jeudi 16 octobre 2008

Jean Tardieu



Les trains Tardieu
(avec la négation comme corollaire syntaxique)

Je n’irai pas chercher les trains de Jean Tardieu dans l’évidente invisibilité de l’anagramme qui permettrait de trouver « chemin de fer » dans «Sur les chemins effacés ». Je n’irai pas non plus chercher les trains dans le subreptices évocations synecdotiques du type « fumée » qui rattacherait les trains de Tardieu à ceux qui enfument la gare de Saint-Lazare (Monet), ou du type « quai » qui serait une affiliation aux trains de Delvaux. (Je pense à cette inversion qu’il savait opérer selon laquelle ce n’est pas la jeune voyageuse qui attend le train mais l’inverse, revêtant de la sorte le train de toutes les significations funestes).
Il y a quelques trains dans Le Fleuve caché. Ils surgissent dans un contexte dialogué, dans une situation où prévaut la dualité. Situations controversées, problématiques voire énigmatiques que pourrait exemplifier le poème de Monsieur Monsieur dans une gémellité associant ipséité et altérité, distance et proximité ; pacifiant les dichotomies l’un /l’autre, l’ici/l’ailleurs, l’être/sa négation. Ils sont dans un train, comme dans le poème de Verlaine, Monsieur fait face à Monsieur, le paysage défile mais de manière toute relative donnant raison à la chose et à sa négation : « Comme ils sont face à face/chacun a ses raisons./ L’un dit les choses viennent/et l’autre : elles s’en vont ». De la fenêtre du train, se profile ce que la peinture italienne appelait une veduta mais si animée, si diversement animée que la paronymie (venir Vs s’en aller) se mue en synonymie. Le mouvement du train insinue que par delà toutes les discordes, tout revient au même. Chez Jean Tardieu, les trains sont régis par l’oxymore.
Dans un poème dédié au métropolitain, « Le chemin de fer urbain » est comparé à un monstre, dans un crescendo allant du ver de terre au serpent de mer en passant par la couleuvre. Comme chez Zola, le train est un monstre qui se présente de manière euphémique : l’expression « serpent de mer » pouvant être lue littéralement et dans tous les sens. Dans le même poème, le métro, tantôt aérien, tantôt souterrain, dit selon le poète l’avènement (la naissance) et la disparition. L’être et sa négation.
Ailleurs, le poète évoque « le train fou des énormes silences ». Archétype du monstre moderne, le train est préfiguration de l’enfer. Mais c’est un enfer qui se profile toujours sous le mode poétique. Pour employer un euphémisme, le train a toujours trait au ratage, à l’échec. Les trains ont propension à signifier le revers, surtout dès lors qu’il s’agit d’amours inaccomplies : « J’étais sur le quai,/elle dans le train ;/le train est parti,/et je suis resté/debout sur le quai ». Le train semble participer de cette poétique de la méprise, de l’erreur, de la déconvenue qui caractérise un recueil comme Monsieur Monsieur ou d’une manière générale, une écriture sensible à toutes les angoisses existentielles. Le train ne court pas à sa perte ; il concourt à la nôtre. Il a les mêmes significations que les présocratiques prêtaient au fleuve. Mais chez Jean Tardieu, ces trains sont surdéterminés par leur poéticité. Ce sont des objets, comme tous les mots, investis par les canons poétiques : ceux de l’oxymore, ceux de la comparaison et ceux de la métaphoricité. Le train est aptitude à représenter l’invisible. Dit autrement, il est allégorie. Figure mobilisant toutes les figures. Image enrôlant toutes les représentations. Est-ce à dire que l’objet poétique (en l’occurrence le train) est de signification funeste ? Relisant Jean Tardieu, on est enclin à penser que la poésie investit cette zone où l’être et l’être pour le néant sont contigus.

mardi 14 octobre 2008

Michel Deguy



A ce qui n’en finit pas


Prenons cette sentence de Mallarmé ainsi citée par Michel Deguy : “Ratés, nous le sommes tous ”, voilà un mot de Mallarmé qu’il faudrait méditer ” (150). Il s’agira moins de méditer le mot de Mallarmé que celui de Deguy. Se lisent dans l’injonction de Deguy les motifs qui structurent le thrène : l’échec, son universalité et la lecture. Le mot de Mallarmé est lu dans une perspective qui pense à Jankélévitch. “ Ratés,…” parce qu’un presque rien manque à notre salut et en même temps, à peine un rien sépare les naufragés que nous sommes de la Rédemption :
“le noyé parvient presque à s’agripper au quai, il s’en est fallu d’un centimètre, et son ultime et vain effort n’aurait pas été vain si…jusqu’à ce que le courant l’emporte, et la grande dalle liquide se referme ” (150). Le tragique, advient lorsque le salut est entrevu. Le tragique, c’est cela dont seul le conditionnel passé peut rendre compte.
“Ratés,…. ” par l’issue imparable qui advient nonobstant la perspective de salut qui se profile aux confins même de la perdition et par l’issue finale mais ratés nous le sommes tout autant par l’issue au sens liminal. Comme le “ seuil ”, l’“issue ” est tout à la fois dans l’incipit et dans le mot de la fin, dans la closule ; tout à la fois sortie et entrée. Et on trébuche en entrant, comme le personnage de Proust et comme le personnage de Proust, on trébuche à la sortie.
Echec partout.
Le motif se retrouve à tous les niveaux. Echec de l’union à être un antonyme de désunion, échec du drame personnel à être autre chose qu’un drame personnel, échec du deuil à être une commotion partageable.
“Ratés, nous le sommes tous ” morts ou vifs :
“Le je, et le moi, et leur corps sont disjoints, mal articulés de telle sorte que nous échouons en tant que vivants. &&&& L’homme nu s’excuse d’être tel ; honte, ou ce genre de sentiment ; comme si nous étions incarnés à la façon du dieu (ou métempsycosés par châtiment, comme un paria), et aurions pu avoir le choix, et qu’un sort ou démon nous eût traquenés ! Comme si Autre Chose était possible, ou avait failli être possible.” (164)
Notre conscience dissocie l’indissociable : le moi et le corps imbriqués, enchevêtrés. Nos langues dissocient ce qui est indissociable : le moi et le corps. Le hiatus entre le corps et sa conscience (“ moi ” est cela qui se sert du corps pour se dire) fragilise l’être, le culpabilise d’être même. Il manque peut être un mot aux langues pour dire une forme de conscience capable d’enrôler conscience et corps. Mais “Nos langues imparfaites ” est peut-être à corriger en “ nos existences sont imparfaites ”. Ce que notre conscience, cette honte qu’a le moi de se dire corps fait de nous comme des avatars dans les trappes de la vie (« trappes » pour penser au moine trappiste de Chateaubriand).
La question est de savoir ce qui peut soutenir le “ je ”, le faisant naître, l’arrachant à ceux qui l’ont fait naître et lui donnant ses premiers et ses derniers frémissements. L’autre car :
“L’amour qui survient par la voie passive suscite un usage de JE qui émancipe, “ fait quitter père et mère ” ; sortir de l’enfance.
Même Narcisse frissonne de se sentir frôlé, et dit JE. Il a failli entrer dans la réciprocité, devenir complément d’agent, celui par qui l’autre aurait été en étant aimé, rendant presque le service qu’il vient de recevoir ”
Il n’est plus question d’Echo ici, mais de l’image qui fut interdite à Narcisse et à tous. Pour ne pas mourir jeune, Narcisse doit se refuser son image et l’offre aux autres. Narcisse aurait pu ne pas mourir si jeune. Il devait ne pas se voir et en même temps il transportait avec lui l’irrépressible besoin d’autoscopie. Il échoue à se portraiturer. Encore un échec. Narcisse échoue dans ce “ commerce triangulaire ” entre le modèle, le peintre et la toile, ne peut mettre sur toile le modèle qu’il est par le peintre qu’il n’a pas pu être. Paradoxe de l’oracle de Tirésias : “à condition qu’il ne se regardât jamais ” dit-il, or nul ne peut être à l'abri de la tentation de se regarder bien qu'il ne soit pas donné au yeux de SE voir. Je ne puis me voir tel que vous me voyez mais ne puis me passer de me voir. Qui voit son visage sombre dans les sites du silence. L’autoscopie précipite l’issue. Et pourtant, nul ne peut vivre sans se faire image, sans l’image qui l’accompagne jusqu’au tombeau dont elle vient préfacer l’épitaphe. L’image : à quoi se mesure le passage du temps :
“Vieillir sur un sillage de photos est le sort le plus répandu ; la mort épingle l’une d’entre elles sur la tombe.
Ce visage superficiel que je déteste à l’instant dans la psyché, est-ce bien lui dont je regretterai dans un an le souvenir, effigie érodée à coups mystérieux ? ” (144)
Le deuil pousse vers les miroirs, vers l’échec autoscopique.

jeudi 2 octobre 2008

Presses Universitaires de Namur


Ce texte est un extrait d’un article qui paraîtra dans "REGARDS SUR LA POÉSIE DU XXe SIÈCLE" un ouvrage dirigé par Laurent FELS aux Presses Universitaires de Namur. Un ouvrage dirigé par Laurent FELS. Plus de 600 pages où sont présentées des figures majeures de la poésie du XXe siècle :Paul Celan - Blaise Cendrars - René Char - André Du Bouchet - T.S. Eliot - Nâzim Hikmet - - Philippe Jaccottet - Francis Jammes - Pierre Jean Jouve - Henri Michaux - Marcel Migozzi - Gaston Miron - Bernard Noël - Jacques Prévert - Pierre Reverdy - Saint-John Perse - Jude Stéfan - Marcel Thiry…



















Cendrars par Modigliani.

