samedi 19 juin 2010

Autres poèmes de Bizerte

Caspar David Friedrich : Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages (1818)
Hambourg Kunsthalle

Voici encore deux poèmes de Mokhtar El Amraoui :


Nouvelles couleurs
Nous relierons

Patiemment nos veines

Et de nos sangs mélangés,

Sortiront des couleurs

Jusque-là inconnues

Et tous unis,

Nous leur donnerons

De nouveaux noms

Sur les rythmes des battements

D’un même cœur.


Mokhtar El Amraoui

Médutopia
Quand verrai-je luire

Dans ces yeux blêmes

Les feux de la vie ?

Quand verrai-je sortir

De la nuit noire

Un chant pacifique de victoire ?

Quand verrai-je

Se pointer à l’horizon

Les poings du futur

Et l’espoir noyer les haines et les mépris?

Quand verrai-je passer

Le défilé

Beau

Gai

Et puissant de la liberté

En Méditerranée ?

Quand écouterai-je

La musique de la fraternité

Vibrer sur les cordes chaudes du soleil

Sous les petits doigts

Aux couleurs de l’arc-en-ciel

Des enfants ?
Mokhtar El Amraoui

mercredi 16 juin 2010

ياجارة الوادي

Le poète Ahmed Chawki
En 1928, Mohamed Abdelwaheb chanta ce poème d’Ahmed Chawki. Bien des années après les frères Rahabani en firent un nouvel arrangement musical et Feyrouz lui prêta sa voix cristalline.
Chawki (1868_1932) y célèbre un amour de Zahlé au Liban où il venait passer l’été et où il rencontrait les poètes du Liban, surtout Khalil Motran (1872-1949). Voici une traduction de ce poème qui fait partie du répertoire de la grande chanson arabe.


Riveraine de la rivière

Ahmed Chawki
Emu, ô riveraine de la rivière, j’ai revu à ton souvenir comme des rêves
Je me suis représenté ton amour dans ma mémoire et dans mon songe car les souvenirs sont l’écho volubile des années
Je suis passé par les jardins de la colline verdoyante où j’avais l’habitude de te voir
Des visages et des regards m’ont souri j’ai alors retrouvé dans leur souffle ton sourire
Je ne savais ce qu’était la vraie étreinte jusqu’au jour où, tendrement, mon bras t’a enlacée
Les formes de ton corps ondoyèrent sous ma main et tes joues s’en enflammèrent
Je suis alors entré dans deux nuits : ta chevelure et le soir qui descendait et j’ai embrassé comme un clair matin ta bouche
Les paroles se sont tues et mes yeux se sont dans le langage de l’amour adressés aux tiens
Ni la veille ni le lendemain ne faisaient plus partie du temps qui n’était plus tout entier que l’instant de ta confiance.
Traduction de Jalel El Gharbi


يا جارة الوادي

- أحمد شوقي

يا جارة الوادي طربت و عادني ما يشبه الأحلام من ذكراك

مثلت في الذكرى هواك و في الكرى و الذكريات صدى السنين الحاك

و لقد مررت على الرياض بربوة غناء كنت حيالها ألقاك

ضحكت إلي وجوهها و عيونها و وجدت في أنفاسها رياك

لم أدري ما طيب العناق على الهوى حتى ترفق ساعدي فطواك

و تأودت أعطاف بانك في يدي و أحمر من خفريهما خداك

و دخلت في ليلين فرعك و الدجى و لثمت كالصبح المنور فاك

و تعطلت لغة الكلام و خاطبت عيني في لغة الهوى عيناك

لا أمس من عمر الزمان و لا غد جمع الزمان فكان يوم رضاك

mardi 15 juin 2010

Exil



Exil : Oeuvre de Victor Hugo.

Cela fait longtemps qu'il écrit. Il n'a jamais cherché à publier. Il vient de rompre ce silence à quoi il s'est toujours astreint. Il s'agit de Mokhtar El Amraoui.

Merci de vos commentaires

Exil

Dans tes yeux
Mon enfant
J’ai lu l’exil
Toi qui es né
Loin du pays
Tes cheveux ont la couleur de l’olive
A laquelle nous n’avons plus
Le droit de toucher
Dans l’éclat de tes dents serrées
Mon enfant
Je regarde
Des milliers d’étoiles calcinées
Nos terres volées
Nos maisons bombardées
Des bouquets de poings
Tombant sous les orangers
Dans le mercure de tes larmes
Mon enfant
J’ai lu l’exil
L’exil d’un peuple
Mokhtar El Amraoui

dimanche 13 juin 2010

En français dans le texte محمود المسعدي


Mahmoud Messadi (1911-2004) est le plus illustre des écrivains tunisiens. Il se fit connaître par son exceptionnel maniement de la langue arabe mais il maîtrisait aussi la langue française. Ce que l’on sait moins, c’est que son chef-d’œuvre Le Barrage a d’abord été écrit en français. Ce sont une trentaine de feuillets dactylographiés et signés par l’auteur. Il s'agit d'un texte inédit qu’on a délibérément écarté des Œuvres complètes. Voici le premier feuillet du tapuscrit :
Le Barrage
Scène première
La scène représente n’importe quoi, pourvu que l’on se sente en montagne, dans un pays rocailleux, aride, à végétation en aiguille et à poussière nombreuse. La scène doit être en sèche ; on peut faire le ciel en jaune.
Les deux personnages doivent se débrouiller pour se trouver une attitude, une position, assis ou debout, dans un décor sans chaise ni fauteuil. Ils peuvent par exemple, s’asseoir sur leur matériel de campement que l’on voit entassé là, ou corrompre le metteur en scène.

Marphéo.
Nous voici installés dans le Rêve, Meïmouna.
(Elle veut parler)
Oui, oui…je sais. Tu vas dire : je déteste les idéales commodités ou encore : ce n’est guère un équilibre.
Meïmouna.
Non, Marphéo, non. Je ne voulais rien dire de tel. Je voulais dire seulement : comme des vers dans un fruit. Mais alors le fruit ne vaut plus rien.
Marphéo.
C’est une grande erreur, Meïmouma, le Rêve n’est guère comestible.
Meïmouna.
Peut-être. Oui, tu as raison. C’est nous qui sommes mangés. Le Rêve est un anthropophage.
Marphéo...

vendredi 11 juin 2010

Tahar Bekri lu par Giulio-Enrico Pisani



Giulio-Enrico Pisani vient de publier dans le Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek cet article sur l'ouvrage Salam Gaza du poète Tahar Bekri :




