mercredi 27 juin 2012

Poème d'Amel Zmerli


OEuvre d'Amel Zmerli
Brûlure de poussière blanchie à la chaux, poignée de vents atones sur les flots, tristes d’hier. Faveur de la langue quand surmonté. L’arbitraire chaussé de vieux concepts, ne sachant plus que faire. Au demeurant pleurer, tracer le long des failles d'horizons abîmés, consentant encore à l’approche du peut. Surmonter les langueurs vers un toi conjurable, un je à conjuguer sur le bord de la table. Les vieux concepts aboient mais ne créent pas chemin. Hostiles entre les mains, indignés par la trace. Le vieux cheval fourbu dans les bouches désavoué, a laissé à l’entour l’hideuse carapace.
Combattre dans l'encore son intime coupable, avant s’égarer en de folles parades.
Brûlure de chaux vive à force du poignet, porté à la faveur de l’adresse, porté.
Faisant route. Faisant guet. En quelques contrées. Consentant à l’abord. Consentant à l’après. Sur le bord de la table, un jour noir tombé. Dans les plis de la toile, le ciel relevé. Le goût âpre du sel sur le tien inavouable. Le désir fier et ample est venu t’arriver.

Amel Zmerli

dimanche 24 juin 2012

Splendeur du musée du Bardo

Le musée du Bardo a fait peau neuve. Tunis a désormais un musée des plus beaux, des plus modernes.
Ici, on voit le poète (vraisemblablement Ménandre) absorbé dans la lecture d'un volumen. Méditatif, il fait face à deux masques de théâtre. On a pu interpréter cette mosaïque comme une apologie de l'art. Personnellement, j'appelle ce tableau : le penseur du Bardo.
Photo wikipedia.

vendredi 22 juin 2012

Il devait avoir soixante-dix ans. Allez savoir pourquoi il m'a choisi pour me demander : "Pouvez-vous me dire s'il vous plaît dans quel recueil on peut lire le poème de Victor Hugo sur la retraite de Russie ? Il y a dans ce poème un imparfait splendide". Il devait avoir appris ce poème des Châtiments à l'école. Désormais, je lirai ce poème tout autrement. J'y verrai la splendeur de cet imparfait. Ainsi donc, la retraite de Russie sera pour moi synonyme d'imparfait réussi en plus des souvenirs de Guerre et Paix où Tolstoï évoque cet épisode historique.
L'expiation.
Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.

mardi 19 juin 2012

Cima da Conegliano.

Cima da Conegliano, maître de la Renaissance italienne au musée du Luxembourg (Paris) jusqu'au 15 juillet.
On admirera surtout cet Endymion représenté dans une atmosphère magique de temps suspendu. Séléné soeur d'Hélios et d'Eos, est ici représentée par le croissant de lune. Elle s'apprête à s'unir au mortel Endymion.
Assoupis sous l'effet soporifique du pavot, les animaux assisteront inconscients à cet évènement prodigieux. Tous dorment, le chien, le cerf, le lapin et même les cigognes, ces symboles de la vigilance.

lundi 18 juin 2012

Laurence Bost : Le musée d'Orsay

A découvrir à la Galerie 26, place des Vosges, l'univers superbement intimiste et richement proustien de Laurence Bost qui expose jusqu'au 8 juillet.

dimanche 10 juin 2012

Réouverture du musée archéologique de Sousse

En Tunisie, l'actualité est aussi culturelle avec la réouverture du musée archéologique de Sousse, après des travaux de réaménagement et d'extension qui ont duré quatre ans.

vendredi 8 juin 2012

Exposition de Carole Melmoux

Notre amie Carole Melmoux expose du 8 au 30 juin à la Galerie Vanaura (24 rue Royale, Versailles).
J'apprécie par-dessus tout ses passantes, ses fenêtres, ses fleurs et ses couleurs.

mercredi 6 juin 2012

Le 30ème marché de la poésie se tiendra à Paris du 14 au 17 juin. La place Saint-Sulpice (6ème) verra la participation de plus de 500 éditeurs et revues de poésie.
Cette session est présidée par notre ami Michel Deguy et elle aura comme invitée d'honneur Singapour. Une manifestation sera dédiée à la poésie arabe.

mardi 5 juin 2012

Vu à la TV !