Blaise Cendrars : De la synecdoque

Jalel EL GHARBI


Soit cette phrase ouvrant la petite plaquette de Blaise Cendrars intitulée Profond aujourd’hui : « Je ne sais plus si je regarde un ciel étoilé à l’œil nu ou une goutte d’eau au microscope ». Cette phrase est à entendre comme pensant la parenté, celle de l’infiniment grand avec l’infiniment petit, celle de la proximité avec la distance et celle des diverses postures optiques. L’erreur est inscrite dans l’œil lui-même. On sait depuis Descartes ou – bien avant lui – depuis Al Ghazali, que nos sens nous induisent en erreur. Nous leurre encore ce qui prolonge ces sens, le microscope, par exemple. Il convient de remarquer combien Blaise Cendrars use de cet instrument. Tout se passe comme si un microscope invisible présidait à sa vision des choses. Par exemple cette comparaison : « Tu es comme un brin d’herbe grossi mille fois ». Précisons tout de suite que l’erreur n’est pas chose fautive dans la perspective de Cendrars qui, à maintes reprises, tente de la réhabiliter. Nous n’en voulons pour illustration que ce passage de Bourlinguer : « Sombre poésie de l’esprit, les mathématiques pures sont une mystique, une vérité qui n’est pas de ce monde, sinon sous forme spirituelle. Seule compte ici-bas l’erreur, c’est-à-dire le calcul intéressé, produit des mathématiques appliquées en vue de l’aménagement du monde idéal ». Et quelques pages plus loin, Cendrars revient sur ce même thème en faisant l’éloge de l’égarement inhérent au voyage et au livresque par : « ce qui induit le lecteur invétéré en erreur ». En prenant un raccourci, on peut dire qu’une des manifestations de la modernité serait cette confusion (erreur) possible entre le tout qu’est un « ciel étoilé » et la partie que constitue une « goutte d’eau au microscope ».
Mais dans ce développement, c’est rhétoriquement que nous voudrions entendre cette phrase de l’incipit de Profond aujourd’hui. À la relire, nous nous posons la question suivante : quelle est la figure de style qui dit le mieux ce battement proche/lointain et qui par là même suggère la proximité entre distance et proximité ?....

Laurent Fels, poète, chercheur et éditeur présente ainsi cet ouvrage collectif :



"Si le XXe siècle est l’une des époques les plus paradoxales de notre Histoire – à la fois générateur du progrès technique qui devait accroître la qualité de vie des hommes, et triste berceau de deux guerres mondiales qui n’ont cessé de multiplier ravages et victimes pendant presque trente ans –, il a produit un nombre considérable de poètes qui continuent d’intéresser un large public.Au fil des quelque 600 pages qui constituent le présent volume, les auteurs ont tenté de présenter chacun un poète du siècle dernier en essayant de mettre en évidence les particularités de sa poétique.Ce livre se veut donc moins une anthologie de tombeaux qu’une approche intellectuelle dont le but est d’éclairer une partie de la vie et de l’oeuvre des 33 poètes traités. »




Pour commander le volume :

Presses Universitaires de Namur
13, Rempart de la Vierge,
5000 Namur
Tél.: (0032) 81 72 48 84
Fax : (0032) 81 72 49 12
Courriel : pun@fundp.ac.be
ISBN : 978-2-930378-61-9
Prix : 30,00 euros

dimanche 28 septembre 2008

Pittori italiani in Tunisia





C’est un tableau de 56x76 cm appartenant à la collection du peintre présentant une scène nocturne. La nuit n’est pas signifiée par la couleur noire mais par ce bleu du ciel plus prononcé que celui du jour et par la présence de la lune. Chez Dell’Olio, la nuit n’altère ni les couleurs ni les contours. La couleur noire est réservée ici à la veste du jeune homme qui attend sa belle (d’où le titre du tableau « L’Attesa ») et à la rampe du balcon. Deux touffes de branches figées dans leur verdure suggèrent le silence et signifient la discrétion du rendez-vous, ou tout au moins du jeune homme qui se tient derrière un arbre. La fenêtre aux volets bleus, ce bleu de Sidi Bou Saïd, est ouverte. C’est une nuit d’été, la chambre est chaudement éclairée par une lumière jaune. Ce jaune a un écho dans la surface de la lune. Comme dans l’imaginaire arabe, la lune suggère la beauté de la belle (en la matière, il n’y a pas de redondance). Les rideaux blancs sont ici un comparant de la féminité et de la fraîcheur.
Le jeune homme tient une cigarette ce qui semble exprimer le coefficient désir dans le tableau.
Le jeune homme attend. Et le tableau aurait pu ne pas s’appeler « l’Attesa » mais « La Distance » ou « La Proximité ». En tout cas, « L’Attesa » est une illustration de cette proximité entre distance et proximité dont j’aime à trouver les expressions. Ou alors, le tableau est une redéfinition de l’attente qui serait l’équidistance entre proximité et distance.
Le tableau est une belle allégorie du désir. On en voit les signes, les traces, les empreintes mais non pas l’objet. Veut-il insinuer que nous n’avons pas à voir ce que nous désirons ? Veut-il signifier que nous devons désirer par-delà l’absence, dans une posture qui n’espère pas de réalisation ? Dans une posture qui se contente de la complicité que peut laisser entendre la fenêtre ouverte.

dimanche 14 septembre 2008

Claude Michel Cluny





Extrait de " Claude Michel Cluny, Des figures et des masques"



Editions de la Différence.










Ode à la roue du fleuve

J’ai peut-être vécu là

(ou toi – la bouche emplie de narcisses
rire blanc et or sous des encres d’orages)
Ai-je là dilapidé tant de siècles
à tourner autour de moi
roue qu’un fleuve en décrue parfois n’atteint plus
Ou rêve dispendieux d’un arbre
qui ne saurait jamais être,
ne se décidant pas…

Un peu comme être heureux sans le bonheur.

Cette ode hétérosyllabique à neuf sections a été publiée pour la première fois en 1989.
De ce poème à tonalité élégiaque, on retiendra en premier lieu la présence d’un « je » lyrique. Il s’agit d’un « je » qui s’affirme dans le doute, « peut-être » est son premier mot. Dans les sections qui suivent, la modalité du doute est introduite également par le conditionnel, par l’interrogation.
« J’ai peut-être vécu là », dans la ville natale de Sénèque et d’Averroès, dit le premier vers où l’adverbe « peut-être » est bien plus qu’un modalisateur de doute. Supprimons l’adverbe, pour voir : « J’ai vécu là » serait une référence à un passé vécu, un pan de biographie. Modalisée, la même phrase réfère à une chronologie autre que le vécu, à une autre vie, à ce qui a eu lieu jadis. La suite du texte dira : « C’était longtemps avant de naître » donc bien avant 1930. « Peut-être » sous-entend une uchronie relevant de la métempsycose. Il s’agit moins d’une foi dans la métempsycose que de l’expression d’une nostalgie pour Qortoba dont Cordoba a fait la ruine. À Cordoue, le poète perçoit un signe de Qortoba dont il fait l’intitulé du poème, auquel il dédie cette ode : « Ode à la roue du fleuve ». La roue, inventée aussi pour servir d’allégorie au temps, se retrouve dans la noria et dans ce poème andalou. Saint Augustin employait déjà « la roue » pour parler du temps.
La roue est plus qu’un symbole, un schème : cela qui hésite entre le symbole et le signe. (signe : trace portant la marque du passé.) Les mots mêmes sont inscription dans le temps. Tout vocable est affecté d’une étymologie, même les néologismes.
Mais d’où vient cette métempsycose ? De quelle foi ? Il convient d’en chercher l’origine là où le poète l’indique. L’œuvre de Cluny ne « rétice » pas à indiquer son inspiration. (« rétice » pour employer un néologisme que le poète propose au français).
Il faut remonter à Empédocle d’Agrigente ; le poète le cite :
« “Car je fus un temps garçon et fille, arbre et oiseau, et poisson muet sous la mer” (Empédocle d’Agrigente, fragment 117). Voilà qui eût enchanté Virginia Woolf ou inspiré à Supervielle, notre fabuliste, l’un de ces poèmes qu’il savait ramener des profondeurs pour lui bavardes de la mer. »
Païen, Empédocle inspire. Intransitivement.
Païen, Empédocle inspire. Intransitivement.
Le poète n’est pas seul. Mais l’on ne sait s’il s’agit d’un compagnon réel, celui qui sera dans la suite du poème inclus dans le pronom « nous », ou d’un compagnon fictif, comme dans la poésie antéislamique. S’agit-il d’un(e) autre, d’un alter ego ou d’un ego autre ? Un sème commun unit ces trois instances : l’altérité. Ici, cette altérité se présente sous le signe des « narcisses » que le poème cite par deux fois, sans compter cette forme décimée du « narcisse » dans le vers 3 qui en réverbère les couleurs « rire blanc et or… ». L’évocation du narcisse a, dans l’univers du poète, des connotations particulières. Un autre texte le cite et confirme que « blanc et or » sont synonymes de « narcisse » :
« Un jour tu vins porteur d’une offrande de fleurs. Elles servaient aux élèves à esquisser des motifs de frises. Seul, le narcisse blanc et or en fut distrait, emblème de cette floraison solitaire cultivée par tout artiste ».
Une photo printanière du poète prise en 1945 le montre tenant un narcisse. Bien plus tard, le poète verra chez ses amis du Caire
un tableau du peintre syrien Louay Kayyali qui le troublera : il y perçoit un écho narcissique et un rappel pictural de cette photo.




