Au lendemain de l'assassinat de six agents de la Garde Nationale et d'un autre de la Police Nationale, il était difficile de disserter sur les figures de style et de faire comme si de rien n'était. Pourtant, nous avons travaillé jusqu'à 10h30 heure à laquelle les étudiants, qui étaient en AG présidée par l'UGET, ont essuyé des jets de pierres puis des coups de chaînes et de matraques de la part des partisans du parti Nahdha venus de partout soutenir les leurs aux cris salafistes de Takbir Takbir suivis de Allaho Akbar !!!
Un spectacle affligeant ! L'incarnation même du sous-développement érigé en foi.
Ils ne s'agit pas d'incidents isolés. On savait dès 8H du matin, à l'affluence record des étudiants pro-nahdha , certaines en niqab.
Les enseignants sont intervenus auprès des étudiants pour les exhorter à ne pas répondre à la violence par la violence.
Vers 11h30 des étudiants d'autres institutions sont venus au secours de leurs camarades. Et les islamistes ont dû quitter la faculté. Le premier étudiant islamiste à avoir quitté la faculté n'est autre que le fils de Ali Larayed, Premier ministre qui aime à se faire appeler Président du gouvernement. Hichem Larayedh n'a pas manqué avant de quitter la Faculté de manquer de respect à un collègue.
Rien à faire....
Nous nous sommes ensuite retirés pour nous rendre au siège régional de l'UGTT d'où nous sommes allés exprimer tout notre soutien à La Garde et à la Police Nationales.
PS : pourquoi les partisans de Nahdha nous ont-ils pris en photos ? J'imagine que ce n'est pas parce qu'ils nous trouvaient photogéniques.
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jeudi 24 octobre 2013
samedi 19 octobre 2013
Lampedusa, l'irrésistible chant des sirènes par Boubaker Ben Fraj
Lampedusa,
caillou émergé des flots, en plein milieu de la grande bleue : la mer
Méditerranée ; île si petite qu’elle est presque invisible sur les cartes;
si isolée et introvertie, au point d’être jusqu’à une date pas lointaine,
totalement épargnée par l’histoire.
Rocher
d’à peine vingt kilomètres carrés, érodé et aplani par les vents marins
soufflant de toutes directions, îlot inhospitalier, inhabité jusqu’au milieu du
XIXème siècle, rocailleux et aride, Lampedusa n’arrête pas ces temps-ci de susciter
dans mon imaginaire, les images fictives que je me suis faites d’une île tragique
dans la mythologie des anciens grecs : celle au bord de laquelle, venaient
se fracasser l’une après l’autre, les embarcations des malheureux navigateurs, envoutés
par le chant irrésistible des belles sirènes, qui les attiraient implacablement
vers leur funeste destin.
Jadis
introvertie et oubliée, Lampedusa se trouve soudainement aujourd’hui - malgré
elle - sous les yeux surpris du monde entier, l’épicentre d’une tragique et scandaleuse
actualité.
Une
actualité, qui ne cesse, à travers son défilé incessant d’images plus affligeantes
les unes que les autres, de torturer les regards ; le nôtre tout d’abord,
en tant que Tunisiens, lorsque nous voyons troublés et impuissants, ces vagues
successives de nos jeunes compatriotes, fuyant le pays, dans l’état désastreux où
ils se retrouvent au contact de cette île-gué, posée en plein milieu du détroit
de Sicile.
Une
île érigée en sentinelle avancée d’une Europe, de plus en plus verrouillée,
tourmentée par la phobie maladive, d’être assaillie par les « hordes
invasives» venant du côté Sud de la Méditerranée.
Images
répétitives au point de nous devenir familières : celles de ces embarcations
à la dérive, parties clandestinement de nos côtes, chargées à craquer de jeunes
au faciès bien typé de chez nous , accroupis dans une posture quasi-humiliante
au coude-à-coude, grillés par le soleil sur le pont craquant d’un chalutier de
fortune, ou entassés tels des bestiaux à l’ombre de ses cales sordides.
Autres
images, montrant de jeunes rescapés d’un naufrage, regards éteints et visages
sans expression, qui suivent docilement en file indienne, silencieux et à bout
de forces, une escorte d’humanitaires à l’apparence bienveillante, vers un hangar
de rétention, trop surchargé pour pouvoir les abriter sous son toit .
Pis encore : images effroyables de cadavres
inidentifiables de compatriotes, éjectés par les vagues, sur le sable humide des
criques abandonnées de l’île.
Et pour clore le sinistre tableau, images de ces
cérémonies rituelles funèbres, où des centaines de cercueils bien astiqués, sont
alignés en rangées parallèles pour la pose photo. Clichés qui seront largement
diffusés, pour prouver au monde que l’Europe, qui verse plus dans l’humanitaire
que dans l’humanisme depuis qu’elle s’est unifiée, sait traiter les clandestins
qui périssent à ses frontières, plus sereinement, et plus dignement que ceux
qui ont la chance -ou la malchance- de les franchir vivants.
Ulysse et les sirènes. Musée du Bardo. Tunis
Qui
doit-on accabler en premier ? Et qui doit assumer la responsabilité d’une
situation aussi dramatique, qui a transformé la Méditerranée en muraille bloquant
la circulation des hommes entre ses rives, alors qu’elle a de tout temps constitué
une passerelle, un carrefour, en temps de paix et de conflits, en périodes de
prospérité et de crises ?
Est-ce
l’Europe qui est la seule responsable de cette situation, en refusant, contre
toute raison, d’accueillir chez elle ces jeunes compatriotes en fugue?
Ou
bien, assumons-nous, nous-mêmes la part essentielle de cette responsabilité,
par notre échec à retenir ces jeunes chez eux, en leur offrant des chances et des
perspectives réelles de réaliser leurs espérances en une vie meilleure dans
leur propre logis ?
Certes,
la réponse n’est pas facile, et les solutions le sont beaucoup moins ;
mais rappelons pour mémoire que la Tunisie n’a jamais été de toute son histoire,
un pays de départ des hommes.
Bien
au contraire, elle a toujours accueilli à bras ouverts des vagues successives
de gens venus de toutes parts : les phéniciens du Liban, les Romains d’Italie,
les Vandales de l’Europe du Nord, les Arabes venus d’Orient, les Andalous
chassés d’Espagne, les Turcs et les Balkaniques, les juifs de Livourne, les
milliers d’humbles Italiens chassés par la pauvreté de Sicile, de la Calabre et
de la Sardaigne, des Maltais, des Français, des Tripolitains, sans parler des Africains
du sud du Grand Sahara.
Paradoxalement, à travers son histoire multimillénaire,
la Tunisie a toujours eu besoin d’apports exogènes d’hommes et de femmes, et
elle a toujours su les accueillir et les intégrer, tout naturellement.
Comment comprendre alors cette Tunisie d’aujourd’hui,
qui laisse ses propres enfants fuir ses rivages en clandestins, au péril de
leurs vies sur des boat-people, vers les rivages ingrats de Lampedusa ? Est-ce
une entorse à sa propre histoire ? Est un moment passager de déperdition
de son équilibre, de sa raison et de sa dignité ? Espérons-le en tout
cas !
Quant
à l’Europe qui se raidit en se refermant sur elle-même, saurait elle jamais que
la mort des jeunes gens sur la frontière qu’elle vient de dresser en
Méditerranée, est annonciatrice pour elle, d’une régression inéluctable ?
Ou au mieux, le saurait-elle à temps ?