Ils étaient si anti-démocrates que Ben Ali même les maintenait dans le silence.
Aujourd'hui, ils prennent la parole dans les réunions politiques sans vergogne.
Si j'en veux aux salafistes, c'est aussi parce qu'ils ont permis le retour de la pègre du PSD et du RCD

lundi 4 juin 2012

Signes de reprise de l'économie tunisienne


Entrée de la prestigieuse Banque Centrale de Tunisie
Le FMI relève des signes de reprise de l’économie tunisienne et prévoit une croissance de 3%, en 2012 

AfricanManager

L'économie de la Tunisie montre des signes de reprise après les protestations populaires de l’année dernière qui l’ont précipitée  dans la récession, mais la crise dans la zone euro, son plus important marché d'exportation, présente des risques,  a déclaré, vendredi, un haut responsable du FMI.
Le Fonds monétaire international vient de terminer son premier examen de l'économie tunisienne depuis le "printemps arabe" qui a renversé l’ex- président  Ben Ali, après près de 23 ans au pouvoir.
Dans une interview à Reuters, le chef de mission du FMI pour la Tunisie, Joel Toujas-Bernate, a estimé que la crise de la dette européenne "est un gros nuage" pour la Tunisie.
«Nous constatons actuellement des signes d'amélioration : le tourisme est en train de rebondir, l'investissement étranger revient, mais l'incertitude est grande concernant  la situation en Europe, qui est le principal partenaire commercial et la source de ses investissements», a-t-il dit.
Avec les changements constitutionnels  et les perspectives d'une élection générale au début de l'année prochaine, la transition politique de la Tunisie  "avance bien",  ajoute Toujas-Bernate.
Un  parti islamiste modéré  a remporté les élections organisées peu après la révolution et il dirige maintenant  un gouvernement de coalition. Les dirigeants du parti ont cherché à rassurer les investisseurs et les touristes, mais les protestations et les grèves successives organisées par les opposants laïques de gauche ont sapé les efforts pour relancer l'économie dont la croissance  avait diminué de 1,8 pour cent en 2011.
Le FMI prévoit une croissance  entre 2 à 3 pour cent cette année, souligne Toujas-Bernate , ajoutant que  les perspectives dépendent  de l'étendue du ralentissement dans la zone euro, qui est la principale source de la Tunisie en termes d'investissement et de commerce.  Des estimations préliminaires  publiées, cette semaine, font état d’une croissance de l’ordre de  5 pour cent au premier trimestre, par rapport à ce qu’elle était  il ya un an.
" Ce  n'est pas encore  complètement clair, mais nous nous attendons à un rebond, et la politique macroéconomique devra jouer un rôle important pour soutenir cette reprise, notamment la politique budgétaire," a-t-il dit. "Il ya un potentiel évident pour une croissance plus forte à moyen terme fondée sur les points forts de l'économie tunisienne."
"La Tunisie a une dette publique relativement confortable pour pouvoir disposer d’une  certaine marge" pour augmenter les dépenses, a-t-il dit, ajoutant que la relance budgétaire devrait  porter  le déficit de 2012 à 7 pour cent du produit intérieur brut.
"Après cette année, alors que la reprise s'installe, nous voyons la nécessité d'une  consolidation progressive du budget sur le moyen terme," a-t-il  ajouté. "Nous allons voir une augmentation et une hausse de la dette publique pendant quelques années, mais les autorités seront en mesure de ramener la dette publique sur une courbe descendante et  sur une tendance baissière, une fois la reprise économique réalisée.»
Toujas-Bernate a indiqué que la Tunisie n'avait pas sollicité de financement du FMI, mais l’institution financière internationale est disposée  à l’aider si nécessaire.

