes forces, je me suis adossée contre lui espérant percevoir une vibration ne serait-ce que minime. Il m’a semblé entendre le monstre de béton glousser du fond de ses fondations de fer. Beau travail. Du bon béton, bien frais, bien propre, bien charnu avec toutes les qualités de l’isolant parfait, qui ne laissera transpirer pas un son, pas un souffle ni une odeur.

samedi 18 décembre 2010

Les moments fugaces de Markus Anton Huber. Par Giulio-Enrico Pisani


"Reise in den Winter" (voyage en hiver) inspiré du  cycle de Lieder « Winterreise » de Schubert.
La Zeitung Vum Lëtzeburger Vollek vient de publier ce texte de Giulio-Enrico Pisani où il présente une grande découverte picturale
Les moments fugaces de Markus Anton Huber aux cimaises de la Galerie Lucien Schweitzer

« Momenta fugitiva », voilà un titre d’exposition qui me fait penser tout à la fois au « temps qui fuit irréparablement » de Virgile et au « carpe diem ! », saisis le jour (ou l’instant), d’Horace ! Et c’est bien d’une saisie au vol qu’il s’agit dans cette splendide expo de saut de l’an chez Schweitzer. (1) C’est ce que j’ai perçu d’emblée ; mais ici le fugace, le fugitif, l’instant, l’éphémère, ne se contentent pas de fuir et de passer. Non. Saisis au vol par l’artiste, lors de leur jaillissement de son bouillant et volcanique subconscient, ces flashs sont capturés au passage et projetés sur toile de lin ou papier de cuve du Népal comme autant de sarabandes, rhapsodies, lieder, concerts, sonates ou symphonies d’une incroyable richesse et profondeur. Des fragments d’infini !
Chaque tableau de Markus Anton Huber contient un univers à lui tout seul avec son temps de vie et la musique de ses courants, de ses vibrations et de sa fuite éperdue. L’abstraction de sa peinture est quasiment partout totale, absolue et pourtant non dépourvue de signification. Aussi, les intitulés (ou clés) de ses séries de féeries graphiques et chromatiques plus proches de la raison pure que de la raison cartésienne, rappellent ceux de certaines pièces musicales : « formation de l’espace », « voyage en hiver » (2), « rituels », « locus iste » (3), « moments fugaces ». Le titre de cette série (en même temps celui, si caractéristique, de l’exposition), m’évoque notamment la « Toccata et fugue » de Bach, dont la somptueuse universalité épouse parfaitement le ballet graphique des oeuvres de Markus Anton Huber.

D’autres titres sont tout aussi significatifs. Je pense à « silent wing », rappelant une chanson d’Aki Misato et à « non confundar » inspiré de la 7e symphonie de Bruckner (non confundar in aeternum). Quant à « sperandum » (espérant), ça explose en une sorte de galaxie de feu et pourrait signifier le tout commencement, l’immédiat après-big-bang, lorsque l’invraisemblable contenait déjà en germe tous les possibles, que tous les espoirs étaient encore permis. On pourrait bien sûr se demander, dans quelle mesure nous sommes en présence de pures abstractions, ce qui sous-entend la libération de toute correspondance figurative. Du point de vue optique, la réponse est oui. Mais il en va tout autrement des émotions esthétiques d’ordre quasi-musical qui font appel à une sensibilité plus subtile, nichée au plus profond de nous-mêmes et qui, arrachée à sa passivité dormante, se voit soudain réveillée et confrontée à l’incommensurable beauté de l’infini.

Une seule exception : la série de cinq tableaux carrés (1 x 1 m) dans la deuxième salle de la galerie, intitulée « alpha on the way to omega ». Sans rien perdre de la liberté d’expression qui illumine les autres oeuvres de Huber, ces techniques mixtes peintes à l’encre de chine, au graphite, à la craie et au charbon sur un papier de cuve du Népal plus épais, ne sont pas exactement abstraites. Elles représentent un cheminement visuel, une progression, pas vraiment figurative, cependant au moins aussi vériste que le serait, pour notre perception émotive, le puissant et inéluctable crescendo d’un boléro de Ravel, ou celui d’une existence qui, née en beauté, ne déclinerait pas, mais finirait en fanfare. N’y aurait-il pas là de quoi remonter le moral de tous ceux qui, comme moi, commencent à entrevoir le bout de la route ?

Et voici ce que nous en dit le galeriste en quelque mots qui eussent pu être les miens : « Dans les toiles de Huber les matières s’affrontent, se combattent et se réconcilient pour donner naissance aux existences et aux cycles. D’un côté agit la matière, de l’autre côté l’immatériel, le fuyant, le « fugitiva ». Peintures à l’huile char-gées ou dessins plus épurés au graphite, à l’encre, au charbon ou au fusain, les toiles de Huber se forment à l’image du macrocosme : fourmillement de lignes, entrelacs de tracés, réseaux stratifiés, formations de matiè-res, entrecroisements, intersections, égarements, croisées, tissages entortillés à l’infini, distanciement puis rapprochement des éléments ».

Ma première impression fut en effet de comparer Markus Anton Huber à un Jackson Pollock converti au graphisme : créateur d’un chaotique lacis de fils d’Ariane sans commencement ni fin. Mais la ressemblance avec le peintre américain est toute superficielle, car le labyrinthe de taches et de traits jaillissant de la fureur de Pollock n’est pas comparable à la subtile recherche « musicale » sur les ensembles de lignes et nébuleuses échafaudés par Huber. Si parenté il y a, elle réside tout au plus dans la libération, dans la subséquente captation et dans l’expression picturale des énergies subliminales de l’artiste. Ainsi, lorsque Pollock en reste, disons, au jet de peinture à l’état naturel, Huber ajoute aux résurgences de son subconscient un puissant facteur culturel et une élaboration raffinée.

À présent, deux mots sur l’homme : Markus Anton Huber est né en 1961 à Königswiesen, en Autriche. Après des études de médecine à l’université de Vienne et une formation de chirurgien, notre génial artiste suit des cours en auditeur libre à l’École d’arts appliqués de Vienne. Depuis 1994, il s’établit à Linz et se consacre pleinement à l’art et plus spécialement à une création autodidacte. Autodidacte ? Normal. Qu’est-ce que l’intemporel pourrait-il emprunter au passé, si ce n’est la constante génération du futur à partir de causalités n’exigeant d’apprentissage que par leurs propres déchirements ?

Et deux mots de plus à la galerie Schweitzer qui nous offre cette fois vraiment une exposition unique, qu’il ne faudrait manquer sous aucun prétexte. C’est en effet une exposition à la beauté qui frôle l’absolu, grâce à des oeuvres dont l’abstraction est libérée de toute servitude matérielle, mais conçue et affinée par un talent supérieur. Je vous le dis sans retenue, amis lecteurs : le génie de Markus Anton Huber vaut largement celui d’un Philippe Ségéral ou autre Vladimir Velickovic. Et si je me réfère – di-sons émotionnellement – à ces deux maîtres du figuratif, c’est que je ne vois pas d’équivalent à Markus Anton Huber dans la peinture abstraite contemporaine.
***
1) Galerie Lucien Schweitzer, 24 avenue Monterey, Luxembourg (entre Parc et boulevard Royal), mardi à samedi de 10 à 18 h, exposition Markus Anton Huber jusqu’au 29.1.2011.