Boubaker ben fraj
vendredi 18 octobre 2013
Pour saluer la Garde Nationale
Dans l'inculture qu'ils prennent pour mode de penser, il n'y a pas de place pour la fête. C'est pour cela qu'ils ont lâchement assassiné deux agents de la Garde Nationale.
La fête les indispose. Il faut qu'ils la transforment en deuil.
Il leur faut du sang pour hisser leur drapeau couleur de suie.
Ils se nourrissent de haine, d'ignorance, de xénophobie.
Aujourd'hui, la Garde nationale fait face à la barbarie.
La fête les indispose. Il faut qu'ils la transforment en deuil.
Il leur faut du sang pour hisser leur drapeau couleur de suie.
Ils se nourrissent de haine, d'ignorance, de xénophobie.
Aujourd'hui, la Garde nationale fait face à la barbarie.
mardi 15 octobre 2013
dimanche 13 octobre 2013
Tahar Bekri : Lampedusa
babelmed (www.babelmed.net) vient de mettre en ligne ce texte que je reprends sur conseil de Giulio-Enrico Pisani :
Lampedusa
Tahar Bekri
Si ta main se ferme comme la pierre
Si ton olivier fait peur aux oiseaux
Si ta porte est un rideau de fer
Si ta cloche est sourde aux cris de la mer
Si l'horizon remplit ton coeur d'épouvantails
Si ta carabine tire sur les radeaux de fortune
Comment peux-tu honorer la terre ?
Si ton cactus ne sait donner que des épines
Si ton muret est une frontière pour les rapaces
Si ta vigne ne partage pas ses raisins
Si ton rivage vomit les corps anonymes
Si ton cimetière ne vaut pas une prière
Si ton rêve est une mouette empaillée
Comment peux-tu aimer la liberté ?
OEuvre de Marco Nereo Rotelli
------------------------------------------------------------ --------------
*Ce poème a été exposé au Musée d'Archéologie à Lampedusa- Italie,
Août-octobre 2011, sur invitation de l'artiste Marco Nereo Rotelli.
mardi 24 septembre 2013
mardi 17 septembre 2013
Poème de Christian Garaud
Ecrire, c'est ajouter si peu que ce soit à la rumeur des mots dans la rumeur du monde.
C'est essayer de mettre ensemble la parole et le silence, le mot qu'on cherche et la main qui se pose sur le genou.
C'est répondre comme on peut à la voix qui demande en passant : pourquoi tu es encore vivant ?
Christian Garaud, D'où vient la voix. Editions des Vanneaux
vendredi 13 septembre 2013
Tunisie-Algérie
Dans l'article ci-dessous, notre ami Boubaker Ben Fraj montre que l'intervention de l'Algérie dans la crise politique tunisienne ne relève pas de l'ingérence.
Notre voisin Algérien et nous
Par Boubaker ben Fraj
A un jour d’intervalle, le Président algérien Abdelaziz
Bouteflika, à peine remis de sa lente convalescence, reçoit à Alger,
successivement Rached Ghannouchi, chef du parti Ennahdha, et Béji Caid Essebsi,
leader du parti Nida Tounes ; deux personnalités clés qui dirigent les deux
partis prépondérants dans la scène politique tunisienne : le premier au pouvoir
et le second, chef de file de la coalition de l’opposition.
Ghannouchi et Essebsi disent,
sans convaincre personne, s’être précipités à Alger avant tout, pour s’enquérir
courtoisement et fraternellement de la santé de Bouteflika, et pour le
féliciter de la récente reprise de ses
activité.
Quant aux communiqués officiels,
supposés rapporter tant la teneur des longues entrevues avec le Président algérien,
que celle des réunions préparatoires confidentielles avec les hauts dignitaires
de son gouvernement , ils sont, comme on devait s’y attendre, formulés en des
termes généraux, conventionnels et diplomatiques, qui laissent transparaitre
très peu de choses d’un côté, sur les véritables tenants et aboutissants de ces
deux visites , et de l’autre, sur le contenu des discussions qui ont eu lieu,
entre Bouteflika et ses deux hôtes.
Mais, secret de
Polichinelle, les commentaires fusent, et tous les observateurs, tant tunisiens
qu’algériens et internationaux, savent
par la force des choses, que cette rapide escapade algéroise à un jour près,
des deux principaux adversaires politiques du moment, n’est nullement de
l’ordre des coïncidences.
Tous le monde sait aussi, que le premier objet de ces deux
visites, organisées à l’initiative des autorités algériennes à leur plus haut niveau,
n’est autre que la recherche d’une issue rapide à l’impasse politique qui bloque
aujourd’hui notre pays, et d’une fin au bras de fer, qui perdure entre le
pouvoir en place de la Troïka, et l’opposition.
Une impasse, qui risque, aux yeux des Algériens si elle
persiste, de compromettre la stabilité politique de la Tunisie, et de
compliquer gravement et durablement une situation sécuritaire devenue, après
tout ce qui est arrivé, trop alarmante.
Alarmante, non seulement pour les Tunisiens, mais aussi pour
les responsables algériens ; eux qui savent mieux que quiconque, que les
groupes armés, étroitement liés à Al-Qaïda dans le Maghreb islamique « AQMI »,
qui ont réussi à la faveur du relâchement sécuritaire qui a suivi la révolution
à prendre pied en territoire tunisien, à un jet de pierre de chez eux, ne
reconnaissent pas de frontières et n’en font aucun cas. Et de ce fait, ces
groupes jihadistes aguerris comptent, au cas où ils parviennent à élargir ou à
pérenniser leur présence en Tunisie, constituer une rallonge stratégique et un renfort
opérationnel de taille, pour les groupes combattants de la même allégeance, qui infestent depuis
deux décennies, et encore aujourd’hui, le territoire algérien lui-même.
Aussi, les Algériens, qui semblent ces derniers temps
aléatoirement rassurés du côté de leur frontière Sud avec le Mali, ont-ils du
même coup, les raisons sérieuses de s’inquiéter de la détérioration dramatique de
la situation sécuritaire dans notre pays, notamment le long d’une frontière commune, longue d’un
millier de kilomètres, qu’ils savent de part et d’autre, trop perméable,
difficilement contrôlable ; et qui s’apprête bien, tant aux infiltrations
des hommes que des armes, sans parler des trafics de toutes sortes, qui leurs
servent de terreau et de source de financement. Longue frontière commune,
enchevêtrée, souvent montagneuse, peuplée et boisée, qu’il est très difficile,
sinon impossible de maîtriser militairement, quels que soient les moyens que l’Etat
algérien serait en mesure de mobiliser
et les sacrifices qu’il serait obligé de consentir.
C’est donc la raison essentielle,
voire l’urgence, qui a pressé nos voisins algériens au cours de ces derniers
jours, à ouvrir les canaux les plus courts, les plus directs et les plus
rapides, du dialogue avec les deux principaux protagonistes de la scène
politique tunisienne. Ils veulent avant tout parer autant que faire se peut,
aux menaces réelles qui pèsent sur leur propre sécurité, à partir de la Tunisie
et à cause de ce qui passe chez nous.
Nos voisins de l’Ouest
seraient, en prenant cette initiative de dialogue, beaucoup plus soucieux
d’écarter l’incendie de leur propre demeure, ou au moins d’en diminuer les
risques, que motivés par une volonté délibérée d’ingérence dans nos affaires
intérieures ; une volonté d’ingérence improbable guidée par une arrière
pensée hégémonique, et qui serait pour l’Algérie elle-même, autant que pour la
Tunisie, une aventure aux conséquences hasardeuses, dont ni l’un ni l’autre des
deux pays voisins, n’est actuellement en mesure d’engager, ou d’en d’assumer le
prix et les conséquences .