مـالوف تونسي : ناعورة الطبوع مرفقة بالكلمات و الطبوع



La voix de l'amour m'est parvenue et m'a fait boire son vieux vin
Si bien que quiconque me voyait pensait "pauvre amoureux".
A Grenade, on ne parle que de ton charme et de ta belle jeunesse


داعي المحبة دعاني واسقاني خمرا عتيق
حتي جميع من يراني يقول مسيكن عشيق
وحسنك قد اشتهر في غرناطة وحدك وزينك زين الصغار

samedi 2 juin 2012

جادك الغيث / موشح أندلسي - فيروز Jadaka al-Ghayth / Fairuz



ياأهيل الحي من وادي الغضا*****وبقـلبي سكـن أنتـم بـه
ضاق عن وجدي بكم رحب الفضا*****لا أبـالي شـرقه من غربـه

...Ô enfant du quartier voisin de la vallée de Ghada
Il est dans mon coeur une demeure où vous résidez
Le vaste horizon est désormais trop étroit pour contenir ma passion
Peu me chaut d'en distinguer Orient et Occident...
Ibn Al-Khatib 

vendredi 1 juin 2012

Sidi Bou Saïd par Amel Zmerli.
D'autres oeuvres sont visibles sur le site de l'artiste  http://www.zmerli.com/

jeudi 31 mai 2012

تميم البرغوثي - في القدس


Voulant me rendre auprès de mon amour, j’en fus dissuadé
Par les lois des ennemis et par leur mur
Alors je me suis dit c’est peut-être une bénédiction
Car que peut-on voir à Jérusalem
Quand du sentier on en aperçoit les maisons
On ne voit que l’insoutenable
Et il n’est pas dit que rencontrer son amour
Soit toujours un bonheur ni que toute distance soit néfaste
Si l’on est heureux de retrouver son amour alors qu’on doit se dire adieu
C’est son bonheur même qu’on devrait redouter
Quand on a vu l’antique Jérusalem une seule fois
Où que l’on regarde, c’est elle qu’on aperçoit

Il y a à Jérusalem un marchand de légumes de Géorgie
Las de son épouse, il pense à ses vacances ou à repeindre la maison
Il y a à Jérusalem un homme de Manhattan Uptown
Qui enseigne à de jeunes Polonais les préceptes de la Torah
Il y a à Jérusalem un policier éthiopien interdisant l’accès au souk
Une mitrailleuse sur l’épaule d’un colon de moins de vingt ans
Un chapeau qui s’incline devant le mur des lamentations
Des touristes français blonds qui ne voient absolument rien de Jérusalem
Se contentant de se prendre en photo avec une femme qui toute la journée vend des radis sur la place
A Jérusalem les soldats marchent avec leurs bottes sur les nuages
A Jérusalem nous avons prié à même l’asphalte
A Jérusalem, il y a tout le monde excepté Toi... (Traduction Jalel El Gharbi)

mercredi 23 mai 2012

Norton Hodges : I Heard My Mother Sing. Avec une traduction d'Atanase Vantechev de Thracy

OEuvre de Christoff Debusschere
I Heard My Mother Sing: An Elegy for My Mother

In the early morning,
I heard my mother sing
With a voice as pure
As milk bottles fresh
And squeaky clean enough
For the milkman to collect,
And she sang:

This music is mine
To get me through the day.

Around about noon,
I heard my mother sing
With a voice as pure
As a spring wind that
Blows the weekday
Washing warm and dry,
And she sang:

This is my real voice
That only you will hear.

In the early afternoon,
I heard my mother sing
With a voice as pure
As a house that smells
Of lavender and pine, of
Windows where the lights of heaven shine,
And she sang:

I will make this a house
Where every song will be in tune.