Fin 2008, après un intense bombardement préliminaire, Tsahal donne l’assaut au « ghetto » de Gaza. Ghetto, « île » assiégée, ou camp de concentration ? On peut discuter des mots. Les temps changent, les vocables et les uniformes aussi, comme ceux des rapaces qui, 64 ans et quelques mois plus tôt, après un intense bombardement préliminaire, donnèrent l’assaut et détruisirent le ghetto de Varsovie. Mais les martyrs deviennent bourreaux, l’enfant violé devient à son tour violeur. Comme moi,(1) comme vous, comme tout le monde, ahuri, révolté, impuissant, Tahar Bekri suit jour après jour l’impensable, l’aveugle, stupide et inutile massacre d’une population dont un demi siècle de vexations et de souffrances plus inutiles encore avaient poussé certains éléments à l’exaspération, voire au suicide meurtrier. Déçus par l’impuissance et la corruption du Fatah et instrumentalisés par les fanatiques extrémistes du Hamas, ces desperados devinrent l’ultime cri de révolte d’un peuple auquel les tout-puissants Etats-Unis et leur alliés israéliens dénient depuis plus d’un demi-siècle le droit d’exister.
Tristes clones de ces clowns en stratégie politique boomerang que furent toujours les américains, les Israéliens ont réédité, toute proportion gardée, la connerie criminelle des USA en Afghanistan, où ces derniers soutinrent, armèrent et financèrent les Talibans et Al Qaïda contre les Russes, avant que la manoeuvre ne leur explose à la figure. Tahar Bekri écrit en effet dans « Salam Gaza »(2) : « ... l’occupation israélienne continue, par tous les moyens, à vouloir liquider le mouvement Hamas et ses chefs, après l’avoir aidé et soutenu, contribué, avec cynisme et stratégie politique, à son essor, afin d’affaiblir Yasser Arafat et l’Organisation de Libération de la Palestine... ». Et, le 30 décembre : « J’écris, blessé, meurtri, en colère. Encore un malheur qui frappe le monde arabe. Le monde ne bougera pas le petit doigt... ». Hélas, oui, à commencer par le monde arabe, Tahar ; pas plus d’ailleurs qu’en juillet 2006, lorsque tu écrivis ton terrible poème « Liban ma rose noire », ou bien, en 2002, lors du siège de Jénine, « Coquelicots pour la complainte de Bethléem », ce chant qui fait jeter son fusil au soldat qui le lit : « Si ton char tue ma prière / Si le canon est ton frère / Si tes bottes rasent mes coquelicots / Si tes raids violent mon ciel // Comment peux-tu effacer ton ombre parmi les pierres ? // Si mon église est ton abattoir / Si tes balles assiègent ma croix / Si mon calvaire est ton chandelier / Si les barbelés sont tes frontières / Comment peux-tu aimer la lumière ?... »
Comment un petit correspondant de presse luxembourgeois sexagénaire n’ayant jamais connu guerre, émeute ou tyrannie, s’arrogerait-il le droit de critiquer pareille littérature, amis lecteurs ? Prose d’exil et d’empathie, tourmentée jusqu’au sang et poésie de sang d’un écrivain, qui ne cesse tout a long de ses textes de stigmatiser à la fois l’impuissance de la poésie et son indomptable suprématie sur la violence, tout comme Pablo Neruda lorsqu’il écrivait : « ... La chair passe mais ta vie reste entière / dans ma poésie de sang et de soie.// Il faut être doux en toutes choses ;/ le chacal vaut moins que le papillon... » Il y aurait de toute façon plus à dire sur cette première partie du livre, « La guerre contre Gaza », que le livre ne contient de messages, tant ceux-ci sont percutants. Cinq cent pages pour en présenter soixante-dix. Vous rigolez ? Certes, la littérature, le style, la poétique de Tahar Bekri s’y limitent à quelques passages, à l’une ou l’autre belle page, ou poésie, tant la forme de ces carnets veut être simple, concrète, pratique, réaliste, pamphlétaire... pamphlétaires ? Même pas, plutôt bouillants de légitime colère !
Plus fluide par contre, d’un style moins prenant qu’accompagnant, d’un sentiment plus proche encore de la souffrance d’un peuple au quotidien, la seconde partie de ces carnets, « Voyage en Palestine », nous en rapproche, si faire se peut, davantage. « Normal », dirait ici Jalel El Gharbi, « Le voyage, c’est la poésie ». Le Mal, désormais coutumier, endémique, permanent, nous y touche de plus près que le Pire. La déchéance nous émouvrait-elle plus que l’agonie ? L’agonie plus que la mort ? Quelque chose d’anormalement, de monstrueusement quasi-normal (c’est pourtant de là que tout part) traverse ces seconds carnets ponctués de lectures poétiques, de steeple-chases entre les check points (aïe, mon français !), de chicanes jordano-israéliennes, de camps de réfugiés ou prisons à ciel ouvert de Naplouse... « Je n’en avais jamais entendu parler », écrit Tahar. « De ceux du Liban, de Jordanie, de Gaza, oui, mais comment aurais-je pu imaginer que des Palestiniens vivent réfugiés dans leur propre ville ? » Des Palestiniens qui « font avec » depuis des générations, tout simplement parce que le monde « fait si facilement avec ». Ils dépendent de l’aide onusienne. Et alors, il y a pire, non ? « Prenez de quoi acheter votre farine et quelques aubergines et taisez-vous ! », écrit tristement Tahar en citant l’opinion dominante, « Faites-vous oublier (...) Le monde a les yeux braqués sur les barbus de Gaza, les horribles (...) qui menacent la stabilité d’Israël. Et ceux-là (des camps de Naplouse) sait-on qu’ils existent ? Qu’ils ont perdu espoir dans la justice des hommes, que l’Histoire est un char qui avance en écrasant les faibles, que les puissants de ce monde préfèrent donner un peu de leur argent pour maintenir un peuple dans l’assistance ? »
Question de se donner bonne conscience, bien sûr. Angoisse de Tahar, que sa lecture et les rencontres à l’université de Bir Zeit n’arriveront pas à dissiper. Quelques personnes disponibles et chaleureuses, dont Lucienne, la directrice du Centre Culturel français, l’aident à surmonter son désarroi, à l’occulter un moment, en attendant que ça remonte, toujours et toujours… et notamment en écrivant ce livre. À Bir Zeit il y a des milliers d’étudiants sans débouchés, sans beaucoup d’autres perspectives qu’une improbable émigration, la lutte armée ou – et Tahar Bekri en tremble – l’acte désespéré du Kamikaze. Le voyage palestinien prend fin sur le sourire chaleureux de Lucienne, et (touche d’humour pour ne pas sombrer) une curiosité dont je me demande encore (faites-le moi savoir, s’il vous plait, Tahar, si vous lisez ces lignes !) s’il s’agit d’une coquille ou d’un conditionnel exprimant le doute. « Vous reviendriez ?" fit-elle ». Y a-t-il un "si" sous roche ? Tahar reste silencieux. Il n’écrit pas qu’il a la gorge nouée, mais bien : « ... je l’embrasse devant les employés de l’hôtel, interloqués ». Elle a beau être française, Lucienne, n’était-ce pas toute la Palestine qu’il venait d’embrasser avec elle ?
Avant tout poète, c’est pourtant en prose que Tahar nous propose ces carnets ; carnets brûlants du sentiment tragique de la vie, l’ubiquité de la mort en filigrane, peints en touches ici légères, là percutantes, comme des toiles de Gérald Faivre Courtot : chants de résistance, où la poésie tragique qu’ils transportent affleure, sporadique, mais qu’elle sous-tend, omniprésente... « Au milieu de tous ces miradors, ces mitraillettes, ces murs, ces voitures militaires, ces caméras de surveillance, le poème s’écrit en refusant d’admettre la victoire de l’arbitraire, de subir les crocs du loup dans la jungle de l’histoire », hurle-t-il de sa plume, au bord du désespoir.
« Né en 1951 à Gabès en Tunisie, Tahar Bekri vit à Paris depuis 1976, a publié une vingtaine d’ouvrages (poésie, essai, livre d’art). Sa poésie est traduite dans différentes langues (russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.) et fait l’objet de travaux universitaires. Son oeuvre, marquée par l’exil et l’errance, évoque des traversées de temps et d’espaces continuellement réinventés. Parole intérieure, elle est enracinée dans la mémoire, en quête d’horizons nouveaux, à la croisée de la tradition et de la modernité. Elle se veut avant tout chant fraternel, terre sans frontières. Tahar Bekri est considéré aujourd’hui comme l’une des voix importantes du Maghreb. Il est actuellement Maître de conférences à l’Université de Paris X - Nanterre ».
****
1) Voir notamment mon article « Je pleure pour toi, Palestine... » dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 14.1.2009, en ligne : www.zlv.lu/spip/ spip.php ?article66
2) Salam Gaza, carnets, 150 pages, Editions Elyzad, Tunis, 2010, www.elyzad.com
Giulio-Enrico Pisani

mercredi 9 juin 2010

أبو فراس الحمداني Abu Firas Al Hamdani

Statue d'Abu Firas à Alep
Abu Firas Al Hamdani né en 932. Prince, poète et prince des poètes. Il connut la prison à Constantinople et écrivit une poésie des plus délicates. En 968, grièvement blessé lors d'une bataille, il écrit son propre thrène. Le voici traduit pour vous.