Cessons alors d’établir
à la va-vite des comparaisons entre des incomparables ; comparaisons qui
ne résistent, ni aux arguments de l’Histoire, ni à ceux de la géographie :
la Tunisie n’est et ne sera jamais le Liban, et l’Algérie n’est et ne sera pas
la Syrie.
jeudi 12 septembre 2013
Politique, Siyassa et boulitik en deux mots
Le mot "politique" vient du grec πολιτική . Dans sa polysémie, il signifie d'abord "civilité", "civisme". Il se traduit en arabe par السياسة "Siyassa" qui vient du verbe ساس "sassa", diriger, orienter, mener, gérer, gouverner. Farabi (Alpharabius), grand commentateur persan de Platon, a longuement écrit sur ce concept. En persan, la "politique" se traduit, comme en arabe, par السياسة .
Dans le dialecte tunisien, le mot السياسة signifie "douceur", "non-violence".
Entendue comme mensonge, supercherie, complot, micmac, manoeuvre, conspiration, manigance, "politique" se dit "boulitik".
Ceux qui défendent les valeurs tunisiennes le font avec "siyassa". Ils font de la "siyassa", ce qui est la négation même de la petite politique. Le reste n'est que "boulitik" à ceci près que dès lors que le sang coule ce n'est plus de la "boulitik" mais crime.
mardi 10 septembre 2013
De la traduction par Giulio-Enrico Pisani
Soyons tous des
traducteurs
Padiamenopé, chef des prêtres-lecteurs. Thèbes. Tombe 33. VIIeme siècle a J.C
Qui
ne connaît pas le bon mot italien «Traduttore =Traditore», qui stigmatise
la traîtrise ou, pour le moins, le manque de fiabilité des traducteurs!? Le ton est à la plaisanterie, bien sûr. On les connaît en fait très peu et très mal,
ces innombrables bâtisseurs de ponts entre les gens et les cultures. Discrets et, la plupart du temps anonymes de
fait, rares sont ceux qu ont abusé de leur position d’intermédiaires obligés. En règle générale, le profane qui leur confie
son texte doit et peut leur apporter la confiance du tétraplégique à son
infirmière. Totale! A-t-il d’ailleurs le choix? Les malentendus graves imputables à des
erreurs de traduction ne sont par ailleurs guère plus nombreux que ceux pouvant
surgir entre interlocuteurs ou correspondants de même langue. De leur côté, ceux-ci seraient bien inspirés
de se voir d’une certaine manière eux-mêmes comme traducteurs. Car toute pensée, même formulée et entendue
dans une seule langue, exige une sorte de traduction entre sa formulation (expression)
et sa perception (réception), deux aspects essentiels, complémentaires, mais
très différents, voire parfois opposés, de la communication humaine.
Mais
revenons à la traduction, disons, «normale», entre deux langues. On est loin de la sinécure. C’est que chaque langage a son propre génie, et
ses locuteurs nagent depuis des générations dans de eaux à nulles autres
pareilles. La majorité des expressions
idiomatiques n’ont pas d’équivalent précis hors de leurs frontières linguistiques
ou vernaculaires. J’en connais plein des
mots, des tournures, des locutions italiennes, anglaises, espagnoles ou allemandes
intraduisibles en français et réciproquement. D’autre part, bien d’expressions, de mots, de termes
se sont maintenus dans une langue et ont disparu de l’autre.
Considérons
par exemple la «casualité»,(1) dont Johannes Erich Heyde constate la dépréciation
dans son fameux «Die Entwertung der Kasualität». Voilà un terme désignant un principe
primordial qui a disparu en français de la majorité des livres et
dictionnaires,(2) lorsque l’allemand «Kasualität», l’anglais «casualty», l’Italien
«casualitá» ou l’espagnol «casualitad» sont d’un usage courant. Un comble au pays de Blaise Pascal, le
découvreur des probabilités! «Bof», dira
le Français. «Est-ce donc si grave? Si un mot tombe en désuétude chez nous, c’est
qu’on en ressent plus le besoin». Oui,
mais quand il n’existe plus aucun équivalent, il y a appauvrissement de la
langue. Que fait celui qui doit se triturer
méninges pour traduire vers le français moderne un texte allemand, anglais ou
italien contenant ce mot? Circonlocution? Approximation? Trahison?
Et
voilà ce à quoi nous, Luxembourgeois, comme tous les peuples que l’histoire a
faits polyglottes, sommes confrontés jour après jour. Voilà ce que nous affrontons vaillamment,
quoique, parfois – reconnaissons-le – sans trop d’enthousiasme, nous dont les
vocables maternels doivent constamment céder à d’autres parlers. Petite ombre d’envie, certes fugace, mais quand
même, pour ces trans-mosellans ou trans-ardennais qui n’ont qu’à maîtriser une
seule langue.(3) Et qui pourrait-il nous
en tenir rigueur, à nous, qui sommes en permanence nos propres traducteurs, dont
la cervelle est parcourue par d’incessants messages et échanges polyglottes,
équivalences et similitudes, termes et leur transposition ou transformation de
ou vers le luxembourgeois, l’allemand et le français? Sans compter que viennent parfois s’y ajouter
l’anglais, ponctuellement l’Italien, parfois l’espagnol et de plus en plus
souvent le portugais, tout un chassé-croisé qui nous donne plus souvent qu’à
notre tour l’impression d’avoir un mélangeur-batteur à la place du cerveau.
Douloureusement
conscients de nos carences de culture, compréhension et expression dans ce hall
de gare intellectuel qu’est le multilinguisme, nous avons beaucoup d’estime
pour ceux qui ne perdent pas le nord dans leur tour de Babel. Aussi sommes-nous particulièrement bien
placés dans l’agitation frénétique de cette salle des mots perdus, cherchés,
retrouvés, rassemblés, recomposés, traduits, qu’est le Grand-duché, pour
apprécier le travail du traducteur compétent, perspicace, honnête et
consciencieux. Admiratifs, oui, devant
ces personnes qui consacrent tout ou bonne part de leur vie à faciliter la
communication, l’accès à d’autres manières de penser et, par là, la compréhension
entre les gens! On est loin de la sombre
et ingrate besogne que décrivait l’écrivain et traducteur Charles Morice en
parlant de son gagne-pain.
Les
plus grands s’y frottèrent. Citons parmi
bien d’autres, justement, Charles Morice, mais aussi Giacomo Leopardi,
Prosper Mérimée, Johann Wolfgang Goethe, Gustave Flaubert, Charles Baudelaire, Stefan
Zweig, ou les moins renommés mais tout aussi méritoires Ludwig von Alvensleben,
Georg Herwegh, Ji Xianlin, Nabil Ajan, Gloria Lazzoni, Georges Hérelle, Fayza el-Qasem,
Jalel el Gharbi, Rüdiger Fischer, et j’en passe... des millions. À quand un dictionnaire des grands
traducteurs!?
Qualifier,
comme Morice, cette besogne par l’adjectif «sombre» est effectivement pour le
moins exagéré, mais il faut quand même reconnaître que la traduction, surtout de
textes littéraires, est particulièrement ingrate, voire paradoxale. La première difficulté majeure est que les
traducteurs qui sont aussi écrivains, sont tenus de s’effacer devant l’esprit
et les intentions des auteurs qu’ils traduisent, et ce même si leur renommée est
supérieure à celle de ces derniers. Des
personnalités par ailleurs remarquables mais plus ou moins égocentriques
peuvent ne pas y parvenir. Et quand ils
ne sont pas capables de sortir d’eux-mêmes pour devenir l’autre, les choses se
gâtent. Un assez bon exemple de cette
difficulté – qui a d’ailleurs généré cette réflexion – m’a été donné par une traduction
publiée sur le blog d’un écrivain,
essayiste, poète et... traducteur bien connu.