In the evening,
I heard my mother sing
With a voice as pure
As a meal laid on
A white cloth, a
High altar for high tea,
And she sang:

While the music is inside me
I’ll sing it straight and true.

Just before bedtime,
I heard my mother sing
With a voice as pure
As an ordered airing cupboard,
As a tidy drawer, a warm
Bed for a child to sleep in,
And she sang:

You may need to learn
How to read my music too.

In the night time,
I heard my mother sing
With a voice as pure
As a rare happy dream,
As the sound of silence
When the darkness falls,
And she sang:

Sing my song for me
For my voice is fainter now.

In another place,
I heard my mother sing
With a voice as pure
As the sea’s rhythm on the rocks,
As the perfect flight
Of a white seagull on an upward draught,
And she sang:

Now I must rest my voice,
This song is my gift to you,
Sing it well.

J’entendais ma mère chanter
(élégie pour ma mère)

Tôt le matin,
J’entendais ma mère chanter
D’une voix aussi pure
Que les bouteilles de lait frais
Si irréprochablement nettoyées
Que le laitier pouvait les reprendre,
Et elle chantait:

Cette musique est ma musique,
Elle m’aidera à passer la journée.

Autour de midi,
J’entendais ma mère chanter
D’une voix aussi pure
Qu’un vent de printemps
Qui souffle un jour
Sur la lessive de la semaine,
La réchauffe et la sèche,
Et elle chantait:

C’est ma voix réelle
Qu’à toi seul il sera donné d’entendre.

En début d’après-midi,
J’entendais ma mère chanter
D’une voix aussi pure
Qu’une maison qui fleure
La lavande et le pin,
Et aux fenêtres où se reflètent
Toutes les lumières du ciel,
Et elle chantait:

Je vais faire de cette maison
Un lieu où chaque chant sera harmonie.

Le soir,
J’entendais ma mère chanter
D’une voix pure
Comme un bon repas posé sur
Une nappe blanche,
Comme un maître-autel dressé
Pour un goûter dînatoire,
Et elle chantait:

Tant que la musique vit en moi
Mon chant sera mélodieux et vrai.

Juste avant le coucher,
J’entendais ma mère chanter
D’une voix pure
Comme un sèche-linge bien ordonné,
Comme un tiroir soigneusement rangé,
Comme un lit chaud
Où un enfant peut dormir heureux,
Et elle chantait:

Bientôt il te faudra apprendre aussi
À lire comme il faut ma musique.

La nuit,
J’entendais ma mère chanter
D’une voix aussi pure
Qu’un rêve heureux,
Que le son du silence
Quand tombent les ténèbres,
Et elle chantait :

Chante ma chanson pour moi
Car plus faible est à présent ma voix.

Quelque part ailleurs,
J’ai entendu ma mère chanter
D’une voix aussi pure
Que le rythme de la mer
Caressant les rochers,
Que le parfait vol
D’une mouette blanche
Emportée bien haut par un courant,
Et elle chantait:

Maintenant je dois faire reposer ma voix,
Cette chanson est mon cadeau pour toi,
Chante-la bien.

jeudi 17 mai 2012

هويامال

C'est par le chant que les chameliers d'Arabie donnaient du courage à leurs montures. Et c'est également également grâce au chant que les marins d'Arabie mettaient du coeur à l'ouvrage.
Dans les deux contextes, ce que l'on chante c'est toujours les amours contrariées, la distance.