Ne sois pas triste, ô ma petite fille,
Tous les êtres doivent partir un jour.
Je te souhaite, ô ma petite fille,
Beaucoup de patience face aux grands drames
Pleure-moi amèrement derrière voilette et rideau
Et si m’appelant tu venais à désespérer d’avoir une réponse dis alors :
Il n’a pas été donné au fleuron du bel âge, Abu Firas, de jouir de sa jeunesse


أبنيتي لا تحزني كل الأنام إلى ذهاب

أبنيتي صبرا جميلا للجليل من المصاب

نوحي علي بحسرة من خلف سترك والحجاب

قولي إذا نادينني وعييت عن رد الجواب.

زين الشباب أبو فراس لم يمتع بالشباب

lundi 7 juin 2010

Pour saluer Gilbert Naccache


Son engagement politique au sein du groupe Perspectives, vaut au militant Gilbert Naccache d’être arrêté en mars 1968 pour n’être libéré que onze ans plus tard. En prison, il écrit clandestinement « Cristal » (ainsi intitulé à cause du papier des paquets de cigarettes Cristal sur lequel il écrit).
Il a également publié « Le ciel est par-dessus le toit » (éditions du Cerf Paris) et « Dis qu’as-tu fait de ta jeunesse. Itinéraire d’un opposant au régime de Bourguiba. Suivi de récits de prison » (éditions du Cerf-Paris/Mots passants-Tunis)
Voici une page de son premier roman « Cristal » que je suis en train de relire avec la même émotion :

Lorsqu’en mars 1968, l’Université se met en grève pour demander la libération de l’étudiant Ben Jennet, la contestation s’étend très vite et dépasse le seul cas de notre camarade, la seule revendication des libertés publiques, la seule dénonciation de l’impérialisme… Dans le gigantesque (pour l’époque) coup de filet qui suit, la police découvre, en recourant systématiquement à la torture, l’existence d’organisations politiques, et surtout la nôtre, le Groupe d’Etudes et d’Action Socialiste Tunisien.
Dans le pays la main mise de l’Etat sur l’économie, la transformation autoritaire de l’agriculture au moyen de coopératives, la présence d’un parti unique s’accompagnaient d’une répression larvée, du refus de toute forme de contestation ou même de critique. A côté de cela, l’Université était restée un lieu de relative démocratie, comme une enclave libre au milieu d’un territoire occupé. Et cette université était par nature sensible aux courants d’idées qui traversaient alors le monde : la contestation des Universités américaines, les oppositions radicales en Hollande et en Allemagne, les débuts de remise en cause de l’état de fait en Europe de l’Est, et surtout, de manière plus consciente la Révolution Culturelle Chinoise, dont la littérature commençait à se répandre, par les soins de l’Ambassade de Chine, et par ceux de notre groupe.
Ce groupe, nous le dirigions en sentant que nous n’étions pas maîtres du rythme que nous imposait l’impatience des étudiants, leur refus de se laisser mettre au pas, de devenir des machines à applaudir, de cautionner la répression contre les couches populaires. Nous ne doutions pas que nous étions les véhicules d’un courant général qui allait continuer, après le Mai français, à entraîner la jeunesse dans le monde. Nous pensions tout simplement être porteurs d’idées révolutionnaires que avions mission de transmettre au peuple, mais, surtout à la classe ouvrière, qui déciderait de les appliquer, une fois convaincue.
C’est pourquoi, comme beaucoup de gens, nous avions été surpris par la violence de la réaction du pouvoir. Après une campagne de presse qui nous a paru folle, où certains n’avaient pas hésité à réclamer la peine de mort contre nous, nous sommes passés devant une Cour de Sûreté de l’Etat spécialement créée à notre intention. Et, à notre stupéfaction, on nous infligea des peines qui ,totalisées, car il y avait de nombreux chefs d’inculpation, atteignaient seize ans de prison pour Nourredine et pour moi, les autres n’étaient pas mal servis non plus. Cinq ans, sur ce total, pour avoir rappelé la théorie marxiste de l’Etat, et de la dictature du prolétariat, « complot contre la sûreté de l’Etat », alors que les classiques marxistes se vendaient librement en librairie !

dimanche 6 juin 2010

Un poète irakien Muniam al Faker منعم الفقير


Muniam al Faker est un homme de théâtre, romancier et poète iakien. Il a dû quitter son pays en 1979. Il s’est réfugié à Beyrouth où il a écrit ses premiers poèmes. En 1982, suite à l’invasion israélienne, il a dû quitter le Liban pour la Syrie. Il vit à Copenhague depuis 1986. Il vient de publier un choix de textes au Caire dont nous traduisons ce texte :


Ceci n’est pas un monde
Mais une bande de pays
Ceci n’est pas l’humanité
Mais une poignée de sociétés
Ceci n’est pas une patrie
Mais des atomes de sable
Celui-ci n’est pas un homme
Mais des gouttes de sang
Ceux là ne sont pas vivants
Ni morts non plus
Ceci n’est pas une mer
Mais un cimetière d’eau
Toi-même
Tu n’es pas toi
Puisque tu es moi

هذا ليس عالماً
إنما شلة بلدان
هذه ليست بشرية
إنما حفنة مجتمعات
هذا ليس وطناً
إنما ذرات تراب
هذا ليس إنساناً
إنما قطرات دماء
هؤلاء ليسوا أحياءً
لكنهم ليسوا أمواتاً
هذا ليس بحراً
إنما مقبرة ماء
حتى أنتِ
لستِ أنتِ

لأنكِ أنا

Vient de paraître



Presse/Diffusion LITTÉRATURE
13, rue de l’Ecole Polytechnique 75005 PARIS
Tél. : 01 55 42 07 37 / Fax : 01 55 42 05 81






dans la collection Accent tonique

« Attention Travail ! »



Recueil de poèmes contemporains sur le travail coordonné
par Nicole Barrière et Martine Glomeron

Pourquoi un recueil de poèmes sur le travail ? Des évènements tragiques témoignant du malaise dans le travail aujourd'hui, des travailleurs empêchés de faire et se rendant malades jusqu'à la destruction ont amené depuis quelques années les professionnels de la santé à s'interroger sur ces nouvelles formes de violence au travail (harcèlement, burn out, suicide etc... accouplés aux violences économiques des patrons voyous et des licenciements ou de délocalisations)
Interrogations des professionnels de santé, des syndicalistes, peur de managers, autant de rapports dans un langage codifié, normé de l'ergonome, du sociologue, du juriste, du psychologue, mais la parole commune du travail qui pouvait la restituer ?
Ces questions ont été soulevées dans le collectif « Travail et Démocratie ».
Nous avons décidé de faire appel aux poètes pour qu'on entende d'autres voix.
Paroles libres de travailleurs, de poètes, le peuple du travail et du poème rassemblé, mots renoués, mots détournés pour aboutir à ces textes de 52 auteurs réunis dans ce recueil pour témoigner du travail aujourd’hui.