Le Caravage, Saint-Jérôme écrivant
On
peut notamment y lire un poème anglais du poète Norton Hodges traduit en
français par cet autre excellent écrivain et poète qu’est Athanase Vantchev de
Thracy. Le problème, c’est que, loin de
s’oublier lui-même pour mieux pénétrer l’esprit et les intentions de Hodges,
Thracy, pourtant un traducteur de poésie chevronné, embellit, recompose, interprète
le texte à sa manière. Norton Hodges y parle
avec sobriété et retenue d’un problème de la (sa?) vie de poète et de la poésie,
dont il a vidé son esprit pour le voir se matérialiser sur l’espace blanc des
pages du livre achevé et imprimé. Voici
ses trois derniers vers:
«...
yet his own eyes are dry, empty of
the feelings he squeezed onto the
pages,
longing for less words, more
white space. »
que l’on peut
traduire simplement par :
«...
mais ses yeux à lui sont secs, vides
des
sentiments exprimés sur les pages,
aspirant
à moins de mots, à plus d’espace blanc.»
Thracy, lui,
enfourche ses grands chevaux lyriques et nécessite 4 vers pour en faire...
«Mais
ses yeux à lui restent secs, vides de tous
Ses sentiments qu'il a déjà
exprimés de son coeur sur les pages
Rêvant
à des poèmes où les mots sont des îles
Perdues
dans
l'immense page blanche.»
Les
termes (que je souligne) tous, ses, déjà, de son cœur,
sont des îles, perdues dans, sont déjà en soi de trop, mais les
deux derniers vers (au lieu d’un seul dans l’original) font pire. Ils expriment une idée poétique imaginée par
le traducteur, qui se substitue ainsi au poète.
Très jolis vers à par ça, mais partiellement superfétatoires. Le traducteur y interprète de manière personnelle
et fantaisiste l’esprit de l’original. Contrairement au tour de force réussi par Charles
Baudelaire avec les contes d’Edgar Poe, où, le temps d’une traduction, le plus
grand des poètes français devient ce maître du suspense anglo-saxon, Thracy ne
cesse à aucun moment d’être Thracy. Pis
encore (pour la traduction), il va jusqu’à «parfaire» d’éléments tirés de sa
propre oeuvre poétique le poème original qui lui a été confié. Et c’est dans le très beau poème «Les
Mots» d’Athanase Vantchev de Thracy lui-même que l’on peut lire: «Oui, mon Ami, les mots sont des îles...». Soit,
l’allégorie n’est pas vraiment neuve et se lit agréablement. Mais de là à l’employer pour traduire «less
words», «moins de mots» (l’idée du «moins» étant d’ailleurs arbitrairement
remplacée par celle du «peu / rare/ isolé»), il y a une ligne que le traducteur
ne doit pas franchir: la réinterprétation arbitraire de la pensée l’auteur.
Quelle
différence avec le rapport de connivence quasi-symbiotique qui lie par exemple le
poète Pierre Joris et son traducteur Eric Sarner,(4) pourtant écrivain de renom
lui-même! Les traductions de Sarner sont
de véritables friandises. D’une aisance
trompeuse, elles sont à la fois simples, précises et fidèles. Voilà, par exemple, comment dans sa série «Rothenberg
Variations», au # 3, «old legs & fish / terror sees behind mountains
/ how to be mountains...» devient «vieilles
jambes & poisson / la terreur voit derrière les montagnes / comment être
montagnes...».
C’est que Sarner oublie d’être Sarner le temps qu’il «est» Pierre Joris. Ce dernier peut dès lors lui confier son
texte les yeux fermés et, quoique écrivant parfaitement le français
lui-même, laisser à Sarner la traduction de ses poèmes anglais.
Aujourd’hui
il me semble qu’en suivant ce raisonnement on peut peut-être mieux comprendre à
quel point le rôle des traducteurs capables et consciencieux est éminemment
civilisateur. Ils ne jettent pas
seulement, comme je l’ai écrit plus haut, des ponts entre les gens de cultures
et de langues différentes. Ils
représentent aussi la personnification et la concrétisation de l’entente, aussi
possible que souhaitée tous azimuts, entre les individus et, par là, entre les peuples. Si, en effet, au coeur de toutes les ethnies
et les nations, les femmes et hommes qui les composent, ainsi que leurs
dirigeants essayaient, à l’instar de bons traducteurs, de se mettre systématiquement
dans la peau de leurs interlocuteurs, tentaient de pénétrer leur esprit et de
comprendre le cheminement de leur pensée, il y aurait sûrement moins de malentendus,
de discorde, d’affrontements et de guerres.
Le
fait que le Luxembourgeois fasse de la traduction au quotidien, un peu comme
monsieur Jourdain faisait de la prose, expliquerait-il son aversion pour la
violence? La solution de cette plaie (et
de bien d’autres) ne serait-elle pas, en fin de compte, que nous devenions
tous, chacun à son niveau et selon ses capacités, de bons traducteurs!?
*
1) Casualité : qualité de, respectivement
principe régissant, ce qui est casuel, occasionnel, fortuit. (du latin casualitas,
de casus: hasard, occasion, accident). Ne pas confondre avec son paronyme causalité: rapport de cause à effet,
respectivement principe rattachant cause et effet.
2)
Sauf
le Littré et, depuis peu, le wiktionnaire.
3)
Combien
de temps encore pourront-ils se permettre ce luxe?
4)
Sur
Eric Sarner, ainsi que sur les recueils Aljibar et Aljibar II de Pierre Joris
(né à Luxembourg en 46 et parti aux USA à 19 ans), voir mes articles dans
Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 6.4.2007 et 17.7.2008.
Giulio-Enrico
Pisani
Zeitung vum
Lëtzebuerger Vollek
Luxembourg, 23.12.2008
mercredi 4 septembre 2013
Attilio Carissimi : rêves et autres plastiques
Chers amis, en attendant que nous aussi nous puissions pâtir de ces étés où il ne se passe rien, où "une étoile pourrait naître qu'on ne la remarquerait pas". Je vous invite à suivre notre ami Giulio-Enrico Pisani écumant les galeries d'art et découvrant des merveilles sur leurs cimaises.
Carissimi, Violenza
Attilio Carissimi : rêves et
autres plastiques
Giulio-Enrico Pisani
Lux., septembre 2013
Zeitung Vum Lëtzeburger vollek
Ah, les vacances, la pause estivale, le trou d’été, désert
culturel, désert politique, désert tout court!
Comme si tout le monde était parti.
Comme si personne n’avait pas déjà été en vacances ou n’y était pas
encore allé. Comme si la majorité des
résidents luxembourgeois, donc tous les non partis n’étaient personne, comme si
seuls les aoûtiens, les absents du mois d’août, valaient le coup. L’époque qui amène Luc Caregari à écrire «Quand les chiens écrasés - voire les ânes -
apparaissent sur les unes des titres de presse, c'est le signe que nous
traversons le trou d'été».[1] Pas de nouveautés muséales, pas de vernissages
non plus, bien sûr, à la rigueur quelques expos pot-pourri, bric-à-brac,
capharnaüm, laissé-pour-compte, fonds de tiroir, etc... Bon, ce n’est pas grave
en soi, mais le problème, c’est qu’on s’installe à tel point dans l’inertie, le
farniente, le non-évènement, le rien, qu’on s’en irrite d’abord, puis on s’y
résigne et que l’on rate même ce qui vaut le coup. Une étoile pourrait naître, qu’on ne la
remarquerait pas, ou une merveille, ou un grand artiste italien traversé
peut-être par l’idée saugrenue que, rien n’ayant lieu en Italie au mois d’août,
pourquoi ne pas monter et se montrer au Grand-duché. Or, cela revient un peu à tomber de la poêle
dans la braise, de Charybde en Scylla
ou du Sahel dans le Sahara.