Le tableau dit "l'enfant noir" de Louay Kayyali
Photo Raymond Collet








Voici ce qu’il m’a écrit à ce propos :
« Ce portrait syrien d’un jeune garçon inconnu me laissa une impression si prégnante, si charmeuse (au sens que Valéry a rendu à “charme”), qu’il s’inscrivit dans mon “musée imaginaire” ».
C’est dire qui est cet Autre que le poète évoque : il est réminiscence d’un « je » antérieur que le poète place dans une durée, elle aussi, antérieure. Cette durée, dont aucun biographe ne voudra parce que purement poétique, vaut par la nostalgie qu’elle suscite, une nostalgie toute clunycienne qui prend pour objet l’inconnu. Relisons encore une fois cette pensée : « Au vrai, les regrets les plus violents nous viennent de ce qu’on n’a pas connu ». La suite du poème illustre autrement le regret, lui donnant tantôt la forme d’un jamais lu :
« Ai-je bu le sang noir des vignes à une table
du Potro (dont parle Cervantès dans ce grand Livre
que je n’ai jamais pu lire) »
et tantôt la forme d’un ressentiment contre Isabelle la Catholique (dont j’espère qu’elle ne sera jamais canonisée) :
« Les soldats de cette garce d’Isabel
suaient sous le cuir et leur casque noircis ».
Le regret transparaît aussi à travers le verbe « dilapider ». L’objet de ce gaspillage est le temps passé à « faire la roue », i.e. « à tourner autour de [soi] ». Voici le poète devenu roue manquant d’eau. Nous paraphrasons ici ce besoin essentiel de métaphore. Comment penser le temps auquel on ne peut se soustraire ? Le temps, réalité on ne peut plus abstraite et pourtant si évidente, demande à être allégorisé. D’où l’utilité de la « roue », du « fleuve ». Pour un poète hédoniste comme Cluny, le temps se donne à penser et à vivre comme une suite d’instants. Il se laisse appréhender dans une perspective zénonienne capable d’en voir la trajectoire et en même temps s’en représentant chaque instant dans une perspective réhabilitant le paradoxal. Zénon cultivait le paradoxe. Un poème de Cluny pense au philosophe d’Élée :
« La beauté se brise et se recompose
L’aigu frêle archer – chaque flèche propose
de fixer l’instant au cœur de la chair –
cambré comme un page pose
tire ses traits purs vers la pourpre et l’or »
Le regret de Cluny se laisse entendre dans cette perspective : il fait le constat d’un manque, d’une insuffisance parce que tous les instants n’ont pas été de la même intensité. Le regret est d’autant plus poignant qu’il est tu. Et étant réprimé, il prend le détour de la métaphore pour se dire.
Le regret est d’ordre ontologique. C’est le rêve demeurant rêve, le désir maintenu dans une frustrante intransitivité. Le temps est dilapidé et, dans le même registre, le rêve « dispendieux » où l’adjectif est à entendre dans la pronominalité du verbe « se dépenser ». Ce rêve n’a pas accédé au stade de réalité faute de volonté. Être est tributaire du désir d’être. Être n’est pensable que dans sa corrélation avec le bonheur, avec cela qui est un leurre. Mais si le Bonheur n’existe pas, cela n’induit nullement l’inexistence des bonheurs.
« J’éprouve comme un bonheur irraisonné – le bonheur est-il raisonnable ? Je veux dire : le bonheur s’éprouve, il ne se théorise pas. Et le sentiment encore moins raisonné qu’il me reste une vie inépuisable à parcourir, sachant bien que tout est illusion. »
Il s’agit de se laisser piéger, conscient, par ce qu’offre la vie. Il n’y a pas d’autre alternative que d’être heureux avec ce que André Comte-Sponville appelle « inespoir ».
Le devenir est fluviatile dit cette note où se lit une désarmante conscience de finitude :
« La vie sépare, l’amour isole, la mort rassemble. Nous devenons le sable sur les rives du temps, jusqu’à la fin du temps minéral. » ou plus explicite, cette évocation dans le même ouvrage du « presque inaudible fleuve grondant du temps ».

vendredi 29 août 2008

Le Poète des Ardennes

J’ai visité Brandenbourg dans les Ardennes luxembourgeoises en compagnie du poète Nic Klecker. Ce fut sous une pluie de feuilles mortes, par une belle journée d’automne. Prière oecuménique sur la tombe de sa femme. Au bar du village : des livres et de la fraîcheur. Et puis nous sommes repartis sur les routes d’Allemagne.
J'ai l'honneur d'avoir postfacé son ouvrage Les Fissures du temps.
Je lis deux textes de Nic Klecker évoquant son village ardennais et éprouve ce plaisir à relever que la même veine poétique sous-tend les deux textes. Nic Klecker est aussi poète dans ses poèmes que dans ses textes en prose qu'on peut lire comme des poèmes en prose. Il s'agit dans les deux ouvrages d'un village d'antan baignant dans le chaotique de ses sinuosités et de son relief montagneux; baignant dans le mystère car il y a un mystère des choses diaphanes, un mystère de la vie frugale que notre modernité a tendance à nous cacher. Je suis tenté de voir dans les méandres du village comme une allégorie du labyrinthe du souvenir et du texte qui se souvient. Le village en tant qu'épisode vécu se transforme ici en réalité textuelle. Oui, c'est le texte qui se souvient. À la réflexion, on peut dire de ces deux écrits qu'ils constituent une autobiographie où l'auteur ne dit pas "je". Autobiographie d'un village ou mieux encore: autobiographie impersonnelle. Évoquant son village natal, Nic Klecker ne crée ni ne recrée une utopie: le village a bel et bien existé; ce qu'il donne à lire est plutôt une uchronie, un temps hors du temps, une sorte de no man's time: une temporalité qui échappe à la chronologie. À lire ces deux textes, on se demande où vont les choses qui ne sont plus, comment expliquer cette familiarité que nous gardons pour eux. Le village est une contrée intérieure; le souvenir, c'est ce qui fait d'un pays, d'un vécu un pays intérieur. Notre âme? Ce n'est peut-être que notre vécu hissé en souvenirs perdus et pourtant encore là, dans un je-ne-sais-où. C'est bien d'une époque mythique qu'il s'agit ici; il s'agit des Ardennes de l'avant-guerre, les Ardennes de l'avant-Libération, de l'avant-électricité, de l'avant-modernité, de l'avant-"l'horrible raison rationalisante". Les Ardennes de l'avant. Comme dans un mythe, dans une légende ou dans un conte, le temps de l'avant rejoint celui des origines mythiques comme toute origine. Ce village, invraisemblable dans le Luxembourg actuel, ne permet aucune identification et pourtant le lecteur est tenu en haleine par ces "récits" d'antan, récits où il n'y a rien de romanesque, où tout est poésie. Non pas celle qui rime avec versification mais celle qu'on vit dans la contiguïté entre chardons et violettes, entre grâces et disgrâces, dans les sens qui s'éveillent aux parfums et aux relents, au "pittoresque douloureux", au désir. La poésie, elle est aussi dans cette place faite aux sens, dans cette nostalgie des temps où les choses se signalaient pour nous par leurs exhalaisons. Je dis nostalgie car nos sens ne nous servent plus à grand chose à l'ère du virtuel. Nic Klecker sollicite ici nos sens, nous initie à ce monde où les choses suscitaient d'abord une appréciation sensorielle. Il y a dans ces deux textes une sémiologie du vécu à la faveur de quoi se dégage, comme en récompense, une poétique d'autant plus poignante qu'elle est reléguée dans une temporalité autre, dans l'étrangeté de ce qui n'est plus et qui est encore là. Car la réalité de ce village est encore là. Elle est dans le texte mais surtout dans la dimension intérieure qu'il recouvre. Ce village d'antan est une contrée intérieure; celle qu'on désigne par le terme "âme". Chez Nic Klecker, le village, c'est la cité des hommes pris dans leur condition, pour ne pas dire destin, forgé par la géographie car "le destin est géographique". Ce qui caractérise cette géographie, c'est son caractère escarpé, abrupte. Que d'ornières, que de montées, de pentes et de coteaux! Dans la vallée, les hommes sont astreints à une vie de labeur. C'est l'époque où "les hommes étaient leur corps" mis à la rude épreuve du travail permanent ressenti comme un sort, comme inscrit dans l'ordre des choses. Une vie d'indigence, parfois burlesque: ces hommes bizarrement accoutrés vous arrachent un sourire tout à la fois amusé et tendre. Hommes quiets, de cette quiétude empreinte de peurs archaïques que le curé de village s'attelle à dispenser et que l'instituteur cherche à déraciner. Mais le village fut aussi une réalité historique, sujet à cette repoussante excroissance de l'histoire que fut le nazisme; sujet au dépérissement que cause la spéculation immobilière. Les maisons du village furent transformées en résidences secondaires. Les outils des villageois, ce à quoi ils tenaient le plus, ces outils qu'ils réparaient de génération en génération, n'imaginant pas de pouvoir les jeter, ces outils connaissent un autre sort: ce ne sont plus que des bibelots telles ces roues de charrettes transformées en lustres. Triste sort muséologique. Il semble qu'il n'y ait pour Nic Klecker qu'un seul type de galeries ou de musées respectueux de la mémoire: celui de la chose écrite. Seuls les pleins et les déliés de la graphie peuvent préserver l'intégrité des choses écrites. Ce sur quoi l'écriture agit, c'est nous-mêmes comme le dit si bien ce passage de Jadis au Village qui se lit comme une réflexion de l'oeuvre sur elle-même, sur sa genèse et sur ses enjeux: "peut-on voir la profondeur de l'âme, où règne l'instinct, où naissent les émotions, sous la surface cultivée par l'éducation, scolaire ou religieuse? La couche cultivée de l'âme est mince, reste superficielle, se manifeste par la participation à des coutumes, des attitudes ou rituels religieux. La plus grande partie de l'âme reste en friche, indéterminée, chaotique, dangereuse dès qu'on y touche, elle vit, ses forces prolifèrent et sont causes de brutalité, de tragédies. Car cette partie de l'âme, sans forme, non apprivoisée, agit aveuglément. La superstition a là son terroir, y fait pousser les fleurs des illusions."