Les auteurs :
Dominique Aguessy, Gabrielle Althen, Nicole Barrière, Jeanine Baude, Claude Beausoleil, Nazand Begikhani, Yves Bergeret, Claudine Bertrand, Jean-François Blavin, Gérald Bloncourt, Marie-Odile Bodenheimer, Nasser-Edine Boucheqif, Abdelmajid Benjelloun, Sylvie Biriouk, Guy Chaty, André Chenet, Sylvestre Clancier, Francis Combes, Françoise Coulmin, Jean-Luc Despax, Richard Dethyre, Aurélio Diaz Ronda, Charles Dobzynski, Andrea d’Urso, Mireille Fargier-Caruso, François Fournet, Françoise Geier, Martine Glomeron, Denis Heudre, Sylvain Josserand, Isabelle Lagny, Xavier Lainé, Benoist Magnat, Caroline Masini, Jean Metellus, Nathalie Moreau, José Muchnik, Roland Nadaus, Patrick Navaï, Daouda Ndiaye, Isabelle Normand, Jean Piercé, Bernard Pozier, Philippe Pujas, Erwann Rougé, Jacques Rousselin, Bruno Rullo, Jean-François Sene, Jean-Hubert Sittler, Eric Sivry, Ana Tot, Than Vân Ton-That


Contact pour la promotion de cet ouvrage : Nicole Barrière


samedi 5 juin 2010

Notre colère...

A la frontière du ghetto de Gaza
Notre colère et ses différentes expressions embrassent le monde"

par François Nicolas, compositeur, initiateur de l’appel Musiciens avec Gaza

Qu’est-ce que la raison politique invite à penser du crime d’État commis par Israël  ?La colère, et même la rage  : voilà le premier sentiment qui monte face à cet acte criminel de pure et simple piraterie  : attaquer des bateaux civils, en eaux internationales, et argumenter le meurtre en soutenant que les passagers auraient dû se laisser arraisonner  !Cette colère et cette rage qui ont jeté deux à trois milliers de Parisiens dans les rues le soir même, une dizaine de milliers sur toute la France, et qui, pour la première fois depuis bien longtemps, a fait reculer les rangs des policiers sur une centaine de mètres au cœur institutionnel de la capitale, en pleine rue Matignon  ; une manifestation qui déborde de son lit officiel, occupe les Champs-Élysées que la police voulait lui interdire, repousse les Robocop de Sarkozy  : la chose est inhabituelle. Que présage-t-elle  ? Et, par-delà les sentiments précédents, légitimes (l’impunité de l’État voyou d’Israël insupporte cette partie du monde qui ne se reconnaît pas en ce porte-avions colonial de l’Occident fiché en plein Proche-Orient), qu’est-ce que la raison politique nous invite à penser de ce nouveau crime d’État  ?D’abord, cet acte (prémédité ou bavure, on ne le saura une fois encore que bien plus tard) est une preuve de faiblesse de l’État d’Israël, non de force  : cet État est de plus en plus acculé dans une fuite en avant (suicidaire  ? C’est en tout cas ce que pensent ceux de ses amis qui ont lancé l’appel JCall) dont il maîtrise de plus en plus mal le calendrier. À preuve par exemple que la pierre qu’il avait levée contre l’Iran en matière d’armement nucléaire lui retombe déjà sur les pieds puisque les 189 pays signataires du traité de non-prolifération viennent de signer un appel à un Moyen-Orient libre de toute arme nucléaire et, ce faisant, à une dénucléarisation d’Israël. Ainsi Israël appelait la foudre contre l’Iran pour voir celle-ci lui revenir tel un boomerang.Concernant Gaza, ce nouveau ghetto qui suscite chez sa population les mêmes réactions que dans tout autre ghetto (à commencer par ces tunnels qui servaient déjà à Marek Edelman de voie de communication), Israël pratique le pire avec l’arrogance sans nom de qui se croit impunissable. Et l’idée même que des gens courageux puissent entrer à Gaza, les bras pleins de vivres et de médicaments, est prise par Israël comme une menace pour la sécurité de son État  ! Un État qui vacille et se met à baver pour la simple raison que la punition qu’il veut infliger à un peuple résistant risque d’être adoucie par quelque nouvelle Croix-Rouge est un État dont les bases s’effritent, un État qui ne sait plus trop sur quoi il repose.Ensuite, il faut remarquer la complicité éhontée non seulement de Sarkozy, ce grand corrupteur des esprits qui appelle chacun à normer sa vie sur l’appât du gain aux dépens de son voisin, mais de la grande majorité des médias français  : l’aventure de la flottille de la liberté était connue de longue date. Aucun journaliste français n’a semble-t-il jugé bon d’en être, chacun préférant s’installer à Ashdod en Israël pour couvrir la réception israélienne des bateaux  ! Et tous aujourd’hui de prôner le méprisable équilibre du juste milieu qui associe la « tristesse » devant ces morts « inutiles » (êtes-vous si sûrs qu’ils le soient  ? Il est pourtant des morts qui pèsent lourds, et ceux-ci à l’évidence en sont) à l’insinuation qu’il ne faudrait pas s’étonner d’être assassiné si l’on n’a pas peur des brigands  !
Il faut également saluer le grand courage de la Turquie et de ses ressortissants. Ce sont apparemment eux qui ont payé le plus lourd tribut à l’assaut israélien. Ce sont eux qui n’ont pas déguerpi devant les commandos israéliens et les ont affrontés avec les moyens du bord. Apparemment, l’armée israélienne n’avait pas prévu cela  : croyant pouvoir miser sur la peur de la peur, elle a dû faire face à une résistance pour elle inattendue, cette résistance qui, comme le clament les manifestations pro-palestiniennes, est « la voie de l’existence ». Quel contraste entre la grandeur de la Turquie et l’abaissement de la France  ! N’est-ce pas là d’ailleurs la vraie raison pour laquelle Sarkozy refuse que la Turquie entre dans l’Europe institutionnelle  ? La Turquie, sans doute, n’est pas assez convaincue des bienfaits de la servitude volontaire et risquerait de réactiver en Europe le ferment de l’émancipation politique. D’où a contrario que la rue ait crié ce lundi soir  : « Vive la Turquie aux côtés du peuple palestinien  ! »La fuite en avant d’Israël fait courir au monde un grand danger. Il nous faut surmonter la peur que ce comportement veut inspirer, rester sur le qui-vive, attentifs aux recompositions politiques en cours chez les Palestiniens et les Israéliens non sionistes, et assumer notre tâche propre  : soutenir qu’une France et une Europe politiquement émancipées constituent le meilleur contrepoids à la guerre qui vient. Il nous faut pour cela descendre dans la rue autant de fois qu’il le faudra. Écoutons ainsi les rues des grandes villes du monde entier ce lundi soir  : elles étaient animées des mêmes rages et résonnaient des mêmes slogans  ! Ainsi, le courage des militants embarqués sur la flottille nous procure la chance d’éprouver qu’il n’y a bien qu’un seul monde et que, partout, des gens se lèvent à nouveau ensemble. Notre colère et ses différentes expressions embrassent ce monde.
Le texte d'appel de François Nicolas, compositeur, initiateur de l'appel "Musiciens avec Gaza", a été publié dans Tribunes & Idées de L'Humanité :
www.entretemps.asso.fr/Nicolas;
http://www.egalite68.fr/