Mais la faute n’en incombe pas exclusivement aux
galeries d’art; en fait, c’était à moi d’aller les explorer, au lieu d’attendre
d’hypothétiques invitations. Je bats par
conséquent mon mea culpa, ma faute, ma très grande faute. Et... voilà déjà le pardon, la grâce, la trouvaille
– tardive est-il vrai; mieux vaut tard que jamais – d’une affiche de la Galerie d’art contemporain Maïté,[2] collée au zinc du bistro où j’ai mes habitudes. Ah, c’est qu’elle n’a pas besoin d’églises,
la grâce, pour se manifester. Vous
souvenez-vous, amis lecteurs, c’est déjà chez Maïté, que j’ai fait il y a huit
mois l’extraordinaire découverte de l’artiste luxembourgeois Roger Dornseiffer.[3] Mais, pourquoi tardive? Eh bien, parce que je découvre fin août une
exposition ouverte depuis la mi-juillet et qu’il ne vous reste que jusqu’au 15
septembre pour la visiter à votre tour. Vous
ne m’en voudrez pas au moins? Et ce d’autant
moins que, grâce à un gouvernement incompétent, nous voilà avec des élections
anticipées, où j’espère que certains d’entre vous voudront bien me donner leur
voix, ou, mieux encore, à toute la liste 3. Mais
passons, ou plutôt rendons-nous avenue Marie Thérèse à l’angle du boulevard
Prince Henri face au parc municipal – en fait près du pont Adolphe – et
poussons la porte vitrée de l’Immobilière Maïté, derrière laquelle s’ouvre,
côté droit, la belle galerie de même nom.
Carissimi, Al teatro
Et là, c’est – croyez-moi
– l’éblouissement, la surprise, la joie des yeux et de l’esprit face à la valse
lente, à la troublante pavane, au chant plus onirique que dramatique (sauf
exception, surtout dans les plastiques), que forme l’univers poétique d’Attilio
Carissimi, concrétisé en peinture et sculpture.
Et là encore, j’ai envie de vous dire «laissez toutes vos idées préconçues au vestiaire», tout comme «oubliez tout ce que vous savez d’histoire de
l’art», voire même que «si vous ne
savez pas distinguer un Renoir d’un Giotto, c’est tant mieux». Les personnes, les foules, choeurs, groupes
ou bacchanales peintes par Attilio parfois aux limites de l’abstraction sont
impressionnantes de réalisme, de sensibilité; ses femmes et hommes au visage sans visage étant d’une
expressivité intérieure troublante. Plus
poignant que celui des anonymes d’un J. A. Cardon ou des soldats du peloton
d’exécution de Goya, cet occulté des figures n’a rien de la froideur des
visages sans visage de Malevitch ou De Chirico et rappelle plutôt
l’expressivité sous-tendue des faces sans visage de Giacomazzi. Tout dans la peinture d’Attilio est
sensibilité – parfois d’écorché vif –, mais aussi rêve, nuance, douceur,
compréhension profonde et complicité tacite.
Il est vrai que ses sculptures sont souvent moins tendres, plus
tranchées, comme si pour Attilio la troisième dimension devait enfanter une
dose de dureté. Lorsque face à ses
tableaux, ses sfumati, ses personnages mi-humains mi-esprits, j’imaginais le
passage de l’art graphique au plastique tout en douceur, via la terracotta
peut-être, ou via le bois, notre artiste préfère sculpter dans le bronze, le
pugnace airain des anciens. Et c’est
dans le bronze qu’il forge une pléthore de formes et de créations, qui vont de
l’abstraction la plus pure (rare) et sans autre signification que sa propre
beauté jusque, à travers tout ce que l’on peut imaginer, à une figuration
tellement réaliste qu’elle en est poignante. Sa féroce «Violenza»,
le grand Rodin lui-même ne la désavouerait pas, et elle n’eût pas déparé dans la
«Porte de l’enfer» du maître français.
Attilio Carissimi est
né en Lombardie, à Bergamo, en 1939, s’est adonné très tôt aux arts aussi bien graphiques
que plastiques et a suivi régulièrement, à côté de ses études de chimie à l’Institut
technique industriel, des cours de dessin dans sa ville natale. L’un de ses principaux professeurs fut le
sculpteur bergamasque Piero Brolis.
Jusqu’en 1975 il travaille comme technicien chimiste tout en participant
à de nombreuses expositions collectives qui lui valent maintes distinctions,
dont le 3e prix au concours «Il Palladio» à Vincenza en 1970. En 1975, la famille Carissimi déménage sur
les rives du lac de Garde, dans le pittoresque village de Malcesine, où Attilio
travaillera d’abord dans l’atelier du peintre Ottavio Giacomazzi, lui-même
élève du célèbre Manfred Henninger de Stuttgart. Il est d’ailleurs étonnant, combien de
Henninger on retrouve en Carissimi, au point que parler d’une filiation spirituelle
(par dessus Giacomazzi?) Cézanne > Henninger > Carissimi ne me paraît pas
aventureux. Plongé désormais dans le
milieu des beaux-arts, Attilio y établira de nombreux contacts et participera
dès lors à un grand nombre d’expositions, aussi bien en Italie que dans le reste
de l’Europe.
Et voilà, en attendant
d’aller visiter l’atelier de l’artiste dans ce lieu paradisiaque qu’est le
village de Malcesine (province de Verone) sur le lac de Garde, ne manquez
surtout pas de venir le découvrir à la galerie Maïté. Outre la «Violenza»
citée plus haut, vous attendent également d’extraordinaires bronzes comme «Materia nascosta», «Enigma donna» et bien d’autres, ainsi que les splendides peintures
«Baccanali», «Spiaggia» ou celles de la série «Ricupero» et j’en passe. L’exceptionnel
talent d’Attilio Carissimi, sa polyvalence, son indépendance de style et la
subtile harmonie que dégage le concert des oeuvres exposées, si différentes du connu
et s’inscrivant pourtant parfaitement dans le paysage du grand art, ne peuvent
laisser personne indifférent. À voir et
à revoir !
[1] Éditorial Woxx Nr. 1228 du 14 aôut.
[2] Maïté, Galerie d’Art contemporain, 12 avenue Marie-Thérèse,
Luxembourg ville, expo Attilio Carissimi jusqu’au 15 septembre, lundi à
vendredi de 9.00 heures à 19 heures, samedi après-midi de 14.00 à 18.00.