Nick Klecker: Les Créneaux du souvenir, éditions des Cahiers Luxembourgeois / Nic Weber éditeur; Luxembourg 1997, 156 pages, 19,80 euros, ISBN : 2-919976-36-2
Nick Klecker: Jadis au village. Au pied des Ardennes, récits, 123 pages, éditions Cahiers Luxembourgeois / Nic Weber éditeur, éditions Memor-Transparences, Luxembourg 2002, 15 euros, ISBN : 2-919976-81-8

mardi 19 août 2008

Leyla de Félix Molitor

Qaïs (miniature iranienne du XVe siècle)



À l'origine, l'une de ces histoires d'amour qui se résorbent en cheminement, en questionnement et en incursion dans les sites du silence. L'on sait que épris, Qais se mit à cheminer. Peut-être souhaitait-il que la distance qui le séparait de Leyla demeurât. Qais savait que l'assouvissement pouvait mettre en péril l'absolu de sa passion. C'est sans doute pourquoi il se mit en chemin, comme tous les poètes udhrites. L'amour le fait marcher, errer. Son errance le mène vers ce no man's land du silence qu'est le désert. Il approche le silence, prélude à sa mort. Des chroniqueurs racontent l'avoir vu noter sur le sable des signes que personne ne sut déchiffrer. Cela, je le glose ainsi: Qais a atteint l'intraduisible, cela qui ne passe dans aucune autre langue même pas dans la langue maternelle. Les lecteurs francophones connaissent Qais, le Medjnoun, grâce à Louis Aragon(1), "le Medjnoun d'Elsa" et grâce à la traduction que fit André Miquel, le seul poète français d'expression arabe, des poèmes de Qais(2). Luxembourg. Un poète lit ce recueil, fait de sa lecture une réécriture. Il s'approprie les chants de Qais. S'y lit. Y lit sa lecture du monde, du poème et de l'altérité. Leyla apparaît comme le prête-nom de cela que le poète cherche. Cela qui n'a pas de nom. Leyla prête son nom à ce qui n'en a pas, à la polysémie de l'être et de ses aspirations. Molitor m'a confié que ce poète répondait à ses interrogations, surtout parce qu'il n'apportait pas de réponse autre que la quête, que le cheminement.


Ci-contre le poète Félix Molitor (Luxembourg)



À relire Félix Molitor, on comprend que Qais répondait aussi à son affiliation au solaire: "On veut savoir qui c'est, où elle vit. / Et moi : 'Elle est au ciel! C'est le soleil'". Le soleil est à lire ici comme archétype de l'inatteignable, de cela qui est promis à être hors de portée. Comme Qais, Molitor abhorre les frontières. Sa poésie aime se tenir à l'orée de diverses cultures et c'est ce que cet ouvrage réalise par l'apport que lui donne Rüdiger Fischer dans sa traduction dans la langue de Goethe. Quant à la traduction en arabe, elle s'est voulue tentative de restituer le texte à son contexte linguistique après qu'il a fait un détour par l'Europe. C'est le même revenant sous d'autres traits.


Félix Molitor : Leyla ou le poème au-delà, illustrations Béatrice Garcia ; français, arabe, allemand; traduction en arabe : Jalel El Gharbi; traduction en allemand : Rüdiger Fischer;
éditions En forêt/Verlag Im Wald, Rimbach (Allemagne) 2005, 118 pages; 12 euros ; ISBN : 3-929208-77-6.
1 Louis Aragon : Le Fou d'Elsa; Gallimard, 1983.2

André Miquel : L'Amour poème; Sindbad/Actes Sud, 1998

dimanche 27 juillet 2008

Collioure, Machado et le lit de la rivière





Lorsque le poète espagnol Antonio Cipriano José Maria Machado Ruiz, plus connu sous le nom de Antonio Machado (Séville 26 juillet 1875- 22 février 1939 à Collioure), poète de la rêverie méditative et de l’épanchement mélancolique, se rend à Paris en 1899 il fréquente le tout Paris poétique de Jean Moréas à Verlaine en passant par Oscar Wilde qu’on pouvait alors surprendre à Montmartre et qu’on peut voir aujourd’hui dans le tableau de Toulouse-Lautrec. Oscar Wilde dort au cimetière parisien le père Lachaise. Mais ce n’est pas de ce voyage qu’il s’agit ici.
Juillet 1936. La guerre civile éclate. Le poète, comme Lorca, est du côté des Républicains. Il est contraint à l’exil après la chute de la République espagnole. Il gagne la petite ville de Collioure (Pyrénées Orientales) située à moins d’une lieue de la frontière espagnole. Il y mourut le 22 février 1939.
Je comprends en me rendant à Collioure pourquoi la chanson de Jean Ferrat (je me suis laissé dire à Paris qu’il était souffrant) sur le poème de Louis Aragon (Les Poètes) est si émouvante :
Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d’Espagne
Que le ciel pour lui se fit lourd
Il s’assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours.

Je longe la corniche qui surplombe le village. La vue est imprenable. J’aimerais saisir ce bleu qui me fait penser aux plages bizertines.
Collioure est aujourd’hui une station balnéaire très prisée. Mais cela ne m’intéresse que très peu.
Je pense à Matisse et je ne trouve pas la cité aussi flamboyante qu’il la peint.
Dans les kiosques à journaux et dans les tabacs qui vendent des cartes postales, il n’y a pas une seule trace du poète. Même la carte représentant la tombe du poète est épuisée. Je n’insiste pas. Ce village pittoresque préfère se souvenir de Matisse par exemple.
Reprenons : le 2 février 1939, arrivant épuisé à Collioure, Machado descend au Quintana hôtel situé dans le lit d’un ruisseau. Il y mourra 20 jours après. Le cimetière est tout proche. Je m’y rends avec Annie Ahunon et Laura.
Une famille espagnole est en train de se recueillir autour de la tombe fleurie. Il y a dans la boîte aux lettres quelques messages adressés au poète.
Quel chemin a mené cet homme vers un lit de rivière, si près d’un cimetière. Me reviennent ses vers si souvent cités et que la poétesse Evelyne Boix-Moles aime à citer : … Caminante,/ no hay camino, se hace camino al andar, ( voyageur, il n’y a pas de chemin, Le chemin se fait en marchant). Je remonte vers la corniche. Les ailes du moulin ne tournent pas et il n’y a pas de cartes. Juste un vers qui me revient encore :
Estos dias azules y este sol de la infancia (Ces jours bleus et ce soleil de l' enfance.) On raconte que c’est le dernier vers écrit par Machado. On l’avait retrouvé sur lui.

lundi 2 juin 2008

Roma.


Rome est à deux heures et demi de Tunis, une heure de vol plus une heure et demi de tracasseries policières. Dès la sortie de l’aéroport, Roma devient son anagramme: «amor». On oublie ici que cette cité a fait pleurer Didon et Zénobie. Rome: ses musées, ses arbres, ses livres (la librairie française de Rome est un enchantement), ses places, ses fontaines et ses filles en jeans impitoyables. Je lis «Roma» de droite à gauche. C’est un amour de ville. Fin’amor ai-je pensé, au pays de Pétrarque. Du Capitole, où je suis venu reprendre la même idée: mon rêve d’Orcident, on peut voir le Forum. On n’est pas loin de la statue de Marc Aurèle. Au musée du Capitole, je m’arrête longuement devant l’original de l’oeuvre: Marc Aurèle sur son cheval trop lourd et légèrement disproportionné. Je pense à son lumineux Journal. Voici le tumulte silencieux de l’histoire. Ici Vercingétorix a été décapité. A midi le vin ayant été exquis et abondant, je me dis que stratégiquement, j’ai tout intérêt à ne pas m’immiscer dans les différends franco-italiens! Il y a un seul point commun aux poètes français depuis la renaissance (ici cela se dit plus joliment rinascimento): ils aiment Rome nonobstant les Regrets de Du Bellay. Fi des Regrets! Du Bellay a regretté son bled perdu parce que rêvant de carrière diplomatique, il s’est trouvé dans la Ville éternelle à comptabiliser les choux consommés par l’ambassade. Cela j’aurais dû le dire à mes étudiants. Rome est dans les livres, les musées ainsi que dans la proximité amicale de Nathalie et Aquilino Mancini, de Catherine Cornet, de Hannane Bouzidi, de Giovana Tanzarella, d’Antonia Naïm, de Gerarda Ventura. J’ai en tête un air d’Alessandro Scarlatti. Ah la splendeur de la villa Médicis. Je ne suis à Rome que pour quatre jours. Ici la police est en fête! La Galerie Borghèse. Nathalie et moi voulions voir les Bernin.
Je n’aime pas le Bernin-peintre. Sculpteur, il atteint le sublime! Voici Apollon et Daphné pris dans cette métamorphose que décrit Ovide. Le Bernin avait 24 ans quand il créa cette merveille! A 25, il sculpte David. Pour réaliser cette œuvre, il reproduit ses propres traits au moment de la taille du marbre. Il n’est pas difficile de voir que David a le même nez, le même visage anguleux que le Bernin peint par lui-même. Devant Enée et Anchise, je comprends pour la première fois que la mise en abyme est possible en matière de sculpture (une sculpture peut représenter une sculpture). Le Bernin a réalisé cette merveille à 21 ans. L’Enlèvement de Proserpine est une allégorie du caractère protéiforme de la vérité: l’idée exprimée est différente selon l’angle de vue qu’on a sur la statue (tristesse, joie, jubilation). Une seule statue dit des moments différents. Le Bernin a sculpté un seul objet: le temps. Cela explique son doute son obsession du mouvement, cette tension du mouvement hélicoïdal qui est l’axe principal de la sculpture, commun à toutes les œuvres du Bernin. La leçon du baroque est que la vérité a plus d’un visage. A la galerie Borghèse, je me promets de repenser le baroque. Ce mouvement hélicoïdal me fascine. Hier, j’ai vu la fontaine de la Piazza Navone dessinée par le Bernin. C’est le même souci du mouvement: celui de l’eau et celui des saisons. Aquilino a choisi Apollon et Daphné pour illustrer la livraison L’Arbre des trans-ports poétiques. Cela a enchanté plus d’un poète. Et voici les Caravage. J’admire David avec la tête de Goliath. Le Caravage, dont la tête vient d’être mise à prix, envoie ce portrait au pape en guise de demande de grâce: le peintre se représente sous les traits de Goliath dont la tête est tranchée par David. Pour avoir la vie sauve, le peintre fait une incursion dans les sites du silence. Me vient à l’esprit ce vers sublime de Jean-Yves Masson: «La peinture est la science ardente de l’obscur», la sculpture et la poésie aussi ai-je songé. Hier, j’ai pensé à Pina. Elle me parlait de Seféris qu’elle aimait lire à Corfou où elle situait son ailleurs.