2) Inspiré du cycle de Lieder « Winterreise » de Schubert.

3) Titre d’un motet pour 4 voix « a capella » d’Anton Bruckner.

Giulio-Enrico Pisani

mercredi 15 décembre 2010

Aller-retour

Aller-retour
A G. et à C. Pisani

Je pensais que ni la verveine, ni la valériane, ni le curcuma, ni la camomille, ni le romarin, ni la reine-des-prés, ni même le vin rouge n’en effaceraient le souvenir.
Vous le saviez, dans ma valise qui était dans le golfe,
Il y avait comme un sillon
Depuis ont changé : le goût du thé matinal et la saveur de la lointaine beauté
C’est pourquoi je n’ai pas compris ce que mon corps me murmurait
Si près de la grande dune
Devant la petite nappe de vie
Lorsque derrière le rideau
Comme une sirène près d’un lac étendue
La dame venant de loin
De jaune et de noir vêtue
Comme une guêpe presque nue
Posa le dard du désir
Et je n’ai pas compris ce que mon corps me voulait
Si près du grand oiseau
Lorsque derrière son bureau
La belle qui fait penser au biscuit, au lait matinal et à une fontaine sans fin
Me dit que l’avion ne partirait pas.
J’ai donc déposé ma valise ici à bel air
J’ai gravi les escaliers
J’étais sain et sauf
Adossé au mur des lectures
Je me suis dit
Je ne penserai pas à la belle de Doha
J’ai pour ce soir d’autres images
Vous le saviez
Le vin andin et le velouté étaient si bons
Et il neigeait mais pas dans mon cœur






lundi 13 décembre 2010

Séquelles du désamour ordinaire. Giulio-Enrico Pisani

Il y a quelques jours la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek publiait ce texte de notre ami Giulio-Enrico Pisani :
Séquelles du désamour ordinaire
Anne Calife. Meurs la faim
Elles sont destructrices, ces séquelles, sont plus fréquentes qu’on ne le pense et – il n’y a pas vraiment de quoi pavoiser – pas toujours létales ; du moins pas ici. Mais Ici où ? Ici quoi ? Dans ce roman ? Est-ce seulement un roman, ce bouquin que m’ont envoyé les éditions «  The Menthol House  », ou bien une biographie, ou plutôt une autobiographie romancée ? Réponse de l’auteure dès la fin du livre : «  Maud et tous les personnages de ce roman ont existé, parlé, hurlé, crié. Ou n’ont rien dit (...) Rien n’est pire que le silence (...) Maud a guéri... en parlant  ». Ouf, il était temps. Mais la réponse d’Anne Calife tient-elle la route ? Comment savoir avec Anne Calife, cette virtuose de l’analyse psychologique romanesque, qui nous présente avec «  Meurs la faim  »(1) un nouvel échantillon d’un savoir-faire que j’avais déjà pu apprécier (et vous aussi peut-être) en lisant «  Et, le mail s’envole comme un oiseau  », son dernier roman ?(2)

Et c’est aussi en souvenir de cette pétillante, pétulante, brillante et prenante performance qui à l’époque me tint en haleine trois heures durant, que je surmontai mes idées reçues. Sur quoi ? Sur «  Meurs la faim  », bien sûr, ce titre sibyllin, mais évocateur de maints lieux communs... Il est vrai qu’on en a un peu ras le bol de ces sempiternelles masturbations pseudopsychologiques de prétendues écrivaines qui envahissent les étals des librairies avec leur bla-bla tour de taille, volume, minceur, sous- et surpoids, vergetures, cellulite, régimes, boulimie, anorexie et j’en passe. Alors, en attendant d’avoir mené à bien une autre critique de livre et trois présentations d’expos, je prêtai le bouquin à ma femme, qui m’aide plus qu’à son tour à comprendre la «  littérature  » dite féminine. Eh bien, c’est à croire qu’elle mourait de faim, tant elle l’a dévoré d‘une traite – en moins de deux heures – ce «  Meurs la faim  ». Généreuse, elle m’en a laissé un bon bout... le tout en fait, avec le sourire entendu de celle qui me connaît : «  Tu aimeras  ».
Bon, je m’y mets, pénètre en douceur dans une famille d’intellectuels libres-penseurs «  progressistes  » perclus de tradition républicaine. Un père «  Fachidiot  »(3) au pire sens du terme, mathématicien de haut vol et amateur de voile, une mère prof, plutôt littéraire, elle, mais aussi maman, ménagère, cuisinière résignée et enfin Maud, une petite fille frustrée de tout ce qui réjouit une gosse, mais à laquelle ne manque rien d’essentiel. Rien d’essentiel ? C’est à voir. L’affection, la tendresse, la couleur, les petites attentions, tout cela est-il négligeable ? Naît encore Isabelle, la petite soeur, dont Maud craint tout d’abord qu’elle lui volera une partie des miettes d’amour qui tombent quasiment par hasard ci et là de la table maternelle. Maud se trompe. Personnage secondaire du livre, Isabelle ne lui enlève rien et pourrait même – moins sensible qu’elle, tranquille et fidèle omniprésence – l’avoir inconsciemment soutenue dans sa traversée du désert de solitude, de blancheur, de silence et de leurs dou­loureuses conséquences.
Idem au collège : «  Dans la cour, je suis souvent seule  », écrit Anne Calife pour Maud et «  C’est fini la période où je m’entendais rire  ». Car outre le fait de se sentir mal-aimée par un père qui ne parle qu’à sa femme et pour qui les enfants (parce que filles ?) sont un corollaire socio-familial nécessaire, mais sans intérêt, Maud est éduquée et habillée autrement. C’est-à-dire fort modestement attifée par une mère aimante, mais faible et grippe-sou, car – étrange pour une prétendue féministe – dominée par un mari qui préfère dépenser dans la navigation de plaisance qu’en alimentation convenable et vêtements décents. Ainsi, d’isolation en rejet subis, de frustration en morosité, Maud en arrive à se détester. «  Je suis du vide avec de la peau autour  », s’écrie-t-elle, désespérée. Puis surviennent les premières règles, manifestations, qu’elle ressent comme sales, gluantes, perturbantes, d’une sexualité qu’elle refuse, tout comme elle se rejette elle-même. Elle se déteste de plus en plus, se réfugie dans la gourmandise, la gloutonnerie, la boulimie ; parfaitement lucide, elle s’abhorre. Autre variante de Dorian Gray : «  En face de la glace, la créature pleure maintenant. Elle a découvert à quel point on pouvait ne plus s’aimer  ».
Commence la descente aux enfers, indescriptible, ou, plutôt, brillamment décrite par l’auteure, guère néophyte, comme démontré dans «  Conte d’Asphalte  », cette étude es déchéance humaine. Photo souvenir : à Marseille, rue d’Aubagne, une jeune fille de bonne famille : «  Maud, regarde-toi, qu’est-ce que tu fais là, sur le trottoir, avec ces volatiles et ce clochard (qui cuve son vin) à côté de toi ? Oh, après tout il n’y a guère de différence entre lui et moi  ». Soit dit entre nous : en écrivant ces mots, l’auteure eut sans doute une pensée pour Marion.(4) Maud se résigne ; la descente se poursuit. Jusqu’où ? Tu parles d’une «  littérature  » dite féminine ! Bien sûr, si on y range Phèdre, La Dame aux camélias ou la Reine Margot, ces chef-d’oeuvres tragiques, d’accord. Mais on est à des lieues du roman rose genre Julia Quinn ou autres Elizabeth Hoyt.
Quant à l’histoire même de Maud, notre héroïne, il n’est pas question que je vous dévoile ici, amis lecteurs, la suite des évènements, péripéties et rebondissements qui vous attentent dans ce «  roman  ». Sans recourir à une véritable action, donc seulement par la magie des mots, du style, la fraîcheur de l’écriture et son rythme trépidant, Anne Calife nous décoiffe ; nous offre un véritable «  suspense  ». Et c’est après une brève entrée en matière tranquille, descriptive et faussement inoffensive, qu’elle nous entraîne en un crescendo dramatique infernal dans les tréfonds de l’âme d’une fillette puis jeune fille dont les vicissitudes et contradictions du corps et de l’esprit forment une trame digne des plus grand(e)s. Virginia Woolf et Amélie Nothomb n’ont qu’à bien se tenir ! Quant aux frères Goncourt, ils se retournent sans doute dans leur tombe de ne pas encore vu goncourabiliser Anne Calife.