jeudi 3 juin 2010

Lettres de prison


Dès 1963, la gauche marxiste léniniste tunisienne fonde le mouvement Perspectives, qui donnera par la suite Al Amel Ettounsi (L’ouvrier Tunisien), la répression ne s’est pas fait attendre.
L’on assiste aujourd’hui à une sorte de rétrospection générale. Littérairement, cela peut être illustré par le dernier ouvrage de Mohamed Salah Fliss Am Hamda Al Attel (littéralement oncle Hamda le portefaix) Après Mon combat pour les lumières (éditions Zellige. Paris 2009) de l’éminent juriste, universitaire et même ministre Mohamed Charfi (1936-2008), qui revient sur son parcours de militant de gauche, après les ouvrages de Gilbert Naccache dont on citera Cristal et plus récemment Qu’as-tu fait de ta jeunesse, itinéraire d’un opposant au régime de Boourguiba (1954-1979) (éditions du Cerf, 2009) et après « El Habs Katheb » mémoires de Fethi Ben Hadj Yahia, Mohamed Salah Fliss, figure connue de l’opposition en Tunisie, apporte son témoignage sur cette période de l’histoire du pays. C’est une nouvelle page dans la littérature carcérale en Tunisie. Né en 1946, Fliss s’engage très tôt dans l’action politique que connaît le pays au lendemain de son indépendance. En 1968, il est arrêté une première fois, puis en 1972, puis en 1974 pour être libéré en 1979. Ce fut l’époque où le pouvoir, trop frileux, cherchait à décimer la gauche. Et la gauche n’avait pas d’autres recours que de résister. Dans cette autobiographie, Fliss revient sur les années de détention qu’il a passées à Tunis, Kasserine et Bizerte à la prison de Borj Erroumi. Dans ce texte de haute tenue littéraire, l’auteur ne fait montre d’aucun ressentiment. Il ne s’agit nullement d’un règlement de comptes ni d’une délectation morose. Fliss n’a écrit ce texte que pour rendre hommage à son père, un docker qui s’est saigné aux quatre veines pour que ses enfants puissent suivre des études et pour qu’ils aient une éducation irréprochable. Ce père décède alors que Mohamed Salah est en prison. Contrairement aux usages en cours dans le pays, c’est à peine si l’administration pénitentiaire –plus exactement la DST- lui permet de se recueillir auprès de la dépouille paternelle. Il sera privé d’assister aux funérailles. Ce fut pour le détenu une douleur insoutenable et on le voit traiter de tous les noms les policiers civils qui l’escortent, puisant dans le même langage cru qu’ils utilisent avec les détenus politiques.Il est difficile de faire l’éloge de l’ère de Bourguiba après la lecture de ce récit. Tout y est : le régionalisme, la pratique de la torture, l’intolérance, le machiavélisme... Mais cela n’est rien en comparaison avec les erreurs politiques, la manière cavalière avec laquelle fut menée la bataille de Bizerte. Au cours de l’été 1963, la ville fut engagée dans un combat inégal auquel elle n’a pas été préparée. En fait, elle fut livrée à la vindicte de l’armée française , à ses parachutistes et l’on apprend à la lecture de ce récit qu’il y avait des Tunisiens dans cette armée. La rancœur bizertine remonte à cette époque. Elle semble même avoir nourri l’engagement politique de MS Fliss. Au cours de ce semblant de guerre – en fait de purs massacres- Fliss perd son frère. Tout se passe comme si l’engagement devait à chaque fois se solder par un deuil. Un itinéraire qui va de commotion en commotion. Ce qui semble sauver l’auteur, c’est l’amour pour les siens, pour sa ville et pour les livres.

vendredi 28 mai 2010

Giulio-Enrico Pisani présente Salah al Hamdani


Dans le dernier numéro de la Zeitung Vum Lëtzebuerger Vollek, notre ami l'écrivain Giulio-Enrico Pisani présente le poète irakien Salah al Hamdani :


Salah al Hamdani ou...
« L’exilé (qui) se couche seul entre les lignes de l’histoire »