lundi 19 mai 2008

Liban


Zahla (Zahlé disent les Libanais). C’est un don du Berdawni, dont les eaux cristallines de fraîcheur descendent des hauteurs du mont Sannine si passionnément évoqué par Michael Noayma et vont se perdre dans la fertile plaine d’al Bekaa, le grenier à blé des Romains. Nous sommes à mi-chemin entre Beyrouth et Balbek, sur la route qui mène à Damas, Moussoul et Bagdad. Zahlé doit sa prospérité à cette situation géographique. Malgré la chaleur torride, la fraîcheur se fait sentir. On devine l’eau du Berdawni si fraîche. L’ombre est si dense que les lampes allumées ne sont pas un gaspillage inutile. La ville est enfouie sous la verdure et l’on a du mal à imaginer que plus de 150 000 âmes y vivent. Les Zahliotes surnomment leur ville la « cité du vin et de la poésie ». Du vin, il en coulait dans cette cité poétique.
Je n’aurais opposé aucune résistance à naître à Zahlé !
Ici, c’est le pays de Saïd Akl. J’ai une pensée pour ce poète. Cela fait des années qu’il ne lit plus que L’Odyssée et l’Iliade. Il y a trop de livres inutiles, dit-il. Ses traductions de Homère sont un enchantement. Dommage qu’il ait commis quelques textes en dialectal.
Mais Zahlé ne pense pas trop à ses enfants illustres. Ils sont plus de deux cent milles à avoir essaimé partout : en Australie, en Amérique, surtout.
Mais cela ne dit pas pourquoi cette ville a donné autant de poètes, autant de journaux, autant d’intellectuels et d’hommes politiques. La ville a donné plus de vingt journaux dont certains paraissent encore. D’où lui vient cet esprit de tolérance qui fait vivre ensemble trois évêchés : le premier pour les Grecs catholiques, le deuxième pour les maronites et le troisième pour les Grecs orthodoxes en plus du Dar al Ifta pour les musulmans. Quarante églises et trois mosquées y sont implantées et aspirent au même ciel.
En 1885, la ligne de fer entre en fonction. Elle profite à la ville qui devient le lieu de villégiature préféré de tout le Moyen-Orient. La noblesse de Damas, de Bagdad et surtout celle du Caire y viennent pour la fraîcheur estivale. Un estivant était particulièrement attendu : le poète Ahmed Shawki (1868-1932) . Ce sont surtout les poètes de la région qui l’attendaient : Khalil Moutran, surtout. Avec Shawki, venait aussi Mohamed Abdelwaheb.
Et Zahlé s’enivrait de son vin (surtout de son excellent et tout aussi sain Arak), de la poésie de Shawki et de la voix de Abde waheb qui devait retentir jusqu’aux colonnes de Balbek dont Jean Cocteau dit qu’elles « pendent du ciel ».
L’écho de ces séjours nous parvient encore avec le poème de Shawki : « Ya jarata al-Wadi » (O voisine du fleuve) chanson interprétée aussi par Fayrouz. Cette voisine du fleuve, c’est le Liban voisin de l’Egypte, c’est aussi le Caire, ville voisine du Nil et c’est, comme l’Arlésienne, une figure de Zahlé. Dans les trois cas, il s’agit d’un détour pour signifier une aspiration profonde, une langueur inexplicable et un désir d’essence poétique.
Les deux berges du Berdawni sont occupées de restaurants. Zahlé : capitale mondiale du mezzé, on y mange un pain tout frais, tout croustillant qu’une Zahliote fait sous votre regard. Il y a un sourire propre à Zahlé. Il comporte des connotations que j’ai rarement perçues ailleurs. Une jeune Libanaise me surprend fredonnant pour moi « Ya jarata al-wadi ». Inutilement.

mardi 13 mai 2008

Belgique


Les sentiers de l’art et de la poésie.
A Zénon Kowal

Je mettrais au centre d’Anderlecht, la calme banlieue bruxelloise, où je fais commencer mon voyage, la maison blanche. C’est le nom choisi par Maurice Carême (1899-1978) pour la maison qu’il s’est fait construire en 1933. C’est aujourd’hui un musée et le siège de la Fondation que préside Mme Jeannine Burny. En 1943, Mme Burny entre dans la vie et dans l’œuvre du poète. Personne au monde ne connaît mieux qu’elle l’œuvre carémienne. C’est un grand bonheur que de visiter la maison du poète en sa compagnie. Le musée comprend outre son riche mobilier des œuvres de Wolvens, De Boeck, Delmotte, Somville et Paul Delvaux…
Sa bibliothèque est la plus fournie de toute la Belgique en matière de poésie. Je ne pense pas au nombre de livres que j’ai eu le bonheur d’y lire. Mais plutôt à ceux que je n’ai pas eu le temps de lire.
Anderlecht s’enorgueillit aussi d’abriter la maison où Erasme (1469-1536) est venu « jouer au paysan ». Le grand humaniste y habita lors de son séjour en Belgique. On peut admirer ici une belle œuvre de Jérôme Bosch, des gravures de Dürer. Je regrette que le portrait d’Erasme par Holbein ne soit plus au musée ! Mais un voyage, c’est aussi ses frustrations !
Pas loin, à l’ombre d’un clocher, le béguinage. Nous sommes certes très loin de celui de Bruges mais c’est le même charme qui fait penser au poème de Georges Rodenbach :


« Au loin, le Béguinage avec ses clochers noirs,
Avec son rouge enclos, ses toits d’ardoises bleues
Reflétant tout le ciel comme de grands miroirs,
S’étend dans la verdure et la paix des banlieues. »
Le payottenland (pays des chaumières, campagne qui se trouve à 10 minutes de la ville) est une parfaite illustration du grand peintre qu’est Bruegel (vers 1520-1569). L’église de Pede-Sainte-Anne, a été reproduite dans « La parabole des aveugles »…
Le payottenland égrène un chapelet d’églises de la fin du gothique Rien ne semble avoir changé depuis. Le même paysage, le même moulin que dans « Le Cortège de noces » et la même meule de foin. Et les mêmes sentiers.
« C’est vous, Pierre Breughel, c’est vous réincarné
Par mon regard et le cœur chaud de ma poitrine,
Tant j’aime ce pays que vous avez aimé ! » (René Verboom).
Je découvre ce grand poète. Etonnante l’histoire littéraire qui n’a pas retenu son nom.
Mais c’est plutôt à Verhaeren qu’il convient de songer pour illustrer Bruegel (c’est cette orthographe que le peintre a fini par choisir). Verhaeren a traduit en poésie l’œuvre du peintre dans Les Campagnes Hallucinées.
A Gaasbeek, le château de Philippe de Montmorency, comte de Hornes, est un chef d’œuvre de bon goût : le parc, le beau mobilier, les œuvres d’art (je ne savais pas que le tableau de Valckenborch « La Tour de Babel » était aussi grand), les tapisseries de Tournai.
Dans les environs de Bruxelles, le village de Waterloo qui a donné son nom à plus de 40 cités ou hameaux de par le monde. On vient y voir le musée du duc Wellington, vainqueur de la bataille de Waterloo, qui n’a pas eu lieu à Waterloo. En fait la bataille ne porte ce nom que parce que le duc Wellington y tenait son QG. C’est face à Braine-l’alleud (où l’on peut admirer la butte aux lions) que la bataille a eu lieu. En 1861, Victor Hugo vint dans la région écrire le chapitre des Misérables consacré à la défaite du 18 juin 1815.
« Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !... » écrit-il ailleurs.
Je pense aussi à ces pages de Stendhal dans La Chartreuse de Parme.
Je ne pouvais pas ne pas aller à Wavre où naquit Maurice Carême. Voici la rue des Fontaines où il a vu le jour, puis voici la maison où il a vécu. Ses cousins me reçoivent comme un des leurs. (Dieu comme ils me sont devenus proches). Voici le mausolée où il repose. Puis voici la Dyle qu’il a tant chantée et qui continue à couler à sa perte :


Je suis né un grand jour de peine,
Mais né dans la rue des Fontaines.
Mes parents n’avaient pas d’argent,
Mais au pré, le linge était blanc,