*****
1) Anne Calife : «  Meurs la faim  » (réédition en version intégrale), éditions The Menthol house, 293 p., 19,- € en librarie
2) Présenté le 4.11.2008 dans ces colonnes. Outre Et, le mail s’envole comme un oiseau, (The Menthol house, 2008), Anne Calife, née en 1966 et vivant en Lorraine, a également publié Paul et le Chat, (Mercure de France, 2004), Conte d’asphalte (Albin Michel 2007), ainsi que, sous son véritable nom d’Anne Colmerauer, Meurs la faim (1ère édition, Gallimard, 1999) et La Déferlante, (Balland, 2003).
3) Fachidiot : Terme allemand intraduisible, qui signifie +/- «  spécialiste compétent, mais renfermé dans son domaine et ne s’intéressant pratiquement à rien d’autre  ».
4) Personnage de «  Conte d’Asphalte  »
Giulio-Enrico Pisani

lundi 29 novembre 2010

« Le livre des secrets » كتاب الأسرار The book of secrets

Le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek vient de me publier ce texte :
« Le livre des secrets » كتاب الأسرار
Le manuscrit écrit à Tolède, conservé à Florence et publié à Doha



Le livre des secrets est un traité de mécanique d’une cinquantaine de pages présentant une trentaine d’inventions dont on peut citer : l’« histoire de l’amour et des méchantes vipères » ; « l’aveugle et le chien », « la bataille », « horloge avec 24 portes et deux lions », « horloge solaire avec clepsydre »… Chaque invention consiste en un automate, un mécanisme permettant de mouvoir des engins et même des allégories. Ces machines exploitant les principes de la mécanique des fluides sont dues à un ingénieur andalou Ahmed (ou Mohamed) Ibn Khalaf al-Muradi du XIème siècle qui rédigea ce traité. Or ce n’est qu’en 1975 que l’ouvrage de Muradi a été découvert en Italie. Ayant certainement été acheté par un amateur éclairé, il a fini dans les réserves de Biblioteca Medicea Laurenziana de Florence.
C’est donc un de ces livres qui ont cheminé et qui, par les échos qu’ils entretiennent entre les diverses civilisations et par les liens qu’ils tissent entre les hommes, disent que la culture est une. C’est un livre qui rappelle des ouvrages postérieurs comme ceux de Léonard de Vinci ou Villard de Honnecourt, magister latomus, dont le Carnet est conservé à la BNP.
Chaque invention du Livre des secrets est agrémentée de croquis ce qui a permis de reconstituer ces machines. Les croquis sont d’une grande précision et esthétiquement, le manuscrit est beau malgré les sévices du temps. Peut-être même que les outrages du temps l’ont ennobli.

Cet ouvrage n’est certainement pas le premier du genre dans la culture arabe. Al Jazri, Ibn Moussa, Ibn Marouf avaient précédé al-Muradi et ont même été traduits en Europe dès les années 1920 en Allemagne grâce à Wiedmann et Hawser et, bien plus tard en Angleterre grâce à Donald Hill qui fut sans doute le premier à faire allusion au manuscrit de Florence.
Il s’agit d’un manuscrit rédigé en 1266 à Tolède, c’est-à-dire sous le règne d’Alphonse X de Castille dit le sage ou le savant. La cour d’Alphonse X comportait de nombreux savants et traducteurs musulmans, juifs et chrétiens.
Alphonse X (1221-1284), dont on se moquait en disant qu’il avait la tête dans les nuages, était un érudit et il s’était fait entourer de juristes, d’astronomes, d’historien qui traduisaient ou écrivaient. Parmi les ouvrages qui nous sont parvenus de cette époque citons El Libro di ajedrez, dados e tablas (le livre des échecs, dès et tables) ou encore Calila e Dimna, une traduction en castillan de Kalila Wa Dimna d’Ibn Al Moqafii ouvrage qui lui-même est une traduction libre du Panchatantra, le recueil de fables indiennes.

Le manuscrit qui nous est parvenu est émaillé de fautes de langue et d’erreurs dans la reproduction des planches et des illustrations parfois attribuées à des machines qui n’y correspondent pas. S’agit-il de l’œuvre d’un scribe néophyte ou d’un traducteur ne maîtrisant pas la langue arabe ? Difficile de trancher.
Mais j’avoue que ce n’est pas le côté technique, ni le côté scientifique qui m’ont interpellé dans cet ouvrage. J’aimerais lire ce livre comme une illustration de la machine narrative, comme la représentation concrète du désir de raconter des pans de vie. J’aime la formule qui se trouve en tête de chaque chapitre : « Nous voudrions faire une structure ». Ici, chaque mot se laisse gloser autrement : « vouloir » est synonyme d’« aimer », aspirer à. Quant au verbe « faire » il est tout à la fois son équivalent grec « poiein » et « travailler à » par « structure » , j’essaie de rendre compte du mot « chakl » désignant littéralement « forme ». Ainsi donc, Al Muradi aura donné à voir des instants de vie, des romans portant sur presque rien comme en rêvait Flaubert. Le tout suggérant que c’est à l’allégorie (à la vue) que se destine l’esprit.

Ibn Khalaf al-Muradi : The Book of Secrets. ISBN : 978-88-6048-013-2 (coffret comportant un CD, un volume en anglais et deux volumes en arabe).