mercredi 16 mai 2012

Scherzo historique de Giulio-Enrico Pisani


Luxembourg, 15.1.2004

Scherzo historique de  Giulio-E. Pisani paru dans Kulturissimo du 3.3.2004

Les charmes indiscrets de la mémoire 

Ephémères comme papillons, les échos de Madame Butterfly pâlissaient dans la mémoire auditive du comte Georg au fur et à mesure que ses pas l’éloignaient du Théâtre. Le bel canto ne l’emballait guère. Seul son amour sempervirent pour la princesse Olga lui faisait accepter ces corvées musicales et mondaines.
L’obscurité s’épaississait. Ci et là, le halo lumineux d’une lanterne bravait les ténèbres du Warmer Damm, dont la verdure aristocratiquement cultivée perdait à cette heure tardive la noblesse jardinière de la Kurstadt pour frémir avec un tiers des parcs du monde dans d’inquiétantes pavanes nocturnes. Les jardins devenaient pièges, les buissons coupe-gorge, les arbres guet-apens, les ombres spectres et les rares lumières faux semblants. Mais aucune de ces menaces réelles ou imaginaires ne troublait le comte, dont bien d’autres fantômes hantaient l’histoire et de cruels fantasmes un passé trop récent.
Six années auparavant il avait envoyé au président Laval l’expertise Silberstein certifiant ses droits à la couronne grand-ducale. Luxembourg ! Mais quelle folie l'avait-elle poussé à quêter un trône dont tout faisait craindre qu’il finît broyé entre ses gigantesques voisins ? Lui, le dernier mâle des Nassau, beau-fils d’Alexandre II Romanov et petit-fils du prince des poètes: Alexandre Pouchkine! Quelle humiliation d'avoir été débouté par le parlement en faveur de Marie-Adelheid qui le narguait depuis un an du haut de son Lilliput ! Il dut pourtant sourire en reconnaissant que cette dernière pensée avait un goût de raisins surs.
Il ne pensait pas qu'Olga remarquerait son absence de la loge avant l’entracte. Sa sensiblerie devait être aussi sollicitée par Puccini que son attention par l’incessant papotage de sa cousine Vera, que le prétexte des eaux sauvait du climat délétère de Saint Petersbourg, où Raspoutine engraissait sur la folie d’Alexandra Fedorovna et l’agonie du Tsarevitch Alexis!  Saint Petersbourg, où mijotait la fin du monde… ou, pour le moins, d’un monde!
Il était temps de rebrousser chemin. Un instant, ne retrouvant aucun de ses repères coutumiers, il craignit s’être perdu. Mais une voix de femme, argentine comme la lune qui venait de poindre, glissant comme un rayon le long d’une chanson dont il ne comprenait que des bribes, lui fit penser avoir tourné en rond et se trouver près du théâtre...
«... Du huôs mech un déng Broscht gedréckt, Du hues mat éschter Léftgewalt a welle Bêse méch erstéckt...»[1]
N’était-ce pas du luxembourgeois? Ce langage si proche du franconien de la Moselle? Cette langue qu’il avait espéré faire un jour sienne?  Il en suivit le son, et, après s’être faufilé entre deux charmes, se retrouva sur la Wilhelmstrasse. Une femme lui apparut. Lumineuse, élancée, à la beauté oublieuse des verdeurs post-pubères, elle arpentait l'allée près d'un cabriolet à l'arrêt, le capot ouvert.  Deux hommes confabulaient, penchés sur la mécanique.
«Je regrette, Herr Sanitätsrat, je n’arrive pas à faire démarrer la machine», dit l’un, qui, à en juger de son béret, devait être le chauffeur. «Bon», fit l’autre en se redressant. «Faisons contre mauvais sort bonne figure ! Allez donc chercher un cab, mon brave, et faites venir un mécanicien !»  Puis, s’adressant à la femme qui continuait à chantonner «… Déng Ân hun an der Donkelhêt gebrant e wé Karfonkelstên…»[2]: «A moins que vous ne préfériez  rentrer à pied, très chère.  Mais je crains que nous en ayons pour trois bons quarts d’heure.»
- Permettez-moi de me présenter, lança alors Georg, en avançant d’un pas: - Comte de Merenberg. Puis-je vous offrir mon aide, et vous prier de partager ma loge au théâtre ? Non pour écouter Madame Butterfly, mais pour y attendre, si vous le désirez, votre cab plus confortablement que sur l’avenue. D’autre part, ayant encore deux places disponibles dans ma limousine, je pourrais vous déposer chez vous à la fin de la représentation.
- Doktor Bernard Geiger, à votre service. Vous êtes trop aimable, Monsieur le comte. Mais j’accepte de bon cœur, d’autant plus que mon épouse risque de ne pas trop apprécier le côté sportif de notre mésaventure.
- Madame ne serait-elle pas luxembourgeoise? demanda alors le comte, après avoir effleuré d’un baiser le dos de la main qu’elle lui tendait.
- Ça se voit tant que ça? répliqua-t-elle en souriant.
- Non, mais votre chanson…[3]
- Ah oui, l’interrompit le docteur en riant franchement.- Helen est musicienne, et elle est effectivement luxembourgeoise de naissance. Pire! Depuis trois jours elle essaie de mettre en musique ces drôles de vers. Je n’entends plus que ça.
- Comme c’est charmant, s’exclama le comte.- Je dois reconnaître que mon second contact avec le Luxembourg est infiniment plus sympathique que le premier. Mais peut-être m’y suis-je pris trop tard.
- Ou trop tôt… le matin, suggéra Helen, espiègle.[4]
- Ah, l’amour! persifla le docteur.- Helen est une incurable romantique. Elle voit des romances même au fin fond le plus poussiéreux de la Minette. C’est dans le sud que bat selon elle le cœur du Luxembourg. Au nord, c’est la politique.
- Wo d’Eise wîst als feirégt Îrz hun éch den éschte Krêsch gedun…[5] chantonna Helen
- Vous n’allez quand même pas faire une guerre de sécession, au Grand-Duché ? ironisa le comte.
- Ni de sécession, ni de succession, Monsieur le comte, répliqua Helen en rougissant.
- Touché! Celle-là, je ne l’ai pas volée, s’ébaudit le comte.-  Mais venez, mes amis, ne tardons pas trop. Le deuxième acte doit avoir commencé.