[3] Si vous n’avez pas lu ma présentation sur Roger Dornseiffer
dans nos colonnes le 15 janvier, vous pouvez vous rattraper en ligne sur www.zlv.lu/spip/spip.php?article8755
vendredi 30 août 2013
Poème de l'exil, du monde qui rétrécit et des égorgeurs
Poème de l'exil, du monde qui rétrécit et des égorgeurs
Ils sont venus de loin, de très loin, de derrière les dunes
Ils portent des poignards et marchent comme des égorgeurs
Ils ont mis un voile noir sur les visages les plus matinaux
Si je reste encore ils vont me poursuivre jusque chez moi
C’était encore l’aube d’avant
Tout dormait encore les oiseaux les belles et le vent
Si je n’étais pas aussi matinal
J’aurais saisi Kairos par les cheveux
Et je l’aurais traîné loin dans le premier estaminet
Il y a derrière le paravent de la forteresse
De vieux parchemins historiés
Et les amis qui ne dessoûlent pas
Il y a la dame qui a vu mes longues ivresses
Et qui s’est étonnée de me voir plus lucide
A chaque verre, à chaque icône, à chaque perle, à chaque goutte de sang
J’ai le temps de demander asile à la poésie
Le temps de revoir les plus belles pages de la vie
Le temps de me dresser seul comme au plus fort de l’orage
Le temps de lire une page d’un roman sur la mer
Le temps de prier dans d’autres langues
Le temps de revoir les plus belles couvertures des romans
de mes seize ans
Le temps de revoir sa belle chevelure
Le temps de rêver d’une île lointaine
D’où viennent-ils ? De quelle caverne sortent-ils ?
Nous lisions le livre et nous n’avions pas d’autres
questions
Que celle de l’image et de la syllepse et ses traductions.
Nous ne demandions rien même pas le paradis
Nous ne demandons rien sinon le droit de pêcher
D’étreindre le matin se levant entre Byrsa et Hadrumète
Tenez ! me voici tout nu ! Je n’ai rien hormis la
soif
Je ne veux rien hormis les rivages de la dernière jeunesse
Je ne demande rien hormis le vent qui souffle du Nord
Comment sont-ils venus jusqu’ici ?
Du sang a coulé sur la plus haute cime
Des hommes sont morts qui aimaient le voyage, le sourire d’une
femme, l’olivier qui pousse
Ils pensaient que nos frontières allaient rétrécir
Et nous voici comme des albatros
Ils pensaient que nous choisirions l’exil
Et voici qu’il nous suffit d’un peu de rouge, d’un peu de
blanc
Pour être chez nous. C’est que le monde a rétréci tant nos cœurs
se sont élargis.
Jalel El Gharbi
jeudi 29 août 2013
Homecoming Sanford Fraser, Le retour
Homecoming
Your father and mother
your wife and child
the child you’ve never seen
until now, in front of you.
Everyone quiet
like strangers
posing for a photograph
their eyes on you.
Your hair, crew cut
your uniform pressed and spotless
a rack of ribbons on your chest
your right arm missing
you take their picture.
Le retour
Ton père et ta mère
ta femme et ton enfant
l’enfant que tu n’as jamais vu
face à toi.
Tous, en silence
comme des étrangers
posent pour le photographe,
les yeux sur toi.
Tes cheveux, coupés en brosse
ton uniforme, repassé, immaculé
un tas de rubans sur la poitrine
ton bras droit… absent
tu les prends en photo.
Traduction: Françoise Parouty
Your father and mother
your wife and child
the child you’ve never seen
until now, in front of you.
Everyone quiet
like strangers
posing for a photograph
their eyes on you.
Your hair, crew cut
your uniform pressed and spotless
a rack of ribbons on your chest
your right arm missing
you take their picture.
Le retour
Ton père et ta mère
ta femme et ton enfant
l’enfant que tu n’as jamais vu
face à toi.
Tous, en silence
comme des étrangers
posent pour le photographe,
les yeux sur toi.
Tes cheveux, coupés en brosse
ton uniforme, repassé, immaculé
un tas de rubans sur la poitrine
ton bras droit… absent
tu les prends en photo.
Traduction: Françoise Parouty
mercredi 28 août 2013
Poème d'Evelyne Boix-Moles
Georges de La Tour.
À Rafael
Andia
Dans la nudité du
miroir,
la désolation –
incrédule –,
ne put soutenir la
vue
du visage sans
regard…
(Pupilles ou
massacre,
naufrage du paysage
avec maison).
*
C’est pourquoi,
dans la nudité du
miroir,
brille la flamme.
*
Les doigts,
certes,
ne peuvent tendre
seulement
la lumière.
Mais la lumière
accroît
la nudité du
regard.
lundi 26 août 2013
Présentation du recueil de Béatrice Libert, écrire comme on part
"Ecrire comme on part " de
Béatrice Libert
Il y a chez Béatrice Libert un art de mêler
anodin et tragique tel que l’un et l’autre en deviennent méconnaissables. La
réussite technique transcende ces deux catégories. Ici, tout se dit sous le
mode de l’euphémisme, comme le suggère le titre même du recueil. A la
réflexion, c’est vivre qui est art de surmonter le tragique et de le subsumer en en faisant un des versants de la
vie, une de ses saisons. Le jardin est
le lieu tout indiqué pour penser le monde, pour penser – intransitivement. Béatrice
Libert décline le jardin à l’envi. C’est tantôt un parc, tantôt un verger,
tantôt jardin fleuri, tantôt jardin pris par toutes les gelées. On l’aura
compris, ces gelées signifient l’enneigement final : Et c’est le temps qui passe / En syllabes de neige. Le jardin est
assujetti au temps, il semble même le parangon de tout ce qui y est soumis. Et
c’est pourtant une neige qu’il convient de préserver sans doute pour la
ressemblance qu’elle peut avoir avec la page blanche. Il y a dans le spectacle
de la neige tel qu’il se donne à lire ici, quelque envoûtement qui lui vient
peut-être de celui qui regarde. La neige, i.e. une somme de signes possibles,
suscite l’empathie – ou mieux encore, cela que Jules Supervielle appelait
pansympathie. Relisons : « Nous aimerions voler / Pour que nos pas/
N’entachent pas la neige// Je sens la neige prise/ En son sommeil de neige/ En
son tourment de neige / Hésitant à laisser choir / Sur le sol plein d’embûches/
La laine vierge de sa joie. » Le monde tel qu’il est évoqué dans la
poésie de Béatrice Libert est impair ; il n’est pas manichéen. La neige a
ses euphories. Et, si le monde est par trop enclin à la mélancolie, l’art le
corrige en tempérant toute propension à la tristesse. C’est ainsi que le
spectacle d’un jardin périclitant peut devenir source d’enchantement, comme
ici : « juin jaunissait les
jardins ». Dans ce vers tous les mots commencent par le même son.
Cette rime senée (comme on dit en versification) ne déplaît pas à la poétesse
qui en use dans un autre poème : « Fatras ferrailles et fadaises / trop lourdes à porter sur mes épaules. »
Ce qui se lit dans ces deux vers est bien plus qu’un jeu de mots. C’est de la
définition même de la poésie qu’il s’agit : art d’alléger le poids de
l’insoutenable. Ainsi donc, ce qui motive la poétesse, c’est cette réflexion
sur l’essence du poète. Une réflexion qui demeure implicite. Quasi silencieuse,
cette réflexion est ce qui s’offre à la lecture : « Et le poème
éteint, sous ce peu, se rallume, / Conscient d’être à lui seul la lampe et le
chemin. » Sans être symboliste, ce passage dit la pronominalité du
poétique : la poésie est cela qui éclaire la poésie, elle s’éclaire. Elle
ne mène pas vers une autre lumière que la sienne. La poésie : douce
réflexion sur la poésie, douceur de la réflexion sur la poésie, poésie de la
douceur. C’est sans doute pourquoi elle a besoin de cet adjuvant qu’est l’ Hortus delicirium qui, nonobstant toutes les apparences,
est empreint de tragique, ce tragique signifié par le titre.
Jalel El Gharbi
Prix du Terroir-Santenay en Bourgogne
samedi 24 août 2013
Poème de Maggy de Coster
Poème de Maggy de Coster où se lit une inébranlable adhésion à la vie.