Jalel El Gharbi

mercredi 24 novembre 2010

الإمام الشافعي 2L'imam Chafi'i

Le grand Erg occidental (Algérie)

لقد أصبحت نفسي تتوق إلى مصر ومن دونها قطع المهامة والقفر
فوالله ما أدري أللفوز والغنى أساق إليها أم أساق إلى القبر


Désormais mon âme aspire vers l’Egypte
Par-delà les terres désertes et inhabitées.
Ma foi, je ne sais si j’y suis traîné pour le succès et la fortune
Ou alors pour y trouver ma tombe

samedi 20 novembre 2010

L'imam Chafi'i الإمام الشافعي

Mausolée de l'imam Chafi'i au Caire
ما في المقـام لـذي عقـلٍ وذي أدبٍ مـن راحــة فــدع الأوطــان واغـتـرب
سـافـر تـجـد عـوضـاً عـمـن تـفـارقـه وانصب فإن لذيذ العيش فـي النصـب
إنــي رأيــت وقــوف الـمـاء يـفـسـده إن ساح طاب وإن لم يجـر لـم يطـب
والأسد لولا فراق الأرض ما افترست والسهم لولا فراق القوس لـم يصـب
والشمس لو وقفت في الفلك دائمة ً لملها النـاس مـن عجـم ومـن عـرب
والتبـر كالتـرب ملـقـى فــي أماكـنـه والعـود فـي أرضـه نـوع مـن الحطـب
فـــإن تـغــرب هـــذا عــــز مـطـلـبـه وإن تــغــرب ذاك عـــــز كـالــذهــب

L'imam Chafi'i né à Gaza en 766 et mort au Caire en 820 était aussi un poète raffiné et un fin lettré.

Il n’est nulle quiétude pour l’honnête homme à être sédentaire
Laisse donc ton pays et émigre.
Voyage tu pourras remplacer ceux que tu auras quittés
Et peine car la douceur de vivre est dans la peine.
Ne vois-tu pas que l’eau qui croupit s’avarie ;
Qu’à couler elle bonifie faute de quoi elle se dégrade
Ne vois-tu pas que si le lion ne quittait pas son territoire, il ne dévorerait rien
Que si la flèche ne laissait pas l’arc, elle n’atteindrait pas sa cible
Que si le soleil s’arrêtait pour toujours dans sa sphère
Tous les hommes, les nôtres et les autres, s’en lasseraient
Que dans sa contrée, l’or est répandu comme la poussière
Et dans son pays, l’Oud[1] n’est qu’une variété de bois
Quand le premier émigre, il devient si estimé
Et quand le second s’exile, il est aussi cher que l’or
[1] Aquilara Malaccensis
Traduction Jalel El Gharbi

mercredi 17 novembre 2010

Amraoui par Giulio-Enrico Pisani

Photo empruntée à Helenablue (dans mes liens)
Giulio-Enrico Pisani vient de publier dans le Zeitung vum Lëtzbuerger Vollek ce compte-rendu du recueil de Mokhtar El Amraoui :
Mokhtar El Amraoui : Arpèges sur les ailes de mes ans
221 poèmes d’amour et... une chanson désespérée ?