Grâce à l’interview que Brigitte Giraud (1), écrivaine et artiste bordelaise, a mis en ligne, j’ai découvert le poète, acteur et dramaturge irakien Salah al Hamdani. Vous en faire partager les points forts et les commenter de mon mieux c’est bien sûr tout un. Quant à l’original, écoutez & voyez-le donc sur http://paradisbancale.over-blog.com/article-une-rencontre-avec-salah-al-hamdani-ma-video-49744167-comments.html ! Encore un de ces poètes et écrivains au génie passerelle entre sud et nord, orient et occident ! Un de plus, en fait, parmi ces esprits qui, attachés à leurs racines, à leur argile, comme dit Salah, savent pourtant voir et « empathiser » bien au-delà de leur pré carré. Je vous en ai déjà présentés quelques-uns dans ces colonnes, des Jalel El Gharbi, Amin Maalouf, Tahar Bekri, Abdellatif Laâbi, Mahmoud Darwich, Laurent Mignon, Hamid Skif, Boualem Sansal, Jean Ziegler et autres Tawfiq Zayyad, ces hommes dont se nourrit l’espoir.
Né en 1951 à Bagdad, Salah s’oppose à la dictature et aux guerres de Saddam Hussein, est exilé 30 années durant en France et s’oppose toujours... à l’occupation anglo-américaine de l’Irak. À l’instar de son « ancêtre »( ?) (2) Abu Firas al Hamdani, il commence à écrire en prison... politique. Il a 20 ans. Aujourd’hui, acteur et metteur en scène, il a joué dans plusieurs films, dont « Bagdad on/off » de Saad Salman, dont il a coécrit les dialogues et a interprété divers rôles au théâtre, dont L’épopée de Gilgamesh au Théâtre National de Chaillot et Kofor Shama, tournée européenne avec la troupe El Hakawatti de Jérusalem. (3) Il écrit et publie en arabe et en français de nombreux récits, nouvelles et poèmes. Certains de ses textes furent même publiés en arabe dans des journaux interdits en Irak à l’époque de Saddam.
« Je suis d’une famille modeste et nombreuse du centre de Bagdad », nous dit Salah, « et je me rappelle toujours mon père... Il disait : “Si tu sors et si tu n’as même pas dix centimes, ce n’est pas la peine de revenir à la maison.” C’est-à-dire qu’on est un enfant embarqué directement dans la vie ; on ne sait pas quoi faire. Alors il y a l’angoisse de l’enfant qui ne sait comment rentrer. Il n’avait pas de violence, mais c’était un lâche. J’ai commencé à travailler pratiquement à l’âge de sept ans. Avec insistance, je pleurais, je disais à mon père que je voulais aller à l’école... Puis je suis allé à l’école... »
Et voici quelques extraits des réponses de Salah al Hamdani à Brigitte Giraud, qui nous le présente comme « le Poète entre deux rives » et précise qu’elle a filmé l’entrevue au théâtre « La Boîte à jouer » de Bordeaux le 24 mars 2010. C’était juste avant le spectacle “Au large de douleur”, mis en scène par François Mauget du Théâtre des Tafurs d’après le livre de Salah, dans le cadre de « Demandez l’impossible - Le Printemps des poètes ».
Lorsque Brigitte lui demande : « Qui est-tu vraiment, Salah : écrivain, poète, certes, mais « au large de quelle douleur ? » (4), pense-t-il seulement à son poème « …Tant de jours / où Bagdad glisse dans un raz de douleur / qui recouvre / d’éloignement / les remous du deuil./ Et aujourd’hui, / l’Euphrate berceau des voiliers / dans les mains d’un pirate./ Tant de nuits / à écouter les gémissements des palmiers / comme un parjure à toutes les souffrances./ Il est tant de blessures à te dire encore : / Je veux que la vie soit aux habitants de Mésopotamie / ce que leur bourreau est à la tombe… », qui sera dit dans quelques instants ? Qui sait ? Quoiqu’il en soit, il sourit et précise modestement :
C’est important pour un écrivain de venir écouter les autres dans son propre texte. On a un autre écho. J’ai (...) quelques ouvrages parce que je ne peux pas tout amener, donc c’est à moi de trimballer mes livres, un vendeur de tapis, quoi ! Je suis un ancien exilé du régime de Saddam Hussein ; en fait c’est ça. (...) on parle des exilés d’aujourd’hui, des gens qui fuient l’Irak parce qu’il y a des problèmes catastrophiques, mais des vrais exilés de Saddam, on n’en parle plus, comme si on n’était plus des victimes. Pourtant on a souffert avec ce régime.
Dans ta chair, tu as souffert ?
J’ai été torturé, j’ai été condamné.
Ce qui fait que lorsque tu es venu en France, tu t’es plus ou moins sauvé, il fallait sauver ta peau ?
Oui, un exilé, sa tête est mise à prix, c’est pour ça qu’il est exilé. Il n’est pas immigré (...) l’exilé a un projet politique pour son pays, c’est pour cela aussi qu’il est exilé et qu’il reste une menace. (Plus tard, à deux pas de là, les spectateurs d’« Au large de douleur » entendront : « L’exilé se couche seul / entre les lignes de l’histoire / tandis que les larmes de sa bien-aimée / elles aussi / montrent la noyade du fleuve. »)
Et depuis la France, tu as une façon de résister, d’entrer en résistance ?
Oui, j’ai été engagé jusqu’à aujourd’hui. Je me suis engagé dans des partis politiques contre le régime, j’étais responsable de la Ligue des artistes irakiens démocratiques en France (...) Je suis à visage découvert, je n’ai pas de cagoule, et donc c’est une menace à la fois sur ma vie et sur ma famille en Irak. C’est un risque à prendre à un moment donné et que j’ai pris, bien évidemment. J’ai milité, j’affichais la nuit pour dénoncer le régime, là où on sait que se trouvaient les services de renseignements de Saddam Hussein. C’est une bataille de toutes les nuits (...), de toutes les saisons. Il y a des militants en France qui militent contre les fachos, contre les ambassadeurs, ou des ministères.
Mais ici, on risque moins ?
Non, ils peuvent nous tuer, ce n’est pas caché. Ils ne se cachent pas (...) les fachos. Je me rappelle qu’un jour, devant l’ambassade de l’Irak, un policier français a été tué et après, Saddam a payé...
Mais comment est-ce qu’ils voyagent en Irak, tes livres ?
Ils ne les connaissent pas.
Même sous le manteau ?
A une certaine époque, mes textes passaient en arabe, pas en français, bien entendu. Certaines radios libres, dans le nord de l’Irak, (...) Kurdes, passaient mes textes, et les gens les écoutaient... Après trente ans, arrivé à Bagdad, je n’ai rien reconnu. (...) J’arrive. Il y a une maison. Je suis je ne sais où. En trente ans, les gens ont vécu, ils ont fait le deuil aussi, ils ont fait le deuil de toi, tu n’existes plus. Donc tu réveilles toute cette histoire ancienne et du coup toute la douleur remonte. Dans ce livre, “Le retour à Bagdad”, j’explique comment la porte s’ouvre, et les gens sont venus courir vers moi comme si une flamme était dans leur vêtement. C’était ça. On attrape l’autre, on a tellement d’amour à lui donner, on ne sait plus quoi faire, on le mord, on l’embrasse, on lui tire les cheveux, on ne sait pas... Quand après trente ans d’exil, il y a la rencontre avec la mère, elle ne sait pas quoi faire, cette pauvre femme, moi non plus d’ailleurs. Donc les larmes, cette lamentation, les pleurs... On pleure pendant une demi-journée. Après, tu te dis, bon, qu’il faut arrêter, que la vie continue... »
(Un très beau poème de Salah, « Seul le vieux tapis fleurissait le sol » évoque ce moment d’égarement et de bonheur : « La maison avait changé d’adresse / ma photo avait changé de place / la table avait été pliée derrière la porte / la chaise de mon père, aussi,/ seul le vieux tapis fleurissait le sol // Je t’ai trouvée enfin / dans un jardin nu / avec ton grand châle noir / l’esprit en dérive / enfilée dans tes prières / l’âge cousu sur le visage // J’ai cru serrer un palmier agonisant / Puis dans mes bras,/ j’ai reconnu ma mère. »).
Le rapport avec la terre est très fort, non ?
Oui, bien entendu, l’Irak est un rapport direct avec l’argile. L’Irak est une terre d’argile, une terre fertile. La Mésopotamie... bien entendu, c’est une relation avec la terre...
L’entrevue prend fin, car la rencontre avec le public commence. Brigitte nous avoue : « Moi, j’aurais aimé prendre dans ma boîte à images et à mots, ce qu’il dit de sa rencontre de lecture avec Albert Camus, qui est à l’origine du choix de sa terre d’exil. “Un pays qui avait porté un tel homme ne pouvait pas être mauvais. C’était là, en France, où je devais aller.” » Camus ? Et pourquoi pas ? Quand je pense qu’il y en a pour comparer son « ancêtre » Abu Firas à Edgar Poe !
***
1) Brigitte Giraud a publié aux Éditions Le Bord de l’eau « L’anorexie, un mystère galvaudé » ; chez Pleine Page « La Nuit se sauve par la fenêtre » et « Des ortolans et puis rien » ; chez l’Harmattan « L’éternité, bien sûr » et anime plein de choses, dont le blog paradisbancale.over-blog.com
2) Ancêtre ? Qui sait ? Parent en poésie de prison comme Villon, de Viau Marot, Chénier, Apollinaire, Pellico, en tout cas. Peut-être aussi de nation, car né à Mossoul (Iraq) en 932 et mort à Homs (Syrie) en 968, Abu Firas al Hamdani est un poète de la grande famille des Hamdanides (Haute Mésopotamie). Capturé par les Byzantins lors d’une bataille, il écrivit notamment les « Rûmiyyât », son recueil de poèmes le plus connu.
3) La troupe El Hakawatti est attachée au Palestinian National Theatre (PNT), association non lucrative oeuvrant pour la vie culturelle de Jérusalem avec des programmes artistiques, pédagogiques et ludiques, qui reflètent les aspirations du peuple palestinien.
4) Allusion à l’ouvrage « Au Large de douleur » de Salah al Hamdani, L’Harmattan, Paris, 2000, dont est inspiré le spectacle et sont extraits ces vers. Autres publications en français : voir encadré !
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Gorges bédouines, Le Cherche Midi, Paris, 1979
Les Hauts Matins, L’Escalier blanc, Paris, 1981
Mémoire d’eau, Caractères, Paris, 1983
Traces, Editions Spéciales, Paris, 1985
Au-dessus de la Table, un Ciel, L’Harmattan, Paris, 1988 et 2001
Le Doute, Caractères, Paris, 1992
Mémoire de braise, L’Harmattan, Paris, 1993
L’Arrogance des jours, L’Harmattan, Paris, 1997 *
Ce qu’il reste de lumière, L’Harmattan, Paris, 1999
Au large de Douleur, L’Harmattan, Paris, 2000
J’ai vu, L’Harmattan, Paris, 2001
Le cimetière des oiseaux La traversée, L’Aube, France, 2003
Le Cimetière des oiseaux (récits), suivi de Bagdad mon amour (poèmes),
Éditions de l’Aube, 2003, avec la collaboration d’Isabelle Lagny.
Le retour à Bagdad, Les points sur les i, 2006
Bagdad à ciel ouvert, L’Idée bleue / “Les Écrits des Forges”, 2006
Bagdad mon amour, Les Ecrits des Forges - FIP (2008)
Le balayeur du désert, Editions Bruno Doucey (2010)
Giulio-Enrico Pisani

jeudi 27 mai 2010

Musée de Salakta (suite et fin)