Et la Dyle passait tout près
Avec des fleurs à son corset.
(Maurice Carême)
Au musée royal de Mariemont. L’exposition « Celtes, Belges, Boïens, Rèmes, Volques… » est un enchantement. Il y a aussi ce beau service en porcelaine fait d’après Buffon pour le compte du duc D’Orléans en 1787 ; une statue funéraire en marbre de Marciana (Tunisie, II e siècle), une belle statuette d’Aphrodite-Astarte (Syrie), un superbe Corot... Il y a au parc du musée une des quatre sculptures d’Auguste Rodin, intitulées « Les Bourgeois de Calais » (en rappel du dévouement des bourgeois de Calais qui se livrèrent au roi Edouard III d’Angleterre lors du siège de 1347 et sauvèrent ainsi la ville).
Voici Nivelles : la collégiale Sainte-Gertrude, la crypte du XIe siècle. Hier, je suis allé voir l’abbaye cistercienne de Villers tout en ruines et en verdure. Les vers qu’on attribue à Victor Hugo se sont effacés. Heureusement qu’on peut en trouver un fac-similé en carte postale. Le poète aurait gravé de sa propre main ces vers :
« Veni, Vidi, Flevi.
Ô fats ! sots parvenus, ô pitoyable engeance
Qui promenez ici votre sotte ignorance
Et votre vanité
Cessez de conspuer cette admirable ruine
En y bavant vos noms qui, comme une vermine
Souillent sa majesté ! »
A Ostende (littéralement « fin de l’est »), puis à Westende (littéralement « fin de l’ouest ») et entre les deux, une longue pensée pour la mer du Nord :
les brouillards de la Mer du Nord viennent nous refroidir
alors nous nous levons dans nos corps en attente
et sortons nos crânes pourris de leurs vieilles soupentes
(William Cliff)
L’auteur de ces vers est une des voix les plus confirmées de la poésie de langue française. J’ai par-dessus tout apprécié son recueil Autobiographie.
L’après-midi, je rencontre l’éminent grammairien Goosse au mariage du poète Michel Joiret…..
Ostende, coquette station balnéaire, est la ville du grand peintre James Ensor. Ici, ciel et mer nuancent à l’envi le gris.
C’est aux portes d’Ostende que l’archiduchesse Isabelle jura de ne pas changer de chemise tant que la ville ne serait pas prise. Cela dura trois ans ! Trois ans que la chemise de l’archiduchesse accumule sang, poussière et crasse. D’où en français l’expression « couleur isabelle » pour qualifier une teinte incertaine.
A Coxyde (Saint-Idesbald), la principale attraction est le musée Paul Delvaux (1897-1994). Je m’arrête longuement devant les œuvres qui m’ont toujours interpellé. Il y a chez Delvaux une fascination des trains sur laquelle je reviendrai plus longuement un jour.
Il y a chez lui une obsession du rose des femmes, de leur rose et de Rose.
Sur le chemin du retour, je passe par Ypres, la ville martyre. Cité fondée au Xe siècle, elle fut détruite à maintes reprises. L’opulente cité drapière fut rasée en 1915. Les Allemands y employèrent pour la première fois le gaz asphyxiant l’ypérite (du nom de la ville) en 1917. On trouvera un écho de cet épisode historique dans les Thibaut de Roger Martin du Gard. Je visite la cathédrale de la ville. Jansénius en fut l’évêque. L’auteur de l’Augustinus enseignait à Louvain. A Seneffe, le beau château du XVIIIe : le collège des traducteurs. Le plaisir de revoir Rade Konstantinovic, professeur de renom, Pierre Mertens, l’écrivain et l’académicien Jacques De Decker. Il y avait aussi Luc Norin, la journaliste, et Nathalie Ghassel.
La pluie sur l’autoroute. La musique de Schubert. Et voici Furnes. Sa place imposante rappelle le raffinement flamand. Comme à Bruges, comme à Louvain et même comme à Bruxelles.
Pour le 20 août, la capitale met en fleur sa Grand Place, l’une des plus belles d’Europe. C’est une symphonie de bégonias. Tout près la Royale (Bibliothèque Royale Albert Ier) fondée au XVe siècle et qui renferme 3 millions de volumes. Tout près les Musées Royaux des beaux-arts. Tout près le sympathique Mannekin Pis. Je reviens à Anderlecht où j’ai à lire. (Il en sera question ailleurs)

samedi 10 mai 2008

Spécial Roumanie



L’alouette et le pan de mur





Transylvanie. 2006. L’été est ombragé comme la forêt de Transylvanie. C’est dans ce pays qu’ont vu le jour Lorand Gaspar, Emil Cioran, Eugène Ionescu, Paul Celan, Constantin Brancusi, Tristan Tzara, Anna de Noailles…
Nous sommes dans les contrées où le monde latin jouxte le monde slave ; où l’Occident est mitoyen de l’Orient. Et il y a comme une exultation de ce voisinage visible historiquement dans l’ardeur de la confrontation entre les deux cultures. La fougue roumaine est perceptible dans la musique. Je pense à cette musique folklorique qui, tentant de restaurer le chant de l’alouette, le surpasse
[1]. Transcender la mimesis en poïen, cela est l’affaire de l’art.
Les rhapsodies de Georges Enescu : contrairement à ma collègue roumaine, je ne sais laquelle des deux je préfère : la première, plus proche de l’entrain du folklore slave enjouée, allègre ou la seconde plus wagnérienne grande orchestration d’une douce mélancolie. Eau cristalline qu’importe ta source !
Il n’y a rien au monde qui puisse révéler l’idéal dans toute sa proximité, dans toute sa distance autant que la musique, cette épiphanie de l’idéal et de l’absence. Cela qui est loin est si près dit la musique. Comment translittérer George Enescu, son œuvre ? Il y a dans ses rhapsodies quelque chose d’essentiel ; il y a dans la deuxième rhapsodie une tristesse profonde qui n’est pas sans rappeler le « chajan » arabe ou la saudade portugaise.
Tristesse de l’alouette dont le chant est surpassé, ai-je pensé.
Ursus est une bière qui étanche bien la soif.
Hier, je suis allé voir Sibiu qui se prépare à devenir capitale culturelle de l’Europe. La ville se donne un coup de neuf pour mettre en évidence ses charmes anciens (les lucarnes de ses toits, yeux ouverts sur la cité, ses ruelles, les passerelles d’une maison à une autre). Une fois rénovée, la cité retrouvera tout le lustre d’antan. Mon passage à Sibiu est prématuré. La satisfaction qu’occasionne le voyage s’accompagne d’insatisfactions.
J’anticipe sur ce que Sibiu serait en 2007 et je vois une ville où il fait bon vivre. C’est en 2007 qu’il faut voir Sibiu.
Rasnov : L’on vient ici pour la citadelle, une de ces fortifications qui jalonnent la Transylvanie. La citadelle de Rasnov a un puits. Il a été creusé par des prisonniers Turcs. Creusant, ils ont écrit sur les parois du puits des versets coraniques. J’essaie de deviner quels versets ils ont pu graver sur les parois de leur existence. J’ai beau creuser dans ma mémoire, rien n’en jaillit. J’ai comme un vertige en pensant à l’allégorie du creusement. Vertige de la citation. Qui a chanté : « Les parois de ma vie sont lisses/Je m’y accroche et je glisse… » ? (Aznavour). Quand je relirai le Coran, j’essayerai de deviner à quels versets ces puisatiers exilés dans les entrailles de la terre ont pensé.
Puis, Bran : le château de Dracula. Je ne m’intéresse que très médiocrement au personnage de l’Irlandais Bram Stoker et de l’industrie cinématographique. Le tyran m’intéresse davantage. Il s’agit du prince de Valachie Vlad III l’Empaleur. Il aurait empalé 15 000 infidèles. Je retrouverai ses traces à Sighisoara. A Bran, dans son anglais arrogant, le guide explique que « malheureusement, Dracula n’avait pas bien fait son boulot, puisque des Turcs il y en a encore». Il ne se rendit pas compte de quelques moues de protestation silencieuse qui, çà et là, rappelait que le monde est aujourd’hui une réalité cosmopolite. A ce guide, je préfère la gentillesse de Carmen, diplômée de l’Université de Cluj et chercheur à Limoges.
De la terrasse du château, je ne suis attentif qu’à ce pan du mur séparant autrefois la Valachie de la Transylvanie. Etrange destinée des murs. A bien y réfléchir, c’est en littérature que les pans de murs survivent le mieux. La littérature aime les colorier. Cela va du jaune (Proust), au rose (Borges), au grisâtre (Zola). Laurent Fels parle, lui aussi, d’un « pan de mur gris ».
Une route en Transylvanie. Des meules de foin qui pensent à Breughel voisinent avec des villas somptueuses qui sentent fort l’euro et le dollar. L’argent des villes jouxte l’indigence rurale. Et la campagne vient proposer ses framboises, sa force de travail et ses dentelles à la ville, plus soucieuse de refaire ses fenêtres, d’aller au restaurant.
La Roumanie sort triomphante du socialisme après avoir abattu contre un mur écoeurant Ceausescu et son épouse. Aujourd’hui le pays est une véritable démocratie et l’essor économique est chose visible. Dans quelques années, les enfants ne viendront plus proposer des framboises aux touristes.
La route encore jusqu’à Sighisoara : sa forteresse, la magnificence de son horloge féerique. Ses tours. Ses ruelles. Le centre historique est classé patrimoine universel.





A Sinaia, je mesure la splendeur du château de Peles, ancienne résidence des rois de Roumanie. On accède au château par un sentier bordé d’arbres et de marchands de souvenirs. Comme il fait bon sous l’ombre roumaine !
Klimt a passé sept ou huit ans ici. Je me dis en admirant ses œuvres que l’esprit a besoin d’opulence. Je m’arrête longuement devant les inscriptions arabes et persanes. J’en verrai d’autres dans la maison du compositeur Enescu.
(Une alouette qui ne chante pas aussi bien que dans la musique roumaine s’envole).
Dans les environs de Sinaia, il faut aller visiter la maison de George Enescu. Son emplacement, ses tapisseries persanes illustrant les Mille et Une Nuits, son calme sont un enchantement. La chambre monacale du maître et son dépouillement cistercien jurent avec l’opulence de ses partitions.
Le monastère de Sinaia respire le calme propice au recueillement. Je n’ai pas pu voir les icônes de ce monastère, pour cause de travaux. Je mets sur le compte de l’héritage socialiste l’accueil froid dans les monastères. Les moines assaillis par touristes et pèlerins ont du mal à rester affables.
Je mets sur le compte de l’héritage socialiste cette culture de la disette qui fait que les restaurants facturent les « extras » seuls : citron, pain… cela jure avec le caractère chaleureux de l’accueil.
Je mets sur le compte de l’héritage socialiste l’accueil que m’a réservé l’ambassade de Roumanie à Tunis : l’agressivité de la préposée, le dialogue de sourds avec l’attaché culturel qui me parle derrière son vitrage blindé. Une fois en Roumanie, je m’aperçois que j’avais payé pour un visa d’une semaine seulement or je devais rester dans le pays dix jours. Donc trois jours de clandestinité en Roumanie. Je n’aime pas cela !
Je n’en veux pas à la bureaucratie : elle ne peut prendre en charge les considérations poétiques ni même culturelles. Je suis en Roumanie pour participer au Congrès du CIEF, en marge du XI sommet de la Francophonie qui se tiendra ici.
A l’aéroport de Bucarest, l’agent de la police des frontières examine longuement mon passeport et ne voit pas qu’il a affaire à un « clandestin ». Le sourire de l’hôtesse de la TAROM efface tout.