Fallait-il vraiment que je paraphrase ici le grand Pablo Neruda en présentant Mokhtar El Amraoui ? Et pourquoi pas ? Compte tenu de leurs espaces culturels très différents, leur parenté est indéniable et leurs styles parfois assez proches. Coïncidence, ou influence du vieux poète chilien sur le jeune barde tunisien ? ¿Quién sabe ? Quoiqu’il en soit, chez El Amraoui comme chez Neruda, l’amour est partout, l’espoir fréquent, la colère aussi, le découragement sporadique et, à bien chercher, on leur trouve à tous deux au moins une « canción desesperada ».
Professeur de français à Bizerte, Mokhtar El Amraoui est né en 1955 à Mateur d’un père algérien et d’une mère tunisienne, qui, chacun à sa façon, ont contribué à son épanouissement poétique. (1) La source jaillit vers 1970 ; fille d’Erato, rivière aux flots passionnés, elle s’élança à la fois joyeuse et grondante, ici torrent sans frein, là vortex sans fond. Toute chutes, gerbes d’écume, espoir et clameurs, elle se fraya un passage entre les falaises et à travers les gouffres où Mnémosyne l’attendait pour l’enrichir de l’esprit de ses autres filles : Calliope, Melpomène et Thalie. (2) Adulée, caressée, tourmentée, parfois maltraitée par son chantre durant dix années de maturation, d’engagement et de colère, Erato, la muse des poètes, l’accompagna dès lors, à la fois stimulante et indulgente, au cours de ce qui allait devenir son premier recueil : « Élans d’espoir (1070-1980) ».
Son troisième poème, intitulé, justement, « Espoir », qui en représente le principe, sinon la quintessence, annonce clairement la couleur par « Je me tais, / Vous m’avez bâillonné / Mais l’enfant qui a faim / N’a pas cessé de pleurer... », passe par « L’homme qui combat » et culmine dans « Des chants d’espoir, / Des chansons de victoire. ». À 11.430 Km de là, « Victor Jara », lui, s’est élevé plein ciel sur les ailes de Mokhtar avec les « Oiseaux libres, / Oiseaux fiers du Chili... » auxquels Mokhtar crie : « Volez plus haut que le deuil, / plus loin que les larmes et les tristesses / Car son sang répandu, / Car ses chansons / Sont un bouquet d’espoir, sont un appel au combat ! »
Mais à la montagne avec ses Roncevaux rêvés finissent par succéder plaines et collines, aux cascades les marais, aux lacs sans fond les étangs glauques, aux jeunes roches cristallines les sables mouvants, aux épaisses forêts de trop rares oasis. Le blanc n’est plus tout à fait blanc, ni le noir toujours noir et les falaises usées devenues plages de sable bordant les méandres nonchalants invitent davantage à la réflexion qu’au combat, plutôt à l’amour qu’à la vindicte, à la raison qu’aux impulsions. Le rythme se ralentit, la poésie s’apaise. Mais elle grandit, s’étend sur trois décades et forme un second recueil qui s’intitule « Rayons de lune pour funambule absent (1981-2010) » C’est surtout dans cette deuxième partie, à la fois moins dense et plus apaisée, que la poésie de Mokhtar El Amraoui s’épanouit pour ainsi dire poétiquement. Moins engagée, plus contemplative et jouissive, mais non dépourvue de lucidité et de sens critique, elle cède part de sa fièvre à ce que d’aucuns appellent sagesse et d’autres maturité. Résignation ? Non, sans doute pas, mais découvrant ses limites, le poète tend peut-être vers quelque forme de fatalisme. La lune du funambule absent éclaire désormais surtout l’amour. Erato y triomphe partout, même quand l’amour devient l’Amour ou, le plus souvent, emprunte des sinuosités sous-jacentes. Libérée de combats qu’elle ne peut gagner, la poésie de Mokhtar se livre davantage à son propre épanouissement, à sa poétique, à ses libertés surréalistes et au chant sempervirent de la vie, tout en se permettant quelques mordances et une continuelle partance.
« Je vole, en frémissant, » clame-t-il, page 210, « Les dernières gerbes du soleil. // Derrière la vitre trempée, / Ta main tremble, / En tenant le même verre vide. » Et, douze pages plus loin, « Sans valises, / Sans mémoire, / Il décide de la portée de son clavier / Et ouvre, seul, / Les veines de la ville / Et ses cieux. ». Et plus haut, plus loin encore, au-delà des mille et une nuits, Mokhtar se réjouit que « La rose, jaillie des sables à dos de parfums, / Egaye, sorcière, du sein de la belle captive, la pointe. Son amour au long cours a scellé le destin / De l’amant aux aguets / qui se verse l’incendiaire vin. » Vers somptueux à l’érotisme délicat, que n’eussent renié ni Khayam ni Ronsard !
Certes, aucun poète n’est toujours égal à lui-même et sur 222 poèmes de Hölderlin, Rilke, Apollinaire ou Darwich, il est difficile de trouver 222 chef-d’oeuvres. Peut-être qu’ici, pour les puristes, une sélection plus sévère se fût imposée et une centaine de ses sommets poétiques eussent suffi à assurer le renom de « notre » poète sans risquer de lasser le lecteur. Cependant, le lecteur, eh bien, parlons-en du lecteur, boulimique, curieux, enthousiaste et aventureux, poète lui-même pas sa lecture interactive, autant que l’auteur l’est par l’écriture, ce lecteur donc, refusera ce régime minceur. Et il a bien raison. Car les huit lustres qu’embrasse sa rhapsodie « Arpèges sur les ailes de mes ans » (3), où Mokhtar sous-entend à tout bout de champ (ou chant) ces vers de Neruda : « Je ne suis rien venu résoudre. / Je suis venu ici chanter. / Je suis venu / Afin que tu chantes avec moi. », ces quarante années donc, forment un tout.
Sans être nécessairement un chant général, « Arpèges sur les ailes de mes ans » est la musique d’une vie, et ses deux recueils forment un binôme magnifique : deux orogenèses somptueuses avec leurs sommets, cols, vallées, crêtes, torrents, chutes, forêts, rochers, dryades, naïades, nymphes, tempêtes et étoiles calcinées. Mais ce couple de chaînes enchaînées sans véritable discontinuité au seuil de la 9ème décade du 20ème siècle n’en font en réalité qu’une seule autour d’une fracture/soudure unique aux reflets protéiformes. Et ceux-ci de provoquer de nouvelles diffractions communes à quasiment tous les cheminements poétiques : jeunesse–maturité, protestation–critique, espoir–lassitude, impulsivité–sagesse, amour–mort, sérénité–passion et j’en passe et des meilleurs.
L’une des principales caractéristiques de la poésie de Mokhtar, est que l’interaction auteur–lecteur peut s’y développer et s’y épanouir librement. Ainsi que je l’esquissai plus haut et le formulai dans d’autres articles, l’authentique poésie est telle autant par son écriture que par sa lecture, qui peut même diverger de l’intention de l’auteur. En effet, le vrai poète est celui qui n’impose pas ses choix, n’écrit pas du tout cuit, ne fournit pas du prémâché. Il permet à son lecteur d’appréhender le texte à sa manière, à s’y retrouver, au moins en partie, lui-même, ce dernier pouvant même y introduire des éléments créatifs nouveaux, insoupçonnés : en fait ses propres sentiments et visions. La poésie est un dialogue entre poètes.
Qu’on me permette à présent de conclure en vous recommandant chaleureusement la lecture de ce double recueil d’une grande richesse linguistique – les créations de mots, phrases et tournures y pullulent – et d’une harmonie poétique presque toujours réussie. Mais, de grâce, amis lecteurs, n’essayez pas de le dévorer en quelques heures. Vous passeriez à côté des subtilités qui distinguent les grands crus. Et si de courts poèmes, comme croqués en quelques trait de sanguine, peuvent y être saisis d’un coup d’oeil, d’autres, plus complexes, permettent parfois – n’allons pas jusqu’à dire : exigent – plusieurs combinaisons, recombinaisons et lectures. Ailleurs se forment des micro–romans surréalistes. D’autres pages encore vous nouent la gorge, ne vous bouleversent pas nécessairement, non, mais vous émeuvent à coup sûr. N’hésitez donc pas à ouvrir cette fenêtre sur notre ailleurs profond qu’est « Arpèges sur les ailes de mes ans ». Et, ne craignez rien : non ĕ vietato sporgersi !
***
1) Mokhtar El Amraoui évoque aussi son défunt oncle maternel Belhassen Ben Chaabane, barde et poète, dont la générosité poétique se perdit trop souvent en oralité et en feuillets servant plus tard au fruitier ou à l’épicier. Nombre de ses poèmes ont toutefois échappé à ce dévoiement alimentaire grâce aux journaux de l’époque, à un livre de Mohamed Boudhina et au travail de Habib Ben F’dhila (Belhassen Ben Chaabane : Recueil de poèmes écrits entre 1930 et 1960 - Présentation et établissement de texte par Habib Ben F’dhila, 208 p. – 2001), info. CNCC@ Email.ati.tn
2) Les neuf muses sont, selon la mythologie grecque, les filles de Zeus et de Mnémosyne, déesse de la mémoire. Parmi elles Érato préside à la poésie lyrique, Calliope à l’éloquence, Melpomène à la tragédie, Thalie à la poésie bucolique.
3) Mokhtar El Amraoui : « Arpèges sur les ailes de mes ans » 288 pages, ISBN 978-9973-05-892-8, peut être commandé à Monsieur Noureddine Limam, Librairie Science et Culture, 24 avenue Taïeb Mehiri, Bizerte, 7000 Tunisie. Fax : +216.72431372.
Giulio-Enrico Pisani

jeudi 11 novembre 2010

سنان المسلمانيSinan Mossalamani - Qatar-

Musée d'art islamique Doha


على الخيط الأبيض و الأسود من الفجر

كنت أسير كلاعب سيرك عجوز




J'ai marché tel un vieux funambule
Sur le fil noir et blanc de l'aube

lundi 11 octobre 2010

Among strangers I’ve Known all my life. Americain poetry

Among strangers I’ve Known all my life
Sanford Fraser
The poetry of the New York poet Sanford Fraser uses images from life to show life. It catches the ephemeral instant to express thirst for the eternal. It’s a poetry in which, as in Cummings or François de Cornières…, the insignificant suggests that nothing in life is insignificant. Sanford Fraser snaps pictures that by themselves say the world is what it is : an impure thing. He let us hear the immensity of solitude – a solitude olmost ontological : we appear and we disappear alone. For years I have attentively followed the poetic development of my friend Sanford Fraser and I can say that he says something essential : social realities are truly the expression of antological realities because existence gives us every other minute allegories of being and nothingness. It is sufficient to look. One of his collection is called Tourist because it defines the tourist, this passenger, this passer-by, is what he sees. The tourist : a witness who passes. His last collection Among stangers I’ve known all my life is both powerful and gentle, tender and defient. Here, the poet seems to say that the Outsider is person other than himself. And the reader feels so close to the poet and to the strangers.
Parmi les étrangers que j’ai connus toute ma vie
Sanford Fraser
La poésie de Sanford Fraser, poète new-yorkais, choisit des images de la vie pour dire la vie. Elle se saisit de l’instant éphémère pour dire sa soif d’éternité. C’est une poésie qui, comme chez Cummings ou chez ce poète François de Cornière (il y a longtemps que je n’ai plus entendu parler de lui), l’anodin insinue que rien n’est anodin dans la vie. Sanford Fraser happe des images qui, par elles-mêmes disent que le monde est ce qu’il est : chose immonde. Il laisse entendre l’immensité de la solitude. Une solitude quasiment ontologique : nous apparaissons et nous disparaissons seuls.Cela fait des années que je suis attentivement le cheminement poétique de mon ami Sanford Fraser et je puis dire qu’il dit quelque chose d’essentiel : les réalités sociales sont plutôt l’expression de réalités ontologiques car l’existence nous offre à chaque instant des allégories de l’être, du néant. Il suffit de regarder. Un de ses recueils s’intitule Tourist car ce qui définit le touriste, ce passager, ce passant, c’est qu’il voit. Le touriste : un être du regard qui passe. Son dernier recueil Parmi des étrangers que j’ai connus toute ma vie est à la fois un recueil puissant et doux, tendre et intraitable. Ici , le poète semble dire que l’étranger n’est personne d’autre que lui-même et le lecteur se sent si proche du poète et des étrangers.
Sanford Fraser : Among strangers I’ve Known all my life Parmi les étrangers que j’ai connus toute ma vie. bilingual collection NYQ Books, 2009