Stèle votive
Musée de Salakta
Cette stèle, j’ai envie de la baptiser « stèle de la symétrie » : deux dauphins de part et d’autre d’un trident, attribut de Neptune. Plus haut, deux disques. Vraisemblablement la lune (luna) et le soleil (sol) ou Séléné et Hélios mais sans aucun de leurs attributs, impossibles à identifier sans doute parce que la question du genre importe peu : les principes mâle et féminin sont pacifiés. La lune et le soleil ne sont que leurs disques, ils ne sont plus que comparants. Sans doute un mode stylisé pour dire figure, visage. Ou mieux encore, ils ne sont plus que deux yeux. Un regard venant de loin.
Tout en bas, comme pour faire pendant à ces deux disques le visage du dédicant, très stylisé. Il est dans la droite ligne du trident. Il est représenté sous un arc de lauriers qui joue, géométriquement, le même rôle que le trident puisque tous deux introduisent des subdivisions dans la stèle, horizontale pour l’un, verticale pour l’autre. Le tout se présentant comme un écu, comme un cœur stylisé.

dimanche 23 mai 2010

Eros funèbre


Musée de Salakta.

Eros funèbre.
Musée de Salakta. Des deux côtés d’une stèle funéraire, on peut voir sculptés deux Eros funèbres reconnaissables à leur torche renversée. C’est Eros sous les traits d’un génie de la mort. Tout semble indiquer que celui qui présidait aux joies de la défunte est affligé de la voir partir. On a cru y voir également une figuration du défunt sous les traits de la divinité espiègle. En réalité, il est difficile de comprendre la nature de cet Eros funèbre sans invoquer l’influence grecque. La mort, épousailles funèbres, n’est que le retour vers les temps liminaux. Selon Hésiode, le monde est né de la rencontre entre Eros et Chaos. Dans cette perspective, chaque étreinte amoureuse serait l’actualisation de la parenté entre Eros et Thanatos. Et il semble que chaque mort soit la répétition de cette rencontre liminale. Les Romains ont emprunté aux Grecs cette « erophanie » comme on peut le voir dans cette statuette funèbre qu’expose le musée Carnavalet (statuette libyenne),



comme on peut le voir à Salakta et comme on peut le voir dans les nécropoles grecques d’Asie mineure.
Ici, malgré les sévices du temps qui rendent illisibles les détails, on peut avancer qu’Eros ne semble pas très affecté par le départ de la défunte. On ne voit pas chez lui les signes de la douleur : la torche n’est pas écrasée, il n’est pas voilé, il n’a pas la tête inclinée et il a ses deux ailes. Tout se passe comme s’il se réjouissait à la perspective d’une rencontre éternelle. La flamme semble prête à reprendre feu. Eros funèbre mais presque ravi.

vendredi 21 mai 2010

La mosaïque d'Ostie de Salakta


Une journée à Salakta
Salakta, près de Mahdia. Selon Procope, ce fut la première étape de Bélisaire dans sa marche sur Carthage qu'il reprend aux Vandales en 533.
Une mer turquoise, un village paisible et un petit musée d’une grande richesse. Présentons d’abord sa mosaïque d’Ostie. C’est ainsi que sont appelées les mosaïques en noir et blanc. Au premier blanc, deux dauphins se faisant face et séparés (ou réunis) par un poulpe dont la pêche faisait la richesse de la ville. Au milieu faisant pendant aux deux dauphins, deux navires l’un à trois mâts, l’autre à deux mâts avec une cabine centrale. A l’arrière plan, un phare qui fait penser à celui d’Alexandrie, d’Ostie ou –vraisemblablement de Salakta, l’ancienne Syllectum. Il n’y a aucune trace de ce phare aujourd’hui. Des fouilles marines demandent à être menées. Elles révéleraient des richesses inouïes.
Sur le plan épigraphique, on peut lire : « M F » pour « multum feliciter » « avec beaucoup de bonheur/de chance ». Ces lettres « MF » sont également visible sur la première voile du navire de droite. En dessous, on peut lire « Naviculari syllecticini » c’est-à-dire « armateurs de Syllectum ».

mercredi 19 mai 2010

De l'avant-goût


كتاب الرازي الخاوي في الطب L'oeuvre de Rhazès : Liber Continens
Voici un extrait de ma communication au colloque "Le Goût" qui s'est tenu de la Faculté des Lettres de la Manouba les 13 et 14 mai :

Tout se passe comme si l’avant-goût était le substitut d’un autre mot « prélibation » dans le sens que lui donnait l’Antiquité « action de prélever les prémices, en libation aux dieux ; action de prélever quelque chose sur un tout ». On sait que le mot a été perverti par la féodalité qui en a fait un synonyme de « droit de cuissage ». Notons que le mot « prélibation » de « prelibare » (goûter une boisson auparavant, entamer, faire une libation) a évolué autrement en italien. « Prelibato » désigne une boisson ou un plat délicieux préparé avec amour.
Chez Rhazès, on trouve cette évocation dans son ouvrage traduit en latin sous le titre Liber Continens d’une sensibilité de la langue telle que le sujet éprouve des saveurs qui n’existent pas. « Il arrive également que l’on éprouve un certain goût dans la bouche sans avoir rien goûté et cela est dû à l’excellente qualité de perception de la langue »
وقد يعرض أيضاً أن يكون الإنسان يجد طعم شيء في فمه من غير أن يذوق شيأ وذلك يكون من جودة حس اللسان.
الرازي الحاوي في الطب
On trouve à peu près ce même motif d’un goût se passant de ses conditions habituelles dans l’hagiographie chrétienne. S’agissant de Saint Roman d’Antioche, René François Rorhbacher écrit dans sa monumentale Histoire universelle de l’église catholique (Volume VI, p. 38) : « le juge le condamna à avoir la langue coupée. Un médecin, nommé Ariston, qui, par faiblesse, avait renié la foi, se trouva présent. Comme il avait sur lui les instruments nécessaires pour cette opération, on le contraignit malgré lui à couper la langue du martyr ; mais il la garda comme relique précieuse. Le martyr fut envoyé en prison. En entrant le geôlier lui demanda son nom. Il le dit, et parla encore depuis à toute occasion, prononçant mieux qu’il ne faisait avant qu’on lui eût coupé la langue, car naturellement, il bégayait ». Cela se passait en l’an 303.
Perdre la langue est ici la condamnation du martyr. Saint Roman d’Antioche devient éloquent suite à ce châtiment qui aurait dû le réduire au silence.

dimanche 9 mai 2010

De la cuisine relevée par la poésie par Henri Deluy. ( Suite et fin)