*
NB : Si vous ne me croyez pas capable d’entendre le langage des arbres, la rencontre contée ci-dessus restera pour vous, en dépit de la parfaite historicité des personnages, un pur produit de ma fantaisie.  Autant les faits relatés que les dialogues sont donc imaginaires et sans rapport aucun avec ce qui est connu.

Wiesbaden, Am Warmen Damm, 15 janvier 1914 – 15 janvier 2004


[1]  «... Tu m’as serré contre ton sein, Tu m’as étouffé d’authentique violence amoureuse et de baisers sauvages...»
[2]  «... Tes yeux ont flambé dans l’obscurité comme des escarboucles...»

[3]  La version définitive de cette chanson (avec accompagnement au piano) d’Helen Buchholtz  sur des paroles de Siggy fu Letzeburg sera intitulée Séleschmîrz et publiée par l’Éditeur Felix Krein, d’Esch/Alzette.

[4] Trop tôt le matin : jeu de mots se référant au mariage morganatique des parents du comte, Natalija Pouchkina et Nicolas de Nassau, qui renonça au trône du Luxembourg pour épouser la fille d'Alexander Pouchkine.  Le terme «morganatique» vient en effet de l'allemand «Morgengabe», don du matin.
  
[5]  «Où le fer croît comme minerai ardent, j’ai poussé mes premiers cris (pleurs d’enfant)…

mardi 15 mai 2012

Daniel Aranjo : Tu nous a menti, Leopardi.



TU NOUS AS MENTI, LEOPARDI
Daniel Aranjo. 