dimanche 10 octobre 2010

Patricia Guenot par Giulio-Enrico Pisani




Mégalographie de la Villa des mystères. Pompéi


Notre ami Giulio-Enrico Pisani vient de publier cet article dans le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek :




C’est grâce à mes recherches internautiques sur des poésies pouvant enrichir une nouvelle anthologie thématique, que j’ai découvert une poésie d’une finesse rare, mais dont l’auteur m’était absolument inconnu, en fait une poétesse : Patricia Guenot. Conséquence : re-fouille Internet et – bingo ! – je tombe sur... son épitaphe. « Patricia Guenot est morte bêtement, comme elle a vécu, dans un stupide accident de la route. Hélas son talent d’écrivain n’éclate au grand jour que depuis sa mort, et elle a vécu dans le plus complet dénuement (...) Heureusement, il nous reste ses superbes poèmes, dont vous pouvez admirer quelques fragments sur son site http://patricia.guenot.free.fr/ »
Et là, tenez-vous bien, amis lecteurs, s’ouvre devant mes yeux un gisement poétique fabuleux. À peine en ai-je parcouru quelques strophes, que je m’essuie une petite larme. Ce n’est vraiment pas de chance, me dis-je, découvrir pareil trésor et apprendre du même coup que sa créatrice est décédée. Cependant, étrangement, et contrairement à d’autres sites conçus « à la mémoire de... » comme celui du sculpteur René Iché ou du peintre poète Philippe Trouvé, rédigés, illustrés et entretenus par un proche parent, sur le site en question l’auteur s’exprime entièrement à la 1ère personne. Nous y lisons : « Les mots sont une passion dévorante, à laquelle je me consacre entièrement depuis octobre 2002. J’écris essentiellement de la poésie, j’ai commencé spontanément, presque par hasard (...) Je présente ici quelques-uns de mes textes. Certains sont autobiographiques, d’autres non. J’espère qu’ils vous plairont… »
Serait-ce un artifice destiné à rendre la défunte aussi vivante que de son vivant ? De plus en plus intrigué, je poursuis me recherches sur le net et écris à tout hasard un mot à l’adresse guenot-patricia@wanadoo.fr indiquée sur le site, curieux de voir si quelqu’un m’y répondra, et qui. Eh bien, canular, humour macabre ou intention suicidaire abandonnée, c’est une Patricia bien en vie qui me répond. Presque en même temps, je découvre un autre site qui lui est dédié, celui des Éditions du Vent des Rives, qui a publié en ligne « Nuits urbaines », un petit recueil de ses poèmes. Pas encore 100% matures, mais fascinants. Le contraste y est omniprésent entre gaieté ambiante et tristesse intérieure, entre l’ailleurs joyeux et le moi triste, voire tragique, sinon suicidaire ; il y a sans doute un zeste de poète maudit en elle. Quoique très classique, à la limite du pétrarquisme, elle se fût merveilleusement acclimatée entre Baudelaire, Verlaine et autres Rimbaud :
« Dans Paris arborant son costume estival,
Je flâne en solitaire, portée par la musique
D’un orchestre de jazz, dont les accords magiques
Lézardent la paroi de mon rempart mental.
Sur la place enflammée par un soleil lustral,
Complice flamboyant de bruyantes boutiques
Où se presse une foule aux rires prolifiques,
J’émerge doucement de mon chagrin létal... »
Ouf ! Elle en émerge donc. Nous voilà rassurés. Et il y a de quoi, car outre ces beaux vers non dénués de quelques rares maladresses, Patricia écrira à peu près 6000 poèmes, dont un grand nombre (ceux que j’ai lus) sont d’une finesse, d’une musicalité et d’une dramaturgie exceptionnelles. En voici trois, qu’elle m’a autorisé à citer dans l’ouvrage que je prépare, des sonnets offerts donc en avant-première :
« La passante
Dans la rue obscurcie, une femme s’avance
À petits pas discrets vers le grand boulevard
Où son manteau grisâtre et son morne foulard
Disparaîtront bientôt parmi la foule immense.
De son masque fripé s’échappent des souffrances,
Un amour dévasté qui ternit son regard
D’un voile de regrets noyés dans le cafard
Au rythme de ses bras qui marquent la cadence.
Solitaire blessée par d’âpres cruautés,
J’accorde ma tristesse à sa sombre beauté
Dans un rêve furtif conjuguant nos visages.
Sourde à mes songeries, la passante s’enfuit
Dans la ville endormie jusqu’au lointain rivage
Où d’anciens souvenirs illuminent sa nuit.
Errance citadine
Dans la ville glaciale, insensible à mes pleurs,
Je marche sans répit, sous les lueurs chagrines
D’une lune pressée que la nuit se termine
Pour s’éloigner d’un monde habillé de laideur.
Au hasard des trottoirs, je traîne mes douleurs
Qu’attisent les regards de filles qu’illumine
Une gaieté fleurie de promesses mutines
Dont la vivacité me déchire le cœur.
Dans le lacis bruyant des rues où je chemine,
J’observe le ballet de poupées citadines
Au visage embelli d’un sourire charmeur.
Quand l’aurore répand sa lumière opaline
Sur les murs constellés de graffitis vengeurs,
Je fuis dans un sommeil aux rêves rédempteurs
Passions éphémères
Je surfe sur la vie ainsi qu’un courant d’air.
Mon esprit assoiffé de nouveauté m’entraîne
À plonger de tout cœur vers ma lubie prochaine
En vouant au bûcher ce que j’aimais hier.
Mes élans de l’été ne passent pas l’hiver.
Ma passion du lundi meurt en fin de semaine.
Je voudrais m’envoler vers des contrées lointaines,
Voyager sans répit au sein de l’univers.
Un démon facétieux distille dans mes veines
Un philtre d’impatience, afin que rien ne freine
Mes pas vers l’inconnu brillant comme un éclair.
Parfois, quand je m’allonge à l’ombre d’un grand chêne,
Qui demeure impassible autant qu’un pieu de fer,
Je rêve d’étouffer la flamme qui me perd. »
En fait, le pessimisme de Patricia Guenot finit toujours par céder à la pugnacité. Pas tant poète maudit que ça, après tout, elle en revient toujours à vouloir vaincre l’imaginaire malédiction. Par le rêve ? Celui « Où d’anciens souvenirs illuminent sa nuit », ou bien quand « Je fuis dans un sommeil aux rêves rédempteurs », ou si « Je rêve d’étouffer la flamme qui me perd », ou bien est-ce par la force intérieure qu’engendre la poésie ? Nos chances de le découvrir son minces, même en lisant ses quelques six mille poèmes, amis lecteurs, car notre poétesse à la prolixité plus que généreuse ne me semble retenir aucun des deux remèdes. « ... Écrire est dévorant », affirme-t-elle en effet « J’ai enfin réussi à ne plus écrire. Je n’écris plus, car pour moi la poésie mène au suicide, à l’internement, ou à arrêter d’écrire ». Espérons qu’elle change d’avis et qu’au lieu de se considérer comme une sorte d’éphémère de l’écriture poétique, elle en retrouve bientôt le chemin.
Née en 1964 à Paris, Patricia Guenot partage son enfance entre la capitale et la campagne franc-comtoise et se passionne pour la lecture, les arts et la poésie, en particulier pour celle de Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé et Verlaine. En janvier 2003, elle remporte deux prix dans la catégorie “poésie classique” au concours de l’association littéraire “Oeil sauvage”. À quand Le prix Mallarmé ? Elle a également écrit un roman, des contes et des nouvelles. Mais c’est sa poésie qui fait d’elle à mon avis l’une des poétesses majeures de ce 21ème siècle pré-pubère. Et le fait qu’elle soit méconnue, sans doute à cause de ses carences en marketing et en auto-encensement, n’y change rien. À vous donc de la découvrir ! Et voici quelques fenêtres qui vous faciliteront la tâche :
www.edveri.com/.../patricia.guenot.htm (site des Éditions du Vent des Rives),