[1] ciocîrlia" (alouette en roumain). Jalel El Gharbi



Rencontre avec une poétesse roumaine


Ioana Craciunescu



Montmartre sous la pluie. De la terrasse du café où on avait rendez-vous, je remarque que le magasin d’en face porte l’enseigne « Ioana » : il a le même nom que la poétesse que j’attends. Ioana Craciunescu est l’une des voix poétiques les plus confirmées en Roumanie. Elle est aussi cette actrice qui ne cherche pas la célébrité mais l’épreuve d’un cheminement dans des textes qui l’épuisent, des textes dont la seule lecture constitue un vécu. Aujourd’hui, elle donne en spectacle Les Chants de Maldoror. Interpréter Lautréamont sur scène est une gageure que seule une poétesse peut tenir.
Ioana Craciunescu est une poétesse précoce. Lycéenne, elle publia un poème qui lui valut d’être adulée et traduite en portugais. Elle ne l’apprit que bien des années après. Bien des années après, elle sut aussi qu’elle avait été invitée à l’étranger et qu’on avait dissimulé ces invitations préférant envoyer des poétereaux plus dociles, moins critiques et plus portés sur le panégyrique. C’était l’époque où La Maison des écrivains était une dépendance du parti unique. Pourtant Ioana Craciunescu garde une grande nostalgie de ces années, malgré la dictature policière de cette époque. Aujourd’hui, elle se rend souvent à Bucarest comme pour retrouver un passé révolu, comme pour rencontrer cet avenir encore peu certain qui se profile. Elle me dit ses peines passées et sa souffrance à voir la misère qui touche son pays. Elle souffre pour ces intellectuels, pour ces savants, ces chercheurs, ces philosophes et ces poètes qui vivent dans le besoin. Elle compare le gaspillage qu’elle voit en France à l’indigence des siens.
Revenons à sa poésie. Longtemps, j’ai cherché à la rencontrer et il me plaît de voir enfin cette silhouette que me rappelle Berthe Morisot peinte par Monet. De la terrasse du café, je remarque ce couple emmitouflé dans un seul manteau. Il y a du désir à Montmartre. Dans le café, face au magasin Ioana. Et partout. Je relis son recueil Hiver Clinique, paru au Luxembourg en 1996et j’y retrouve des images obsédantes de son enfance, des souvenirs de montagnes de neige et des peurs puériles. Il y a surtout ce dégoût de voler au-dessus d’une mare, de voler au-dessus de la boue du réel.
Ce qui a sauvé la poétesse, c’est sans doute sa prodigieuse aptitude à l’allégorie. Ioana Craciunescu peuple son univers d’êtres mythiques puisés dans les horreurs du vécu transformant de la sorte l’horreur de vivre en vision fantasmagorique. Ce n’est certainement pas un hasard si le premier poème du recueil s’intitule « Hiver clinique » et le deuxième « Mille et une nuits ». Je conclus de la contiguïté de ces deux poèmes qu’il faut du merveilleux, que le merveilleux a des vertus thérapeutiques. C’est sans doute pourquoi la poésie de Ioana Craciunescu réussit à passer de l’hiver clinique aux Mille et une nuits. Elle réussit à rendre fabuleux un monde immonde et écoeurant. Elle réussit même a réinventer son autobiographie comme dans ce poème qui rappelle Jules Supervielle et qui, puisant dans la fable et dans la fantasmagorie, prend souffle au bord du vide, du silence et de l’indicible :
« Je ne peux rien te raconter sur moi !
(…)
…j’étais étang plein de brochets en
chaleur, rivière de truites harcelées…
De tout ça, je ne peux rien te dire »
Le projet de Ioana Craciunescu est de mettre en fable l’ineffable. Chez elle, « les cauchemars font la queue pour prendre leur douche ». La mise en fable ne vise pas à embellir la réalité ; elle est quête de ce contre quoi la laideur tenace ne peut rien. Quête du poétique. Pourtant ses « yeux / éboueurs malades de ce siècle, ne peuvent plus regarder ».
Je ne trouve pas les questions que j’avais préparées pour elle. Pour meubler le silence, elle parle d’un autre café. Nous changeons deux fois de café pour trouver sa bière préférée. Ailleurs, je lui relis ce poème intitulé « Jeudi » :
« Peut-être un soir qui sait lequel
je mettrai de la dentelle
je grimperai sur la margelle
dans le saut
je serai belle. »
Ce sont ces vers qui m’ont fait aimer sa poésie. Longtemps, j’ai cherché à la voir. Pour ces vers, j’ai alerté tout le monde autour de moi…J’ai écrit partout. Peut-être est-ce pour cela qu’au bout d’un moment, nous nous sommes dit cette impression de nous connaître depuis longtemps.
Nous nous promettons de nous revoir à Tunis, Bucarest, Luxembourg ou Paris. L’évoquant, je pense aussi à ces vers :
« et toi, qui lis à satiété
toi, l’éternel insatiable qui tentes
de me lire avec une faim féroce »
Et encore ces vers :
« Cet art signifie plus que l’amour !
Il dure davantage ».
Voilà « le poème comme moyen de transport en commun »

vendredi 2 mai 2008

Le Caire des livres








Le Caire des livres. Jalel El Gharbi
« Un jour viendra où je m’enfuirai vers l’Orient. » Jabran Khalil Jabran. Lettre à May Ziyadé, 1925.

Je suis rue Talat Harb. Au numéro 34. Pas loin d’ici j’ai vu une grande affiche. Toute la presse égyptienne est unanime pour saluer le film de Marwan Hamed ; L’Immeuble Yacoubian. Meilleur film, meilleure mise en scène, meilleur rôle masculin (Adel Imam), meilleur scénario, meilleur second rôle masculin, meilleur second rôle féminin, meilleur directeur de photographie. Le film a raflé toutes les distinctions. C’est une adaptation du roman d'Allaa El Aswany
[1], une fresque réussie de l’Egypte actuelle. Le roman dit, entre autres, que la torture et la répression sont un terreau fertile pour le terrorisme. Pour l’auteur, membre du mouvement Kifaya (Ca suffit), il n’y a pas de tabou : ni sexualité, ni homosexualité, ni corruption, ni terrorisme. Aucune tare sociale n’est épargnée et tout se passe dans un immeuble.



Le succès du livre, du film est foudroyant.
Rhétoriquement, c’est la synecdoque qui structure le roman. Une partie pour dire le tout. Je remarque la permanence de cette aptitude de la littérature égyptienne à cadastrer la cité. Naguère, c’était Khan Al Khalili et son café devenu aujourd’hui le très chic Café Naguib Mahfouz et maintenant, c’est au tour d’un immeuble d’une artère commerçante de la cité.
Le gardien m’empêche de prendre des photos. J’insiste. Un des habitants s’en mêle et je sors avec deux clichés.
Le roman se vend comme un petit pain, rue Talhat Harb, à la librairie Madbouli qui est un haut lieu de la culture arabe. J’y arrive dans l’espoir d’y trouver quelques titres que je cherche depuis longtemps : Amrikanli. Un automne à San Francisco de Sonallah Ibrahim, les œuvres du soudanais Emir Taj Esser et d’autres ouvrages encore.
En 2003, Sonallah Ibrahim déclina de manière retentissante le Prix du Caire pour la création romanesque repoussant par là un prix décerné par « un gouvernement qui […] ne dispose d’aucune crédibilité pour le faire. » L’année d’après, il recevait le prix Ibn Rushd pour la liberté de pensée.
La librairie est un haut lieu de la vie culturelle cairote tant et si bien qu’elle fit l’objet d’un reportage diffusé sur Al Jazeera. Ici, on trouve tous les livres mis à l’index, et le patron est au fait de toutes les publications arabes.
Pendant des générations, le Caire nous a nourri de livres. Nous avons tous bu aux eaux du Nil, surtout à l’époque de Nasser. Et je vois couler le fleuve ; il charrie des pyramides de rêves et une myriade d’étoiles comme dans la chanson de Mohamed Abdelwaheb.
Je longe le Nil. Comment Maqrizi (1364-1442) a-t-il pu médire autant du Caire, lui qui a connu son âge d’or ? Je me sens plus proche de Nasir Khusraw (1004- 1077). Je resterai bien trois ans au Caire, comme lui.
Hier, j’ai longuement marché dans le Caire des Fatimides, dans le Caire des Mamelouks. Cette splendeur architecturale !
La tentation cairote : se mêler à cette foule qui ne dort pas et cheminer pour le restant de ses jours.
Le Caire grouille de monde.
Nous sommes ici de partout. La poétesse Maissoun Qaqr. Son nom de rapace, la colombe de son sourire et son raffinement. Nabil Abdelfattah, sa culture et sa stature panarabe. L’homme est affable. Nous parlons peinture. Viennent des noms français, des noms égyptiens. Bien entendu le nom de L’Immeuble Yacoubian revient à plusieurs reprises dans la discussion.
Nous sommes au café Riche qui a ouvert en 1908. C’est l’escale des hommes de lettres et des artistes des années glorieuses de l’Egypte. Ici viennent les intellectuels du monde arabe : le Caire est notre cité à tous.
Si le régime égyptien a l’intelligence de laisser faire, le Caire supplantera Beyrouth dans le monde arabe du point de vue rayonnement.
Il est vrai que le régime égyptien laisse une marge importante à ses intellectuels. Ici, contrairement à maints pays arabes, on peut se faire un nom, s’exprimer aussi librement qu’on le veut. Bien que fonctionnaire de l’Etat Nabil Abdelfettah jouit d’une liberté de ton rarissime dans la région. L’avenir de la démocratie se jouera ici.
L’ouverture économique a un prix : les concessions démocratiques. Mais ce prix, le régime de Moubarak entend le payer avec des facilités, au compte-gouttes. Pourtant, il y a ici une liberté de presse qu’on ne trouvera pas ailleurs dans le monde arabe.
Le Nil est illuminé.
Au musée du Caire : les shwabtis ; messagers des morts dans l’autre monde sur lesquels on peut lire des fragments du Livre des Morts (chapitre VI). Les portraits du Fayoum, Ramsès II. Ce « sanctuaire » des rois de jadis. Les momies, les sculptures. Je reviens sur mes pas pour revoir les portraits du Fayoum. Je reconstitue la faune des Pharaons : les scarabées, les ibis, les chats, le loup, les lions…Voici le scribe accroupi. Pense-t-il à son confrère du musée du Louvre ? Et puis voici Ka-aper, la statue dite Cheikh al-Balad dans son embonpoint paysan.
Hier, j’ai relu des passages du Livre des morts. Etonnant, ce livre ! Ce n’est pas le livre des ténèbres mais plutôt celui de la lumière. C’est un livre qui pense à Râ plutôt qu’à Osiris. Livre solaire plutôt que chtonien.
Un vent de liberté souffle sur le Nil. Pourtant les femmes sont de plus en plus voilées.