Tu nous as menti, Leopardi : le réel vaut encore la peine
et Recanati même où ton, propre, cœur jadis tranché lange le coin de chaque rue,
où le samedi humide de village rebrille non en village mais sur la placette nette de ton propre palais,
où l’on fait des chandails d’argent à ta noire effigie de pop star,
où ton pensif passereau solitaire roucoule, gras pigeon, à la Tour du Passereau solitaire,
où nos cafés se nomment l’Infini, ma boutique, la Bottega di Silvia, mon hôtel, le Genêt, à savonnette verte le Genêt, ressemant cette fleur antique de notre mal, poudreuse, sous nos pas poudreux à chaque tapis poudreux d’escalier
et où cet infini même, spirituel et matériel, sensible mer au-delà de nous-mêmes sans que tu le saches,
sous tant de haies neuves et obscures replantées sur ta haie à la petite proue (monumentale) de ta ville escarpée
- bien loin, bien loin de cette campagne, pour un peu escarpée, et du thabor érémitique de nos livres très à l’écart d’une cité où je l’avais d’abord crue avant que de venir ici -
est devenu, prophétique et ombreux, un souple jardin public où l’on sent qu’eût pu naître un culte mais en d’autres siècles :

c’est que le chant du néant rebâtit, sur son site, son propre néant de briques réelles
tel un enfant devenu grand sur le cadavre de l’enfance qu’il fut
et que ta haute statue pâle et lisse de nostalgique archonte, presque beau, d’une ville presque seigneuriale et belle
(autour de sa noire église, brillante et noire, où l’on s’apprête à jouer quelque chose, à nouveau, de fictif)
semble, quoique penchée, nettoyer jusqu’au son, du moins présent, de quelque ciel ou quelque vent sans souffle.

Mais non, Leopardi, tu n’as jamais menti :
ton large, large palais brun domine sans fenêtre encore quelque chose comme un précipice absent,
fermé comme il est dans cette longue ville close sur son précipice sous sa travailleuse lune.
Plus de village, mais une ville. Plus de cloche de village, mais celle d’une ville désirable, village lointain de placette nette, juste devant chez toi,
comte Leopardi, car le spleen du spleen cela existe encore, et la nostalgie de cette nostalgie et de lambeau ducal que vraiment nous fûmes
en ce village vrai, écussonné de rien, bien loin d’ici et pourtant bien d’ici : quelque chose de maigre et de vaste, avec des invasions et la bibliothèque du monde tout autour.

L’infini, à moins d’en faire un chiffre, ne se voit que quand on ne le voit pas,
le lac Trasimène, bleuté, vaut moins que son nom sous un ciel de céramique quand on en fait par hasard le tour,
les vagues flammes de l’Ourse, symphoniques de loin et discordes de près tel un bal de hameau, resteront toujours vagues alors que tu viens d’écrire en 1813 une Histoire de l’astronomie des origines à 1811
un chant de rainette et une chapelle à chaque pas (presque autant qu’à Assise ou que palais et qu’illusions aux cieux, dont une Sainte-Marie de quelque chose jusqu’en face de chez toi
entre le métier chantant de Silvia et ta fenêtre dépolie qui t’aide à presque voir en tes 12.000 volumes mais jamais cet exécré Recanati fût-ce au fond de tes trois lanternes magiques où se retraduit en couleurs l’envers noir et le négatif infini du monde)

et c’est samedi de village aujourd’hui, comte Leopardi, et c’est jour de marché devant un gymnase à ton nom, c’est le vide affairé de la nuit en plein jour
- ou de la nuit à refaire en soi, comme aujourd’hui, avec ce jour presque tiède, presque pluvieux de Recanati entre frère et maternelle sœur
ah aussi loin aussi loin que possible du regard toujours sans regard et de la bouche d’ombre d’une satanique mère trop chrétienne
et de cette colline jamais vide qui n’est pas même une colline que tes concitoyens, pour se faire pardonner le mal qu’ils t’ont fait, quand tu reposes si loin d’ici, si près de toi et loin de toi à la fois, ont collée en ville tout près de chez eux si loin
d’une vide colline, à jamais qu’est ton poème

*

(Ah, comte Leopardi, faut-il toujours voir de près
ce qu’on pensait voir de loin, libre de tout lieu, à travers la symphonie ?)

Avec le professeur Nicola Ruggiero, éminent spécialiste d'herméneutique léopardienne.