Giulio-Enrico Pisani

lundi 4 octobre 2010

Philippe Trouvé, le peintre et le poète par Giulio-Enrico Pisani

Philippe Trouvé: Nu au pendentif

Le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek vient de publier cet article de notre ami Giulio-Enrico Pisani :

En quelques années à peine, Internet est devenu le thésaurus et l’encyclopédie universelle de presque tout le savoir du monde, mais aussi son fourre-tout et melting-pot. On y retrouve le meilleur et le pire. Plus que jamais la responsabilité individuelle et le savoir choisir, sélectionner, trier, la prudence et la clairvoyance de l’être humain sont sollicités, exigés même par ce gigantesque gisement de savoir, de spéculation, de science et d’inconscience, d’art et d’arnaques, de pensées et d’absurdités. Il faut déplacer des tonnes de boue et de pierraille pour découvrir l’utile et le précieux. De temps à autre, avec beaucoup de patience et l’emploi de mots-clefs adroitement choisis, voilà pourtant le fiat lux, la lumière qui brille, le diamant qui étincelle au milieu des alluvions terreuses !
C’est la surprise, la joie, l’Euréka. Mais il n’y a pas de joie véritable sans partage. Aussi, suis-je persuadé qu’aucun des galeristes dont je présente dans ces colonnes peintres ou sculpteurs, ni des éditeurs dont je conseille livres et auteurs, ne m’en voudra d’exceptionnellement quitter le matériel pour aller partager le virtuel. Attention, amis lecteurs, virtuel, le peintre poète Philippe Trouvé, l’est pour moi, pour vous et pour une blogosphère tentaculaire et tellement immense qu’un million de chattes auraient du mal y retrouver un seul de leurs petits. Mais il est loin d’être virtuel pour son fils Florent, blog master du site www.philippetrouvepeintrepoete.net/, le diamant dont je vous parlais plus haut.
Le plus étonnant est que l’extraordinaire parcours artistique et poétique de Philippe Trouvé ne lui ait pas valu une plus grande renommée. Né à Lisieux le 3 mars 1936 (le même jour que le poète André Laude), cet immense artiste de la parole et de la peinture mourut trop tôt à Caen le 2 août 2005. La chance, sans doute, ce plus fantasque des agents publicitaires, ne doit pas l’avoir eu trop à la bonne. De plus – modestie ou indifférence au succès ? – sa propre mise en valeur et le marketing ne devaient pas être ses points forts. Pourtant il a commencé à peindre tôt, fréquente, adolescent, les ateliers de Serge Poliakoff à Paris et de Nicolas de Staël à Antibes et rencontre au début des années soixante à Saint-Paul de Vence Marc Chagall, dont il dira qu’« il m’a appris à peindre le paysage qui habite mon âme ». Directeur de la maison des jeunes d’Epinal en 1963-64, Philippe Trouvé rencontre aussi le peintre et graveur André Jacquemin, qui viendra à son tour titiller son esprit boulimique de culture et de beauté et parfaire son savoir-faire.
Voilà de quoi composer tout un programme, mais ni prédéfini, ni jamais complété, car l’esprit de Philippe Trouvé est un paysage sans limites. Aussi, tout en s’enrichissant des recherches, combats, découvertes et horizons de ses prédécesseurs et confrères – quel authentique artiste ne peut-il en dire autant ? – notre peintre poète n’appartient à aucun courant. Ainsi qu’on peut le lire dans l’encyclopédie Wikipedia, « Toute sa vie, il aura exploré, cherché, expérimenté. Ses dernières oeuvres sont la symbiose de tous les courants picturaux qu’il a traversés, et rendent hommage, par petites touches savamment digérées, aux grands maîtres qui l’ont influencé ». (1)
La profusion de pensées, poésies, prose et tableaux que vous pourrez découvrir au cours de votre exploration du site est incroyable et je n’en suis pas encore arrivé à bout moi-même. Chronologie inversée : sa dernière plaquette ouvre le bal. Après quelques vues sur cubisme expressionniste « matissé » aux pages 1 à 5, l’artiste nous confie page 6, avec son « Nu rouge » sublimé, que «
Abstraire les détails ne signifie pas abstraction quand l’effort d’un corps peut se résumer à des membres à la chromie saillante. Le fond n’est plus un faire valoir mais la valeur pleine de couleurs en recouvrant d’autres. Relief des muscles. Tension des teintes ». Page 7 c’est « La joueuse de flûte » qui joue sa petite aria champêtre dans un impressionnisme aussi dense que poétique et charnel. Page 8 c’est « La tentation du froid », deux nus féminins qu’il faut « “décoder” si une seule teinte sait être toute une palette. Epurer le superflu pour ne garder que le souffle de vie : la lumière ».
Vous pourrez ensuite poursuivre votre visite d’un clic sur l’image à côté de « Galeries » qui vous ouvrira un monde enchanteur, où se succèdent en profusion des créations plus fascinantes et originales les unes que les autres. Il m’est bien sûr impossible de détailler ici toutes les merveilles de cet extraordinaire trésor. Un gros volume n’y suffirait pas. Aussi est-ce à vous de partir à sa découverte et de profiter de cette merveilleuse visite muséale virtuelle que vous offre Florent Trouvé, le fils de Philippe, sur l’oeuvre de son père. Une heure ou deux auront passé. Suivent les textes, en fait ses poésies, car ses proses ne le sont pas moins, poésie. Jugez-en donc vous-mêmes en lisant ces extraits de « La fleur du citronnier », où l’auteur nous mène dans « une rue à arcades à l’aube d’un jour d’été. En Italie bien sûr. La Piazza fut lavée dans le petit matin. La pierre en est humide encore (...) Exhalaison d’agrume dans le froissis des linges et les effluves des corps épars dans la Via. Senteur qui sourd des pores de ce qui est féminin dans cette ville si fraîche et si chaude à la fois. La peau même des visages en semble toute imprégnée,et les gorges dénudées pétries de son odeur. Est ce le Profumo di Donna dont parlait le capitaine aveugle en son film symbolique ?... »(2)
Autre chef-d’oeuvre : « La Traversée du parc Montsouris », où, loin du désir qu’elle suscite chez Baudelaire, « la passante » de Trouvé fait penser à celle de Ronsard et « dit » ce que chaque passante porte en elle : le temps. Saisons et générations s’enchaînent, se fondent et dansent de concert, comme les corps d’instruments d’un même orchestre. Le temps vit, frémit, fuit et engendre. Voyez donc : « Ce sera en Décembre un Dimanche de neige / Juste avant l’heure du thé / Vous marcherez pensive un peu lasse et rêveuse / Dans l’allée d’un grand parc / En songeant à ses vers que vous disiez alors / Quand savaient rire vos yeux et que moi j’en pleurais / Dans la fourrure noire enfouis sous votre col / Vos doigts se sont posés vous restez immobile / La belle enfant qui chante et retient votre bras / La brune adolescente qui danse dans vos pas / Qui pose ses bottines où vous placez vos bottes / Rêvant ailleurs ... Là où vous n’êtes pas / C’est votre fille n’est-ce pas ? » Deux à trois heures de plus pour ne rien rater et nous voici à cliquer sur l’Univers de Philippe Trouvé avec toutes sortes de ramifications géographiques, historiques, généalogiques, poétiques, picturales et animalières, que nous retrouverons sous « Les 3 jasmins ». Une constante : sa poésie et son imagerie tout empreintes d’un érotisme à la fois subtilement élégant et délicatement naturel. Quant à la rubrique « Liens et vie du site et du monde », le blog master y rue dans tous les sens comme un mustang sauvage. Toutes les découvertes y sont permises, les surprises programmées et l’extraordinaire derrière chaque coin, d’où l’artiste nous lance un clin d’oeil et : « Le Merveilleux : c’est le rare et l’impossible pétris dans la main de l’imaginaire ».
*** 1) Article détaillé sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Trouvé
2) Film de Dino Risi. Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes pour Vittorio Gassman (le capitaine aveugle) 1975 et César du meilleur film étranger en 1976.
Giulio-Enrico Pisani