Le « lait de lion »
Plus connu sous le nom de « raki », une eau de vie parfumée à l’anis, comme on la trouve, sous différentes formes, tout autour de la Méditerranée, et qui précède et accompagne l’arrivée des « mézès », qui ne sont pas des « amuse-gueule », ni même des « hors d’œuvres », plutôt des « entrées » qui n’en finissent pas, et peuvent recouvrir de larges tables…Petits plats, bols, assiettes, minuscules casseroles, saladiers, verres, truelles, raviers, soucoupes, toute une vaisselle de circonstance présente des dizaines et des dizaines de préparations chaudes ou froides (ou en train de refroidir…), des assortiments dans lesquels on peut retrouver les restes d’un repas antérieur, les « chiche-kebabbs », les brochettes, les papillotes d’agneau, le poulet au miel…
L’aubergine
Mais les mézès, ce sont surtout les aubergines, les pansues et les naines, farcies ou frites, en purée, en confiture, en tranches, avec oignons et tomate, aux fines herbes, et les petits légumes en saumure, les salades au yaourt (piment rouge, menthe…), les feuilles de vigne (ou de choux) farcies au yaourt, au fromage, les taramas, les œufs durs, les poissons du jour (anguille, dorade, maquereau, sardine, thon), en boulettes, ou grillés, poêlés, pochés, très cuits ou presque crus, les coquillages, les crustacés, les viandes séchées (pasterma), les langues de bœuf émincées, les purées de fève, les champignons marinés, les haricots blancs en sauce, les concombres (« chorba », soupe, au yaourt…) hachés ou non, les saucissons coupés, les fines courgettes accommodées, les olives, toutes les olives, et aussi, les calamars, les feuilletés divers, les pois chiche, les tripes à la cuillère…
Et il y faut aussi, il y faut encore, les pâtisseries, les « kadayf » aux pistaches, les « halva », les « rahat loukoum » (« repos de la gorge »), les fruits secs, les fruits frais (melons, pastèques…)
Et s’attendre à ce qui va suivre (mais allez donc reprendre du pied de mouton à la crème d’anchois, après ça !)…
Car il faut, bien sûr, l’appétit, et la force de vivre…

samedi 8 mai 2010

De la cuisine relevée par la poésie. 1


Le poète Henry Deluy publie ce texte gourmand dans le dernier numéro de la revue Action Poétique

Henry Deluy,
Les mézès
La Méditerranée, La Mer Egée, la Mer de Marmara, la Mer Noire, le Bosphore, et, de l’Anatolie au Capadoce, de grandes villes, Ankara, Istanbul, Antioche, Pergame, Smirne, Trébizonde, où se plonge la rumeur de très antiques cultures et d’une très vieille histoire.
Et aussi de petits ports, des villages de montagne, des populations diverses…Des façons de vivre.
Des cuisines.
Des cuisines qui se fondent en une cuisine à la fois méditerranéenne, asiatique, américaine, européenne, ouralienne, caucasienne, arménienne, égyptienne, indienne, kurde, musulmane, orthodoxe, chrétienne, juive, roumaine, italienne, libanaise, portugaise, et même française !
Une cuisine du hachis, du mélange, de la farce, de la macédoine, du panaché, du ragoût, une cuisine de la diversité et de l’exubérance, et de fortes saveurs, le miel, le sucre, le piment, les miels, les sucres, les piments, les épices…
Les grands classiques
Les ragoûts de mouton, qui n’économisent pas le gras, les ragoûts de poulet (cuit, désossé, avec des noix…), les « mulets pilaki », gratin de muge tranché épais, à la sauce rouge relevée, les salades de moules (aneth…), les « délices de l’imam » (« imam bayildi »), l’imam évanoui, aubergines farcies – oignons, tomates, ail, sucre, persil, pas de viande…), et les aubergines farcies telles qu’elles nous sont parvenues, et les moules farcies (cannelle, pignons, raisins secs…), et les pilafs de riz, les fromages blancs, les « chiche-kebabs » (viandes marinées, agneau, bœuf, poulet, tranches d’aubergine, de poivron, de tomate…), et les « böreks », sortes de « briks » comme on les connaît dans le Maghreb, fourrés de fromages ou de viande, ou de légume, les omelettes superposées, les crèmes de raisin, les gâteaux aux amandes, sans oublier le « khâviar », rare sur les marchés, mais dont le nom est incontestablement turc.
Et le café, le « café turc », qui ne s’oublie pas…

mercredi 5 mai 2010

Voyage de Giovanni Dotoli


Giovanni Dotoli
Universitaire, traducteur et poète, Giovanni Dotoli est une des figures les plus marquantes de la francophonie en Italie. Dernière publication en date : Le Sang du sel aux éditions du Cygne. Je reprends ici un poème que Le Courrier de la Francophonie de Constantin Frosin, vient de lui publier :


Voyage
1
Je cherche l’infini
Entre le soleil et la lune
Le matin
Au balcon du ciel
2
Gonflé de sang
J’échange l’éclat
Avec le vide du temps
Les mains ailées
3
Ta figure passe en cortège
De points d’or au jasmin
Tu gardes le silence de la pierre
Ouverte depuis mille ans
4
Viens je t’attendais
Un oiseau de l’Océan
M’a indiqué la route du vide
Face-à-face avec la tige du mystère
5
Le couchant s’ouvre sur le monde
Un instant d’azur
La terre a la couleur de la vie
Elle est bleue
Sur le chemin de Vénus
6
Je redis le cours de tes veines
Le ciel recommence son chemin
Où va-t-il ?
7
Nous nommons étoiles et planètes
Naissance du monde
L’arc atteint le point invisible
Inscrit au centre
Entre l’ici et le là-bas
8
Plus de nuits
C’est le lieu de l’ Aube
C’est le lieu de la Parole
C’est le lieu de l’Amour
C’est le lieu de la Poésie
C’est le LIEU

lundi 3 mai 2010

Nouvelle page dans la littérature carcérale en Tunisie


Un nouveau récit autobiographique vient enrichir la littérature carcérale en Tunisie. Il s’agit de l’excellente autobiographie de Mohamed Salah Fliss « ‘Am Hamda Al ‘Attel عم حمدة العتال», un texte poignant, à la langue savoureuse.
Aucune haine, mais de la clairvoyance. Aucun ressentiment, mais de la poésie. Aucune mièvrerie, mais de la fermeté. Voici un extrait traduit pour vous. L’auteur est en prison à Borj Roumi dans les années 1970, on lui apprend le décès de son père :
L’espace n’était plus celui d’une prison pas plus que le temps n’était celui de l’arrestation. La trame n’était plus celle d’un prisonnier politique sous un régime dont la marge de tolérance est réduite à zéro… Je n’étais plus rien que celui-là qui a perdu son père et j’étais séparé de lui par des murs d’intolérance, des barbelés de réjouissance à me voir dans la peine ainsi que d’autres vilenies émanant d’esprits obtus et sectaires…
Mes trois compagnons cherchent à me faire parler ; je me suis enfermé dans le silence, perdu dans d’autres mondes où ils ne pouvaient m’atteindre. Renfermé sur moi-même, je déniais leur présence.
Le regretté Docteur [Ayed] n’eut de cesse de me provoquer et d’exiger que je parle de peur de me voir sombrer dans un sérieux traumatisme. N’y étant pas parvenu, il se mit à me gifler fébrilement et à me crier de répondre à des questions que je n’avais pas entendues moi qui tenais bon dans mon silence renfermé.
Le regretté Nourredine Ben Khedhr ne put s’empêcher d’éclater en sanglots et de crier : « Voilà que je pleure à ta place ». On l’entendait pleurer, alors que j’étais silencieux et que je n’avais pas versé une seule larme comme si la scène n’était pas d’abord la mienne et comme si le drame n’était pas précisément le mien. Nourredine me serra chaleureusement dans ses bras et de toute la force de la fraternité, il m’invita à pleurer. Mais toutes mes larmes avaient disparu au loin, emportant ma perception de l’espace et du temps ainsi que ma conscience de la présence de ceux qui étaient venus pour me soutenir et que j’avais délaissés subrepticement me rendant très loin, au plus profond…