Rien de
plus
Rien de plus
Rien de moins
Rien du tout
Trois fois rien
J’existe encore
Et pour longtemps
Longtemps à attendre
A rêver
A rêver du rêve
Rêve sans trêve
Rêve d’espérance
Histoire de vivre
Vivre sans trêve
Dernières publications de Maggy de Coster :
ANTES QUE DESPUNTE EL ALBA/ AVANT
L’AUBE- recueil de poèmes bilingues
espagnol/français, Le Scribe - L’Harmattan, 2010
LE SEMAPHORE DU TEMPS- recueil de 8 poèmes illustrés et numérotés par
Irène Schraer, Editions de la Lune bleue, 2010
CANTILÈNE POUR MADRID DU CLAIR DE
SOLEIL AU CLAIR DE LUNE/ CANTILENA
PARA MADRID DEL CLARO DE SOL HASTA EL CLARO DE LUNA.
Poèmes bilingues français-espagnol,
Maggy De Coster, photos Philippe BARNOUD, Editions Le Manoir des Poètes, 2012.
Essai
ANALYSE DU DISCOURS DE PRESSE (Ed. Choucoune, 1996)
BREVIAIRE A L’USAGE DES ASPIRANTS AU JOURNALISME, (Editions du
Cygne, 2008)
Autobiographie
ITINÉRAIRE INTERROMPU D’UNE JEUNE FEMME
JOURNALISTE
ET CETTE FOIS FACE AU POTOMAC/ » « Y ESTA
VEZ FRENTE AL RIO
POTOMAC » (nouvelle bilingue Espagnol/français, Editions Le Manoir des poètes,
2012
mardi 6 août 2013
Majida Roumi chante Chebbi, avec traduction du poème
Chebbi أبو القاسم الشابي
يا ابــــــــن أمــــــــــــي
Tu es né pour être libre telle l’ombre du zéphyr
Libre telle la lumière du jour dans le ciel
Pour fredonner tel un oiseau où que tu ailles
Pour déclamer ce que le Ciel t’a inspiré
Pour jouer parmi les roses du matin
Pour jouir de la lumière où que tu la voies
Pour marcher, comme tu l’entends, dans les prairies
Et pour cueillir des fleurs sur les coteaux fleuris
Dieu t’a conçu ainsi ô enfant de l’existence
Ainsi la vie t’a jeté dans cet univers
Pourquoi acceptes-tu donc l’avilissement des chaînes
Pourquoi plies-tu l’échine devant ceux qui t’ont enchaîné ?
Pourquoi étouffes-tu le puissant cri de la vie
Quand l’écho en résonne ?
Pourquoi fermes-tu tes lumineuses paupières devant l’aube
Alors que sa lumière est si douce ?
Pourquoi te contentes-tu de vivre dans les cavernes
Où sont donc tes hymnes et tes élans ?
Craindrais-tu le bel hymne du ciel ?
Redouterais-tu la lumière du ciel en plein jour ?
Allons lève-toi et marche vers la vie
Car la vie n’attend pas quiconque s’endort
Ne crains pas ce qu’il y a par delà les collines
Il n’y a rien que le jour encore grandissant
Rien que le jeune printemps de l’existence
Brodant de fleurs son ample pèlerine
Rien que les belles senteurs des fleurs
Et les rayons miroitant à la surface de l’eau
Et rien que les pigeons des prairies
Roucoulant dans l’élan de leur chant
A la lumière ! car la lumière est douce et belle
A la lumière ! car la lumière est l’ombre du Ciel
Traduction de Jalel El Gharbi
خلقت طليقا كطيف النّسيم وحرّاكنورالضّحى في سماه
تغرّد كالطيرأين اندفعت وتشدوبما شاء وحي الإلــه
وتمرح بين ورود الصباح وتنعم بالنور أنّـــــى تــــــراه
وتمشي كما شئت بين المروج وتقطف وردالربى في ربـــاه
كذلك صاغك الله ياابن الوجود وألقتك في الكون هذي الحياة
فمالك ترضى بذلّ القيود وتحنـــــــي لمن كبلوك الجبـــاه
وتسكت في النفس صوت الحياة القوي إذاماتغنى صـــــــداه
وتطبق أجفانك النيّرات عن الفجر والفجرعذب ضيــــــــــاه
وتقنع بالعيش بين الكهوف فأين النشيد وأين الايـــــــــــاه
أتخشى نشيد السماء الجميل أترهب نورالفضا في ضحــاه
ألا انهض وسرفي سبيل الحياة فمن نام لم تنتظره الحياة
ولاتخش مما وراء التلاع فما ثمّ إلا الضحى في صبــــاه
وإلا ربيع الوجود الغرير يطــــرّز بالورد ضافــــي رداه
وإلا أريج الزهور الصباح ورقص الأشعّة بين الميــاه
وإلا حمام المروج الأنيق يغرّد منطلقا في غنــــــــاه
إلى النّور، فالنورعذب جميل إلى النور،فالنورظل الإله
Mon semblable
Chebbi (1909- 1934)
Tu es né pour être libre telle l’ombre du zéphyr
Libre telle la lumière du jour dans le ciel
Pour fredonner tel un oiseau où que tu ailles
Pour déclamer ce que le Ciel t’a inspiré
Pour jouer parmi les roses du matin
Pour jouir de la lumière où que tu la voies
Pour marcher, comme tu l’entends, dans les prairies
Et pour cueillir des fleurs sur les coteaux fleuris
Dieu t’a conçu ainsi ô enfant de l’existence
Ainsi la vie t’a jeté dans cet univers
Pourquoi acceptes-tu donc l’avilissement des chaînes
Pourquoi plies-tu l’échine devant ceux qui t’ont enchaîné ?
Pourquoi étouffes-tu le puissant cri de la vie
Quand l’écho en résonne ?
Pourquoi fermes-tu tes lumineuses paupières devant l’aube
Alors que sa lumière est si douce ?
Pourquoi te contentes-tu de vivre dans les cavernes
Où sont donc tes hymnes et tes élans ?
Craindrais-tu le bel hymne du ciel ?
Redouterais-tu la lumière du ciel en plein jour ?
Allons lève-toi et marche vers la vie
Car la vie n’attend pas quiconque s’endort
Ne crains pas ce qu’il y a par delà les collines
Il n’y a rien que le jour encore grandissant
Rien que le jeune printemps de l’existence
Brodant de fleurs son ample pèlerine
Rien que les belles senteurs des fleurs
Et les rayons miroitant à la surface de l’eau
Et rien que les pigeons des prairies
Roucoulant dans l’élan de leur chant
A la lumière ! car la lumière est douce et belle
A la lumière ! car la lumière est l’ombre du Ciel
dimanche 4 août 2013
Ivo Batocco : Retour sur… la route de l’espoir. Giulio-Enrico Pisani
Giulio-Enrico Pisani
Zeitung Vum Lëtzbuerger Vollek
Zeitung Vum Lëtzbuerger Vollek
Luxembourg, août 2013
Un ordinateur personnel a-t-il le droit de prendre des
vacances? Pire, sans aucun préavis? Et, pis encore, le lendemain du vernissage
(le 25 juillet) d’une exposition aussi unique qu’émouvante, aussi magistrale qu’attachante,
exposition dont je voulais vous parler sans tarder, le lendemain même? Et... patatras, voilà qu’après quelques
signaux lumineux énigmatiques, ce f... PC cesse de collaborer. J’eus pourtant tellement voulu que vous soyez
non seulement informés de cet évènement exceptionnel – ce qui est à la portée
du premier quotidien venu –, mais introduit, grâce à ma présentation dans notre
Zeitung, dans l’esprit même que le peintre Ivo Batocco a insufflé à son exposition.