samedi 2 octobre 2010

أمير تاج السر Un romancier soudanais


Le journal Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek auquel j'ai le plaisir de collaborer a publié ce texte que j'ai consacré au romancier Amir Tagelsir :

Amir Tagelsir : un romancier soudanais.
On sait très peu de choses de la culture millénaire du Soudan et encore moins de la richesse actuelle de sa littérature. Ce pays a donné aux lettres arabes un de ses plus grands romanciers Tayeb Salah auteur du Migrateur, le livre fétiche des intellectuels arabes. Il a vu naître un de ses poètes les plus confirmés Mohamed Feytouri. Et aujourd’hui, il nous offre un autre romancier Amir Tajelsir que le lectorat francophone découvre grâce au Parfum français. C’est un roman dont il a été peu question en France et qui mérite pourtant d’être lu. Est-ce la faute de l’éditeur ou celle de la critique ? Difficile de se prononcer. Regrettons tout de même que ce roman publié en 2010 chez l’Harmattan dans une excellente traduction de Xavier Luffin n’ait pas remporté le succès qu’il mérite. Luffin enseigne la langue et la littérature arabes à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et il est auteur de nombreux travaux portant sur l’Afrique et le monde arabe. Nous savons qu’il est en train de traduire un autre roman du même Tagelsir, ce romancier largement reconnu dans le monde arabe.
Dans ce roman, Tagelsir relate les mésaventures d’Ali Jarjar qui vit au quartier de Gharib dans une ville soudanaise aux allures de village misérable. Toujours à l’affût des nouvelles qu’il lui arrive souvent d’amplifier ou qu’il transforme à sa guise, Ali apprend qu’une Française, Katia, s’apprête à venir vivre dans le quartier afin de mener une étude sur le pays. On ne saura rien de l’objet de cette étude mais le quartier s’affaire comme emporté par une frénésie générale et cela donne parfois des situations cocasses. Chez les auteurs soudanais, l’écrit semble être le relai d’une culture orale. On trouve chez Tagelsir ainsi que chez d’autres romanciers soudanais comme Tayeb Salah, l’écho d’une grande tradition orale qui apparente le roman au conte, sait y insérer des poèmes. Il en résulte un effet heureux. Il y a dans ce roman un bonheur d’écriture qui semble défier la pauvreté chez cet auteur qui a toujours pris le parti des petites gens, ceux que la vie n’a pas gâtés et qui n’en continuent pas moins à aimer la vie qui ici se présente sous les traits d’une belle femme venue de loin.
Le quartier veut apparaître sous le meilleur jour et il se prépare à faire le meilleur accueil possible à Katia. Tout se passe comme si la ville se mettait à se voir dans le miroir de l’étrangère, celle-là même qui ne viendra jamais. Tel Godot ou plutôt l’arlésienne, Katia demeure l’absente. Pourtant Ali réussit, grâce à Internet, à en savoir plus long sur cette femme et il tombe amoureux d’elle. Cette situation est sans doute moins loufoque qu’il n’y paraît. On y voit l’homme épris de l’autre, de celle/celui qui n’est pas. Peut-être aimons-nous toujours un(e) autre, si autre qu’il ou elle n’est pas.
Ali évolue au milieu de personnages qui disent le Soudan actuel. C’est le commerçant qui se rend en Chine et qui rappelle la place de plus en plus grande que prend ce pays en Afrique. C’est le copte qui ne rêve que d’émigrer représentant de la sorte une communauté qui maintenant a du mal à s’intégrer chez elle avec la montée de l’intolérance. C’est la servante éthiopienne si pauvre et dont la présence dit qu’on a toujours plus misérable que soi. C’est en somme une galerie de portraits permettant de voir ce qu’est l’Afrique aujourd’hui et les maux dont elle souffre : la corruption, la dictature, l’intolérance religieuse. On sera surtout sensible au fait qu’il s’agit d’un même phénomène : la misère du monde à laquelle l’on ne peut opposer que la rêverie. Ici, cette rêverie a pour nom Katia.
Le message de ce roman nous semble salutaire car, dans notre monde où la xénophobie est de plus en plus générale, il insinue que le salut vient de l’autre, que le paradis c’est les autres.
Amir Tagelsir : Le Parfum français, 145 pages. L’Harmattan. 2010
Jalel El Gharbi