A Al-Azhar, je demande à un des responsables pourquoi la Sainte Mosquée se croit obligée d’interdire des livres. Je me dis que je ne perds rien à poser des questions crédules. Il ne comprend pas pourquoi je pose la question. Je lui donne l’exemple des universités de la Zeitouna (Tunis) ou de celle des Karaouines (Fès) qui n’ont jamais interdit de livres.
A al-Azhar, j’ai une pensée pour Jabarti. Je découvre avec bonheur que la mosquée comprend une galerie jabarti. J’ai également une pensée pour Taha Hussein, l’auteur des Jours. Je connais encore par cœur des phrases de sa belle prose.
A elle seule la mosquée Al-Azhar vaut le voyage. O belle oasis d’arcs et de colonnes !
Al-Azhar a quelque chose de paradisiaque. Et c’est parce que j’aime cette université que je trouve inadmissible qu’elle interdise des livres.
[1] Alaa El Aswany : L'Immeuble Yacoubian, Actes Sud.

jeudi 1 mai 2008

Du côté de Kasserine


Du côté de Kasserine (virée dans le centre de la Tunisie) Jalel El Gharbi
Je descends vers le sud de la Tunisie pour revoir un poème gravé sur un mausolée du II ème siècle après J. C. J’affectionne la poésie qui se fait chose visible. Ma route passe par Kairouan, le centre spirituel du Maghreb. J’entre dans la ville, dans sa profusion de coupoles, de minarets et de dômes et dans la luxuriance de ses riches tapis pure laine qui tapissent les riches demeures d’Amsterdam, de Paris ou de Hambourg. Kairouan est l’une des capitales mondiales du tapis étroitement concurrencée par les prix des pays asiatiques : l’artisanat kairouanais n’emploie pas d’enfants. Cette ville fournissait au pays ses plus grands savants et ses plus grands poètes. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de croiser dans tel ou tel café de la ville de jeunes poètes discutant littérature. Dans la grande mosquée de la ville, la première de toute l’Afrique, je me laisse aller à la fraîcheur et au calme des lieux. Ici, on comprend comment l’Islam a réussi à s’ancrer si profondément dans cette terre. Il n’y a qu’à voir les chapiteaux corinthiens et autres qui couronnent des colonnes récupérées dans les ruines de la région pour comprendre que l’Islam a su faire siens les symboles des cultures qu’il a supplantées. A quoi ressemble la mosquée ? L’idéal des architectes musulmans était de reproduire l’oasis. Les colonnes, les arceaux sont une palmeraie. L’oasis faite de fraîcheur est comparant du paradis. L’eau des ablutions est acheminée par des conduits souterrains. Comme au paradis, l’eau coule invisible. C’est une allégorie que vous viendrez voir ici. Je ne m’attarde pas trop à Kairouan. Le poème gravé dans la pierre m’appelle. Soleil radieux. De Kairouan à Sbeïtla, la route traverse des plaines peu habitées. Pendant longtemps cette région a été saignée par l’émigration et l’exode rural. Hémorragie humaine de plus en plus jugulée. Les oueds sont tous à sec toutefois cette terre naguère quasiment désertique est en train de verdir. Ici, on a la main verte. Pourtant l’eau demeure invisible. Elle est surtout dans les barrages qui recueillent toute goutte d’eau. Schématisons, l’image de cette région, serait un château d’eau au milieu de nulle part. Un cheval barbe scrute l’infini de son horizon et une petite bédouine le regarde. De la petite bédouine, je ne puis rien dire sinon qu’elle a des yeux étonnamment bleus. Le cheval barbe constitue la race maghrébine. Il est endurant, patient. Pendant des siècles, il fut de toutes les luttes. J’ai une pensée pour l’Émir Abdelkader, auteur d’un traité sur le cheval barbe, cet ancêtre du cheval andalou et des chevaux qui sillonnent la lointaine pampa.
A Sbeïtla (l’ancienne Sufetula). A l’hôtel Sufetula. L’hôtel est modeste. Il a un air de pension de famille qu’un accueil des plus agréables rend sympathique. De l’hôtel, la vue sur le site archéologique est imprenable. Au coucher du soleil, le site retrouve une qualité de silence presque audible. Les pensionnaires de l’hôtel, des allemands, des français, des espagnols, semblent respecter ce calme. Il n’y a pas la foule bruyante des touristes qui viennent pour la plage. Ici, lointaine est la mer. Sufetula est un site fort intéressant : on s’arrêtera longuement devant ses multiples monuments : la majestueuse porte d’Antonin qui faisait office d’arc de triomphe, le forum, les trois temples dédiés à Jupiter, à Junon et à Minerve, l’église de Bellator, l’église de Vitalis avec son baptistère orné de mosaïques, l’église du prêtre Servus, les trois fontaines, le théâtre, les thermes, l’amphithéâtre, l’huilerie et au fond du site, en apothéose, l’emblème éternel de la ville : l’arc de triomphe. Le site est tout en fleurs. Dans la rue principale de Sufetula, me revient un poème de Michel Deguy évoquant cette rue : “Le vent de la rue des temples, le temple de la rue des vents, la rue du temple des vents, le vent des temples en rue, le temple des vents de rue, la rue des vents des temples à Sbeïtla. Où l’herbe est gardée la grande invasion ne repousse pas. ”. Je reprends la route, un cheval barbe traverse fièrement. Noble monture des chevaliers d’antan. Chevaliers assagis aujourd’hui que “chevaux ” renvoie d’abord à la puissance fiscale des moteurs. A Kasserine, ville spacieuse, propre, je m’empresse d’aller voir mon poème gravé sur un mausolée.
D’où vient ce monument pyramidal. Quelle en est la filiation ? L’ancêtre de cet ouvrage se trouve en Syrie. C’est le mausolée d’Halicarnasse. Il se retrouve aussi en Libye d’où il est venu en Tunisie pour proliférer. Mais les deux chefs-d’œuvre du genre sont ceux de Dougga et de Kasserine. Ce type de monument a traversé la Méditerranée et on le rencontre en Italie, à Agrigente (tombeau de Théron), en France (bâtisse de l’île du Comte à Beaucaire). Il atteint la vallée du Rhin à Cologne (mausolée de Poblicius), à Bonn (Krufter Saüle) et près de Trèves (le monument Igel). Il se retrouve également en Algérie, en Espagne.
Le monument de Kasserine (l’ancienne Cillium dont les vestiges sont encore visibles) est connu sous le nom de mausolée Flavii. Avec le mausolée Pétronnii, il a donné son nom à la ville (Kasserine signifie en arabe : les deux châteaux). Si le monument Flavii n’a pas la grâce de celui de Dougga, il s’en distingue par son importance épigraphique. Désireux de perpétuer leur souvenir, les propriétaires de cette sépulture ont fait appel à un poète. Sur la façade du premier étage (il en compte trois) deux poèmes de pas moins de 110 vers célèbrent le défunt. Les deux poèmes ne sont pas d’une lecture aisée, d’où la difficulté de les traduire mais surtout de les interpréter. J’avoue en toute humilité ne pas être convaincu des lectures qui ont été faites de ces textes. Je lis le début du poème : “La vie est bien courte et ses moments s’enfuient, nos jours arrachés passent comme une heure brève, nos corps mortels sont attirés au fond des terres élyséennes par Lachésis la malveillante acharnée à couper l'écheveau de nos vies, voici pourtant qu’a été inventée l’image, procédé séduisant ; grâce à elle, les êtres sont prolongés pour la suite du temps, car la mémoire, rendue moins éphémère, les recueille et garde en elle bien des souvenirs : les inscriptions sont faites pour que perdurent les années […]. Qui pourrait désormais s’arrêter là sans ressentir de vertueux élans, qui n’admirerait ce chef-d’œuvre, qui, en voyant cette profusion de richesses, ne resterait confondu devant les immenses ressources qui permettent de lancer ce monument dans les souffles de l’éther ?… ”. Le poète à qui on a demandé de célébrer le défunt, le fait si bien mais le célébrant, le poème ne fait rien d’autre que glorifier la poésie même ; tant et si bien que le mot “monument ” est à lire comme synonyme de poème. Je relis ce poème comme coquetterie de la poésie ne faisant que son propre éloge.
Pour finir, l’envie me prend de comparer le mausolée de Kasserine à celui de Dougga, un site très bien conservé au Nord du pays. Je remonte vers le nord où l’eau est visible. Le monument de Dougga est le cénotaphe présumé du chef carthaginois Massinissa. Il est en excellent état de conservation. Imposant par son architecture et par son emplacement, il domine une plaine verdoyante. La poésie du paysage semble le dispenser de tout poème. Sur le chemin du retour, je traverse des villages qui s’annoncent par leurs minarets et leurs sites byzantins.
A voir la Medjerda, le principal cours d’eau du pays, je conclus qu’il vient de pleuvoir sur les hauteurs de l’Atlas.
Un nuage venu de la mer promet de la pluie.