J’eus tellement aimé que vous soyez
parmi les tout premiers à participer à la formidable aventure qu’il nous conte
à travers ses bouleversantes peintures et encres de Chine. Cas de force majeure donc, mais ce n’est que partie
remise, amis lecteurs, car, par bonheur, le Centre Culturel de Rencontre de
l’abbaye Neumünster expose dans son splendide déambulatoire «La rotta della speranza» (La route de l’espoir) d’Ivo Batocco
jusqu’au 15 septembre.[1]
Laissez-moi tout d’abord vous présenter notre peintre, un
artiste à la stature michelangelesque, comme il n’en existe quasiment plus de
nos jours. Né à Cingoli (pr. de Macerata,
dans les Marches, en Italie) en 1944, il apprend les premiers rudiments de
l’art dans l’atelier de son cousin, Raul Batocco, doyen de l’Académie des
beaux-arts de Macerata. Mais ce n’est
qu’après avoir obtenu quelques succès comme amateur et notamment en 1968 au I.
Premio Avis à Jesi (Ancona) et après avoir exercé divers métiers, qu’il se
consacre, à partir de 1972, à la peinture et, pour commencer, à la caricature
puis à l’illustration de
couvertures de livres et de pochettes de Cd musicaux. Dans les années soixante-dix il participe à
une cinquantaine de concours et d’expositions collectives, puis ouvre, en 1975,
son propre studio à Cattolica (pr. de Rimini), où il restera jusqu’en 1994,
date de son retour dans sa ville natale de Cingoli.
À cette époque
il avait toutefois déjà trouvé le chemin de notre petit Grand-duché, grâce à la Den Norske Creditbank, qui
a décoré sa succursale de Luxembourg avec nombre de ses oeuvres. Et ce fut le début d’une belle histoire
d’amour qui aboutit en 1995 à l’obtention par Ivo
Batocco de la citoyenneté honoraire de la Commune d’Hesperange et à une
exposition personnelle à la Pinacothèque Communale. En 2005 Ivo Batocco a réalisé "Il suono di Euterpe nel cielo" (Le son d’Euterpe dans le ciel) une
oeuvre murale aussi monumentale que, à mon humble avis, discutable pour l'École
de Musique ARCA de Bertrange. Quoique l’activité
principale de l’artiste se déroule en Italie, où les expositions et les commandes
prestigieuses se multiplient, il n’oublie pas l’accueil qui lui a été fait au
Luxembourg, où on ne l’a pas oublié non plus.
Aussi, à l’occasion de la rénovation du Centre Culturel et Sportif Atert
en 2010, la Commune
de Bertrange organise une exposition sur les différentes phases créatives (de
1975 à 2010) de cet immense artiste devenu son citoyen d’honneur. Dommage que je n’ai pas pu assister pour vous
à cet évènement qui a certainement dû former un saisissant raccourci à travers
la quarantaine d’expositions individuelles présentées par l’artiste surtout en
Italie et au Luxembourg.[2], mais aussi en
Autriche, en Suisse, en Espagne et en France.
Il est certain
que, découvrant seulement aujourd’hui cet extraordinaire artiste, je ne suis
pas en mesure de parcourir, ni de vous présenter, son cheminement à travers
presque quatre décades de créations picturales. Ivo m’a d’ailleurs confirmé, lors de notre
rencontre à son vernissage, qu’il n’a voulu assujétir sa créativité à aucun
style ni aucune catégorie ou école prédéfinie.
Il a en effet un peu touché à tout, comme à la caricature, à
l’illustration, mais aussi à l’abstrait, au symbolisme ou au surréalisme, tout
en revenant toujours à la figuration.
Mais il s’agit d’une figuration qui n’appartient qu’à lui et qu’il a
portée ces derniers temps à un degré de perfection dans l’expressivité, ainsi
que dans la finesse et la force du dessin, particulièrement valorisé dans ses
sanguines, charbons ou pastels, qui laisse pantois d’admiration. Seul les plus grands artistes du Cinquecento
ont su rendre les aspects tragiques du destin humain avec une telle profondeur,
autant de puissance et d’intensité, mais aussi avec une finesse et une sobriété
du même ordre.
Puissamment
dramatique, mais à la force contenue, comme bridée, retenue avant l’explosion,
son réalisme «renaissance mûre» n’a rien à voir avec l’opulent réalisme
baroque, le mièvre rococo ou le maniéré et le pompier des trois siècles
suivants. Je pense bien plus à Léonard
da Vinci, à Michel-ange, au Titien, au Véronèse ou au Caravage, et je n’exagère
en rien... Sauf que tous ces maîtres de la Renaissance ne
pouvaient ni voir ni prévoir l’immense exode des forces vives qui saignerait
trois à quatre siècles plus tard leur infortuné pays ruiné par les guerres et la
gestion désastreuse des terres agricoles par les grands propriétaires fonciers. Quant à moi, c’est en plein dans «Cuore», ce bouleversant chef-d’oeuvre de
l’écrivain humaniste Edmondo De Amicis, que me replongea l’impressionnante et
attachante galerie des personnages racontés par Ivo Batocco, et qui ne
pouvaient que bouleverser en moi le petit émigré que je fus naguère. Et mon sentiment rejoint en partie ce qu’en
dit Frank Colabianchi, bourgmestre de Bertrange:
«Les
oeuvres de l’artiste Ivo Batocco témoignent d’une profonde émotion pour une
humanité à la recherche de la perfection, souvent non atteinte, mais toujours
dans l’option d’un voyage jamais achevé, recherché avec l’espoir, peut-être non
assouvi. En contemplant ses oeuvres on ne peut que confirmer cette caractéristique
du travail d’Ivo. Un dicton pour conclure: ... «Tout le monde est
étranger, presque partout...». Le Luxembourg
le vit au quotidien». À quoi on peut ajouter les mots de Francesco
Neri, Directeur de l’Institut Italien
de Culture au Luxembourg: «... Pendant environ cent ans, entre la moitié du
XIXème et le début du XXème siècle, des millions de nos
compatriotes ont quitté leur pays à la recherche d’un avenir meilleur (...)
il ne faut pas oublier les immenses
souffrances morales et physiques des émigrants italiens obligés à abandonner leurs
villes et leurs campagnes, les conditions de travail souvent inhumaines qu’ils
devaient supporter, leurs durs efforts d’épargne pour soutenir leurs familles. Les
oeuvres de M. Ivo Batocco nous aident à ne pas oublier ce passé: il s’agit d’une
mémoire indispensable...».
Oui, tout le
monde a espéré, espère ou devra un jour espérer sa terre promise, son Eldorado
ou son Amérique, aujourd’hui son Europe et demain… qui sait? Une nouvelle planète? En ce qui me concerne, amis lecteurs, je
conclurai en vous conjurant de ne pas manquer cette superbe «mostra», où la
perfection du dessin, la finesse des sentiments exprimés et la force des
passions contenues ne cède en rien à l’émotion que peuvent engendrer ses
tableaux en chacun d’entre nous.
[1] Centre Culturel
de Rencontre Neumünster, Rives de Clausen, expo ouverte tous les jours de 11.00
à 18.00 h. jusqu’au 15 septembre 2013.
[2] Galerie Becker en 1992 et 1995 ; Pinacothèque
communale d’Hesperange en 1995 ; Centre Atert Bertrange en 1997, 2000, 2003 et
2010 ; École de Musique – ARCA – Bertrange en 2010.
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